Chapitre 32
Grand salon, aux environs de minuit et demi.
Assis à la table, Philip Tudor avait l'impression qu'en quelques jours tout son monde s'était écroulé. Il était là, accoudé, la tête entre les mains, n'osant même plus regarder sa fille dans les yeux. Il se sentait responsable de ce qui venait d'arriver à Amy et Eleanor. S'il n'avait pas engagé Jack Mustard … Il avait gentiment demandé aux Monroe d'accompagner Margareth et Rose dans leur chambre, à l'écart de toute cette agitation. Toutes deux étaient effondrées, et rester dans cette pièce, à guetter la moindre nouvelle, était plus angoissant qu'autre chose. Il voulait faire de même avec Violet, mais sa fille avait refusé de quitter le fauteuil dans lequel elle s'était blottie il y a de ça plusieurs heures maintenant. S'il arrivait quelque chose à Amy, Violet ne s'en remettrait jamais. Il se demandait comment elle pourrait survivre à cette tragédie. Il avait vu les larmes de Spencer. Il savait qu'il aimait beaucoup Amy, comme tout le monde au manoir, mais ses larmes l'avaient surpris. Plus encore, la main de son majordome glissée dans celle de Violet. Spencer n'avait pas laissé Violet seule une seconde depuis le drame. Elle n'avait accepté que sa présence auprès d'elle. Lui-même avait tenté de la réconforter, mais Violet s'était fermée comme une huître. Elle n'avait parlé qu'au lieutenant Novak, par obligation, et à Spencer. Il avait compris, en surprenant les doigts de Spencer caressant doucement la main de Violet, qu'il y avait entre eux deux des sentiments allant au-delà de l'amitié. Rien que cette pensée l'horrifiait. Il avait déjà le cœur meurtri par la disparition d'Amy, mais imaginer une relation amoureuse entre son frère et sa fille l'anéantissait. Témoin impuissant, il n'était même plus en état de s'interroger plus sérieusement sur cette relation. Pour l'heure, il ne pouvait que constater les conséquences désastreuses des secrets de famille. Joshua était mort. Son demi-frère et sa fille avaient une relation. Et pour des raisons différentes, sa petite-fille avait été enlevée, et Eleanor avait été blessée par balle au sein de sa demeure. Oui, en quelques jours, son monde s'était bel et bien écroulé.
Rick s'était installé en face de Violet, recroquevillée dans le fauteuil, et de Spencer, qui sans parler, semblait la rassurer de sa présence. Leur angoisse faisait peine à voir, et si le majordome lança vers lui des yeux interrogateurs, Violet ne releva pas la tête, l'air complètement perdue dans ses pensées et son chagrin.
- Violet, commença doucement Rick, je sais combien c'est difficile, mais j'ai besoin de votre aide.
- Vous avez une piste ? demanda aussitôt Spencer alors que Violet avait enfin levé ses yeux, rougis par les larmes, vers Castle.
- Peut-être … enfin … on pense que tout cela est lié au trésor, expliqua Rick.
- Au trésor ? fit Spencer, surpris.
- Oui. Jack Mustard a dérobé dans le coffre de Philip une sorte de clé, permettant sans doute l'accès à ce trésor.
Violet se contentait de les écouter, son regard se portant sur l'un puis l'autre, comme si son esprit essayait de reprendre pied dans toute cette tourmente.
- Que faisait la clé dans le coffre de Philip ? s'étonna le majordome.
- C'est une longue histoire. Mais si on trouve où Jack Mustard compte récupérer le trésor, on devrait y retrouver Amy.
- Comment pouvez-vous savoir où se trouve ce trésor ? On ne sait même pas s'il existe vraiment, fit remarquer Spencer, d'un air dépité.
- Amy a été enlevée à cause d'un trésor …, murmura Violet, en sanglotant, prenant enfin la parole.
La détresse de Violet était poignante, et Rick avait beau avoir l'habitude, depuis qu'il suivait Kate, d'être confronté aux pires chagrins et douleurs, à chaque fois, il fallait parvenir à prendre une distance suffisante pour ne pas se laisser soi-même submerger par ses émotions.
- Violet, j'ai besoin d'avoir des informations sur le phare de Nauset, fit-il posément.
Elle ne répondit rien, comme si elle était ailleurs et incapable de penser à autre chose qu'à sa petite fille enlevée par un criminel. Une larme coula sur sa joue. Rick comprit que s'il voulait qu'elle l'aide, il allait d'abord falloir la rassurer. Il ne pouvait que trop bien se mettre à sa place. Il avait vécu plus ou moins la même situation, à cela près qu'Alexis n'était pas une enfant de trois ans. Et cela changeait, malgré tout, beaucoup de choses.
- Violet …, reprit-il calmement, en la regardant dans les yeux, je sais que vous avez l'impression qu'on vient de vous arracher le cœur, que vous mourrez d'angoisse d'imaginer qu'Amy puisse souffrir …, et que vous avez même pensé au pire … continuer à vivre sans elle.
Violet le regarda tristement se demandant comme cet homme avait pu mettre des mots aussi justes sur ce qu'elle ressentait.
- Vous vous sentez coupable et impuissante. C'est comme si, vous, sa propre mère était incapable de veiller sur elle, continua doucement Rick.
- Oui …, murmura-t-elle, j'aurais dû …
- On va retrouver Amy, la coupa Rick.
- Comment pouvez-vous en être sûr ? fit-elle, en tentant d'essuyer ses larmes avec un mouchoir.
- Parce que vous avez ici deux des meilleurs flics de New-York, le Capitaine Gates, et … ma femme. Elles ne lâcheront rien tant qu'Amy ne sera pas là, dans vos bras. Et tous les policiers de la presqu'île sont sur la piste de cet homme.
- Mais s'il lui fait du mal …
- Je ne peux pas vous donner ma parole qu'il ne lui fera pas de mal, ce serait vous mentir. Mais ce que je sais, c'est que cet homme n'est pas un tueur et que …
- Amy n'a que trois ans et il l'a enlevée …, l'interrompit-elle.
- Oui, mais il n'a blessé que les gens qui se mettent en travers de son passage. Je pense qu'il ne fera pas de mal à Amy.
- Elle doit avoir si peur … et froid. Elle ne porte que son pyjama … et avec la tempête …
- Amy est une sacrée petite fille, qui a beaucoup de caractère d'après ce que j'ai pu voir.
- C'est vrai, répondit Spencer, en esquissant un sourire.
- Elle sait ce qu'elle veut, elle n'est pas craintive, elle est futée et très éveillée pour son âge, poursuivit Rick. Alors vous pouvez faire confiance à votre petite fille. Elle va gérer la situation de son côté. Mais elle a besoin que vous nous aidiez.
Les mots de Rick semblèrent l'avoir apaisée. Elle ravala ses larmes, et se redressa dans son fauteuil.
