Chapitre 38

Boston, Massachusetts, 15 heures.

Il s'était installé sur un banc, dans le petit parc à quelques rues de la Bibliothèque d'Etat. Il contemplait les arbres et leur parure automnale, observait les aller-et-venues des passants dans l'allée, entendant le bruit des jeux des enfants qui lui parvenait depuis le bac à sable. Il était complètement perdu, ne sachant plus que faire. Ce matin, il était arrivé plein d'espoir à Boston. Pourtant, avant de partir, sur le parvis de l'église, il avait entendu quelques voisins en train de discuter, commentant avec effroi le fait qu'un homme avait été arrêté au cours de la nuit pour l'enlèvement d'un enfant. Les nouvelles allaient vite ici, surtout quand il s'agissait d'un tel événement. Il ne se passait pas grand-chose à Cape Cod, alors le moindre drame ou la moindre catastrophe devenaient le sujet de toutes les conversations pendant des semaines.

Avant même de prendre la route pour Boston, il savait donc déjà que Jack avait été arrêté au cours de la nuit. Désolé et attristé pour lui, il ne s'était néanmoins pas inquiété pour son propre cas. Jamais Jack ne dirait quoi que ce soit le concernant. Même sous la torture, il ne dirait rien. Il en avait déjà eu la preuve lorsqu'ils étaient adolescents. Un jour, ils devaient avoir une quinzaine d'années, et sous la grange de la ferme des grands-parents de Jack, ils s'amusaient à allumer des pétards, et à les jeter au loin, pour les entendre éclater dans un fracas qui leur déchirait les tympans. Malheureusement, par sa faute, un pétard avait atterri dans le foin, entraînant l'incendie de l'intégralité de la grange, un incendie dont les plus vieux habitants de la région se souvenaient encore. Tous les deux s'étaient enfuis, mais dès le lendemain, le grand-père de Jack avait compris qui était responsable. Il avait sorti le martinet, lui hurlant d'avouer d'où venaient ces pétards, et cherchant à savoir si Oliver était avec lui, auquel cas il irait en informer ses parents pour qu'ils lui passent une bonne raclée. Sous la menace du fouet, puis sous les coups lui lacérant le dos jusqu'au sang, jamais Jack n'avait avoué. On pouvait lui faire tous les reproches du monde, sur sa naïveté ou sa bêtise en particulier, mais Jack était l'archétype même de l'ami fidèle, celui qui, quoi que vous fassiez, ne vous trahirait pas. Oliver avait une confiance aveugle en lui. Et maintenant qu'il avait été arrêté, la seule chose qu'il pouvait faire pour lui, c'était trouver ce trésor, leur rêve de gosse, pour qu'au moins tout cela ait servi à quelque chose.

Malheureusement, à la Bibliothèque d'Etat, il n'avait pas pu avoir accès au coffre qui l'intéressait. Il avait eu beau arguer de son statut de révérend, derrière tous les bureaux, on lui avait répondu la même chose : il fallait une accréditation spéciale, ou une requête déposée plus d'un mois à l'avance, pour être autorisé à consulter les documents conservés au coffre-fort. Déçu, il avait alors déposé sa requête, espérant revenir d'ici quelques semaines, et avait profité de sa présence à la Bibliothèque pour emprunter plusieurs ouvrages sur l'histoire de la presqu'île. Il était sur le point de quitter les lieux, quand il avait reçu l'appel d'Emily, qui lui avait mis un véritable coup sur la tête. Emily et lui n'étaient ni en bons ni en mauvais termes. Ils se parlaient encore, mais cela se limitait à des discussions concernant leur fils, sa garde et son éducation. Le divorce et la bataille juridique concernant la garde de Jacob avaient eu raison de leurs derniers sentiments amoureux. Au bout du fil, Emily était dans tous ses états. Elle lui avait dit que Jack avait été arrêté, et lui avait raconté l'entretien des policiers avec Eleanor. Il avait fait mine d'être sous le choc, et de découvrir les actes criminels de son ami. Mais ce n'est pas ce qui affolait le plus Emily. Les policiers l'avaient interrogée elle-aussi à propos de mails qui auraient été envoyés de son domicile à un certain Joshua qui aurait été tué. Oliver avait fait comme s'il ne comprenait pas, mais elle avait l'air si paniquée, qu'il avait fini par lui laisser entendre que peut-être la police avait commis une erreur. Elle n'avait pas eu l'air de le soupçonner, trop bouleversée pour approfondir ses réflexions. Enfin, la police l'avait questionnée sur lui et sur son amitié avec Jack. Elle avait fini par lui demander s'il avait fait quelque chose de mal. Il s'était énervé, s'indignant qu'elle puisse penser pareille chose, et lui jurant devant Dieu, qu'il n'avait rien à se reprocher.

Après avoir raccroché, il n'arrivait plus à penser à rien, et déambulant dans la rue, ses pas l'avaient guidé jusque dans ce parc où il avait fini par s'asseoir sur un banc. Il avait l'impression de s'enfoncer peu à peu dans une situation désespérée, et se débattait avec sa conscience et ses convictions. Si les policiers avaient posé des questions à Emily, c'est qu'ils avaient commencé à envisager son implication. A partir de là, son destin semblait scellé d'avance. Les policiers allaient finir par découvrir qu'il était impliqué avec Jack pour la quête du trésor, et tout ce qui en découlait : les intrusions au manoir, le vol de la petit clé dans le coffre des Tudor.

