Chapitre 34
Commissariat de Brewster 2 h 30
Dès que ses hommes l'avaient appelé, Novak avait joint la capitainerie de Chatham, et plusieurs vedettes des garde-côtes avaient pris la mer pour faire le tour de Little Pleasant Bay à la recherche du bateau de Jack Mustard. Pour sortir de la baie, il devait nécessairement emprunter le chenal formant une sorte de goulet d'étranglement avant de rejoindre l'océan. S'il était sur son bateau, alors les garde-côtes finiraient par le trouver.
Interroger Emily Price s'était révélé plus que fructueux. Elle était toujours très amie avec Eleanor, et dès qu'elle avait appris ce qui était arrivé de la bouche des deux policiers venus l'interroger à son domicile, elle avait fondu en larmes, prête à partir immédiatement pour l'hôpital pour être à son chevet. Elle avait dit que Jack était bien le petit-ami d'Eleanor. D'après elle, Jack était un piètre navigateur, et jusqu'à présent, lui et son bateau n'avaient jamais quitté Little Pleasant Bay. Il s'était contenté d'emmener Eleanor faire quelques balades dans la baie, où la mer était toujours plus calme, sans jamais trop s'éloigner des côtes. Elle n'était au courant de rien concernant le trésor, mais était convaincue que si Jack n'était pas chez lui, alors il était sur son bateau. D'après Eleanor, il y passait le plus clair de son temps.
Assis derrière son bureau, enfoncé dans son fauteuil, il mâchouillait son crayon de bois en réfléchissant. Il avait eu sa dose de stress pour les années à venir, et n'espérait qu'une chose, pouvoir rentrer rapidement chez lui, et savourer un bon verre de scotch pour se remettre de toutes ses émotions. Après que la petite Amy ait été retrouvée saine et sauve, il était rentré au poste, à Brewster. Il patientait maintenant devant son téléphone, attendant l'appel des garde-côtes et l'arrestation de Jack Mustard, qui, il en était certain, allait arriver d'ici peu. Ramirez et O'Connor avaient ramené les quelques preuves trouvées au phare de Nauset : la lampe de poche que tenait Amy, la couverture qui l'enveloppait, et le petit objet métallique ayant servi de clé. Tout avait été transmis au service d'expertise scientifique pour analyse, et il avait envoyé ses officiers se reposer. La fillette allait bien, et après que les ambulanciers l'aient examinée, elle avait pu rentrer au manoir, avec sa maman et son grand-père qui étaient venus la retrouver sur place. Il attendrait demain pour l'interroger, même s'il n'espérait pas apprendre grand-chose du témoignage d'une si jeune enfant.
Il n'avait pas tout suivi à l'enquête menée par ses collègues new-yorkais concernant cette histoire de trésor, mais était forcé de reconnaître qu'ils avaient été plus que perspicaces. Il avait surtout retenu que le trésor n'avait toujours pas été trouvé, et que ce Jack Mustard ne s'éloignerait pas tant qu'il n'aurait pas mis la main dessus.
Tout en réfléchissant, ses yeux se portèrent sur le dossier de Joshua Black posé sur son bureau. L'officier Sullivan avait interpellé Spencer Pepper, dont la garde-à-vue avait débuté. Il patienterait cette nuit en cellule, en attendant son interrogatoire le lendemain matin. C'était le marché qu'ils avaient conclu, et même si l'ultimatum avait été retardé par les événements tragiques de la soirée, Spencer savait qu'il n'y couperait pas. Novak trouvait la situation de cet homme vraiment désolante, mais la loi était la loi. L'officier Sullivan avait agi discrètement, profitant de l'agitation générale, et de l'absence de Philip Tudor au manoir pour procéder à l'interpellation. Les Castle et le Capitaine Gates n'avaient pas eu le temps d'épiloguer sur les avancées qu'ils avaient pu faire. Tout le monde était épuisé et ne demandait qu'à rentrer se reposer. Ils feraient le point le lendemain sur cette affaire, quand chacun aurait repris ses esprits, et convoqueraient également Margareth pour l'interroger. Cette histoire n'en avait que trop durer. Malgré le manque de preuves sérieuses, il voulait passer à l'action.
Son téléphone sonna, et il sursauta, faisant presque un bond sur sa chaise, tant le silence régnait dans le commissariat.
Chambre de Rick et Kate, Manoir Tudor, 8 h.
Ils avaient rejoint leur chambre, éreintés, mais soulagés, toute la pression de cette journée retombant enfin. Sans parler beaucoup, ils s'étaient déshabillés, puis glissés sous la couette. Elle s'était blottie contre Rick, et quelques secondes avaient suffi pour qu'ils s'endorment, profitant du bien-être de retrouver enfin le cocon douillet des bras l'un de l'autre.
Kate fut tirée de son sommeil par la vibration de son téléphone posé sur sa table de chevet. Elle ouvrit difficilement les yeux, avec la désagréable sensation qu'elle n'avait pas dormi de la nuit. Elle se demandait quelle heure il pouvait bien être, le jour transperçant à peine derrière les rideaux tirés. Rick n'avait pas réagi, et dormait toujours profondément. Elle bailla tout en tendant la main pour attraper son téléphone, et se rallongea immédiatement, remontant la couette jusque sous son menton. Elle jeta un œil aux messages reçus. Il y en avait deux, un de Gates et un de Novak, qui lui annonçaient la même chose. Jack Mustard avait été arrêté cette nuit, sur son bateau, dans Little Pleasant Bay. Cette nouvelle réjouissante la soulagea. Elle reposa son téléphone, et ferma les yeux, tout en venant poser ses deux mains sur son petit ventre rebondi. Elle savait que, maintenant qu'elle était réveillée, elle ne se rendormirait pas. Elle constata avec satisfaction que, pour la première fois depuis deux jours, elle n'avait plus mal à la tête. Sa fatigue, elle, par contre, n'avait pas disparu. Il était grand temps qu'ils rentrent à New-York, et qu'ils puissent se reposer réellement. Si tant est que la reprise du boulot dès leur retour puisse s'avérer reposante.
Elle se perdit dans ses pensées quelques minutes, bercée par le rythme régulier de la respiration de Rick à ses côtés. Jack Mustard allait être interrogé, et, cette affaire, au moins, serait bouclée. Il n'y aurait aucun doute. La petite Amy serait capable de le reconnaître sans difficulté, et avec les autres preuves à son encontre, il serait mis en examen dans la journée pour l'enlèvement de la fillette, mais aussi leur agression, et celle d'Eleanor. Sans compter l'intrusion au sein du domicile des Tudor, et le vol de leur coffre-fort. Il allait passer de longues années en prison. C'était bien triste qu'un trésor, légendaire jusqu'à preuve du contraire, puisse mener à une telle tragédie. Mais il y avait quelque chose qui l'interpellait dans toute cette histoire. De toute évidence, Jack Mustard n'était pas très futé. Il avait laissé des indices ponctuels, de l'ADN, la caméra qu'il avait utilisée. Il avait gardé chez lui les montres qu'il leur avait prises, et pour finir, il avait enlevé une petite fille qui pourrait l'identifier et l'avait laissée en vie, appelant même les secours. Si elle ne pouvait que le louer pour cette dernière action tout à fait humaine, elle se demandait comment cet homme pouvait avoir résolu toute une énigme qu'à eux-tous ils peinaient à élucider.