- Comment je pourrais vous aider … je ne …
- Le phare de Nauset, la coupa Rick. Y a-t-il un rapport entre ce phare et William Brewster ?
- Oui. Il y a enterré son fils Jonathan, qui est mort deux ans avant lui. C'était son seul garçon. C'est un vieux phare qui n'est plus utilisé depuis des années.
- Il pourrait y avoir un trésor là-bas ?
- Je ne sais pas. C'est un phare tout ce qu'il y a de plus banal.
De leur côté, Kate et Gates tentaient de faire le point.
- Bon, si on résume, on a la tombe de Wrestling en plein milieu d'un marécage mais Novak refuse d'aller voir, le phare de Nauset qui n'a peut-être aucun rapport avec tout ça, et une pièce de monnaie qui ressemble à un triangle. J'oublie quelque chose ? fit Gates, un brin sarcastique.
- Euh … non … Enfin si, il y a aussi la phrase sur l'enveloppe, ajouta Kate, en réfléchissant.
- La phrase ?
- L'épitaphe de William Brewster. Mais ça ne nous éclaire pas vraiment.
- Devinez qui est enterré au phare de Nauset ? lança Rick en les rejoignant enfin, avec son air énigmatique.
- Monsieur Castle, vous trouvez que c'est le moment de jouer aux devinettes ? lâcha sèchement Gates.
- Une autre fille ? suggéra Kate.
- Le fiston, cette fois. Jonathan Brewster.
- Ses enfants sont tous morts avant lui alors ? s'étonna Kate.
- Oui. Il ne faisait pas bon vivre au 17ème siècle ! Beaucoup d'épidémies de scorbut à l'époque, expliqua Rick.
- Il n'y a que moi qui trouve ça étrange de parsemer les corps de ses enfants dans tous les phares de cette presqu'île ? fit remarquer Gates avec ironie.
- En fait, pour lui ça avait un sens. Les phares ont été construits par les pèlerins au tout début de la colonisation, afin d'éclairer la voie aux nouveaux navires qui accostaient, arrivant d'Angleterre. Pour Brewster, les phares étaient l'âme de la presqu'île, la lumière vers le Nouveau Monde. C'était naturel pour lui de lier symboliquement ses enfants chéris à cette lumière, et à tout l'espoir qu'incarnait pour lui, le père de tous les pèlerins, cette terre nouvelle.
- C'est magnifique, Castle, mais en quoi ça nous aide ? constata Kate.
- Sur les six enfants, Jonathan était le seul garçon de Brewster. Peut-être avait-il une importance particulière pour lui, et a-t-il dissimulé le trésor dans son phare, à Nauset.
- Et la pièce triangulaire ? demanda Gates.
- Ce serait une sorte de sésame permettant d'actionner un mécanisme pour accéder là-bas au trésor.
- Donc si on remet les choses dans l'ordre, commença Kate, la tombe de Wresling, située entre les trois phares de ses sœurs, donnerait un indice qu'on ignore mais qui mènerait au coffre de Philip d'une manière ou d'une autre. Et le sésame permettrait l'accès au trésor dans le phare du fiston.
- Oui, si Brewster a lancé la légende selon laquelle les propriétaires devaient se transmettre le sésame, ça peut prendre son sens, expliqua Rick.
- Il n'avait aucune garantie que les propriétaires le feraient pendant quatre cent ans, ajouta Kate.
- Non. Mais ça c'est qui est génial. Ils l'ont fait ! s'exclama Rick, enthousiaste.
- Par contre, rien ne prouve que le phare de Nauset soit l'étape finale, constata le Capitaine. Aucune énigme n'y fait référence.
- Parce qu'il nous en manque. Mais il y a vingt-cinq ans, les quatre gamins traînaient déjà dans ce phare. Il y a donc sûrement un lien, expliqua Castle.
- Si ta théorie est la bonne, alors Jack a dû filer récupérer le trésor au phare de Nauset, conclut Kate.
- Où il se trouve ? demanda Gates.
- Un peu plus au nord. A environ trois kilomètres, répondit Rick, en ouvrant la carte pour localiser le phare avec précision.
- Lieutenant Novak ! appela Gates.
Celui-ci rappliqua immédiatement, et Gates lui expliqua les suites de leur théorie concernant le trésor.
- Après une vieille tombe dans les marécages, un phare abandonné …, soupira-t-il.
- Vous avez une meilleure piste ? fit Gates, en lui lançant un regard sévère.
- Non, fut-il forcé de reconnaître, mais on ne va pas parcourir toute l'île en se fiant à des suppositions, et à la théorie farfelue de Monsieur Castle.
- Ce n'est pas farfelu …, grogna doucement Rick.
- On n'a aucune preuve que Mustard soit à Nauset, je le reconnais, fit Gates, mais la théorie de Monsieur Castle tient debout, et suit une logique.
Rick lança un regard satisfait vers le Capitaine Gates, qui, pour une fois, prenait sa défense.
- Ce gars cherche le trésor, reprit Gates, tentant de convaincre Novak d'accorder du crédit à leur théorie. Il a enlevé Amy pour assurer ses arrières. Il a fait tout ça pour une petite pièce de métal qui doit lui permettre d'accéder au trésor. A moins que par miracle, vous trouviez un souterrain d'ici quelques minutes, ce dont je doute fort, vu que vous cherchez depuis des heures, notre seule chance de sauver cette petite est d'aller, nous–aussi, dénicher ce trésor.
Novak les dévisagea un à un, en réfléchissant.
- Ok. Allez-y tous les trois. Ramirez et O'Connor vont se joindre à vous, lâcha-t-il finalement.
- Merci, répondit simplement Gates, tandis que Kate et Rick se lançaient un regard satisfait.
- Ils sont en haut dans l'aile Est. Je les préviens. Départ dans cinq minutes.
- Ok.
Quelques secondes plus tard, dans la chambre de Rick et Kate.
Kate enfila un pull, afin de se préparer à affronter le froid et le vent qui régnaient dehors, tandis que Rick se débattait avec son atèle pour parvenir lui-aussi à s'habiller plus chaudement. Elle s'approcha de lui, avec un sourire, tout en attachant négligemment ses cheveux en queue de cheval.
- Tu as un problème ? se moqua-t-elle gentiment.
- Euh …, sourit-il, je crois qu'il faut encore que tu t'occupes de moi.
Elle l'aida à enfiler son pull, alors qu'il grimaçait en levant le bras.
- Tu as toujours mal on dirait ? s'enquit-elle.
- Un peu. Mais c'est de mieux en mieux …, répondit-il en la regardant s'affairer pour lui remettre son atèle.
- Tu sais que toute cette aide n'est pas gratuite, fit-elle avec un sourire taquin.
- Ah ? Je croyais que c'était compris dans le package mariage ! rigola-t-il.
- Hum …, non pas en intégralité. Un bonus sera exigé de votre part, Monsieur mon mari, quand vous aurez retrouvé l'usage de vos deux bras, bien-sûr.