Mis à part cette grange qui avait brûlé par sa faute quand il était adolescent, il n'avait jamais commis la moindre faute avant ces derniers jours. Et tout d'un coup, tout s'était emballé, l'amenant inexorablement à s'embourber dans des situations allant à l'encontre de toutes ses convictions. Tout avait commencé le soir où Margareth Tudor était tombée sur lui par hasard à la sortie du passage secret. C'était la première fois qu'il revenait au manoir depuis des années. Il accompagnait Jack pour calculer les temps de parcours dans les tunnels afin de préparer le vol du coffre de Philip Tudor. Margareth avait poussé un cri d'effroi en le voyant émerger d'entre les murs. Même si elle le connaissait depuis dix ans, elle avait été complètement paniquée, et avait voulu prévenir la police. Il lui avait alors expliqué qu'il cherchait un trésor dans le passage secret, qu'il ne pensait pas à mal et n'avait pas l'intention de cambrioler sa demeure. Il était parvenu à l'apaiser en discutant. Dialoguer, c'était son métier. Et de fil en aiguille, ils en étaient venus à parler du trésor. Margareth lui avait dit que le jardinier, Joshua, cherchait aussi le trésor, et qu'il était, d'après elle, proche du but. Elle s'était étonnée que tant de monde cherchât ce trésor, qui, pour elle, n'existait certainement pas. Ce soir-là, ils avaient parlé longuement, et Margareth, sûrement parce qu'il était révérend, et qu'elle le côtoyait tous les dimanches, s'était confiée à lui sur le problème que lui posait Joshua. Elle avait raconté la trahison de son mari pendant vingt ans, et les provocations du jeune garçon qui n'avait de cesse de lui dire que Philip n'avait jamais aimé que sa mère. Il avait découvert en cette femme tant de souffrance et de douleur. Elle avait l'air heureuse quand il la voyait à l'office, et en réalité, elle dissimulait des douleurs profondes. Margareth ne supportait plus la présence de Joshua au manoir, qui lui rappelait au quotidien les mensonges de son mari. Elle ne supportait plus de voir Philip s'éloigner plus encore d'elle, et tisser une relation de plus en plus proche avec son fils, qui devait lui rappeler son amour perdu pour sa maîtresse. Elle avait fini par dire qu'elle tairait son intrusion à son mari et à la police bien-sûr, s'il arrivait à convaincre Joshua de démissionner et de partir d'ici. C'était du chantage, tout simplement. Oliver en était bien conscient. En tant que révérend, il aurait dû refuser, immédiatement. En tant que révérend, il n'aurait même jamais dû se trouver là. Mais il n'avait pas agi comme un homme d'Eglise. Non, il avait suivi des émotions et des instincts primaires, propres à tout un chacun, mais que, lui, aurait dû refouler depuis bien longtemps, depuis que la quête du trésor les avait amenés à fureter au sein de la demeure des Tudor. Il avait accepté, ne pouvant pas prendre le risque de tout perdre en étant publiquement accusé de s'introduire chez les gens, lui révérend unanimement loué et apprécié. Il était aussi sensible à la détresse de cette femme. Il avait l'habitude de raisonner les gens, de les amener à prendre des décisions, et pensait s'en sortir facilement avec Joshua. Il n'imaginait pas alors la dimension qu'allait prendre cette affaire.

Mais en rentrant chez lui, ce soir-là, ce n'était pas la mission confiée par Margareth qui l'avait tracassé. Il n'avait plus qu'une chose en tête : empêcher Joshua de continuer à fouiner pour trouver ce trésor. La perspective que quelqu'un puisse découvrir avant lui ce qu'il cherchait depuis toujours l'avait mis dans tous ses états. Il était inconcevable de laisser ce jeune homme poursuivre ses investigations. A partir de là, tout s'était enchaîné. Il avait alors commis le premier de ses délits, en s'immisçant chez son ex-femme pour envoyer des mails menaçant. Il ne voulait pas que Joshua sache que les messages émanaient de lui bien-sûr, ou que, s'il portait plainte, on puisse remonter jusqu'à lui. Il était un révérend respecté et aimé de tous à Brewster, et plus largement dans une bonne partie de la presqu'île. Il n'avait même pas pensé que cela pourrait impliquer Emily, et avait agi égoïstement. Mais les mails, ce n'était rien comparé au reste. Vendredi soir, il y avait eu cette entrevue avec Joshua, qui avait mal tourné. Et puis il s'était suicidé.

Là, dans ce parc, seul sur un banc, il se torturait l'esprit à essayer de comprendre les choses. Il y avait pourtant un mystère qu'il ne parvenait pas à éclaircir. Joshua s'était suicidé. Mais Emily lui avait dit que la police avait affirmé qu'il avait été tué, et soupçonnait même Jack de l'avoir fait. Comment était-ce possible ? Il était vivant lorsqu'il l'avait quitté vendredi soir. Blessé, mais vivant. Et plus tard dans la nuit, par message, Margareth lui avait assuré qu'elle avait aidé le jeune homme à rejoindre sa chambre, quand il avait repris ses esprits. Selon elle, outre son mal de crâne, il était surtout meurtri, dévasté par les propos que le révérend avait tenu à son encontre concernant son père. Le lendemain, elle avait découvert comme tout le monde, le suicide de Joshua. Lui, l'avait appris plus tard seulement, de la bouche de Philip Tudor qui avait eu besoin de le rencontrer, pour confier sa douleur et son chagrin. Tandis que cet homme brisé lui parlait, lui n'avait pensé qu'à une chose. Il était responsable du suicide de Joshua. A cause de cette méchanceté gratuite, Joshua s'était suicidé. Il avait longuement prié depuis, mais cela n'avait changé en rien son sentiment de culpabilité.

Maintenant, il apprenait que la police pensait que Joshua avait été tué. Peut-être était-il finalement mort des conséquences de ce coup à la tête. Et Margareth n'avait pas osé lui dire, sachant très bien, combien, en tant que révérend, il s'en voudrait pour le reste de ses jours. Il ne savait pas comment on en était arrivé à penser qu'il s'était suicidé. Il ne savait rien des circonstances de ce suicide. Quand Philip était venu le trouver pour discuter des funérailles de Joshua, il ne l'avait pas questionné, s'estimant déjà responsable de la mort de son fils. Mais s'il l'avait tué en le frappant, alors il méritait d'être arrêté. Et aucune peine au monde ne serait assez sévère pour le punir de ses actes.

Mais une part de lui, cet instinct de survie sans doute qui pousse chaque être humain à toujours chercher un moyen de se sortir la tête de l'eau, une part de lui essayait de se convaincre que la police n'avait aucune preuve qu'il ait frappé Joshua. Sinon cela ferait longtemps qu'on serait venu le trouver à ce sujet. La seule preuve a priori résidait dans le témoignage de Margareth ou de Jack. Alors, peut-être s'il se taisait, finirait-il par passer inaperçu ? Il n'arrivait plus à réfléchir, tiraillé entre deux petites voix à l'intérieur de lui. L'une lui disant de se taire, et de se concentrer sur le trésor. L'autre lui intimant de se rendre à la police, et d'agir enfin comme un homme digne de ce nom, comme le révérend au service de Dieu qu'il était censé être. Puisque quoi qu'il en soit, il avait tué Joshua. Soit indirectement, en l'amenant à se suicider. Soit directement, en le frappant à la tête.


Commissariat de Brewster, 16h30

Ils avaient pris la route pour Brewster, avec l'espoir d'en finir rapidement avec ces enquêtes. Les eaux des marécages, qui avaient gonflé sous l'effet de la tempête de la veille s'étaient maintenant retirées, et les routes étaient de nouveau praticables. Kate conduisait tandis que Rick, le bras toujours immobilisé, était perdu dans ses pensées, tout en contemplant le paysage qui défilait par la vitre. Pour la première fois depuis quelques jours, le soleil illuminait de ses rayons les marais humides, les forêts aux feuillages rouges et dorés, et les plantations de cranberries. Au loin, l'océan miroitait calmement sous la lumière du soleil. Après la tempête, Cape Cod avait retrouvé tout son charme.

- A quoi penses-tu ? Ton trésor ou les méchants ? demanda Kate.

- Ni l'un ni l'autre, sourit-il. Je me disais que demain il allait falloir qu'on rentre à New-York. Samedi il y a la soirée de lancement de Raging Heat, et je crains que ma présence, et la tienne par conséquent, ne soient requises.

- Oui, j'ai hâte de rentrer de toute façon, et de m'enfuir d'ici.

