Chapitre 42

Manoir Tudor, Grand salon, 9 heures.

Au petit-déjeuner, tout le monde était réuni, et chacun s'efforça de rendre ce moment agréable, malgré les drames de la semaine. Amy, débordante d'énergie, animait le repas par ses conversations amusantes. Philip prit sur lui pour afficher son sourire, s'occupant de sa petite-fille, et aidant même Rose, désormais sa seule employée, à faire le service. Violet, sensible autant à la douleur de son père qu'à son propre chagrin, se montra prévenante envers lui. Rick ne savait pas s'ils avaient eu le temps de discuter, mais les voir ainsi, côte à côte, échangeant quelques mots tout simples, et des regards aimants, le rassura sur l'avenir de leur relation père-fille. Violet était sa fille quoi qu'elle dise, quoi qu'elle fasse, que cela lui plaise ou non, Philip ferait désormais en sorte qu'elle soit heureuse. Et Spencer, malgré ce qu'il avait fait sans le vouloir, était son frère, un frère que depuis toujours il avait aimé, malgré les circonstances de sa venue au monde. Philip lui pardonnerait, il ne pouvait pas en être autrement. Quant à Savannah et Wyatt, ils racontèrent quelques-unes des péripéties de leur vie de retraités, avec un sens du romanesque, qui déclencha, à plusieurs reprises, les rires de leur auditoire.

Rick et Kate se laissèrent porter par l'atmosphère chaleureuse qui émanait, malgré les circonstances, de ce petit-déjeuner familial, avant de regagner leur chambre pour aller chercher leurs bagages. Dans le couloir de l'étage, ils croisèrent Rose, qui les remercia longuement d'avoir rendu justice pour Joshua, et d'avoir cru en elle. Soulagée d'avoir eu les réponses à ses interrogations, elle pouvait maintenant regarder de l'avant, et apprivoiser son chagrin, pour vivre pleinement le bonheur qui l'attendait avec son bébé à naître.

Tandis que Rick récupérait leurs valises, Kate frappa à la porte des Monroe, qui eux-aussi, prêts à partir, avaient rejoint leur chambre. Savannah lui ouvrit, souriante et radieuse, comme à son habitude.

- Oh Katherine, vous voilà donc sur le départ ? fit la vieille dame, avec gentillesse.

Malgré le premier contact peu agréable qu'elle avait eu avec Savannah, et ses bavardages parfois exaspérants, Kate avait appris à l'apprécier, tant sa jovialité et son enthousiasme étaient communicatifs.

- Oui, je viens vous dire au-revoir, sourit Kate.

- Attendez une minute, je reviens, fit la vieille dame en s'éloignant vers le fond de la chambre, tandis que Wyatt faisant son apparition sur le palier.

- Je suis ravi d'avoir pu vous faire votre connaissance, Katherine, fit-il gentiment.

- Moi de même, Wyatt, répondit-elle en souriant.

- Richard n'est pas là ?

- Il arrive. Il avait quelque chose à aller chercher. Merci pour tout, Wyatt. Vous avez été d'une grande aide.

- Oh vous savez … c'est surtout ma chère épouse, elle se prend pour Sherlock Holmes à longueur de journée. Alors c'était le paradis pour elle ici ! lança-t-il en riant.

- Elle a été très efficace, sourit Kate.

Savannah réapparut dans l'encadrement de la porte, lui tendant une couverture en patchwork, soigneusement pliée.

- C'est pour vous, Katherine, expliqua la vieille dame, avec un sourire.

- Oh ! C'est magnifique ! C'est vous qui l'avez faite ? s'étonna Kate, en admirant la couverture, et ses jolies teintes pastel.

- Oui. Parfois j'ai du mal à dormir la nuit alors …

- Oui, j'avais cru comprendre, fit Kate en riant.

- Et puis, j'ai bien compris que vous n'aimiez pas la couture, sourit Savannah, alors ce sera pour votre bébé.