- Un petit bonus ? Ou un gros bonus ? sourit-il.
- Gros bonus, mon cœur, lui chuchota-t-elle à l'oreille avec malice.
- Vos désirs sont des ordres, Madame ma femme, lui susurra-t-il au creux de l'oreille, avant de lui déposer un baiser sur la joue.
Elle sourit d'un air satisfait, et attrapa son blouson en cuir et son écharpe. Ils quittèrent ensuite leur chambre, se hâtant de rejoindre le rez-de-chaussée où Ramirez et O'Connor étaient en train de recevoir les ordres du lieutenant Novak avant de partir.
Phare de Nauset, au même moment.
A peine sorti du tunnel, Jack avait entendu son téléphone biper, annonçant une dizaine de messages et d'appels en absence, tous en provenance d'Oliver.
Ici, sur la hauteur des falaises, le vent soufflait fort, et même si la pluie avait cessé, l'air était glacial. La petite fille, frigorifiée, s'était remise à pleurer, constatant que le bout du tunnel était arrivée, et que sa maman n'était toujours pas là. Jack l'avait prise dans ses bras, et la serrant contre lui, s'était mis en marche, s'enfonçant dans les hautes herbes des dunes. Les sanglots de la fillette lui faisaient mal au cœur, mais il n'avait plus vraiment le choix. Il était en train de réaliser qu'il avait encore bêtement agi par instinct, sans réfléchir, et que le résultat n'était pas glorieux. Il n'était pas un enfant de chœur, certes, mais il n'avait jamais tué personne, et n'avait jamais fait de mal à un enfant. Personne n'avait même jamais été blessé lors de ses cambriolages. Cette gamine n'avait rien demandé, et il était en train de lui faire vivre un enfer. Tout en crapahutant, il se décida à rappeler Oliver. La petite dans un bras, le téléphone dans l'autre, il avançait prestement dans l'obscurité, sur le chemin qu'il connaissait par cœur, serpentant entre les marais.
- Jack ! Je vais te tuer ! lança Oliver à peine eut-il décroché.
- Je sais, mais …, commença Jack, tentant d'emblée de s'expliquer.
- Nom de Dieu ! Tu as tiré sur Eleanor ? Tu as enlevé Amy ?! s'écria son ami.
Quand Oliver jurait, c'était mauvais signe. Un révérend digne de ce nom ne jure pas. Cela n'annonçait rien de bon. Il se demandait comment Oliver pouvait être déjà informé.
- Qu'est-ce que tu n'as pas compris dans « Tu t'en tiens au plan » et « Tu n'agresses personne » ? Tu es complètement débile ou quoi ? Putain Jack !
Jack n'osait rien répondre, écoutant Oliver d'une oreille, et se concentrant surtout sur ses pas parmi les broussailles, et les zones humides, plus profondes qu'il s'y attendait suite au déluge. Il avait par endroit de l'eau jusqu'à mi-cuisses, ce qui le ralentissait. Heureusement Amy ne pleurait plus, accrochant simplement ses deux petits bras à son cou, ballotant au gré de la course de son ravisseur.
- J'espère pour toi qu'Eleanor va s'en sortir ! lança Oliver, toujours fou de rage.
- Je n'ai pas fait exprès, Oliver. Je ne voulais pas mais …, tenta d'expliquer Jack.
- Tu as une explication plus intelligente j'espère ? On dirait un gamin de cinq ans ! Et Amy ? Tu imagines sa pauvre mère ?
- Putain, ce n'est pas le moment de me faire la morale ! s'agaça Jack. Comment tu sais tout ça d'abord ?
- Tu prends les flics pour des cons ou quoi ? Ils sont venus me voir pour savoir où tu étais, avec ta super idée.
- Que leur as-tu dit ?
- A ton avis ? Rien. Que veux-tu que je leur dise ? Je t'attends. Dépêche-toi.
- J'arrive.
Une dizaine de minutes plus tard.
Le vent chassait peu à peu les nuages éloignant la tempête, et la lueur de la lune perçait maintenant l'obscurité. Il arriva enfin au pied du phare de Nauset, trempé jusqu'aux os, avec dans les bras la petite grelottant contre lui. Oliver sortit immédiatement de sa voiture, garée à côté de l'ancienne maisonnette du gardien de phare.
- Donne-moi Amy, lui lança-t-il aussitôt, lui arrachant la fillette des bras.
La petite fille lança vers lui des yeux rassurés, le reconnaissant aussitôt. Elle esquissa un sourire. Elle avait souvent vu ce monsieur-là avec sa maman, son papy et sa mamie. Il était toujours gentil. Il racontait des histoires dans l'église, et parfois même il chantait avec de la jolie musique.
- Elle te connait ou quoi ? fit Jack, étonné.
- Evidemment. Elle me voit à l'office tous les dimanches, répondit Oliver comme une évidence. Si tu réfléchissais un minimum dès fois !
- Mais … comment on va faire … si elle …, balbutia Jack, réalisant la bêtise qu'il venait de faire en enlevant un enfant qui pourrait dénoncer Oliver.
- On verra ça plus tard. Ça va Amy ? demanda gentiment le révérend.
- J'ai froid et je veux maman, répondit la fillette, qui avait l'air exténuée.
- Tu vas voir maman, ne t'inquiète pas. Viens, Jack, dépêche-toi, lança Oliver, sur un ton plus apaisé cette fois-ci.
Ils s'approchèrent du phare qui, tout de blanc et de rouge, se dressait dans l'obscurité. Il n'était plus verrouillé depuis bien longtemps, étant vide et abandonné. Jack poussa la vieille porte de bois, comme il l'avait fait pour la première fois il y a près de trente ans, avec ses copains d'enfance. Ils pénétrèrent dans la vaste pièce ronde, et Oliver déposa Amy sur le sol. Il la fit asseoir, lui recommandant de ne pas bouger d'ici. La fillette était désormais trop fatiguée pour réagir, et se laissa faire. Jack alla s'agenouiller près du mur, et éclaira de sa lampe la pierre où se trouvait l'encoche triangulaire pour son précieux sésame. Oliver le rejoignit, et tous deux contemplèrent cette pierre quelques secondes, comme ils l'avaient fait des centaines de fois depuis qu'ils étaient gamins. Ils avaient toujours pensé que le trésor était ici, mais il leur avait fallu près de trente ans pour comprendre comment trouver la clé qui permettrait d'y accéder. Jack sortit de la poche de son jean le petit triangle métallique, et l'exhiba sous les yeux émerveillés d'Oliver.
- Trente ans pour ce petit bout de métal, Jack, fit le révérend, presque hypnotisé par cette clé que tenait son ami.
C'était comme s'il avait oublié toute la colère déclenchée par les bêtises de Jack, tant il était heureux de voir enfin entre leurs mains cette clé dont il avait rêvé depuis si longtemps.
- Prêt ? fit Jack.
- Oui, sourit Oliver. Vas-y.