- Même si les enquêtes ne sont pas bouclées ? s'étonna-t-il.

- Oui. Une fois qu'Oliver aura été arrêté, le plus gros du boulot aura été fait. Novak et ses hommes se débrouilleront bien tous seuls pour le reste.

- Tu as parfaitement raison.

- Et toi ? Tu vas pouvoir partir d'ici sans avoir trouvé le trésor ? sourit-elle.

- Il me reste encore un peu de temps pour le trouver. Je ne perds pas espoir ! Tu sais de quoi j'ai envie avant de rentrer ?

- Hum …, fit-elle mine de réfléchir. Tester le jacuzzi ?

Il la regarda avec un sourire malicieux.

- Oui, ça c'est incontournable ! Mais ce soir, c'est notre dernière soirée ici, et j'aimerais bien qu'on puisse en profiter un peu … si on arrive à éviter de se faire agresser, enfermer, enlever, ou même torturer d'ici ce soir, fit-il avec humour.

- Que veux-tu faire ?

- Toi, que veux-tu faire ?

- Savannah m'a parlé d'un petit restaurant de spécialités locales avec vue sur la mer. A Chatham.

- Ce sera parfait, sourit-il.

Quelques minutes plus tard …

Assis derrière son bureau, Novak, jouant d'une main avec son crayon de bois, était en train d'expliquer à Kate et Rick que le révérend Oliver n'était ni chez lui, ni à l'église quand ses hommes étaient allés l'interpeller. Sa voiture n'était pas non plus à son domicile, et son téléphone était éteint. Il ne pouvait donc pas le localiser. Une perquisition était en cours en particulier pour rapporter des échantillons de sciure de bois à comparer avec celle prélevée sur les vêtements de Joshua. Plusieurs agents étaient en planque aux abords de l'église au cas où il reviendrait, et son signalement, ainsi que sa plaque d'immatriculation avaient été transmis à toutes les polices de la presqu'île. Novak ne l'imaginait pas s'être enfui au bout du monde pour échapper à la police, même au cas où son ex-femme l'ait informé avoir été interrogée à son sujet. Cet homme, malgré ce qu'on avait à lui reprocher, était un révérend. Cela influait forcément sur son comportement.

- Il est peut-être à Boston, suggéra Rick.

- A Boston ? s'étonna Novak. Qu'est-ce qu'il ferait à Boston ?

- D'après Violet, l'énigme suivante mène à un document qui se trouve à Boston, à la Bibliothèque d'Etat. Oliver a sûrement lu l'énigme dans le phare puisqu'il y était.

- Vous pensez qu'il en a compris le sens ?

- Oui. Il fait des recherches depuis si longtemps, c'est un homme intelligent. Il devait être au courant de cette histoire de Mayflower Compact, expliqua Rick.

- Sans répondre, Novak se saisit de son téléphone pour appeler la police de Boston, et demander à ce que des agents aillent surveiller les abords de la Bibliothèque d'Etat en vue d'interpeller leur suspect.

- On a eu les résultats des analyses pour l'ordinateur portable, reprit Novak après avoir raccroché. On y trouve les empreintes de Joshua, bien-sûr et de cette chère Margareth.

Kate et Rick se lancèrent un regard satisfait et presque soulagé, réalisant qu'enfin, ils avaient l'indice concret dont ils avaient besoin pour lier Margareth et Joshua.

- C'est elle qui a dû planquer le portable alors … Je ne vois pas comment et pourquoi ses empreintes figureraient dessus autrement, constata Kate.

- Il y a quelque chose d'incriminant dans cet ordinateur ? demanda Rick.

- Plusieurs courtes vidéos, sûrement filmées avec un téléphone, où l'on voit Spencer et Margareth s'envoyant en l'air. Je vous passe les détails. On voit que ça a été filmé en douce, expliqua Novak.

- Il la faisait chanter avec ces vidéos.

- Margareth a eu l'air de minimiser cette histoire de chantage. Elle a dit que son mari n'en tirerait pas ombrage même s'il était informé de sa relation extra-conjugale. Vous croyez que ces vidéos la dérangeaient vraiment ? demanda Novak.

- Elle a couché avec le frère de son mari. Philip adore son frère, plus que sa femme, peut-être. Je crois qu'elle n'aurait pas pris le risque que Philip l'apprenne, répondit Kate.

- Y a-t-il autre chose dans l'ordinateur ?

- Non, du moins rien concernant nos deux affaires. Des jeux vidéo essentiellement, des téléchargements de films.

- Donc, si on résume, on peut relier Oliver à Joshua via cette sciure de bois, fit Kate.

- Et Margareth à Joshua via cet ordinateur portable, ajouta Rick.

Kate et Rick se lancèrent ce regard qui n'appartenait qu'à eux, quand ils réalisaient qu'ils venaient au même moment de comprendre le sens d'un mystère.

- Je crois que je sais ce qui s'est passé, lâchèrent-ils d'une seule voix, sans se quitter des yeux.

Ils sourirent, sous le regard quelque peu étonné du lieutenant Novak.

- Vous m'expliquez ? fit-il.

- Oliver savait, d'une façon ou d'une autre, que Joshua cherchait lui-aussi le trésor, commença Kate. Il lui a donc envoyé des mails de menace, afin qu'il cesse ses investigations.

- En s'introduisant chez son ex-femme grâce aux clés de son fils, certainement, afin qu'on ne puisse pas remonter jusqu'à lui, ajouta Rick.

- Les mails n'ont pas arrêté Joshua, donc le révérend est venu au manoir pour lui parler de vive voix et tenter de le convaincre, vendredi soir sans doute, en passant par le tunnel secret, poursuivit Kate.

- La conversation a viré à la dispute, continua Rick. Ils en sont venus aux mains, c'est là qu'il y a eu transfert de la sciure de bois.

- Soit volontairement, soit pour se défendre, Oliver a frappé Joshua avec le chandelier.

- Il l'a cru mort, ou non, mais il s'est sauvé en repartant par le tunnel, conclut Rick.

Novak les écoutait construire leur théorie tous les deux, le souffle coupé, devant une telle complicité. Le Capitaine Gates lui avait expliqué cette espèce de synergie qui les unissait, mais voir le lieutenant Beckett et son mari à l'œuvre avait quelque chose de sidérant.

- Jusque-là, je vous suis. Et Margareth ? les interrompit-il.

- Elle avait rendez-vous avec Joshua à minuit et demi, mais l'a trouvé gisant au sol, reprit Kate.

- Soit elle l'a cru sincèrement mort, soit elle savait qu'il ne l'était pas, mais dans les deux cas, elle a appelé Spencer pour qu'il vienne gérer le problème, car la disparition de Joshua arrangeait bien ses affaires, enchaîna Rick.

- Elle a attendu que Spencer ait fini le sale boulot pour aller récupérer l'ordinateur de Joshua et le planquer, car elle savait qu'on y trouverait des vidéos compromettantes, puisque Joshua la faisait chanter.

- Donc qui a tué Joshua ? les interrompit Novak.