Elle se pencha de nouveau vers la table de chevet pour attraper son téléphone et répondre au message de Novak. Elle lui suggéra de poser des questions précises à Jack sur le sens des énigmes, afin de tenter de savoir s'il avait été capable de résoudre seul tous ces mystères.
Elle s'enfouit de nouveau sous la couette, et se tourna sur le côté, afin de regarder le jour qui se levait dans l'entrebâillement des rideaux. Le faible rayon de soleil qui diffusait son voile de lumière le long du mur lui rappela leur première et seule balade sur la plage ici à Cape Cod. Elle aurait bien aimé pouvoir en profiter de nouveau, admirer l'océan, main dans la main avec Rick, sans penser à la moindre enquête. Parce qu'autant dire, que, pour un séjour romantique, ils étaient gâtés. Comme si Rick avait lu dans ses pensées, il bougea, et vint se caler dans son dos, glissant sa main sur son ventre. Elle sentit ses lèvres déposer un baiser sur son épaule. Elle sourit de plaisir, tant cette douce sensation était agréable. Sans rien dire, il se rendormit aussitôt contre elle, reprenant une respiration lente et régulière.
Ses pensées dévièrent de nouveau vers l'enquête. Le révérend Oliver avait eu l'air de dire qu'il n'avait pas vu Jack depuis longtemps ce qu'elle avait du mal à croire. Elle était convaincue que le révérend était au courant de ce que mijotait Jack, et que, peut-être même, il l'avait aidé à décrypter l'énigme, puisque régulièrement il allait questionner Violet à ce sujet. Elle repensa à l'appel d'Esposito hier. Quelqu'un avait envoyé des mails à Joshua pour lui intimer de cesser ses recherches, et le menacer de représailles. D'après Savannah et Wyatt, Joshua cherchait le trésor lui-aussi. Si Jack ou Oliver s'en était aperçu, l'un d'eux pouvait avoir cherché à le convaincre de cesser d'empiéter sur leurs plates-bandes. Mais comment auraient-ils pu savoir ? Jack avait pu tomber sur lui lors de l'une de ses expéditions nocturnes au manoir, et le frapper pour lui faire peur, comme il l'avait fait avec eux dans la cave. C'était son mode opératoire. Les deux affaires seraient alors liées, et Margareth serait innocente. Elle peinait pourtant à croire en son innocence. Quelque chose chez cette femme l'interpellait. Elle avait l'habitude de lire dans l'esprit et l'attitude des gens. Elle pouvait se tromper, certes, mais il y avait dans le comportement de Margareth quelque chose d'étrange. Comment Jack aurait-il pu s'introduire jusque dans le petit salon pour frapper Joshua ? A minuit quinze, Rose était dans le couloir, et n'avait vu personne à proximité, si ce n'est Margareth. A minuit vingt-trois, Margareth appelait Spencer après avoir découvert le corps de Joshua. Si Jack était entré dans le petit salon par la porte, et ressorti par la porte, il avait forcément croisé Margareth dans le couloir ou l'escalier. Il ne pouvait pas en être autrement. Donc en imaginant que ce soit Jack qui ait frappé Joshua, s'aventurant dans les couloirs du manoir sans crainte. Margareth aurait alors sciemment menti aux policiers, oubliant volontairement de signaler avoir vu un intrus aux abords du petit salon, puisqu'elle l'aurait forcément vu. Mais pourquoi aurait-elle menti ? Elle n'y avait pas d'intérêt. Au contraire. A moins de vouloir cacher autre chose ou d'être impliquée. Ou alors Jack n'était pas passé par le couloir et l'escalier. Margareth ne l'avait pas vu, et dans ce cas-là, n'avait peut-être rien à voir avec tout ça. Il y avait a priori plusieurs souterrains menant du manoir vers l'extérieur. D'ailleurs les hommes de Novak n'avaient toujours pas trouvé celui ayant permis à Jack de s'enfuir avec Amy la veille au soir. Mais il y avait peut-être aussi des passages secrets à l'intérieur même du manoir. Quand Rick avait cru entendre un fantôme se déplacer dans les couloirs, il avait mentionné avoir perçu ce bruit, comme un glissement de pierres. Le même type de bruit qu'avait fait le souterrain de la cave quand ils l'avaient ouvert. Rick et sa théorie du Cluedo. Mais oui. Sur le plateau de jeu du Cluedo, il y a deux passages secrets qui relient les pièces situées aux angles. Et si le petit salon possédait un accès secret ? C'était peut-être l'explication à bien des mystères. Il fallait qu'ils aillent vérifier le plus vite possible. Tout le monde devait encore être au lit, vu la nuit qu'ils avaient passé, et s'ils sortaient maintenant, ils pourraient inspecter le petit salon tranquillement.
Elle se tourna délicatement vers Rick, si bien que de lui-même il bougea pour se retrouver à plat dos, toujours endormi. Kate se redressa, en appui sur le coude, pour le regarder dans la pénombre, hésitant quelques secondes. Ses cheveux en bataille, son visage paisiblement endormi, son torse se soulevant à peine au rythme de sa respiration. Si elle le réveillait, il allait être fatigué, et grognon par la même occasion. Si elle le laissait dormir, et s'aventurait seule pour chercher le passage secret, il allait l'incriminer pour ses prises de risque inutiles. Elle n'aurait pas fini de l'entendre, surtout après lui avoir elle-même fait ce genre de reproches. Mais elle voulait en finir avec cette affaire Joshua Black, et rapidement.
- Rick …, chuchota-t-elle doucement, en accompagnant ses mots de quelques caresses sur son torse.
Comme elle s'y attendait, il n'eut aucune réaction.
- Rick …, insista-t-elle, glissant ses doigts dans ses cheveux.
Il grogna en grimaçant, ce qui la fit sourire.
- Hum …, marmonna-t-il, les yeux toujours fermés.
- J'ai une idée, mon cœur, fit-elle doucement.
- Coquine l'idée ? murmura-t-il en ouvrant un œil.
- Non, rigola-t-elle.
- Alors je me rendors, grogna-t-il en refermant les yeux.