Jack emboîta le petit triangle dans la pierre, l'enfonça, et le fit pivoter. Retenant leur souffle, l'oreille tendue, ils attendirent avec fébrilité le signe qui allait leur annoncer qu'ils avaient atteint leur but. Et leur rêve. Enfin, un lent mécanisme se fit entendre, et ils virent un pan du mur qui leur faisait face, se déplacer légèrement, laissant apparaître une petite cavité de quelques centimètres carrés, au milieu des pierres de la paroi.
Ils n'eurent même pas le temps de se réjouir, et passèrent de l'enthousiasme à la déception et la rage en quelques secondes, réalisant qu'à première vue, la cavité avait l'air vide. Sans rien dire, Jack plongea la main à l'intérieur du trou, et tâtonna dans l'espoir de palper quelque chose s'apparentant à un trésor.
- Putain, il n'y a rien ! C'est vide ! lança-t-il, sidéré.
- C'est impossible ! Il y a forcément quelque chose ! s'écria Oliver en le poussant pour s'approcher du trou.
- Je te dis qu'il n'y a rien ! On a dû se planter sur un truc !
- On ne s'est pas plantés ! cria rageusement Oliver, en éclairant l'intérieur de la cavité.
Il ne pouvait pas passer la tête à l'intérieur du trou, bien trop petit, mais en collant son front aux pierres, il arrivait à apercevoir les pierres du fond, et comprit immédiatement qu'il ne s'était pas complètement trompé.
- Il va falloir que tu retardes ton tour du monde à la voile, annonça Oliver avec un sourire.
- Hein ? fit bêtement Jack, ne comprenant pas où il voulait en venir.
- Il y a quelque chose de gravé au fond. On ne s'est pas plantés. C'est juste qu'il y a encore une énigme.
- Putain … Qu'est-ce qui est écrit ?
- Attend, j'essaie de lire …
Oliver mit quelques secondes à déchiffrer une à une les lettres gravées dans la pierre, usées par le temps et l'humidité.
- « Nous fûmes quarante-et-un. Là est le trésor », annonça-t-il.
- Ça veut dire quoi encore ce truc ? s'énerva Jack.
- Je n'en sais rien. Mais il faut s'en aller. On réfléchira plus tard, répondit Oliver en se relevant.
- Plus tard ? Et où je vais moi en attendant ? paniqua Jack, se levant à son tour, furibond.
- Sur ton bateau non ? Les flics ne te trouveront pas là-bas.
- Putain … J'avais prévu de partir ce soir ! Je ne pourrai pas attendre dix ans qu'on trouve le trésor. Je ne peux même plus rentrer chez moi !
- Je sais bien, répondit calmement Oliver. Comment veux-tu faire autrement ?
- Le trésor devait être là ! s'écria Jack en se mettant à tourner en rond dans la pièce avec nervosité.
Il commençait à paniquer très sérieusement. Il avait tout misé sur la découverte du trésor ce soir, et n'allait pas pouvoir rester planqué sur son bateau éternellement. Il allait falloir qu'Oliver réfléchisse très rapidement pour leur dénicher ce trésor.
- Calme-toi, Jack.
- Comment veux-tu que je me calme ? Je suis recherché partout, je ne peux pas faire un pas sans risquer de tomber sur un flic.
- La faute à qui ? Qui a voulu que je le dénonce ? Avec ta super stratégie !
Jack s'adossa contre le mur de pierres, le regard à la fois plein de rage et de désespoir.
- Oliver, tu dois résoudre cette énigme très très vite. Ils vont me trouver, même sur le bateau. Si je reste dans le coin, ils vont me trouver, lâcha-t-il avec désarroi.
- Et si tu partais quelques temps en mer ?
- Non. Je ne partirai pas sans le trésor.
- On va l'avoir ce trésor, Jack. On est à deux doigts de l'avoir maintenant.
- On l'était déjà, et regarde le résultat. Putain, je vais finir ma vie en taule.
Oliver s'approcha de lui, et leva la tête pour le regarder dans les yeux, tant Jack était grand d'au moins de têtes de plus que lui.
- Tu te souviens du puits ?
- Oui …
Ce jour-là, c'était l'été, ils devaient avoir neuf ou dix ans, et exploraient la forêt et les broussailles qui n'avaient pas encore été défrichés aux abords du manoir. Jack marchait devant, battant les fourrés avec un morceau de bois, en sifflotant. Lui, le suivait, peinant à avancer dans les hautes herbes du fait de ses jambes plus courtes. Les herbes lui grattaient les mollets, et les insectes le piquaient, si bien qu'il s'était écarté du passage tracé par Jack et son bâton, pour marcher dans la boue des tourbières. Il n'avait pas vu le trou d'un vieux puits, recouvert de boue, et avait fait une chute brutale de quelques mètres. Ce jour-là, il avait bien cru qu'il ne reverrait jamais la lumière du jour. Mais Jack l'avait sauvé. Alors qu'il était en larmes au fond de son trou, il l'avait rassuré, puis avait couru jusqu'au manoir chercher une corde dans la remise. Le temps lui avait semblé durer une éternité, mais Jack était revenu, et l'avait sorti du trou. Ce jour-là, sans doute, leur amitié avait été scellée pour toujours.
- Eh bien, aujourd'hui, Jack c'est ton tour d'être au fond du puits. Et moi je vais te sortir de là. Ok ?
- Mais …, balbutia son ami.
- Je ne les laisserai pas te trouver et te mettre en prison sans rien faire. Je ne te garantis pas qu'on y arrivera. Mais je ferai tout ce que je peux.
Jack le regarda cette fois-ci avec des yeux confiants et reconnaissants.
- Alors fais ce que je te dis, reprit Oliver. Va sur ton bateau. Et fais-toi oublier quelques jours. Ils ne te trouveront pas en mer. Je me charge de décrypter l'énigme.
- Ok.
Jack commença à s'éloigner, croisant le regard fatigué de la fillette, qui, assise contre le mur, n'avait pas bougé, ne comprenant pas grand chose à la scène qui venait de se dérouler sous ses yeux.
- On fait quoi pour la petite ? fit-il, perplexe.
- Tu appelles les flics pour leur dire où la trouver, répondit Oliver comme une évidence.
- Comment ça j'appelle les flics ? Tu es taré ou quoi ? s'exclama Jack.
- Il faut qu'ils la retrouvent non ?
- Oui, mais …, balbutia Jack.
- Alors on la laisse là, on se barre, et tu appelles les flics pour leur dire qu'elle est ici, expliqua Oliver.
- Et si elle dit qu'elle t'a vu ? Peut-être qu'il faudrait …, commença Jack.
- Il faudrait quoi ? La tuer ? s'indigna Oliver, haussant le ton.
- Non, mais bon …
- Elle ne dira rien. Je vais lui faire la morale, ne t'en fais pas. Je suis révérend, j'ai un certain pouvoir tu sais, sourit Oliver. Tout le monde n'est pas mécréant comme toi.