- Spencer, conclurent-ils tous les deux d'une seule voix.

Novak leur lança un regard stupéfait, l'air de ne pas tout avoir compris. Ils venaient de lui faire le procès de Margareth et Oliver pour finir par accuser le majordome.

- Joshua est mort des conséquences de sa chute. On ne peut rien contre ça, reprit Kate.

- A moins de prouver que Margareth l'a sciemment incité à balancer le corps de Joshua du balcon, tout en sachant, elle, qu'il était en vie, expliqua Rick.

- Contre Oliver, on ne peut retenir que coups et blessures alors, constata Novak.

- Et contre Margareth, dissimulation de cadavre, ajouta Kate.

- Le pauvre Spencer va se retrouver accusé d'homicide involontaire, certes, mais homicide quand même, conclut Rick, d'un air désolé.

- Il y a encore quelque chose d'étrange, poursuivit Kate. Comment Oliver a su où trouver Joshua pour lui parler ce soir-là ? Je veux dire dans le petit salon précisément, à cette heure-là précisément. On n'a trouvé aucune trace d'un échange entre eux, ni par mail, ni par téléphone.

- Margareth, elle, avait rendez-vous avec lui. Elle savait avec précision qu'il serait dans le petit salon à cette heure-là.

- Elle a pu le dire au révérend Oliver, ajouta Novak.

- Mais pourquoi ? fit Rick, cherchant à comprendre.

- Peut-être qu'ils étaient de mèche et se sont mis d'accord pour éliminer Joshua. Tous les deux avaient un mobile. Ils ont pu se partager le sale boulot, répondit Kate.

- C'est un peu compliqué comme mode opératoire s'ils ont agi de concert, constata Rick.

- Sérieusement, vous imaginez un révérend projeter de tuer un jeune homme innocent et élaborer un stratagème aussi machiavélique ? s'offusqua Novak. Je veux bien croire qu'il ait aidé Jack pour le trésor, et que sous le coup de la colère, il ait frappé Joshua. Mais de là à dire qu'il ait voulu le tuer … J'en doute.

- Je sais que vous connaissez bien Oliver, lieutenant Novak, reprit Kate, mais vous savez que la nature humaine est ainsi faite. Révérend ou pas, Oliver est un homme avant tout, et parfois les instincts naturels reprennent le dessus.

Novak la regarda avec un air dépité, comme s'il essayait d'envisager l'éventualité que le révérend ait pu avoir l'intention de tuer.

- Et Jack dans tout ça ? poursuivit Rick. Il dit savoir qui a tué Joshua.

- Il était peut-être avec Oliver quand il a frappé Joshua. Il veut le dénoncer, suggéra Novak.

- Je ne vois pas Jack dénoncer Oliver. Il l'a innocenté pour le trésor. Pourquoi le faire inculper pour autre chose ? C'est illogique.

- Dieu que cette enquête me donne mal au crâne ! lança Novak.

- Il faut réinterroger tout le monde, conclut Kate. Margareth, concernant cet ordinateur. Et Jack aussi, il sait forcément des choses.

- Il ne va rien vouloir dire si on refuse de conclure cet accord, répondit Novak.

- Il parlera sans ça, assura Kate. Il suffit de lui laisser entendre qu'on a interpellé son ami Oliver et qu'on a la preuve qu'il a tué Joshua. On verra sa réaction.

- Ok. Donc on réinterroge Jack. Suivant ce qu'il nous dit, on enchaîne sur Margareth, résuma Novak.

- Avec un peu de chance, d'ici-là, on aura ramené Oliver, ajouta Kate.

- Et dans une heure tout est fini, sourit Rick

- Vous voulez venir avec moi interroger Jack, Lieutenant Beckett ? proposa Novak.

- Oui, volontiers.

Quelques minutes plus tard, salle d'interrogatoire.

Derrière la vitre sans tain, Rick allait assister à l'interrogatoire, en compagnie de l'officier Ramirez. Jack et son avocat patientaient, s'attendant sans doute à ce qu'on les ait fait venir pour conclure ce fameux accord qu'ils avaient suggéré. Rick avait déjà fait connaissance avec Jack sur son bateau au port de Chatham lorsque Philip les avait guidés pour une petite visite de la ville. C'était quelques heures à peine avant qu'il ne les agresse. Sa carrure l'impressionnait toujours autant, et il comprenait comment il avait pu renverser les étagères de la cave et les fracasser contre le mur, puis traîner leurs corps inertes jusque dans le passage souterrain. Jack avait l'air tranquille, presque serein, comme si finalement il était résigné. Vu comme ça, échangeant quelques mots avec son avocat, malgré sa carrure, il avait l'air parfaitement aimable et placide. Mais Rick sentit son cœur se serrer en pensant à ces quelques minutes qui lui avaient semblé une éternité où il avait cru que Kate ne se réveillerait jamais. Il ne valait mieux pas que Jack croise son chemin, parce qu'il ne savait pas s'il parviendrait à garder son sang-froid.

Il regarda Beckett et Novak entrer dans la salle d'interrogatoire, et s'installer face à Jack et son avocat. Il vit les yeux de Kate se porter sur cet homme, et savait exactement ce qu'elle pensait.

En le voyant là, devant elle, avec son air tranquille, presque avenant, Kate sentit la colère monter en elle durant quelques instants. Instinctivement, toute l'angoisse ressentie dans ce souterrain resurgit. Sa douleur terrible à la tête. La peur de perdre leur enfant. Et Rick, qui, quelques secondes, avait vécu l'horreur, encore une fois, de la croire morte. Rien que d'imaginer la détresse de son mari lui faisait encore mal au cœur. Elle ne supportait pas cette idée. Tout cela à cause de cet homme, auquel ils n'avaient rien fait, cet homme qui les avait agressés pour une histoire de trésor à laquelle ils ne s'intéressaient même pas. Kate ravala ses émotions, le flic qui étaient en elle reprenant le dessus, pour se concentrer sur l'interrogatoire.

- Jack, je vous présente le lieutenant Beckett, commença Novak, mais vous la connaissez déjà, n'est-ce pas ?

- En effet. Toujours aussi sexy, répondit Jack, en la regardant avec un petit sourire narquois.

- Epargnez-moi vos flatteries, lâcha Kate, en le dévisageant froidement.

- Vous fracassez souvent la tête des jolies femmes ? Ou seulement quand elles sont flics ? demanda sèchement Novak.

Jack se contenta d'esquisser un sourire, et Novak se fit la réflexion qu'il avait l'air bien moins affligé que ce matin, et semblait même un brin provocateur, et arrogant.

- Mon client a déjà reconnu les faits, intervint l'avocat, donc si vous n'avez rien de plus à nous dire ...

- Oh, ne vous en faites pas, maître, on a de quoi discuter un petit moment encore, répondit Novak.

- Venez-en aux faits, alors, s'il vous plaît.

- Vous nous avez menti Jack, continua Novak. Vous nous avez affirmé que vous aviez agi seul, ce qui n'est pas le cas.

- J'ai agi seul.