C'était le premier cadeau qu'on lui offrait pour leur enfant, le premier objet même qui lui était personnellement destiné. Avec Rick, ils ne s'étaient pas encore souciés de tous les aspects pratiques et matériels, se contentant de savourer l'instant présent, et le bonheur de sa grossesse. Le fait que Savannah ait eu cette délicate attention la toucha sincèrement.

- C'est tellement gentil … Je suis désolée si j'ai pu paraître un peu dure.

- Non, ce n'est rien. Je sais bien que je peux être enquiquinante, n'est-ce pas Wyatt ? fit Savannah, prenant son mari à témoin.

- Oh moi je préfère ne rien dire ! lança-t-il en riant.

- Grâce à vous, justice a été rendue, ajouta la vieille dame.

- Grâce à vous aussi, Savannah. Vous êtes une enquêtrice redoutable, la complimenta Kate.

- Je reconnais que j'ai un peu de talent ! lança la vieille dame en riant.

Kate rit avec elle, alors que Rick faisait son apparition dans son dos, un livre à la main.

- Richard, vous voilà donc.

- C'est pour vous, Savannah, fit Rick en lui tendant le livre.

- Raging Heat, lut-elle sur la couverture avec étonnement. C'est …

- Oui, c'est mon dernier roman, en avant-première. Bon, je sais que je ne suis pas Connelly mais …

- Je lirai avec plaisir, Richard, la coupa Savannah. Et avec un regard tout à fait différent, maintenant que je connais Nikki et Rook en chair et en os. C'est vraiment très gentil.

Ils s'étreignirent pour se dire au-revoir, puis Wyatt leur proposa son aide pour descendre les valises au rez-de-chaussée. Dans la cour, Philip et Violet les attendaient pour les remercier, contemplant simplement Amy, qui courait après le chat d'Eleanor, au milieu des massifs d'hortensias aux couleurs chatoyantes. Sous le soleil et le brin d'air frais de ce début novembre, le jardin resplendissait des fleurs d'automne que Joshua avait choisies et plantées.

Quand ils sortirent, Kate ressentit une certaine émotion l'envahir. Quitter ces gens qu'elle avait appris à connaître durant ces quelques jour, avec le chagrin que chacun portait en lui, avait quelque chose de touchant. Violet les étreignit chacun leur tour, les remerciant sincèrement pour tout ce qu'ils avaient fait pour elle, pour Amy et Spencer. Elle avait pu lui parler quelques minutes la veille, avant qu'il ne soit incarcéré, et elle était maintenant confiante dans leur avenir. Tandis que Kate donnait des détails à Philip sur les suites juridiques de l'affaire, Amy vint sauter au cou de Rick, et il l'attrapa d'un bras, pour porter son petit visage à sa hauteur.

- Tu pars ? demanda-t-elle en le regardant, l'air un peu dépité.

- Oui. Je rentre chez moi, expliqua-t-il.

- Ton amoureuse a attrapé les méchants ?

- Oui. Je t'avais bien dit que c'était une vraie policière, répondit Rick avec un grand sourire.

- Une princesse c'est mieux, fit-elle, l'air sûre d'elle.

- Je vais te dire un secret, chuchota Rick au creux de son oreille. Mais tu ne le répètes pas. Promis ?

- Promis.

- Mon amoureuse est magique. La journée, elle est policière. Et le soir, elle se transforme en princesse, murmura-t-il.

La fillette le regarda avec étonnement.

-C'est vrai ? demanda-t-elle, avec un sourire.

- Bien-sûr que c'est vrai. Tu lui demanderas, affirma-t-il.

- D'accord.

- Sois bien sage avec ta maman.

- Oui.

- Et ne perds jamais ce sourire, ma puce.

- Pourquoi ?

- Parce que tu es un petit rayon de soleil.

Elle eut l'air de réfléchir, cherchant la signification de ces quelques mots.

- D'accord, répondit-elle, avec tout le sérieux du monde.