- Si tu le dis …, soupira Jack en se postant dans l'encadrement de la porte.
- Allez va-t-en ! Et tu appelles les flics, ok ?
- Oui, ne t'en fais pas.
- Si j'apprends par la suite qu'il est arrivé quelque chose à la petite, tu me le paieras cher.
- Je te préviens dès que c'est fait. Et ne traîne pas ici toi non plus.
- Fais attention à toi.
- Oui. Toi-aussi.
Après un dernier regard vers son ami, Jack passa la porte, disparaissant dans la nuit. Immédiatement, il se mit à courir, adoptant une allure rapide. Il avait plusieurs kilomètres à parcourir sur le sentier longeant la côte dunaire pour rejoindre Hog Island Creek où son bateau l'attendait.
Chapitre 33
Sur la route, aux environs d'une heure du matin.
Ils roulaient en direction du phare de Nauset depuis plusieurs minutes déjà. Au moment où ils étaient partis, les hommes de Novak n'avaient toujours pas trouvé le passage secret de l'aile Est, et commençaient à désespérer de le trouver un jour. S'il fallait attendre le lendemain pour retourner consulter les plans du manoir à Plymouth, Jack Mustard serait déjà loin, et Dieu seul sait ce qui serait arrivé à Amy d'ici là. Deux officiers étaient en route pour interroger Emily Price mais avec les conséquences de la tempête, ils n'avaient toujours pas pu arriver jusqu'à son domicile à Brewster.
Serrés sur la banquette arrière, Kate, Rick et Gates avaient peu parlé, se contentant de scruter par la fenêtre l'obscurité de la nuit. Le phare de Nauset ne se trouvait qu'à trois kilomètres à vol d'oiseau, mais les routes étaient tellement impraticables dans les zones marécageuses qu'ils avaient été contraints de faire plusieurs détours. Avec la fatigue, Kate sentait que son mal de tête réapparaissait, doucement, mais sûrement. Son angoisse n'était pas retombée. Les heures passaient, et cette piste, faite de beaucoup de suppositions, était la seule qu'ils avaient. Elle craignait que même si leur théorie était la bonne, Jack soit déjà passé au phare et reparti depuis un moment quand ils arriveraient sur place. Par les souterrains du manoir et les sentiers, le trajet avait dû être beaucoup plus simple et rapide. Rick, assis à sa droite, avait les yeux rivés par la fenêtre, regardant la nuit, et le ciel s'éclaircir peu à peu de la lueur de la lune. Lui-aussi commençait à sentir le contrecoup des événements de ces derniers jours. Il pensait à Amy, cette petite fille espiègle, plutôt téméraire et dynamique. Il se raccrochait à cette image pour se convaincre qu'elle était forte et courageuse, et pourrait surmonter cet enfer, si tant est que Jack Mustard ne lui fasse pas de mal. Ce type n'était pas un tueur. Il les avait frappés, eux, adultes, mais les avait laissés en vie, sachant très bien qu'ils s'en tireraient ou qu'on les trouverait. Il ne s'en prendrait pas à une si petite fille. Rick voulait y croire. Il tourna la tête vers Kate, croisant ses yeux, inquiets et fatigués. Il 'y perdit quelques secondes, pour la rassurer de son regard aimant et chaleureux, puis glissa discrètement sa main vers elle, pour enlacer ses doigts aux siens, profitant de l'obscurité qui enveloppait la voiture, pour s'autoriser ce geste tendre.
Le téléphone de Ramirez sonna subitement, faisant sursauter tout le monde, tant chacun était perdu dans ses pensées.
Phare de Nauset, au même moment.
Oliver était retourné jusqu'à sa voiture chercher la couverture qu'il avait toujours dans son coffre, et en avait recouvert Amy, qui sanglotait doucement, assise sur le sol du phare. Elle réclamait sa maman, et se plaignait du froid. Le chagrin de la fillette lui déchirait le cœur. Il tenta de la rassurer, et reçut enfin le message qu'il attendait pour partir. Jack avait bien prévenu la police.
- Amy, écoute-moi. Je vais partir. Je te laisse cette lampe-torche. Tu sais comment ça marche ? demanda-t-il en essuyant vivement la lampe avec la couverture pour en effacer les empreintes éventuelles.
Elle ne répondit rien, se contentant de se saisir de l'objet. Elle trouva d'elle-même comment appuyer sur le bouton, ce qui les plongea dans le noir, mais elle ralluma automatiquement.
- Je veux maman, chuchota la petite fille, des larmes plein les yeux.
- Je te promets que je vais faire venir ta maman. Mais tu dois me promettre toi-aussi une chose d'abord. Tu sais ce que ça veut dire promettre ? demanda-t-il gentiment.
- Oui.
- Quand on promet quelque chose, c'est très important. Il faut le faire absolument.
- Oui.
- Alors tu vas me promettre de ne jamais dire que tu m'as vu. Tu sais comment je m'appelle ?
- Non, répondit la fillette en le regardant avec attention.
- Où m'as-tu déjà vu ? continua-t-il.
- A l'église.
- Oui. Alors maintenant promets-moi que si quelqu'un te demande avec qui tu étais dans le phare, tu ne diras pas que j'étais là.
- Oui.
- Que diras-tu si on te demande qui était là ?
Elle eut l'air de réfléchir quelques secondes, ne saisissant pas toute la subtilité de cet exercice. Oliver savait bien qu'il était en train d'en demander beaucoup à cette pauvre petite. Si seulement Jack avait un peu la tête sur les épaules parfois.
- Je ne sais pas.
- Bon. Tu promets Amy ? Et ta maman va venir.
Il n'était pas très fier de ce chantage, mais il n'avait pas vraiment d'autre moyen de faire pression sur la fillette. Si elle le dénonçait, c'en était fini pour lui. Et sûrement pour Jack par la même occasion. Ils n'échapperaient pas à la prison. Il n'avait aucune garantie que cette enfant se tairait, mais il était hors de question qu'il lui fasse le moindre mal.
- Promis, répondit Amy, obéissante.
- Alors j'y vais. Laisse bien la lumière allumée. Et maman sera là très vite, tenta-t-il de la rassurer.
- Oui.
- Je ferme la porte, il va faire un peu noir, mais tu as la lumière. Ok ?
- Oui. Au-revoir, fit doucement la fillette.
Il sourit, attendri par sa politesse et son sang-froid.
- Au-revoir, Amy.
Il referma la porte, qui crissa bruyamment. Presque instantanément, il entendit les cris et les hurlements de la fillette. Des cris d'effroi qui le prirent aux tripes. Un instant, il hésita à rester avec elle, à attendre la police. Quel genre d'homme était-il pour laisser une enfant si jeune en pleine nuit dans le froid enfermée dans un phare ? Mais il pensa aussi à son propre fils, et, ne serait-ce que pour lui, il ne pouvait pas risquer de passer des années en prison. Il se maudit d'être capable d'un acte aussi ignoble, mais il ne se retourna pas, et se hâta de regagner sa voiture. Rien que pour ça, il ne méritait pas d'être révérend. Il ne méritait même pas d'être un homme. Il le savait. Le moteur vrombit, et il se dépêcha de quitter le phare. Au carrefour suivant, il entendit au loin la sirène de la voiture de police qui arrivait. Il disparut dans la nuit.