- Oliver était au phare de Nauset hier soir, affirma Kate. Avec vous.

Jack tourna les yeux vers elle, l'air sceptique.

- Qu'est-ce qui vous permet d'affirmer une telle chose ? s'étonna-t-il, se demandant comment les flics avaient pu comprendre qu'Oliver était avec lui.

- On a des indices qui prouvent sa présence sur les lieux, mentit Novak, ne voulant pas révéler que la petite Amy avait parlé.

Il n'y avait pas de raison d'impliquer davantage cette enfant dans toute cette histoire, s'ils arrivaient à faire avouer Jack.

- Lesquels ?

- De l'ADN, répondit Novak, restant le plus évasif possible.

- Comment savez-vous que c'est le sien ? Oliver n'est pas même pas fiché. Il n'a jamais été arrêté par la police.

- Il y a un début à tout, répondit Kate. Il se trouve que ce bon révérend Oliver a d'autres choses à se reprocher.

- Où est-il ? Où est Oliver ? fit Jack, soudainement inquiet.

- Il vient d'être interpellé par la police de Boston, mentit Novak. Ne vous en faites pas, il va vous rejoindre ici bientôt.

- Mais pourquoi ? sembla s'étonner Jack, ne doutant pas une seconde que tout ce qu'on lui disait était vrai.

- Vous savez pourquoi, affirma Novak.

- Parce qu'il était au phare ?

- Non. Le phare, c'est le dernier de ses soucis maintenant, répondit Kate.

- Il a tué Joshua, lâcha Novak.

- Vous vous foutez de moi ? lança Jack, haussant le ton, et les dévisageant, l'air hargneux.

- Nous avons la preuve qu'Oliver a frappé Joshua Black et que le pauvre jardinier a succombé à sa blessure.

Jack resta interdit quelques secondes, comme s'il encaissait la nouvelle et réfléchissait. Kate le trouva sincèrement surpris, comme s'il ne s'attendait pas à ce qu'on accuse son ami de meurtre.

- Oliver n'a pas tué ce mec, lâcha-t-il enfin.

- Si. Il l'a fait. Et vous le savez, affirma Kate, cherchant à le pousser dans ses derniers retranchements.

- Nous ne parlerons pas de l'affaire Joshua Black, lieutenant. Nous voulons un accord, l'interrompit l'avocat.

- Tout accuse Oliver, poursuivit Novak, titillant Jack pour l'obliger à parler.

- Mais il ne l'a pas tué.

- Vous avez dit savoir qui l'avait tué, continua Kate.

- En effet. Mais ce n'est pas Oliver. Je veux un accord.

- Jack, je vais vous dire clairement les choses, fit Kate en le regardant froidement. On ne conclura pas d'accord avec vous. Vous avez failli nous tuer ! Pas seulement moi, mais mon mari, mon enfant. Il est hors de question de négocier avec vous. Jamais.

Jack sentait toute la colère dans les yeux de cette femme.

- Alors, vous avez le choix, reprit-elle. Soit vous vous taisez, et Oliver sera accusé de meurtre. Il finira sa vie en prison. Soit vous parlez, et si vous avez raison, alors vous épargnerez peut-être à votre ami bien des tracas. A vous de voir.


Chapitre 39

Eglise de Brewster, aux environs de 17 h.

Il avait quitté Boston, et repris la route pour Brewster. Il avait cessé de réfléchir, tout simplement, et rentrait chez lui et à l'église, mettre quelques affaires en ordre, et organiser les choses pour quand il serait absent. Ensuite, il irait au commissariat, et expliquerait ce qu'il avait fait. C'était la seule décision sensée à prendre selon lui, et maintenant qu'il l'avait prise, une partie de lui était apaisée. C'était comme si il redevenait enfin lui-même. Au moins aux yeux de la loi, il aurait agi de la manière la plus juste et appropriée en se rendant à la police. Mais le plus difficile l'attendait. Faire la paix avec lui-même, affronter le regard des autres, implorer le pardon de Philip Tudor, et celui de Dieu, dont il ne méritait plus la grâce. Son trésor lui semblait maintenant bien loin. Ce n'était plus qu'un rêve qui avait accompagné ses jours et nombre de ses nuits depuis plus de trente ans. Mais comme bien souvent les rêves, il ne prendrait jamais réalité. Peut-être était-ce mieux ainsi finalement. Il ne serait ainsi jamais déçu.

Avant de rentrer, il avait fait un détour par l'école de son fils, observant quelques minutes depuis la rue les enfants qui jouaient dans la cour de récréation. Il avait espéré apercevoir Jacob, se réjouir de son sourire et de son bonheur une dernière fois. Il avait attendu un peu, mais il ne l'avait pas vu. Déçu, il avait alors pris le chemin de l'église, et dès qu'il s'était garé, il avait compris ce qui l'attendait. Il avait à peine posé un pied au sol que déjà plusieurs agents de police entouraient la voiture. La scène qui avait suivi, surréaliste, l'avait complètement abasourdi. Comme s'il avait été le pire des criminels, deux hommes lui avaient hurlé de lever les mains, avant de le plaquer au sol, et de le fouiller à la recherche d'une arme. On lui avait lu les chefs d'accusation, ainsi que ses droits, mais déjà il n'écoutait plus. Il s'était laissé embarquer, sans réaction aucune.


Commissariat de Brewster, Salle d'interrogatoire, 17 h.

Jack Mustard avait décidé d'expliquer ce qu'il savait. Il ne pouvait pas laisser Oliver être accusé de meurtre sans réagir, sans le défendre. Cela lui était inconcevable. Et puis il avait bien compris, en lisant dans son regard empli de colère, que le lieutenant Beckett n'était pas le style de flic à passer des accords.

- Racontez-nous, Jack, ordonna calmement Novak.

- Oliver voulait parler au jardinier et tenter de le raisonner pour qu'il nous foute la paix avec le trésor, commença Jack. Il fouinait partout. C'était notre trésor. Il pensait qu'en lui expliquant clairement les choses, le gamin laisserait tomber. Alors il est allé le trouver au manoir vendredi soir.

- Il lui avait fixé un rendez-vous ? Comment a-t-il su où le rencontrer ? demanda Kate.

Jack eut l'air d'essayer de se souvenir durant quelques secondes.

- Je crois que Madame Tudor lui avait dit qu'elle devait discuter avec le jardinier ce soir-là. Oliver savait qu'il serait dans le petit salon, mais je n'ai pas fait attention à tous les détails.

- Vous l'avez accompagné ?

- Oui. Oliver n'est pas vraiment un homme de terrain, vous savez, sourit Jack. Quand on était gamin, il est même tombé au fond d'un puits une fois. Donc, il valait mieux que je sois avec lui dans les tunnels souterrains.