- Non, mais je n'y crois pas ! lança-t-elle en riant.
Elle vit un sourire naître sur son visage, et il se décida à ouvrir les yeux, irrésistiblement attiré par le son de son rire. Il la regarda, penchée au-dessus de lui, avec son grand sourire, et se fit la réflexion, que même ainsi, fatiguée le matin au réveil, elle était magnifique. Elle se pencha pour l'embrasser sur les lèvres, et il glissa sa main dans sa nuque pour approfondir son baiser, se redressant tout à coup pour la faire basculer doucement sur le dos, et se retrouver au-dessus d'elle. Il enfouit sa bouche dans son cou, le couvrant de baisers qui la chatouillèrent, si bien qu'elle rit à gorge déployée. Il cessa enfin son délicieux supplice pour se redresser, et la contempler.
- Me voilà réveillé ! lança-t-il, radieux.
- Eh bien ! Quel réveil ! fit-elle en caressant doucement son épaule blessée. Ça va mieux ?
- Oui. Quand je ne lève pas le bras, ça va …, répondit-il. Comment se fait-il que tu sois déjà réveillée ?
- Mon téléphone a bipé.
- Mais quelle est heure-t-il ? fit-il en glissant doucement sa main sur son ventre.
- Un peu plus de huit heures. Ils ont arrêté Jack Mustard, annonça-t-elle souriante.
- Oh ! Oh ! Sacrée bonne nouvelle ! Il était sur son bateau ?
- Oui. Novak va l'interroger d'ici peu, mais il ne devrait pas y avoir de souci.
- Tant mieux … il a quand même failli nous tuer ce taré …
Il la regarda avec douceur, satisfait et soulagé que celui qui s'en était pris à eux si violemment, mettant en danger la vie de Kate et du bébé, soit sous les verrous. Elle lut dans son regard, et caressa tendrement sa joue, tandis qu'il se penchait pour l'embrasser, effleurant légèrement sa bouche, puis y pressant ses lèvres quelques secondes. Elle lui rendit son baiser avec la même intensité. Pas besoin de mots, ce baiser-là valait tous les « je t'aime » du monde.
- J'ai une idée qui devrait te plaire, concernant l'affaire Joshua, reprit doucement Kate. C'est pour ça que je t'ai réveillé.
Il la regarda avec des yeux interrogateurs.
- Dans le Cluedo comment passe-t-on de la cuisine au bureau ? demanda-t-elle, prenant un air volontairement énigmatique.
- Par un passage secret, bien-sûr. Mais …, commença-t-il cherchant à comprendre où elle voulait en venir.
- Il doit y avoir des passages secrets dans le manoir, comme dans le Cluedo, pour passer d'une pièce à une autre. Ça expliquerait les bruits de glissement de pierres que tu as entendus l'autre nuit.
- C'est génial …, fit-il songeur.
- Quoi ?
- Tu commences à penser comme moi ! Ton idée … ça aurait dû être ma théorie ! lança-t-il en riant.
- Oui … c'est plutôt effrayant en fait …., fit-elle, avec un sourire songeur.
- Donc, tu penses que celui qui a frappé Joshua a emprunté un passage secret pour agir discrètement ? reprit Rick.
- Je me dis qu'il y a sûrement un passage entre le petit salon et une autre pièce. Et même peut-être ailleurs. Violet a dit que Jack sortait de son bureau quand il a enlevé Amy hier soir. Il y a peut-être un passage qui débouche dans son bureau.
- Trop génial ! s'extasia-t-il avant de réfléchir deux secondes, et de reprendre : Mais c'est Margareth qui a frappé Joshua même si on n'a pas de preuve concrète, non ? Pourquoi aurait-elle emprunté un passage secret ?
Kate lui expliqua ses réflexions matinales qu'il écouta avec attention.
- Donc il faut aller vérifier maintenant, pendant que tout le monde doit être encore endormi, conclut-elle.
- Allez ! On y va ! lança-t-il, plein d'enthousiasme, en quittant le lit.
- Je savais que ça allait te plaire ! fit-elle en se levant à son tour.
- Une idée coquine m'aurait plu aussi, répondit-il en riant, tout en enfilant ses pantoufles, avant de s'avancer vers la porte, déjà prêt à sortir.
- Oh j'ai bien quelques idées coquines aussi …, ajouta-t-elle avec son petit air mutin, en se débarrassant de sa nuisette, mais je les garde pour plus tard.
Il lui adressa un sourire enchanteur, contemplant avec gourmandise son corps nu. Il adorait quand elle s'amusait à titiller son désir ainsi.
- Ah oui ? sourit-il.
- Tu n'as pas idée …, rigola-t-elle, en enfilant un pantalon de pyjama, lui remémorant volontairement cette petite phrase prononcée au creux de son oreille il y avait des années.
- Si justement … c'est bien ça le problème ! Je sais de quoi tu es capable !
Elle enfila un tee-shirt, tout en le regardant, mutine.
- Tu fais bien de te rhabiller sinon …, lâcha-t-il, avec un sourire coquin.
- Sinon ?
- Sinon je ne donnais pas cher de ton corps, tentatrice ! fit-il, en s'apprêtant à ouvrir la porte.
- Tu n'oublies pas quelque chose ?
Il fit mine de réfléchir, se demandant où elle voulait en venir. Elle attrapa un tee-shirt posé au pied du lit, et s'approcha de lui en lui tendant.
- Ça !
- Tu fais une obsession sur le port du tee-shirt ! rigola-t-il, en détachant son atèle d'une main.
- Je ne voudrais pas que tu attrapes froid …, sourit-elle, en l'aidant à enfiler son tee-shirt.
- Menteuse …, fit-il avec un grand sourire.
Elle se contenta de le regarder avec son air malicieux, tout en repositionnant son atèle. Lui savait très bien que, même si elle s'en défendait parfois, elle avait un petit côté possessif, ce qui n'était pas pour lui déplaire d'ailleurs.
Quelques minutes plus tard, dans le petit salon.
En entrant, ils avaient ouvert les rideaux pour laisser passer la faible lumière du jour, car l'électricité n'avait pas été rétablie depuis la veille. Dehors, la tempête avait cessé, mais le ciel était toujours d'un gris profond, et pour ne pas changer des derniers jours, il pleuvait à verses.