Quelques minutes plus tard …
Ramirez gara la voiture à côté de la vieille cabane du gardien de phare de Nauset, et tous descendirent prudemment. Dans la lumière des phares, l'endroit semblait désert et silencieux. Seuls le vent qui fouettait les herbes sur les dunes et le fracas des vagues au loin crevaient le silence. Ils n'étaient qu'à quelques centaines du mètre de Nauset quand ils avaient reçu l'appel de Novak leur signalant qu'un inconnu avait téléphoné au 911 pour leur dire où trouver Amy Tudor. D'après Novak, l'appel avait été bref et concis. Ils avaient bon espoir qu'elle soit ici, en vie, à l'intérieur du phare, mais se doutaient que son ravisseur avait dû filer. Peut-être avait-il été pris de remords, et une fois le trésor récupéré, avait-il choisi de rendre sa liberté à la petite fille.
Ils s'avancèrent vers la porte, qu'O'Connor tira avec précaution dans un crissement métallique, couvert par Ramirez et Gates, arme au poing. Castle et Beckett attendaient un peu en retrait.
O'Connor balaya l'intérieur du phare de sa lampe-torche, en criant à ses collègues que l'endroit était sécurisé. Comme ils s'y attendaient, Jack Mustard n'était pas là, mais en inclinant la lumière vers le bas du mur, il aperçut la fillette recroquevillée au ras du sol, sous une couverture. Il vit ses petits yeux pleins d'effroi le fixer avec stupeur.
- Amy est là ! cria-t-il, soulagé.
Tous s'engouffrèrent dans le phare pour constater que la petite fille était saine et sauve. O'Connor se précipita pour la prendre dans ses bras, tentant de la rassurer, tandis que Ramirez prévenait immédiatement les secours, puis le lieutenant Novak pour qu'il puisse transmettre la nouvelle rassurante à la famille Tudor.
Dans les bras de l'officier, Amy s'était mis instantanément à hurler et à pleurer en se débattant violemment. O'Connor avait beau lui parler doucement, lui expliquer les choses, rien ne semblait pouvoir la calmer. Gates s'approcha à son tour, mais la petite cria de plus belle, effrayée par tous ces visages inconnus, alors qu'elle s'attendait à voir sa maman arriver.
Jusqu'à alors, Rick et Kate avaient observé la scène, comme abasourdis et touchés par les cris et les larmes de la fillette.
- Posez-là, O'Connor, elle est terrifiée …, fit calmement Rick.
O'Connor s'exécuta, et la petite se rassit par terre, continuant de sangloter. Rick et Kate s'avancèrent et s'accroupirent près d'elle.
- Amy, regarde-moi, chuchota doucement Rick. Arrête de pleurer ma puce.
La fillette le regarda de ses petits yeux tristes, des larmes coulant sur ses joues.
- Tu te souviens de moi ? demanda-t-il avec un sourire.
- Oui. Tu t'appelles Rick, murmura-t-elle des tremolos dans la voix.
- Oui. C'est ça. Et tu te souviens aussi de mon amoureuse, Kate ? sourit-il en lançant un regard complice à sa femme, près de lui.
- Oui, répondit Amy, plongeant ses yeux dans ceux de Kate.
Kate sentit comme un léger pincement au cœur, tant le regard de cette petite fille était empli de chagrin. Elle avança doucement ses doigts vers la joue de la fillette pour écarter les quelques mèches de cheveux humides qui tombaient sur son visage.
- Ne pleure plus Amy. Avec les policiers qui sont là, on est venus te chercher. Tu vas rentrer à la maison. Tout le monde t'attend, lui expliqua-t-elle, en essuyant délicatement ses larmes sur ses joues.
- Maman aussi ? s'inquiéta la fillette.
- Bien-sûr. Ta maman, ton papy et ta mamie. Tout le monde, répondit Rick.
- Et Spencer ?
- Oui, Spencer aussi.
- Tu as froid ? demanda Kate, constatant qu'Amy grelottait, dans son pyjama humide.
- Oui. Et j'ai faim ! s'écria-t-elle.
- Tu as faim ? s'étonna Rick en riant. Serais-tu un petit ogre ?
- Oui ! Un ogre fille ! lança Amy en riant.
- Une ogresse alors ! rigola Rick.
- Il y a des chips dans la voiture ! lança Ramirez, qui tout en inspectant les lieux, avait été rassuré de constater que la petite fille s'était calmée.
- Vous n'êtes pas flic pour rien vous … des chips dans la voiture, constata Rick, d'un ton narquois. Tu veux des chips Amy ?
- Oui, répondit la fillette avec un large sourire et des yeux gourmands.
- Je vais chercher ça, et toi tu restes avec Kate alors ! lança Rick avant de s'éloigner.
Kate enveloppa Amy dans la couverture, et la prit dans ses bras pour la réchauffer. Cette fois, la petite se laissa faire, et se blottit même contre elle.
- Il y a un trou là dans le mur ! lança Ramirez, en éclairant le bas du mur.
- Et la clé est ici par terre …, l'espèce de triangle, constata Gates, dans le faisceau de sa lampe.
Ramirez enfila une paire de gants, et ramassa la petite pièce métallique, qu'il fourra dans un sachet plastique.
- Jack a trouvé le trésor, et il s'est barré en laissant la gamine ici, ajouta O'Connor.
- Viens, mec, on va aller jeter un œil dehors, voir s'il n'a pas laissé traîner un truc, fit Ramirez à l'intention de son collègue.
Les deux officiers sortirent, tandis que Gates, dans le faisceau de lumière de sa lampe-torche, détaillait la pierre qui avait servi de support à cette clé d'un genre particulier. Elle tâtonna cherchant à comprendre le mécanisme.
- C'est élaboré comme système, fit remarquer Gates, admirative. Quand on pense que ça date d'il y a quatre cent ans …
- Qu'est-ce qu'il pouvait bien y avoir là-dedans ? s'étonna Kate, tout en s'avançant pour regarder de plus près, la fillette accrochée à son cou.
- Il faut demander à Monsieur Castle, il doit bien avoir une idée farfelue à ce sujet, sourit Gates.
- Il en a des tonnes, même. Mieux vaut s'abstenir de lui demander, répondit Kate, en lui souriant à son tour.
- Vous avez encore été redoutables d'efficacité tous les deux, constata le Capitaine, en lui lançant un regard sincèrement reconnaissant.
- Vous savez, c'est Castle … avec ce trésor, depuis le début, il est là-dessus et …
- Castle n'est rien sans vous, et vice-versa, sourit Gates.