Quand Jack parlait de son ami Oliver, Kate sentait toute sa sincérité. Elle détestait cet homme pour ce qu'il leur avait fait subir, d'autant plus qu'il avait l'air de ne pas prendre conscience de la gravité de ses actes, et de s'amuser du peu de danger qu'ils avaient réellement encouru selon lui. Mais elle se devait de reconnaître qu'il avait au moins une qualité : la fidélité en amitié. Il évoquait ses souvenirs d'enfance avec Oliver, presque avec tendresse, et manifestait clairement des sentiments protecteurs à l'égard de son ami. Si cet homme ne lui avait pas fracassé la tête il y a quelques jours, elle aurait presque pu être sensible à ses histoires.

- Et ensuite ? enchaîna Novak.

- Le gamin, Joshua, était bien dans le petit salon. On est restés planqués un moment car il discutait avec une fille, la femme de chambre. Oliver a attendu qu'elle parte avant de sortir du passage secret.

- Et vous ?

- Je suis resté à l'intérieur. Au cas où ça tourne mal.

- Et ça a mal tourné, fit Kate, comme une évidence.

- Plus ou moins. Le gamin avait un sacré caractère. Il n'a rien voulu entendre. Que le meilleur gagne. C'est ce qu'il a dit.

- Oliver s'est énervé et l'a frappé ? demanda Novak.

- Non. Pas tout de suite. Mais ils en sont venus à parler de Margareth, je n'ai pas tout suivi, mais Joshua s'est énervé encore plus, il était hors de lui. Il criait à Oliver de la fermer, et j'ai entendu qu'ils commençaient à en venir aux mains. Alors je suis sorti du tunnel, et j'ai vu le gosse blessé par terre.

- Oliver l'avait frappé ?

- Oui. Mais le gamin était en vie. Il était inconscient, assommé. Mais il respirait.

- Vous avez vérifié ? demanda Kate.

- Oui. Et Oliver aussi, il a un diplôme de secourisme depuis longtemps, vous savez. Il a senti le pouls. Le gamin était vivant. Et sa tête saignait à peine. Il était loin d'être mort.

- Qu'avez-vous fait ?

- Oliver était complètement paniqué, sous le choc. Il disait que Joshua allait porter plainte, et qu'il ne pourrait plus jamais être révérend. Vous savez, Oliver est très aimé dans la communauté. Il fait du bon boulot et …

- Que s'est-il passé ensuite Jack ?

- Oliver m'a dit de retourner dans le tunnel, parce que Margareth allait arriver. Il voulait voir avec elle.

- Vous avez entendu la suite ?

- Oui. Margareth est arrivée. Et croyez-moi, elle cache bien son jeu celle-là.

- Pourquoi ?

- Elle n'était pas du tout choquée ou surprise. Lui était dans tous ses états. Oliver n'avait même jamais mis un coup de poing à quelqu'un avant ça. Elle, je crois bien qu'elle n'a même pas demandé ce qui s'était passé. Elle a demandé à Oliver si le gamin était mort. Il lui a dit qu'il était juste assommé, et qu'il avait vérifié.

- Il lui a dit ça ? Vous êtes sûr ?

- Evidemment. Margareth l'a rassuré, et lui a dit que ce n'était rien. Elle allait attendre que le gamin reprenne ses esprits, et l'accompagner dans sa chambre. Elle lui parlerait pour le raisonner.

- Elle a dit ça ? s'étonna Kate.

- Oui.

- Et ensuite ?

Le téléphone de Novak vibra, et il jeta un œil discrètement pour lire le message qui venait d'arriver. Le révérend Oliver venait d'être interpellé, sans encombre, aux abords de son église. Novak fit un petit signe de tête à l'intention de Beckett, pour lui faire comprendre le contenu du message.

- Oliver m'a rejoint dans le tunnel, et on s'est tirés vite fait. Le gosse était vivant. C'est elle qui l'a tué, affirma Jack, convaincu.

- Comment pouvez-vous le savoir ?

- Parce que figurez-vous que j'ai appris hier ou avant-hier, par Oliver, que dans la nuit où le gamin s'est soi-disant suicidé, elle lui avait envoyé un message pour le rassurer, et lui dire que Joshua allait bien, qu'il était dans son lit, et qu'il n'y aurait pas de souci, expliqua Jack.

- Vous en êtes sûr ?

- Oui. Demandez à Oliver de vous montrer son téléphone. Vous verrez le message.

- On vérifiera, répondit simplement Novak.

- Vous imaginez le choc quand on a appris que le gamin s'était suicidé ? Oliver était persuadé que c'était de sa faute. Mais moi faut pas me prendre pour un con. Elle l'a tué.


Bureau du lieutenant Novak, 17h30.

Tous les quatre se félicitaient des révélations de Jack, des révélations qui allaient bien au-delà de leurs espérances, et répondaient à quasiment toutes leurs interrogations. Ils avaient maintenant beaucoup de certitudes, en particulier sur le rôle joué par Margareth Tudor, mais il fallait réfléchir aux derniers détails avant de passer à l'interrogatoire final qui la forcerait à avouer toute sa machination.

- Margareth a appelé Spencer en disant que le gamin était mort, fit Novak. Alors que deux secondes avant, elle avait constaté avec Oliver qu'il était bien vivant, et à peine blessé à la tête.

- Il n'a pas pu mourir en deux secondes, ajouta Ramirez.

- Techniquement, si, fit remarquer Castle, mais bon … là on va dire que non.

- Vous avez un doute ? s'étonna Ramirez. Jack pourrait mentir ? Pour sauver la peau d'Oliver ?

- Son récit est sacrément précis. Et tout se tient, répondit Kate. Je pense qu'il dit la vérité.

- Et puis il y a ce message qu'elle a envoyé à Oliver, ajouta Rick. Il faut vérifier, mais si elle a bien envoyé ce message, elle s'est vraiment foutue du monde. Elle savait déjà qu'il avait été balancé par le balcon.

- C'est une sacrée manipulatrice, constata Novak.

- On a la preuve qu'elle a incité Spencer à se débarrasser du corps de Joshua, reprit Rick. Mais comment pouvait-elle être sûre qu'il allait prendre cette décision ? Et rapidement en plus, avant que Joshua ne reprenne ses esprits.

- Elle ne pouvait pas être certaine à 100 %. Mais elle est suffisamment futée, répondit Kate. Il va falloir que Spencer nous dise mot à mot le contenu de la conversation qu'ils ont eue lorsqu'il l'a rejoint au petit salon.

- Oui. Il faut qu'on ait tous les éléments dans le moindre détail avant d'interroger Margareth. Il faut la faire avouer, ajouta Novak.

- Comment voulez-vous procéder ? lui demanda Beckett.

- Ils vont nous ramener le révérend Oliver d'ici peu. Empreintes. ADN. Puis je vais l'interroger, avec Ramirez, expliqua Novak.

- Il va avouer vous croyez ? demanda Rick.

- Je le connais bien. Même si ce trésor l'a rendu fou, Oliver est un homme bien. Je veux dire, ce n'est pas un psychopathe. Il a perdu la raison, mais je vais lui faire retrouver ses esprits moi.

- On va aller parler à Spencer si vous voulez. Ça fera gagner du temps, proposa Kate.