Ils s'étaient faufilés dans le couloir, en pyjama, ne voulant pas perdre de temps. Et puis le petit salon était la pièce voisine de leur suite. Ils n'avaient donc pas eu beaucoup de chemin à faire. Ils se concentrèrent immédiatement sur les murs qu'ils scrutèrent avec attention. Ici, pas de vieilles pierres, si ce n'est la cheminée sur laquelle trônaient un miroir et le chandelier. Il n'en restait plus qu'un, l'autre ayant servi à frapper Joshua. Ils se rendirent vite compte qu'aucun des murs en eux-mêmes ne pouvaient abriter l'entrée d'un passage souterrain, mais la bibliothèque attira leur attention. C'était en fait une simple étagère de bois, mais c'était le seul mobilier a priori en appui contre un mur. Tous les autres murs étaient vides. Ils déplacèrent les quelques livres et bibelots qui s'y trouvaient, puis essayèrent de la faire glisser le long du mur, l'un tirant, et l'autre poussant, mais l'étagère ne bougea pas d'un millimètre. Ils allaient renoncer quand Rick eut l'idée de tenter de tirer sur la bibliothèque. Il agrippa le bord de l'étagère, et n'eut pas besoin de tirer bien fort pour constater avec satisfaction que cette fois-ci, elle bougeait, coulissant comme une porte l'aurait fait, dévoilant une ouverture dans le mur. Une sorte de petit couloir. Un passage secret.
- Bingo ! lança Rick en souriant.
- Prêt ? fit Kate s'avançant déjà dans l'entrée du passage, éclairant l'intérieur de sa lampe.
- On ne devrait pas appeler Gates ? demanda-t-il, hésitant.
- On ne va pas la déranger pour ça. Elle doit encore être au lit, et puis il n'y a pas de danger. Spencer et Jack ont été interpellés …
- Il reste Margareth …
- Tu la vois nous agresser tous les deux ? sourit Kate, sur un ton un peu moqueur.
- Non. Mais bon ….
- Ça ne craint rien, affirma-t-elle.
- J'ai dit ça aussi la première fois …, fit-il remarquer.
- Castle, ne me dis pas que c'est moi qui vais devoir te pousser à entrer dans un passage secret ? ironisa-t-elle avec un sourire.
Elle ne l'avait jamais vu rechigner à se lancer à l'aventure. En général, plus c'était farfelu et proche du paranormal, plus ça l'excitait, et il faisait fi du danger. Mais elle vit qu'il avait pris son air sérieux.
- Kate …, la dernière fois qu'on est entrés dans un tunnel de ce genre, tu as failli …, enfin tu aurais pu …., commença-t-il. On a dit plus de prise de risque inutile, et pour moi ce tunnel ressemble à une prise de risque, non ? On ne sait pas ce qu'il y a là-dedans. Sûrement rien, mais on ne sait pas.
- Tu as raison …, j'appelle Gates, soupira-t-elle en se saisissant de son téléphone.
- J'ai bien fait de mettre mon tee-shirt, elle aurait pu défaillir en admirant ma musculature, plaisanta-t-il.
A peine deux minutes plus tard, le Capitaine Gates débarquait dans le petit salon. Elle devait être réveillée depuis un moment déjà, car elle était, elle, habillée et prête à affronter cette nouvelle journée.
- Bonjour Capitaine, désolée de vous déranger, commença Kate.
- Bonjour. Quelle idée vous est encore passée par la tête ? lança Gates d'un air déjà lassé, qui annonçait le ton.
- On a trouvé ce passage secret, et on s'est dit que vous seriez ravie de nous y escorter, expliqua Castle.
- D'où vous vient cette fâcheuse habitude d'explorer des tunnels en pyjama ? ironisa le Capitaine, en regardant leur accoutrement.
- C'est que … on …. Enfin … peu importe …, balbutia Kate.
- Même en dehors du boulot, vous avez une vie trépidante. C'est sidérant ! soupira Gates, en suivant Rick qui déjà s'était engagé à l'intérieur du tunnel.
Kate entra à son tour, fermant la marche, et ils tirèrent l'étagère pour refermer le passage. Le tunnel semblait d'origine, fait de vieilles pierres, étroit mais suffisamment haut pour qu'on puisse s'y tenir debout. Tout en avançant, Kate expliqua à Gates leurs nouvelles théories à propos de la mort de Joshua. Très vite, le tunnel se transformait en escaliers, montant en colimaçon. Encore quelques mètres, et ils arrivèrent à l'arrière de ce qui semblait être un meuble en bois. Rick poussa fortement, et une nouvelle étagère se déplaça. Ils se retrouvèrent tous les trois dans la bibliothèque.
- C'est trop génial ! s'exclama Rick, tournant sur lui-même comme pour réaliser où il se trouvait.
- On est au deuxième étage. C'est pratique, constata Kate.
- Tout le monde ici doit connaître ce passage secret, ajouta Gates. Au moins les maîtres de maison. Et Spencer.
- Il doit y en avoir un autre qui mène du deuxième étage vers le troisième
- Sûrement dans la salle de billard. Il n'y a que les chambres du personnel ici sinon.
Ils quittèrent la bibliothèque par la porte, traversèrent le couloir silencieux, et pénétrèrent dans la salle de billard où une étagère du même type que celle du petit salon occupait un mur. Ils déplacèrent l'étagère de la même façon que la première fois, et toujours avec le même étonnement constatèrent qu'un nouveau passage apparaissait. Ils s'y engouffrèrent. Le tunnel était fait exactement de la même façon, avec un escalier en colimaçon, mais cette fois, avant d'arriver au bout, il y avait une sorte de recoin dans le mur où s'entassaient des cartons, a priori remplis de livres.
- Qu'est-ce que ce bazar fait-là ? s'étonna Kate alors qu'ils farfouillaient parmi les livres.
- C'e sont des livres d'histoire, constata Rick, qui avait entrepris de vider le contenu d'un carton. Il y a peut-être un truc intéressant pour trouver le trésor là-dedans.
- On n'a plus besoin de trouver le trésor, Monsieur Castle, puisque Jack Mustard a été arrêté.
- Il doit y avoir son bureau derrière, elle a peut-être stocké des vieux bouquins ici par manque de place, constata Rick, ignorant la remarque de Gates.
- Oui.
- Oh ! Oh ! C'est notre jour de chance ! lança Rick tout à coup.
Tous les trois scrutèrent ce qui venait d'apparaître au fond d'un carton, libéré de tous les livres que Rick avait sortis. Un ordinateur portable.
Chapitre 35
Chambre Rick et Kate, aux environs de 9 heures.
Ils avaient rejoint leur chambre, discrètement, traversant des couloirs plongés dans un silence total. Ils n'avaient croisé que Rose, qui descendait s'occuper de préparer le petit-déjeuner, et n'avaient pas eu le temps de leur parler vraiment, outre les quelques politesses d'usage. Elle s'était contentée d'expliquer que Monsieur Tudor était de mauvaise humeur ce matin, suite à l'interpellation de Spencer en particulier, et qu'elle devait se charger des tâches normalement attribuées à Eleanor.