Il était rare qu'elles partagent ce type de moment, d'une part parce que le Capitaine Gates ne se retrouvait pour ainsi dire jamais sur le terrain, d'autre part parce que le lien hiérarchique qui les unissait, les empêchait bien souvent de se laisser aller à cette forme de complicité.
- Je dois reconnaître que je suis admirative du partenariat que vous formez avec votre écrivain, poursuivit Gates.
- Merci, Capitaine, répondit Kate, peu habituée aux compliments de Gates à l'égard de Castle.
- Mais je suis encore plus admirative du fait que vous le supportiez à longueur de journée …, sourit-elle malicieusement.
- Supporter qui ? fit Rick en faisant enfin irruption dans le phare, un paquet de chips à la main.
- Personne, Castle, personne, soupira le Capitaine, avec un petit sourire en coin.
Rick s'approcha de Kate, ouvrit le paquet, et tendit une chips à la petite fille, dont elle s'empara avec vivacité en le remerciant.
- Ramirez dit que la cachette du trésor est vide ? demanda-t-il.
- Oui, répondit Gates. Apparemment, Jack a trouvé son trésor.
- A pied, il n'a pas pu aller bien loin, fit remarquer Kate, en souriant à Amy qui, son visage tout près du sien, la regardait en grignotant sa chips avec gourmandise.
- Novak a envoyé des patrouilles dans un rayon de deux kilomètres autour d'ici. Ils vont bien finir par dénicher ce type, répondit Gates, en continuant de scruter les lieux de sa lampe.
Tout en réfléchissant, Rick restait là à regarder Amy dans les bras de Kate, et à observer les regards de l'une à l'autre, attendri. La petite avait l'air en admiration devant elle. Il sourit intérieurement en repensant au soir où elle lui avait dit que Kate était une princesse. Il pensa à Violet avec soulagement, et à Spencer aussi qui avait eu l'air très affecté par l'enlèvement d'Amy.
Kate ajusta la couverture qui emmitouflait Amy, mais d'un geste vif, la petite fille la retira.
- Ça pique, grogna-t-elle.
- Mais tu as froid.
- Non. Pas froid, fit l'enfant, d'un air décidé.
- C'est vrai ce mensonge ? demanda Kate en souriant.
La petite plissa le nez avec un sourire malicieux. Kate réalisa que c'était la première fois qu'elle partageait un instant de complicité avec un jeune enfant. Toutes ces sensations nouvelles étaient des plus agréables. Sentir le petit corps léger d'Amy contre elle, ses mains accrochées à son cou. Son innocence et son espièglerie. Cette façon qu'elle avait de passer en une fraction de seconde des larmes au rire. Elle leva la tête vers Rick, sentant son regard posé sur elle. Il ne dit rien, mais la tendresse dans ses yeux parlait pour lui. Elle devinait ce à quoi il devait penser à la voir ainsi, et lui sourit.
Tout à coup, Amy gigota dans les bras de Kate, réclamant à descendre. Kate la posa sur le sol, et, tout en croquant dans sa chips, la petite gambada vers Gates, l'observant scruter les murs avec sa lampe.
- Maman va venir bientôt ? demanda la fillette.
- Oui, encore quelques minutes, elle va arriver avec l'ambulance et la police, répondit Rick.
- Elle fait quoi la dame ? continua-t-elle avec curiosité, en désignant du regard le Capitaine Gates.
- Elle cherche quelque chose.
- Le trésor, pas là, répondit Amy en s'accroupissant près du trou dans le mur.
- Le monsieur l'a pris, fit simplement Kate.
- Non. Le trésor pas là, affirma Amy avec conviction.
- Comment ça, Amy, le trésor n'était pas là ? s'étonna Rick.
- Tout vide, fit la petite fille, en se redressant pour se tourner vers lui.
- Le monsieur n'a rien pris ?
- Monsieur n'a pas pris. Tout vide, répéta-t-elle, catégorique.
- Il était fâché ? demanda Gates.
- Oui. Il a crié fort.
- Et quand il est parti il n'avait rien dans ses mains ?
Amy eut l'air de réfléchir, tout en croquant dans une chips.
- Une lampe dans sa main, finit-elle par dire, comme si elle avait pris le temps de bien analyser la situation avant de fournir une réponse.
- C'est tout ? insista Kate.
- Oui.
Rick et Kate se lancèrent un regard surpris. Si Amy ne se trompait pas, alors Jack Mustard n'avait pas récupéré le trésor. Soit il n'y avait pas de trésor tout simplement, et toute cette énigme n'avait été qu'un jeu élaboré par William Brewster. Soit le phare de Nauset n'était pas encore l'étape ultime.
- Capitaine, que faites-vous ? demanda Rick, avec un petit sourire, apercevant Victoria Gates se mettre à quatre pattes pour aller regarder l'intérieur de la cavité.
- A votre avis ? J'ai envie de jouer à saute-mouton ! lança Gates, pleine de sarcasme.
Kate faillit éclater de rire, en voyant l'air sidéré avec lequel son mari observait Gates.
- Laissez-faire, je vais regarder, fit Rick en s'approchant. Vous allez vous faire mal.
- Vous voulez dire que je suis trop vieille pour me mettre à quatre pattes ? lança-t-elle, en le regardant de ses yeux lançant des éclairs.
- Euh … non … mais …, balbutia-t-il.
- Il y a quelque chose gravé au fond du trou, fit Gates qui s'était collée au mur, et avait plongé sa lampe dans la petite cavité.
- L'énigme suivante, lâcha Kate comme une évidence.
- « Nous fûmes quarante-et-un. Là est le trésor », lut le Capitaine, épelant chaque syllabe.
- Nous voilà bien avancés …, constata Kate.
- Et lui-aussi … S'il a une nouvelle énigme à résoudre, il va continuer de traîner dans les parages. Il est tellement obsédé par son trésor, ajouta Rick.
- Si c'est lui qui a appelé les secours pour Amy, on devrait localiser son téléphone rapidement, fit remarquer Gates en se relevant.
- S'il est allumé, ajouta Kate, alors que le bruit des sirènes des secours se faisait entendre, de plus en plus proches.
- Oui. Mais de toute façon, il ne peut pas aller bien loin. Il ne peut pas rentrer chez lui, et il est à pied.
-Il a son bateau.
- Mais il ne partira pas sans le trésor, répondit Rick, catégorique.
Maison du révérend Oliver, Brewster, 1 h30.