Il sourit, attendri par sa bouille, et la déposa sur le sol. Il la regarda courir vers Kate, à quelques mètres, tandis que Philip s'approchait de lui à son tour pour lui dire au-revoir. Kate s'accroupit pour se mettre à la hauteur de la fillette, qui la contemplait de ses grands yeux.

- Rick dit que tu as arrêté les méchants, annonça Amy.

- Oui, c'est vrai, sourit Kate.

- Il dit que tu es magique.

- Moi ? Je suis magique ? s'étonna Kate avec un sourire.

- Oui. Tu es une policière et tu te transformes en princesse le soir.

- Oui, on peut dire ça, répondit-elle, attendrie autant par le petit visage d'Amy que par la façon dont Rick l'avait présentée.

Amy la regarda émerveillée.

- Je pourrai être une policière princesse aussi quand je serai grande ? demanda-t-elle.

- Bien-sûr. Tu seras une super policière princesse, assura Kate.

- La fillette sourit, radieuse.

- Au-revoir, Amy, fit doucement Kate.

La petite fille accrocha ses bras autour de son cou, comme si elle lui témoignait à sa façon sa reconnaissance. Kate la serra contre elle avec plaisir, attendrie par la spontanéité et la douceur de cette fillette.


Cape Cod, Viking Creek, 10 h 30.

Ils avaient quitté le manoir Tudor, sous le soleil, roulant vers Viking Creek. C'était l'occasion de profiter encore un peu du spectacle qu'offraient les paysages de Cape Cod en automne. Kate conduisait, Rick ayant reçu l'ordre de sa belle de prendre soin de son épaule. La route longeait la côte, avec d'un côté les marais humides et les plantations de cranberries dans lesquelles s'affairaient les agriculteurs, et de l'autre les dunes surplombant l'océan.

- C'est vraiment magnifique ..., tu imagines ce qu'ont dû penser les premières pèlerins quand ils ont débarqué du Mayflower ? Il y avait vraiment ici le cadre idéal pour - bâtir un nouveau monde.

- C'est une sensation bizarre, de penser qu'on est à l'endroit où William Brewster et sa famille ont vécu, qu'ils ont admiré ces mêmes paysages.

- Oui, c'est ça qui est chouette. Il a eu une idée géniale avec ce trésor.

- Qu'est-ce que tu espères trouver ? lui demanda Kate.

- Je ne sais pas. Des pièces d'or, des pierres précieuses … ou rien du tout.

- Tu serais déçu s'il n'y avait rien ?

- Non. Enfin, d'un côté, j'aimerais bien qu'il y ait quelque chose, mais pas forcément une richesse. La valeur d'un trésor est propre à chacun, fit-il en réfléchissant. Et d'un autre côté, s'il n'y avait rien, ce serait tout aussi génial, peut-être même plus !

- Sauf que plusieurs personnes ont fini en prison à cause de ça …

- Oui, mais ce cher William Brewster ne pouvait pas imaginer que des gens deviendraient complètement fous pour son trésor. Ce n'est pas totalement de sa faute.

Ils roulèrent encore quelques minutes, discutant de la nature de ce trésor, imaginant ce qu'il pouvait bien contenir, puis arrivés à proximité de Viking Creek, ils garèrent la voiture au bord de la route, d'où partait le sentier qui cheminait à travers la dune recouverte de bruyère et d'ajoncs. Ils descendirent, s'assurant de s'être munis de la carte de la région et de leurs téléphones. Par précaution, Kate envoya un message à Ryan et Esposito pour les tenir informer du lieu où ils se trouvaient et ce qu'ils allaient y faire. Il n'était plus question de prendre le moindre risque. Ils avaient eu leur dose de danger et de sensations fortes pour un moment.

Ils empruntèrent le sentier, profitant par la même occasion de la vue superbe sur l'océan qui s'étendait en contrebas, et n'eurent pas à marcher longtemps pour arriver au bord de la falaise, parmi les rochers. La falaise tombait à pic sur une trentaine de mètres, et plongeait dans l'océan. En bas, les vagues se fracassaient bruyamment sur les rochers, dans un éclat d'écume.