En arrivant dans la chambre, ils n'avaient eu besoin que d'allumer l'ordinateur qu'ils venaient de trouver pour constater que l'écran d'accueil s'ouvrait sur la session de Joshua Black, mais ils n'avaient pu aller plus loin, la session étant verrouillée par un mot de passe. Gates avait immédiatement appelé Novak pour l'informer de cette découverte, avant de partir, laissant Castle et Beckett se préparer. Novak allait leur envoyer un officier dès qu'il le pourrait, en vue de récupérer cette pièce à conviction, mais également d'interroger la petite Amy, tandis que lui s'occupait au poste des interrogatoires de Jack Mustard et de Spencer Pepper.
Rick était allé prendre sa douche et s'habiller, pendant que Kate téléphonait aux gars pour savoir s'ils en avaient appris davantage concernant les mails menaçant envoyés à Joshua.
- Hey Ryan.
- Salut Beckett ! lança-t-il vivement. On allait vous appeler, mais on craignait de vous tirer du lit.
- Vous avez du nouveau alors ? demanda Kate avec curiosité.
- Oui, l'adresse IP pour l'expédition des messages correspond au domicile d'Emily Price, l'ex-femme du révérend Oliver.
- Emily Price ? s'étonna Kate, s'attendant à tout sauf à ça.
- Oui, mais rien ne prouve que c'est elle qui a envoyé les messages.
- Quel âge a son fils ?
- Dix ans.
- Ok. On peut l'éliminer. Elle vit en couple ?
- A priori non. Elle est divorcée depuis un an seulement, expliqua Ryan.
- C'est elle qui a permis que Jack Mustard soit arrêté. Je la vois mal être liée à tout ça. Elle avait l'air d'être surtout soucieuse pour Eleanor.
- Elle n'est peut-être lié qu'à l'affaire Joshua, pas à l'enlèvement.
- Je suis sceptique. Bon, merci Ryan. Je pense qu'on va aller interroger cette femme de nouveau.
- Ok. On va continuer de creuser un peu de notre côté.
Kate raccrocha, se demandant comment cette femme pouvait avoir un rapport avec Joshua. C'était comme si à chaque fois qu'ils faisaient une avancée, quelque chose de nouveau apparaissait au grand jour. Elle envoya un message à Novak et Gates pour les informer, et leur suggérer d'interroger de nouveau Emily Price. Puis, assise face à l'ordinateur de Joshua, posé sur la table, elle prit le temps de réfléchir quelques minutes. Ils avaient maintenant la preuve que quelqu'un avait volontairement dérobé cet ordinateur et l'avaient dissimulé dans le recoin du passage secret. Voler cet ordinateur impliquait vouloir cacher des preuves. Et vouloir cacher des preuves impliquait qu'on ait voulu qu'il meure. Il ne s'agissait pas juste de l'effrayer d'un coup sur la tête, il s'agissait bel et bien de le tuer. Mais ça ne correspondait pas avec le mode opératoire de Jack Mustard. Il n'était pas un tueur, et vu sa carrure s'il avait frappé Joshua, même en essayant de ne pas frapper trop fort, il l'aurait tué. On en revenait peut-être finalement à Margareth. Les mails de menace envoyés à Joshua émanaient peut-être du club des quatre amateurs de trésor, mais cela ne voulait pas dire qu'ils soient passés à l'acte. Il y avait sûrement quelque chose sur cet ordinateur qui impliquait Margareth. Elle aurait frappé Joshua, cru qu'il était mort ou bien laissé penser qu'il l'était, incité Spencer à maquiller le meurtre en suicide, et aurait planqué l'ordinateur pour cacher sa préméditation et ses motivations. Cette théorie semblait convenir, mais il fallait attendre l'analyse du contenu de l'ordinateur pour avoir des certitudes. Et Oliver dans tout ça ? S'il était la tête pensante dans son duo avec Jack, il était impliqué indirectement, mais encore allait-il falloir le prouver. S'il s'était contenté de résoudre les énigmes et de mentir par omission, il ne risquait pas grand-chose. Mais s'il avait fait plus que ça ? Dieu que cette enquête était complexe. Il y avait de quoi s'arracher les cheveux.
Rick sortit de la salle de bain, en pantalon, torse nu, et sa chemise à la main, au moment où le téléphone de Kate bipait.
- C'est Novak. Il veut qu'on aille interroger Emily Price, annonça-t-elle en lisant le message.
- Emily Price ? Pourquoi ? s'étonna Rick, en enfilant une manche de sa chemise.
- J'ai eu Ryan. L'adresse IP relie les mails envoyés à Joshua au domicile d'Emily Price, expliqua-t-elle, en s'approchant de lui pour l'aider à finir de s'habiller.
- Etrange …, murmura-t-il.
- Oui, il faut qu'on tire tout ça au clair et qu'on en finisse une bonne fois pour toutes, fit-elle en s'occupant un à un des boutons de sa chemise.
- Oui, et après on s'enfuit d'ici ! sourit-il.
- Tout à fait ! Je vais prendre ma douche, on boit un café et on y va, ok ?
- Bien mon Lieutenant, sourit-il, alors qu'elle filait déjà vers la salle de bain.
Il se réjouit de la voir ainsi, pleine d'entrain. Elle avait été bouleversée par les événements de la veille, pas seulement à cause d'Amy, mais aussi parce qu'elle prenait peu à peu conscience que ce bébé changeait beaucoup de choses désormais. Sur sa façon d'agir au boulot, bien-sûr, mais aussi sur sa vision de la vie elle-même, de leur vie. Jusqu'à présent, il n'avait pas vu tout ça, elle non plus sans doute, hypnotisés l'un comme l'autre par le bonheur d'attendre ce bébé. Il avait hâte qu'ils puissent en parler posément, car il savait bien que, même si elle n'en disait rien, comme souvent, les questions devaient se chambouler dans sa tête.
Il allait se plonger dans son livre, et ses réflexions sur la nouvelle énigme, quand on frappa à la porte. Il ouvrit, pensant trouver le Capitaine Gates, mais c'est Philip Tudor qui se tenait sur le palier.
- Bonjour, sourit Rick.
- Bonjour, Monsieur Castle. Désolé de vous déranger, mais j'aimerais vous parler.
- Oui, bien-sûr. Entrez, fit poliment Rick.
- Vous n'êtes pas sans savoir que Spencer a été arrêté par la police et …, commença-t-il, l'air plutôt bouleversé, on ne m'a rien dit de plus. J'ai pensé que vous en sauriez davantage.
- Que vous a dit le lieutenant Novak exactement ? demanda Rick afin de savoir ce qu'il avait comme informations.