A peine rentré, il avait rejoint sa chambre, et s'était couché. Avec les émotions de ce soir, il n'était pas vraiment en mesure de s'endormir tout de suite, mais s'était dit que si les policiers, pour une raison ou une autre, venaient l'interroger de nouveau, il serait plus à son avantage qu'ils le trouvent au lit, plutôt que de retour d'une expédition nocturne. Blotti sous la couette, il pensait à Jack, qui devait être sur le point de retrouver son bateau maintenant. Il n'avait plus eu de nouvelles depuis que son ami l'avait informé que la police était prévenue. Il lui avait répondu d'éteindre son téléphone, et qu'il le recontacterait quand il en saurait plus sur l'énigme. Mais il savait déjà. Il n'avait rien dit à Jack, mais il savait ce que signifiait cette énigme. Du moins dans ses plus grandes lignes. Il avait lu suffisamment de bouquins sur l'histoire de Cape Cod et des Etats-Unis en général pour savoir de quoi il retournait.
Il se redressa, alluma la lumière, et attrapa son ordinateur portable posé au pied du lit. Il l'ouvrit et se mit à tapoter sur le clavier. Il savait quoi chercher.
« Nous fûmes quarante-et-un. Là est le trésor ». Le Mayflower Compact. Brewster faisait référence à ce pacte, ce texte fondateur, rédigé par les Pères pèlerins lors du voyage à bord du Mayflower entre Plymouth en Angleterre et la presqu'île où ils allaient débarquer quelques jours plus tard. Seuls quarante-et-un passagers du navire l'avaient signé, dont William Brewster. C'était une sorte d'accord concernant l'administration des futures colonies. Un texte considéré comme la base ayant servi de modèle à la constitution américaine. Le chiffre quarante-et-un, et le terme de « nous » utilisés dans l'énigme ne pouvaient faire référence qu'au Mayflower Compact. Mais il y avait alors un problème de taille. Le document original avait été perdu, et il ne restait qu'une transcription donnée par l'un des signataires dans son journal de bord. Ce précieux manuscrit était aujourd'hui conservé dans un coffre-fort de la bibliothèque d'Etat du Massachussetts, à Boston. Il n'était certainement pas facilement consultable.
Il avait déjà lu le contenu du Mayflower Compact plusieurs fois au cours de ses recherches. On le trouvait même sur Internet. Dans le texte en lui-même, long d'une dizaine de lignes qui s'affichait sur la page Internet de l'encyclopédie en ligne, il n'y avait rien qui évoque un trésor :
« Ayant entrepris, pour la gloire de Dieu, pour la propagation de la foi chrétienne, et l'honneur de notre roi et de notre pays, un voyage pour implanter la Première Colonie dans les régions septentrionales de Virginie, par la présente, nous convenons solennellement ensemble, devant Dieu et devant chacun d'entre nous, de nous constituer en un corps politique civil, pour notre administration et sauvegarde et par-delà, aux fins susdites et en vertu de cela de nous conformer, de décider et de concevoir à l'occasion des lois, ordonnances, actes, décrets et obligations, aussi justes et équitables qu'il semblera à propos et convenable d'adopter pour le bien public de la Colonie, et auxquelles nous promettons toute la soumission et l'obéissance requises. En témoignage de quoi nous avons ci-dessous apposés nos noms à Cape Cod, ce 11 novembre du règne de notre souverain seigneur Jacques, dix-huitième roi d'Angleterre, de France et d'Irlande, et cinquante-quatrième roi d'Écosse. Anno Domini 1620 ».
Il lut un par un, les noms des quarante-et-un signataires. Il envisageait deux possibilités. Soit il y avait quelque chose d'autre d'écrit sur le document conservé à Boston, soit il fallait mettre en relation ces quarante-et-un signataires, quarante si on enlevait Brewster, dont il connaissait déjà la vie par cœur. S'il fallait qu'il mène l'enquête sur chacun de ces hommes pour trouver la signification complète de l'énigme, il allait encore y passer des mois. Il n'avait pas le choix de toute façon. Il avait passé plus de trente ans à chercher ce trésor, et ce soir, même si la déception était grande, tant il croyait, comme l'avait dit Jack, que ce serait leur jour de gloire, ce n'était que partie remise. Il n'était plus à quelques semaines ni même à quelques mois près. En espérant qu'Amy se taise. Il referma l'ordinateur, le posa, et éteignit la lumière, tentant de trouver le sommeil. Dès demain, il se rendrait à la bibliothèque d'Etat à Boston, et verrait ce qu'il était possible de faire pour consulter le document. En parallèle, il se lancerait à la chasse d'informations concernant ces quarante-et-un passagers du Mayflower. D'une certaine façon, avoir une nouvelle énigme à élucider l'enthousiasmait. Sa motivation n'était pas tant le trésor en lui-même, mais la quête, la dépendance à cette euphorie grisante que provoquaient chaque nouvelle découverte, chaque avancée, et la curiosité aussi. Il se demandait ce que William Brewster avait bien pu cacher en guise de trésor pour qu'il prenne la peine d'élaborer cette énigme. Il avait déjà imaginé que ce trésor puisse être fictif ou symbolique, mais cela ne le dérangeait pas. Il n'en serait que plus admiratif et surpris. Et si le trésor était bien réel, il était prévu qu'avec Jack, ils se partagent le butin. Mais vu la tournure que prenaient les choses, il se peut qu'il n'ait pas besoin de partager. Il n'avait pas fait part à Jack de son désarroi, mais il craignait pour lui. Les flics ne le lâcheraient pas, et à moins de partir en mer, Jack ne leur échapperait pas. Pas cette fois. Il avait toujours eu beaucoup de chance, par le passé. Mais là, il avait cumulé les erreurs. Il avait agressé des flics, si bien que leur Capitaine avait débarqué de New-York. Il avait tiré sur Eleanor. Si elle survivait, elle savait beaucoup de choses, sûrement bien assez pour indiquer aux enquêteurs où Jack et son bateau avaient l'habitude de se trouver. Jack n'était pas un marin chevronné, et ne s'aventurait jamais bien loin à bord de son embarcation de fortune. D'ailleurs il s'était toujours demandé comment son ami comptait partir voguer en mer étant donné la faiblesse de ses qualifications en matière de navigation. Et il y avait Amy pour finir. Jack avait enlevé la petite-fille de Monsieur Tudor, un des hommes les plus influents et aimés de Cape Cod. Lui non plus ne lâcherait rien dans cette affaire, et il y avait fort à parier que bon nombre de gens l'aideraient volontiers dans cette quête, tant lui-même avait eu la main tendue vers tout le monde ici depuis dix ans. Jack était perdu. Il refusait de partir en mer. Et c'était peut-être mieux ainsi, car il ne donnait pas cher de sa peau sur les vagues de l'Océan atlantique. Mais il allait être arrêté. Peut-être pas cette nuit. Mais demain ou après-demain. Les flics allaient le trouver. Malgré ce qu'il lui avait dit, malgré sa parole donnée, il ne voyait pas comment l'aider. Tout l'accusait. Il avait pris trop de risques. Il n'y avait plus rien à faire. Mais, lui par contre, devait se faire discret, se faire oublier quelques temps. Jack ne le dénoncerait jamais. Ils avaient conclu un pacte de sang. Les policiers ne pourraient pas le relier à tout ça.