- D'après la carte, Viking Creek c'est ici …, enfin ici et en bas, fit Rick en observant, sans trop s'avancer, les rochers en contrebas.

- Comment savoir où chercher ?

- Peut-être qu'il faut descendre …, suggéra-t-il, avec un sourire, connaissant d'avance la réaction de Kate.

- N'y pense même pas ! lança-t-elle, en le regardant d'un air sévère, sentant bien que pour son trésor, il serait capable de faire fi du danger.

Il scruta la côte, de part et d'autre de leur position, guettant un élément anormal ou quelque chose qui pourrait avoir, de près ou de loin, un rapport avec William Brewster. Kate contempla la vue quelques secondes. La ligne d'horizon tracée le long de l'océan semblait s'étendre à l'infini. La mer était belle et calme, mais les vagues grossissaient au contact des rochers avant de s'y écraser avec fracas. Elle se tourna pour observer la lande, humide, qui s'étirait tout autour d'eux. Il n'y avait rien ici, si ce n'est une végétation rase de bruyères, et des amas rocheux au bord de la falaise.

- Où peut-il avoir caché ce fichu trésor ? fit Rick, tournant sur lui-même pour mieux observer tout ce qui l'entourait.

- Il faut essayer de se mettre à sa place, répondit Kate. Pourquoi cacher un trésor ici pour commencer ?

- Il réfléchit, essayant de connecter toutes les informations dont il avait connaissance sur l'histoire de la presqu'île et des premiers pèlerins.

- Tous les autres endroits de cette chasse au trésor avaient un lien avec ses enfants, reprit Kate. Mais rien n'a de rapport avec sa femme. Elle est décédée avant lui ?

- Oui. Elle s'est suicidée. Mais c'est un peu flou. On ne sait ni où ni comment. Et il n'y a pas de sépulture, expliqua Rick.

- Eh bien … il était gâté ce pauvre homme, constata Kate. Tous ses enfants qui meurent avant lui, sa femme qui se suicide … Triste destin.

- Il avait aussi une maîtresse, qui l'a malheureusement assassiné, ajouta Rick, comme pour achever le macabre récit de la vie de William Brewster.

- Tu sais pourquoi ?

- Elle était folle apparemment.

- C'est-à-dire ?

- Elle l'aurait assassiné pour qu'il ne retourne pas auprès de sa femme, expliqua Rick.

- Mais sa femme était morte, fit Kate, cherchant à comprendre.

- Justement, c'est pour ça qu'elle était folle. Il ne risquait pas de retourner auprès de sa femme.

- Et si sa femme s'était suicidée ici ? suggéra Kate, en regardant la mer qui miroitait sous le soleil.

- Elle aurait sauté ? s'étonna Rick, en scrutant le précipice.

- Oui. Regarde ces falaises. Si elle avait sauté ici dans la mer … Pas de corps, pas de sépulture, constata Kate.

- Ça pourrait expliquer que ce lieu soit important pour lui, et qu'il y ait caché le trésor.

- Oui, mais ça ne nous aide pas à trouver où il est caché.

- Peut-être que sa femme s'est suicidée ici car c'était un lieu symbolique pour elle, suggéra Rick, en se creusant la tête.

- Ou bien juste parce que la falaise est bien raide, sourit Kate.

- Toujours pragmatique ma chérie, constata-t-il en riant.

- Toujours ! lança-t-elle, riant à son tour.

- C'est joli ici, reprit-il. La vue est superbe, et quand la lande est fleurie, ça doit être magnifique. Et si William et sa femme venaient se promener ici, en amoureux ? Il y a peut-être un endroit ici, qui a cimenté leur relation.

- Oui, peut-être. Tu sais où j'irais avec mon amoureux ? fit-elle en glissant sa main dans la sienne.