- Je sais seulement que cela a un rapport avec la mort de Joshua, mais je n'y comprends rien. Joshua s'est suicidé alors …
Rick le regarda sans savoir quoi lui répondre. Philip avait l'air inquiet et complètement perdu. Il faut dire que le pauvre homme avait de quoi être abattu après les événements de ces derniers jours. Il était tout à fait légitime qu'il se pose des questions, mais Rick ne savait pas vraiment ce qu'il était en droit de lui dire concernant cette affaire.
- Asseyez-vous, Monsieur Tudor. Je …, je vais voir avec ma femme …, c'est elle la flic ici, vous savez, fit Rick gentiment, optant pour la prudence en requérant l'avis de Kate, avant de prendre le risque de trop en révéler.
- D'accord, merci, répondit Philip, en s'asseyant à la table.
Rick se faufila dans la salle de bains, refermant la porte derrière lui. Kate était enroulée dans une serviette de toilette, en train de se coiffer.
- Philip est là, chuchota Rick.
- Pourquoi tu parles tout bas ?
- Parce qu'il veut savoir pourquoi Spencer a été arrêté, expliqua-t-il à voix basse, apparemment Novak a dû rester assez évasif.
- Que lui as-tu dit ? demanda-t-elle, en laissant tomber la serviette, pour enfiler ses sous-vêtements.
- Euh … que j'allais voir avec ma femme.
- Sage décision, fit-elle avec un sourire, en agrafant son soutien-gorge.
- Il va faire une attaque si on lui annonce ce qu'a fait Spencer, lâcha Rick.
- Joshua a été tué. C'est son fils, il est en droit de savoir, fit remarquer Kate.
- Et pour Spencer ? Philip sait bien que Spencer a passé la nuit en garde-à-vue. Il va croire qu'il a tué Joshua.
- Ce qui est le cas …
- Techniquement oui … mais … Et si Philip en parle à Margareth, et qu'elle s'enfuit ?
- Elle ne s'enfuira pas, c'est certain. A mon avis, elle est convaincue de gérer la situation et qu'on ne peut pas lui faire porter le chapeau, répondit Kate en se glissant dans son jean.
Rick la regardait d'un air sceptique.
- De toute façon, continua-t-elle, Novak doit déjà être en train d'interroger Spencer, et sitôt que ses révélations seront officielles, il va débarquer ici pour Margareth. Elle va devoir expliquer dans quelles circonstances elle a trouvé Joshua.
- Donc d'ici peu, tout le monde saura pourquoi Spencer a passé la nuit au poste, conclut Rick.
- Tout à fait, répondit-elle en boutonnant son chemisier.
- Je te laisse lui annoncer la mauvaise nouvelle, alors, fit Rick avec un petit sourire.
- Toujours à te défiler pour le sale boulot !
- Je préfère laisser cette tâche à une professionnelle.
- Oui, comme la paperasse !
- Exactement, sourit-il.
- Allez, on y va.
Ils rejoignirent la chambre l'un à la suite de l'autre, et s'assirent à leur tour à la table, auprès de Philip qui patientait, le regard perdu dans le vide. Kate commença par lui expliquer avec le plus de tact possible que les rapports d'autopsie prouvaient que Joshua ne s'était pas suicidé, et que l'affaire avait, au départ, été classée un peu trop rapidement car tout indiquait un suicide. Philip fut frappé de stupeur en réalisant que Joshua avait été tué au sein de sa demeure. Quand il eut digéré cette annonce, son premier souci fut bien évidemment de savoir qui l'avait tué. Kate se contenta de répondre que l'enquête était en cours, et que les policiers n'excluaient aucune piste.
- Mais quel rapport avec Spencer ?
- C'est là que les choses se compliquent, répondit Kate. Il a trouvé le corps de Joshua.
- Je sais ça. Il est venu me prévenir immédiatement.
- Non. Il ne l'a pas trouvé dehors, dans la cour …, il l'a trouvé dans le petit salon, et …
Kate ne savait pas comment s'y prendre pour lui annoncer la suite. C'était bien plus difficile d'annoncer des horreurs à des gens qu'on connaissait et qu'on côtoyait depuis plusieurs jours. Elle chercha du soutien dans le regard de Rick, qui n'avait pas l'air d'avoir vraiment envie de se mouiller sur ce coup-là. Ce qui était certain, c'est qu'il fallait concentrer la faute sur Spencer pour le moment, et s'abstenir de mentionner Margareth, pour ne pas éveiller les doutes de Philip et compromettre la suite de l'investigation.
- Spencer a cru que Violet avait frappé Joshua sous le coup de la colère, et qu'il était mort. Pour protéger votre fille, il a mis en scène le suicide. C'est pour cette raison qu'il est en garde-à-vue.
Philip resta figé, sans réaction aucune, si ce n'est que son visage était devenu livide. Rick et Kate échangèrent un regard désolé, comprenant la stupeur légitime de cet homme.
- Mais Joshua était déjà mort quand …. ? finit par demander Philip.
- Il a été frappé à la tête, répondit Kate, esquivant la question.
Elle ne pouvait pas lui dire pour l'instant que son majordome avait jeté son fils encore en vie par le balcon de sa chambre. D'autant plus que Spencer lui-même l'ignorait. Par chance, Philip n'insista pas, car elle aurait eu du mal à lui mentir sciemment.
- Pourquoi a-t-il cru que …
- Il a entendu une dispute entre Violet et Joshua. Il a voulu la protéger, expliqua Kate.
- C'est ridicule, comment Violet aurait pu …, enfin, même en colère, elle n'aurait jamais …
- Spencer n'a pas réfléchi, Monsieur, il a agi sous le coup de ses émotions et …
- Ses émotions … Mon Dieu …, la coupa Philip. Spencer couche avec ma fille … Il m'a menti pour Joshua. Il m'a menti pour Violet.
- Vous lui avez menti aussi non ? l'interrompit sèchement Rick, en le regardant dans les yeux.
- Je …
- Spencer a agi par amour pour votre fille, reprit Rick, défendant le majordome qu'il avait appris à apprécier. Et maintenant il va en payer les conséquences. Il ne cherchait pas à vous mentir, mais à vous épargner une douleur supplémentaire, après la perte de votre fils.
Philip ne répondit pas, essayant d'accepter ces explications.
- Mais … pourquoi quelqu'un aurait tué Joshua ?
- On sait qu'il cherchait le trésor lui-aussi, alors peut-être est-ce lié.
- Le trésor ? s'étonna Philip.
- Oui.
- Parce que j'ai refusé de lui donner de l'argent, alors il a dû se mettre en tête de trouver ce trésor, ajouta-il, avec tristesse.
Il baissa la tête, dissimulant les larmes dont s'étaient emplis ses yeux, et se leva.
- Merci.
- On va trouver celui qui a tué votre fils, Philip, ajouta Kate, essayant d'apaiser son chagrin.
Il leur lança simplement un regard empreint de tristesse, et quitta leur chambre.