- Oui. Bonne idée.


Commissariat de Brewster, couloirs des cellules, aux environs de 17h30.

L'officier Ramirez avait accompagné Rick et Kate jusque la cellule où était détenu Spencer, le temps de sa garde-à-vue. D'ici quelques heures, il serait mis en examen et transféré en prison. Mais pour l'instant, il était assis sur le banc métallique, derrière les barreaux, les coudes en appui sur les genoux, et la tête entre les mains. Il ne les entendit même pas arriver, complètement perdu dans ses pensées. Ce n'est que quand Beckett prononça son prénom qu'il réagit, relevant la tête pour les regarder. Il esquissa un sourire, comme si les voir le réconfortait.

- On doit vous parler, annonça Kate.

- Vous avez trouvé qui a frappé Joshua ? demanda-t-il calmement, plein d'espoir, se levant pour s'approcher des barreaux.

- Oui. Mais il y a quelque chose qu'il faut que vous sachiez, commença-t-elle, prenant un air plus grave.

- Que se passe-t-il ? s'étonna-t-il, soudainement inquiet, au ton qu'avait pris Kate.

Kate et Rick se lancèrent un regard, ne sachant comment s'y prendre pour annoncer à Spencer qu'il avait tué Joshua. Ils avaient déjà trop attendu pour le lui dire. Ce soir, il serait mis en examen. Il fallait qu'ils lui expliquent toute la vérité, et qu'ils le rassurent aussi, car cette vérité, allait, ils en étaient sûrs, le dévaster.

- Vendredi soir, quand Margareth a trouvé Joshua dans le petit salon, il n'était pas mort, commença Kate, prudemment.

- Mais si, il était mort, affirma Spencer. Elle m'a dit que ...

Il les dévisagea l'un après l'autre, l'air soudainement inquiet et incrédule.

- Les résultats de l'autopsie prouvent que Joshua n'est pas mort de ce coup à la tête, ajouta Kate, comprenant que Spencer avait besoin d'explications.

Elle n'eut pas besoin de poursuivre, pour qu'il réalise ce que cette nouvelle signifiait pour lui.

- Vous voulez dire que … j'ai tué Joshua ? demanda-t-il, la voix tremblante, en se rasseyant sur le banc. J'ai tué le fils de Philip ?

- Vous …

- Je l'ai tué ? demanda-t-il de nouveau, le regard perdu dans le vide, ses yeux s'emplissant de larmes.

Son chagrin faisait peine à voir. Son visage livide, ses yeux tristes. Les mille et une pensées qui devaient lui traverser l'esprit. Rick sentit son cœur se serrer, tant Spencer lui faisait pitié. Il l'aimait bien, et son destin était finalement tragique. Il avait toujours été au service de la famille Tudor, dévoué et bienveillant. Et une seule décision, mauvaise, avait fait basculer sa vie. Finalement ce qui lui était arrivé pouvait arriver à tout un chacun ou presque. Il avait tué le fils de son frère, de Philip, qu'il vénérait depuis son enfance, alors qu'il avait cru agir pour le bien de sa famille. Spencer, si placide de prime abord, et qui peu à peu, s'était laissé aller à sourire, était maintenant anéanti.

- Il est mort des conséquences de sa chute, oui, répondit Kate, tristement, essayant de s'en tenir aux faits, pour ne pas se laisser gagner par l'émotion.

- Je l'ai tué. Mon Dieu … mais …, continua Spencer, les larmes coulant cette fois-ci sur sa joue.

- Spencer vous n'avez pas voulu le tuer, expliqua Rick, tenant de le rassurer. C'est involontaire.

- Mais … je l'ai tué. Mon Dieu … Je vais passer ma vie en prison, et Philip … jamais il ne me pardonnera.

- Vous ne passerez pas votre vie en prison, le rassura Kate. Vous n'êtes pas responsable. Le jury comprendra. C'est Margareth qui voulait le tuer.

- Margareth ? sembla s'étonner Spencer, séchant ses larmes en frottant vivement ses joues.

- Oui. Elle savait que Joshua était en vie, mais elle vous a dit le contraire.

- Mon Dieu ! Margareth ? Mais pourquoi m'a-t-elle dit que ….

- Elle voulait que Joshua meure, probablement parce qu'il était le fils de Philip, et qu'il lui rappelait trop sa trahison.

- Mais c'est horrible ! Joshua n'y était pour rien … Je ne le portais pas dans mon cœur ce gamin, je le reconnais, et je n'ai pas toujours été aimable avec lui, mais il avait souffert lui-aussi d'être privé de son père. Dire qu'il est mort par ma faute …

- Spencer, il faut qu'on prouve que Margareth a voulu le tuer, l'interrompit Kate. On a besoin de savoir mot pour mot tout ce qu'elle vous a dit ce soir-là, une fois que vous êtes arrivé dans le petit salon.

- Je ne me souviens pas de tout, répondit le majordome tristement.

- Qui a eu l'idée de maquiller sa mort en suicide ? demanda Rick.

- Moi, malheureusement. Mais je croyais qu'il était mort.

- Vous avez eu tout de suite l'idée du balcon ?

- Non. Je ne savais pas du tout comment faire, expliqua Spencer. Je voulais juste le déposer dans la cour, pour faire croire qu'il avait sauté de très haut. Mais Margareth a dit …

- Qu'a-t-elle dit ? insista Kate.

- Elle a dit que ce ne serait pas crédible, et qu'il fallait vraiment le faire tomber, du toit ou du balcon. Sinon, la police verrait bien qu'il n'avait pas pu se suicider, raconta Spencer, comprenant au fur et à mesure que les mots sortaient de sa bouche, comment il avait été manipulé.

-Elle vous a donc suggéré comment faire, et sachant qu'il était en vie, elle était parfaitement consciente que ce que vous alliez faire le tuerait, expliqua Rick.

- Mais elle n'a rien fait. C'est moi qui …

- Margareth a tué Joshua. Et son arme, c'est vous, Spencer. Elle vous a utilisé pour le tuer.

- Mais le résultat est le même. C'est moi qui aurais dû…

- Non, le résultat n'est pas le même pour vous. Si on se débrouille bien, elle sera accusée d'homicide. Et avec vous, le jury sera plus clément. Avec un très bon avocat, vous vous en sortirez, lui expliqua Kate, en essayant de le rassurer.

- Lieutenant Beckett, appela un agent en uniforme depuis la porte, le révérend est là. L'interrogatoire va commencer.

- Merci. On arrive, répondit Kate.

- Merci pour tout, ajouta Spencer, merci de m'avoir cru.

- On vous tiendra au courant quand l'enquête sera bouclée, ajouta Kate.

- Merci. Comment vont Violet et Amy ? demanda-t-il tristement.

- Elles vont bien, le rassura Rick. Ne vous inquiétez pas pour elles.

- Est-ce que je pourrais voir Violet avant de …, avant d'aller en prison ?

- On va voir avec le lieutenant Novak, et essayer d'arranger ça.

- Merci.