Il la regarda, guettant la réponse.

- Là-bas, sur ces rochers, expliqua-t-elle, en l'entraînant par la main vers un amas de rochers situé un peu plus loin.

- Pourquoi ? s'étonna-t-il.

- Parce que c'est le point le plus haut, qu'on voit la mer, le lever et le coucher du soleil, et qu'on peut s'y asseoir pour enlacer et embrasser son amoureux justement.

- Tu es si romantique, sourit-il, taquin.

Ils parcoururent une centaine de mètres, et firent le tour de l'amas rocheux, scrutant les pierres à la recherche d'un détail attirant leur attention. Les rochers s'entrelaçaient sur trois à quatre mètres de hauteur, et on voyait nettement qu'à plusieurs reprises des gens avaient dû grimper au sommet tant les pierres étaient érodées, dessinant presque comme des marches dans la roche. Ils grimpèrent prudemment pour se retrouver sur une sorte de plateforme étroite, d'où la vue était effectivement superbe.

- Tu crois que ces rochers étaient là il y a quatre cent ans ? s'étonna Kate.

- Oui. Je pense.

Tandis que Rick tâtonnait sur chacun des rochers, Kate observait les pierres tout autour d'eux, constatant que des dizaines de signatures y avaient été gravées ou taguées. Tous ces noms, les dates et les petits dessins les accompagnant, principalement des cœurs, souvenirs du passage d'une foule d'amoureux, qui avaient cru bon d'immortaliser dans la pierre un moment de romantisme. Tout à coup, son regard fut attiré à ses pieds par un nom gravé dans la pierre, plus profondément que les autres. Les lettres étaient en partie recouvertes d'une sorte de mousse verdâtre, mais encore parfaitement lisibles.

- La femme de William s'appelait Mary ? demanda-t-elle, en jetant un regard à Rick.

- Oui. Comment le sais-tu ? s'étonna-t-il.

- Là, sur cette pierre, il y a écrit Mary, répondit-elle, en désignant le sol.

Il regarda à ses pieds, ébahi, et se pencha pour tâtonner sur la pierre. Elle s'agenouilla à côté de lui, l'observant chercher fébrilement.

- Regarde s'il y a gravé William quelque part, s'il te plaît, lui demanda Rick.

Elle scruta de nouveau les pierres. Elles étaient usées par le temps, et la plupart avaient été polies sous l'effet du vent et de la pluie. Mais sur l'une d'elle, Kate aperçut gravées les trois premières lettres de William. Elle posa la main dessus, et sentit que la pierre s'enfonçait très légèrement, d'un mouvement à peine perceptible.

- Rick, la pierre de William bouge, fit-elle, en lui montrant le mouvement subtil.

Il n'y avait aucun bruit, on sentait juste qu'effectivement la pierre s'enfonçait légèrement, comme si elle était mal scellée, mais quand Rick essaya de tirer pour la soulever, elle ne bougea pas d'un centimètre.

- Vas-y appuie, lui lança-t-il, alors que de son côté, il tirait sur la pierre de Mary.

Elle s'exécuta, et il faillit tomber à la renverse quand la pierre de Mary lui resta entre les mains, dévoilant une cavité d'une vingtaine de centimètres de diamètre. Ils se regardèrent, tout sourire, contents d'avoir trouvé, mais modérant leur enthousiasme avant de s'assurer qu'il y avait bien quelque chose à l'intérieur de ce trou. Rick plongea alors sa main prudemment au fond de la cavité, impatient, et en sortit une boite métallique, complètement rouillée et fermée. Kate lui adressa un sourire ravi. Il inspecta le coffret sous toutes les coutures, ses yeux pétillants de joie et de curiosité face à ce trésor qu'il avait enfin découvert. Elle savait que le contenu lui importait peu. C'était pour ce moment-là, ce pur moment de joie, qu'il s'était creusé la tête.