Commissariat de Brewster, 9 h.
Novak et Ramirez étaient assis face à Jack Mustard, et l'avocat qui lui avait été commis d'office, dans la salle d'interrogatoire. Jack semblait très angoissé, voire un peu agité. Ils l'avaient observé quelques minutes derrière la vitre sans tain pendant qu'ils le faisaient patienter, attendant l'arrivée de son avocat. Il avait fait les cent pas dans la petite pièce, en se rongeant les ongles. Il s'était entretenu quelques instants en aparté avec son avocat avant que l'audition ne commence, mais de toute façon, pour Novak, l'affaire était bouclée. Ce n'était qu'une formalité.
- Bien, Jack, par quoi va-t-on commencer ? lança Novak. La liste des chefs d'accusation est longue comme le bras … Vous pouvez être fier de vous. Avec un tel palmarès, vous allez faire les gros titres de la presse à Cape Cod !
Jack ne réagit pas à la provocation, et se contenta de fixer les deux policiers. La veille, quand les garde-côtes avaient approché son bateau, il avait compris qu'il était foutu, au moins pour l'enlèvement de la gamine. Elle parlerait forcément. Et puis les flics étaient allés chez lui de toute façon. Ils avaient dû trouver les montres. Il n'avait pas cru bon de s'en débarrasser, pensant partir loin d'ici une fois le trésor trouvé. Il réalisait maintenant combien il pouvait être naïf, et stupide. A l'école, on lui avait souvent dit qu'il ne réfléchissait pas plus loin que le bout de son nez, et Oliver le lui faisait régulièrement remarqué aussi. A croire que les professeurs et son ami n'avaient pas tout à fait tort. Il essayait bien de réfléchir pourtant avant d'agir, mais il y avait toujours une idée qu'il trouvait géniale et se hâtait de pouvoir mettre en application. Il se laissait griser par tout et n'importe quoi, bêtement, et maintenant il se retrouvait dans de beaux draps. En commençant son audition, il n'avait que deux objectifs : ne faire tomber avec lui ni Eleanor, ni Oliver. Il savait que son cas était désespéré. Il avait déjà eu affaire aux flics. Il savait comment ça fonctionnait. Mais il n'y avait pas de raison que son meilleur ami soit accusé avec lui. Et puis il avait bon espoir qu'Oliver finisse par trouver leur trésor. Quant à Eleanor, il réalisait maintenant qu'il avait été dur avec elle, et qu'encore une fois, il avait agi bêtement. Il ne savait même pas si elle était en vie ou non. Il n'avait aucune idée de la gravité de sa blessure.
- Procédons dans l'ordre, Jack, commença l'officier Ramirez. Dans la nuit de dimanche à lundi, vous avez pénétré dans le manoir Tudor. Cette même nuit, vers six heures précisément, vous avez agressé un lieutenant de police et son mari, les frappant violemment, et les laissant pour morts dans un tunnel dont vous avez refermé l'accès.
- Il y avait une issue. Ils ne craignaient rien, l'interrompit Jack.
Novak lui lança un regard atterré.
- Ils ne craignaient rien ? s'indigna-t-il. Madame Castle est enceinte, Jack ! Je pense qu'elle craignait quelque chose à se faire fracasser le crâne, et à passer près de neuf heures dans le froid, le noir, et l'humidité.
- Il y avait une sortie, la preuve, ils sont en vie, commenta banalement Jack.
- Heureusement pour vous, effectivement, qu'on n'ait pas à ajouter le meurtre d'un flic à la liste ! lança Novak.
Jack ne réagit pas, restant là à les regarder. Il semblait plutôt passif et attentiste, comme s'il savait que tout était déjà joué. Ce qui était le cas d'ailleurs. Mais, même devant les preuves les plus flagrantes, il y avait toujours des criminels qui se croyaient assez malins pour nier l'évidence, inventer des histoires farfelues ou jouer la provocation. Apparemment, Jack était résigné, et expliquait les choses avec banalité et naïveté.
- Vous avez eu la bonne idée de voler leurs montres, reprit Ramirez. Montres que l'on a retrouvées à votre domicile. Par conséquent, reconnaissez-vous avoir agressé Monsieur et Madame Castle dans la cave du manoir Tudor ?
Jack jeta un œil à son avocat, qui acquiesça d'un signe de tête.
- Oui.
- Bien, voilà une bonne chose de faite. Accusation suivante, Ramirez s'il vous plaît, enchaîna Novak, pressé d'en finir.
- Il semblerait que vous ayez la fâcheuse habitude de vous introduire au sein du Manoir Tudor. Votre ADN a été trouvé dans les salles en travaux de l'aile Est.
- Mon ADN ?
- Oui, vous vous souvenez qu'on a relevé un échantillon de votre ADN cette nuit ?
- Oui.
- Eh bien, figurez-vous qu'on a retrouvé votre ADN sur un morceau de sandwich trouvé au troisième étage du manoir. Que faisiez-vous là-haut ?
- J'attendais juste qu'il soit assez tard pour aller retrouver ma copine, Eleanor, expliqua-t-il simplement. Elle ne voulait pas que ça se sache.
- Parlons-en, justement, de votre copine, continua Novak. Eleanor est en ce moment même à l'hôpital, parce que vous, son petit-ami, lui avez tiré une balle dans le ventre.
- Elle va bien ? l'interrompit Jack, l'air réellement soucieux.
- A votre avis ? Est-ce qu'on va bien avec une balle dans le ventre ? fit Novak avec sarcasme.
- Elle va s'en sortir ? s'inquiéta Jack.
- Ici, c'est nous qui posons les questions, Jack. Pourquoi avoir tiré sur Eleanor Peacok ?
- Une dispute d'amoureux qui a mal tourné. Vous savez ce que c'est, le ton monte et …
- Non, désolé, je ne sais pas ce que c'est. Je n'ai jamais tiré sur une femme moi, Jack.
- Je n'ai pas fait exprès ! Je n'ai même pas vu que le coup partait ! lança-t-il comme si cette excuse allait suffire.
- Pourquoi vous disputiez-vous ? demanda Ramirez.
- Ça ne vous regarde pas, répondit Jack.
- Oh si ça nous regarde justement ! Elle ne voulait plus vous aider ? insista Novak.