Salle d'interrogatoire, commissariat de Brewster, aux environs de 17 h 30.

Rick et Kate se glissèrent dans la petite pièce, derrière la vitre sans tain, pour assister à l'interrogatoire du révérend Oliver. Ils constatèrent tout de suite qu'il était effondré. Enfoncé dans sa chaise, il avait le regard totalement vide. Bien loin de l'homme souriant et aimable qu'ils avaient rencontré dans son atelier il y avait de ça quelques jours, il n'était plus que l'ombre de lui-même. Il avait même refusé la présence d'un avocat, comme si sa défense lui importait peu.

- Révérend, commença Novak, savez-vous pourquoi vous avez été arrêté ?

- J'ai tué Joshua, répondit-il comme une évidence.

- Vous avez tué Joshua ? s'étonna Ramirez.

- Oui. Je l'ai tué, affirma Oliver.

- Vous l'avez tué ? Ou vous pensez l'avoir tué ?

Oliver lui lança un regard perplexe, ne s'attendant pas à cette question. Il sembla réfléchir, comme s'il cherchait la réponse, mais il n'ajouta rien de plus.

- On sait que vous avez frappé Joshua, Oliver. Mais pourquoi ? Que s'est-il passé ? demanda Novak.

- Je pensais parvenir à le raisonner pour qu'il cesse de chercher le trésor. Mais il ne voulait rien savoir et on s'est disputés.

- Vous lui avez parlé de Margareth ? demanda Novak.

- Comment savez-vous ça ? s'étonna le révérend.

- Peu importe. Pourquoi lui avez-vous parlé de Margareth ? insista-t-il.

- Elle pensait que je pourrais le convaincre de quitter le manoir. Elle voulait qu'il démissionne et qu'il s'en aille.

- Pourquoi ?

- Elle m'avait raconté la trahison de son époux, et sa souffrance, sa douleur de devoir vivre avec Joshua à ses côtés. Elle ne le supportait plus.

- Pourquoi un homme comme vous, révérend, a-t-il accepté de convaincre ce jeune homme de partir ? demanda Ravirez. C'est plutôt étrange, non ?

- Ça ne ressemble pas à l'homme que je connais, Oliver, ajouta Novak.

Le révérend n'était certes pas un de ses amis, mais tout le monde à Brewster le connaissait. Il organisait régulièrement des patronages de jeunesse pour les enfants de la région, il était investi dans la vie de la ville, et de la communauté, toujours bénévole et enthousiaste pour participer aux différents projets. Novak peinait à réaliser que cet homme ait pu ainsi cumuler en quelques temps tous ces actes illégaux, à l'encontre même des convictions qu'il avait toujours défendues. A croire que du jour au lendemain, sa vie avait basculé, sans qu'il ne maîtrise plus rien.

- Margareth m'avait surpris un jour à traîner chez elle. Pour le trésor. J'étais entré par les souterrains. On avait conclu un marché. Elle se taisait sur le fait que je m'étais introduit chez elle, et en échange, je devais juste convaincre Joshua de quitter les lieux pour le bien de tout le monde.

- Mais quand vous avez parlé à Joshua, il a mal réagi ?

- Oui. Je pensais que ce serait plutôt facile. Mais Joshua s'est mis dans tous ses états. Il se demandait qui j'étais pour me mêler de ses histoires. Et je lui ai dit des choses horribles. C'était comme si je n'étais plus moi-même.

- Que lui avez-vous dit ?

- Cela n'a aucune importance, répondit le révérend, qui culpabilisait d'avoir été trop loin avec le jeune jardinier.

- On doit tout savoir, révérend.

Oliver hésita quelques secondes, et réalisa qu'il n'était plus nécessaire de cacher quoi que ce soit. Expier ses fautes commençait par dire la vérité, dans les moindres détails.

- Je lui ai dit que si son père avait aimé sa mère, vraiment, il aurait quitté son épouse pour elle. Ce qu'il n'a jamais fait. Ça l'a mis hors de lui, il s'est jeté sur moi, violemment, j'ai tenté de le repousser, mais il était nettement plus fort que moi.

- Alors vous l'avez frappé avec le chandelier ?

- Oui, à un moment, il s'est tourné, comme pour partir, et je l'ai frappé, avoua Oliver.

- Vous avez frappé un homme dans le dos ?

Oliver baissa la tête, meurtri par les actes qu'il avait commis, rongé par la honte et les remords.

- Je … je ne réfléchissais plus, c'était comme une pulsion. Je ... Je l'ai tué. J'ai tué ce jeune homme.

Le révérend Oliver raconta sa discussion avec Margareth, le message qu'elle lui avait envoyé au cours de la nuit, et sa stupeur lorsqu'il avait appris le suicide de Joshua le lendemain après-midi. Novak lui expliqua ce qui s'était réellement passé, et Oliver fut stupéfait d'apprendre l'implication de Margareth. Il n'avait pas imaginé une seconde qu'elle ait pu lui mentir, et tout manigancer pour tuer Joshua. Si dans un premier temps il fut soulagé d'apprendre qu'il n'avait pas tué ce jeune homme, il en restait néanmoins profondément marqué par tous les mensonges qu'il avait été capable de tenir, et tous les actes illégaux qu'il avait commis. Au terme de son interrogatoire, le révérend Oliver fut inculpé de coups et blessures à l'encontre de Joshua Black, entrée par effraction, complicité de vol et d'enlèvement d'enfant.

Alors qu'un agent de police menottait Oliver et l'emmenait en cellule, le lieutenant Novak rejoignit Rick et Kate derrière la vitre sans tain, visiblement satisfait de la tournure que prenaient les choses.

- Vous allez pouvoir rentrer à New-York l'esprit tranquille, sourit-il.

- Le plus dur reste à faire, répondit Kate. Margareth doit avouer les faits.

- Même sans aveu, il y a la parole de tout le monde contre elle.

- Mais sans aveu et sans preuve, il y a toujours un doute parmi les jurés. D'autant plus que le mode opératoire n'est pas commun.

- Elle a tué Joshua, sans même le toucher. Ça relève du génie ! s'enthousiasma Rick.

- Du génie, Monsieur Castle ? s'étonna Novak, surpris par un tel enthousiasme face au crime.

- Vous savez, en tant qu'écrivain, je suis fasciné par les meurtres étranges, originaux, bizarres … Celui-là mériterait un roman.

- Génie ou pas, on va la faire condamner pour homicide. Mais il faut un dossier solide pour arriver à convaincre un jury qu'elle a manipulé tout le monde.

- Voulez-vous vous en charger Lieutenant Beckett ? Avec votre … partenaire, cela va de soi.

- Nous ? Mais c'est votre affaire.

- Vous avez travaillé bien plus que moi sur cette affaire, et sans vous, on n'en serait pas là. Je me ferais un plaisir de vous regarder œuvrer. Le Capitaine Gates ne tarit pas d'éloges sur vous, et votre efficacité redoutable.

- Sur moi aussi ?

- Elle m'a demandé de ne rien dire, sourit Novak.