Ils s'assirent, côte à côte sur les rochers, face à la mer, regardant cette boîte, si banale, si ordinaire, et qui pourtant avait mérité que William Brewster la considérât comme un trésor.

- On ouvre ? demanda Kate, pressée de connaître le contenu.

- Tiens, fit-il, en lui tendant la boîte. Ouvre-toi.

- C'est ton trésor, Rick.

- J'ai envie que ce soit toi qui ouvres … parce que finalement, tu es une merveilleuse chercheuse de trésor, quand tu t'appliques un peu, répondit-il en déposant un baiser sur sa tempe.

Elle sourit, contemplant cette vieille boîte entre ses mains sans oser en dévoiler le contenu.

- Ouvre, insista-t-il doucement, l'enlaçant d'un bras glissé autour de sa taille.

- Peut-être qu'on ne devrait pas, suggéra Kate. Si tu es déçu ?

- Mais non, je ne serai pas déçu. Rien que d'ouvrir cette boîte et je suis déjà ravi. Allez, ouvre, je veux savoir ce qu'il y a là-dedans, que ce soit le néant ou la fortune !

Son enthousiasme étant communicatif, elle mourrait d'envie de savoir elle-aussi ce qu'il y avait dans cette boîte qui avait traversé les siècles sans que personne ne mette la main dessus. Elle tira légèrement sur le couvercle, et le posa à côté d'elle, et sortit du coffret plusieurs petits objets, qu'elle tendit un à un à Rick, dans un silence religieux que seul interrompait le fracas des vagues en contrebas. Deux pièces anglaises en argent, frappées de l'année 1600. Un jeu d'osselets fabriqués dans un matériau qui semblait être de l'étain. Deux anneaux, très simple pour l'un, orné d'une toute petite pierre azur pour l'autre. Quelques pages arrachées d'un livre, jaunies, presque en lambeaux, ne portant plus que des bribes de mots à peine lisibles. Et tout au fond dans une nouvelle petite boîte une lettre pliée en quatre.

Rick avait regardé, émerveillé, chaque objet émerger de la boîte entre les mains de Kate comme s'il s'agissait du plus beau trésor au monde. Il déplia la lettre avec précaution, le papier s'effritant sous ses doigts, et lut à voix haute.

« Quiconque lira ces quelques lignes aura trouvé mon trésor, et déchiffré, pour ce faire, les énigmes que je me suis plu à glisser çà et là. Demain, ou dans dix ans. Bientôt ou jamais. Peut-être même au-delà de mes songes les plus fous, dans un autre millénaire. Parce que rêver est le propre de l'homme, j'ai remis cette boîte entre les mains du destin, l'imaginant voyager de par les années, pour s'ouvrir entre les mains du valeureux chercheur de trésor que tu es.

Ici, tu trouveras ces pièces d'un siècle qui se voulait l'aube d'un monde nouveau, pour nous pèlerins de cette terre nouvelle. Et parce que tout trésor véritable se doit de comporter sa part d'or et d'argent, je n'aurais pu refermer cette boîte sans y glisser de quoi faire briller les yeux de celui qui l'ouvrirait. Piètre fortune que ces deux pièces, mais la fortune d'un homme réside dans son cœur et son âme. Ces osselets, usés par les mains de mes chers petits. Je les vois encore, aujourd'hui comme hier, les faire rouler entre leurs doigts, dans le sable, sur les pierres, sur le pont du navire, et rire de toute l'innocence de leurs jeunes années. Parce que dans le cœur de son père ou de sa mère, l'enfant reste à tout jamais, par-delà les années, ce symbole de l'union de leurs âmes et de leurs corps. Ces osselets aussi, parce que vivre sans jouer et rire n'est pas vivre.