Novak n'avait pas encore pu interroger Eleanor Peacok. Comme depuis le début de ces deux enquêtes, il était débordé. Les renforts qui étaient venus pour retrouver les Castle et la petite Amy étaient repartis, maintenant que la crise était passée. Il n'avait plus que son équipe habituelle. A savoir O'Connor et Sullivan, en train d'interroger Spencer pour l'affaire Joshua Black. Et Ramirez. Il enverrait O'Connor et Sullivan au manoir quand ils en auraient fini avec le majordome pour récupérer cet ordinateur qu'avaient trouvé ses collègues new-yorkais, décidément redoutables d'efficacité, et pour interroger Amy Tudor, et par la même occasion ramener sa grand-mère, Margareth, au poste. Il avait chargé ses collègues d'aller parler à Emily Price, et se réjouissait de leur présence, car il se demandait bien comment il aurait pu faire front sans eux. Heureusement qu'il n'y avait pas des crimes tous les jours à Cape Cod.
- M'aider ? A faire quoi ? s'étonna Jack, prenant un air innocent.
- A trouver votre trésor. Elle vous a aidé non ? A voler cette petite clé dans le coffre de Monsieur Tudor, fit Novak, en exhibant le sachet plastique contenant le triangle métallique.
- Parce qu'après les coups et blessures, qui plus est contre un flic, l'entrée par effraction, la tentative d'homicide sur la personne d'Eleanor, on en arrive au chef d'accusation suivant. Le vol ! lança Ramirez.
- Il n'y a pas eu effraction. Je suis entrée par un tunnel dont l'accès est ouvert à tous, expliqua Jack.
- Vous avez réponse à tout vous ? Et le vol ? Ce truc est tombé dans votre poche tout seul ?
- Non. Ça je l'ai pris.
- Tout seul ?
- Ben oui, tout seul, pas besoin d'aide pour ça.
- Et la caméra ? Vous l'avez prise où ? demanda Ramirez.
- Elle ne servait à rien, elle traînait dans un bureau, répondit Jack, esquivant la question.
- Je ne vous demande pas si elle servait à quelque chose, mais où vous l'avez volée ? insista Ramirez.
- Je l'ai empruntée. J'allais la rendre, expliqua-t-il le plus naturellement du monde.
- Vous foutez de moi ou vous êtes vraiment débile ? s'agaça Novak.
- A quoi vous a servi cette caméra ? reprit Ramirez.
- Je l'ai mise dans la chambre de Monsieur Tudor pour filmer le code de son coffre.
- Comment saviez-vous où était sa chambre ?
- Je connais le manoir par cœur. Pendant qu'ils dorment, moi je me balade.
- C'est rassurant …
Jack avouait facilement les choses, et son avocat ne réagissait pas. Certes, ils avaient des preuves accablantes, mais Jack ne s'offusquait pas de répondre, à sa façon certes, mais il était très coopératif.
- Et si on en revenait à Eleanor ? Pourquoi le coup est-il parti tout seul ? demanda Ramirez.
- Elle ne voulait pas m'accompagner, c'est tout. On s'est bagarrés.
- Vous avez un permis pour port d'arme ?
- Non. Mon grand-père en avait un, alors, expliqua Jack.
- Ça nous fait une belle jambe. Votre grand-père. On rajoute donc port d'arme non autorisé, répondit Novak.
- Terminons par l'enlèvement d'enfant, reprit Ramirez.
- Je ne l'ai pas enlevée, répondit immédiatement Jack.
- Vous appelez ça comment vous ? Parce que prendre une fillette de trois ans de force à son domicile et l'emmener avec soi en pleine nuit loin de sa famille, ça s'appelle un enlèvement.
- Oui, mais je vous ai appelé pour que vous la récupériez.
- Oui, donc c'est comme pour la caméra que vous n'avez pas volée. Vous alliez rendre la petite, donc vous ne l'avez pas enlevée ! s'écria Novak, exaspéré.
- La lampe-torche et la couverture étaient à vous ?
- La lampe oui. La couverture était déjà dans le phare.
- Déjà dans le phare ?
- Oui. Il y a des clochards qui doivent squatter là-bas. C'est ouvert …
Les experts n'avaient pas trouvé d'empreinte sur la lampe-torche, mais par contre plusieurs cheveux, courts, emmêlés dans la couverture, qui avaient révélé un ADN masculin. Et cette fois ce n'était pas celui de Jack. Son explication était néanmoins tout à fait plausible.
- Ramirez, on oublie quelque chose ?
- Non. Je crois qu'on a fait le tour. Puisque Jack reconnaît les faits.
- Avez-vous agi seul ? reprit Novak, repensant à certaines possibilités évoquées par le lieutenant Beckett.
- Oui, pourquoi ?
- Vous connaissez le révérend Oliver ? continua Novak.
- C'est un ami d'enfance.
- Votre ami vous a balancé pourtant ? Quand on n'avait encore aucun nom, il nous a donné le vôtre. Etrange non ? fit remarquer Novak, avec ironie.
- Il y a des hauts et des bas dans toute amitié. Oliver ne pensait sûrement pas à mal, expliqua-t-il placidement.
- Drôle d'ami quand même. Dites-moi, Jack, pouvez-vous me parler un peu de William Brewster ? enchaîna Novak.
- Que voulez-vous que je vous dise ?
- Je ne sais pas, moi, c'est vous qui connaissez très bien cet homme, puisqu'il vous a permis de déchiffrer les énigmes.
- Je ne vais pas vous faire un cours d'histoire non plus.
- Lieutenant, puis-je savoir quel est le lien avec les faits dont sont accusés mon client ? le coupa l'avocat, prenant pour la première fois la parole.
- Combien d'enfants avaient William Brewster, Jack ? insista Novak, ignorant la question de l'avocat.
- Six.
- Bien. Question suivante. Leurs prénoms s'il vous plaît ?
- Jonathan. Amour. Patience. Crainte. Il y en a un qui est mort bébé, je ne connais pas son nom.
- Et le dernier ? Ou la dernière ?
- Je ne sais plus, répondit calmement Jack.
- Pourtant vous avez dû chercher un indice sur sa tombe, fit remarquer Ramirez.
- Oui, mais je ne me souviens plus.
- Vous avez une bien petite mémoire. Dernière question. Le révérend Oliver était-il au courant de ce que vous trafiquiez ?
- Non, mentit sans hésitation Jack. C'est un révérend …
- Lieutenant, si vous en avez fini, on va s'arrêter là. Mon client a reconnu les faits, l'interrompit l'avocat.
- En effet. On va vous reconduire en cellule. Il se peut qu'on ait encore des questions à vous poser dans la journée, conclut Novak.
- Nous avons une requête, ajouta l'avocat.
- Une requête ? Vous pensez être en mesure de négocier quelque chose au vu de la liste des accusations ? s'étonna Novak en les regardant l'un et l'autre, d'un air sidéré.
- Mon client a des informations qui pourraient vous être utiles, poursuivit l'avocat.
- Utiles pour ?
- Elucider un meurtre non résolu, expliqua simplement l'avocat.
- Lequel ? demanda Novak, par curiosité.
- Joshua Black. Mon client sait qui l'a tué.