Ces anneaux symboles d'absolu, de l'union, du contrat de fidélité que j'ai rompu, trahi par la faiblesse de mes sens. L'anneau de ma tendre Mary. Mon anneau. Nous nous étions promis de nous chérir et nous aimer jusqu'à ce que la mort nous sépare. Mais la grande faucheuse n'aura pas raison de notre amour. Sitôt ce coffre enfoui sous la pierre de ma Mary, je la rejoindrai au fond de l'océan, afin qu'éternellement, elle demeure ma femme, auprès de nos enfants. Ces quelques pages enfin qui ont parcouru l'océan, au fond de ma besace, depuis notre mère patrie la sainte Angleterre. Arrachées à ce livre, elles m'ont suivi, véritable trésor, guide de ma vie. William Shakespeare. Si les années ne me font pas mentir, cet homme de plume se verra frapper de l'immortalité, tant ses écrits sont une louange à la gloire du génie humain. Parce que comme ces quelques mots sur le papier le disent si bien, la vie n'est qu'une vaste scène de théâtre dans laquelle chacun joue un rôle jusqu'à ce que le rideau ne tombe. Quand la vie s'évanouit, comme la mienne, qui demain prendra fin, l'âme n'est plus guidée que par l'essence même de ce qui a fait le cours de son existence, et que ces quelques objets incarnent : l'amour de sa femme bien aimée, de ses enfants chéris, la richesse de son cœur, les rires et les jeux, et le rôle qu'on a joué sur cette vaste scène qu'est notre destinée.

Mon trésor, que tu as cherché et trouvé, sûrement avec patience et détermination, n'est pas palpable. Mon trésor est fait des émotions, ses sentiments et sensations qui ont guidé ma vie et que je te transmets via cette petite boîte. Fais-en bon usage. Comme tout trésor, le mien est précieux. »

Kate avait écouté, comme hypnotisée par la voix de Rick, la lecture de cette lettre vieille de plusieurs centaines d'années, chamboulée par les mots si justes de cet homme. Il leva les yeux de ce morceau de papier, et la regarda, sans rien dire d'abord. Son visage reflétait l'émotion que lui-aussi avait ressenti en lisant cette lettre.

- Cet homme était un génie …, lâcha-t-il enfin avec un sourire.

- Oui, c'est magnifique …, répondit Kate.

- Absolument génial ! s'exclama-t-il, en contemplant toujours ce bout de papier jauni.

- Et tellement vrai.

Elle resta silencieuse quelques secondes, pensant au contenu de cette lettre, alors que Rick rangeait précieusement les petits objets dans le coffret. Comment un texte écrit il y a des centaines d'années pouvait-il avoir encore un tel impact sur eux, et surtout une telle modernité ? Elle sourit en regardant le visage ravi de Rick. Non seulement il avait trouvé le trésor, mais en plus son contenu valait tout l'or du monde à ses yeux. Elle le savait.

- C'est marrant, tu sais, reprit Rick, en fermant le coffret, parce qu'hier avec Philip, quand on a discuté, et bien ce qu'il m'a dit ressemblait à peu de choses près au contenu de cette lettre, de façon moins littéraire bien-sûr, mais c'était assez similaire.

- Oui … c'est une belle philosophie de vie en tout cas …

- Alors qu'est-ce que ça fait de trouver un trésor ? Génial non ?

- Génial, oui. C'est touchant même … La vie de William et son amour pour sa femme résumés dans ce petit coffret.

- On peut le garder ? demanda-t-il, avec son air de petit garçon. Il n'y a rien de précieux, enfin pas d'argent, alors on peut le garder non ?

- Oui, répondit-elle dans un sourire.

- Génial !


Chapitre 43

New-York, Loft, 20 h.

Ils avaient roulé une bonne partie de la journée, quittant les paysages paisibles et chatoyants de Cape Cod, pour le tumulte et la grisaille de New-York. Il était plus de vingt heures quand ils passèrent avec bonheur la porte du loft.

- Les enfants ! Vous voilà enfin ! s'exclama Martha avec enthousiasme, comme s'ils revenaient du bout du monde.

- Mère ! Bonsoir ! lui lança Rick, avec un sourire.

- Bonsoir Martha, sourit Kate.

Elle se précipita pour les serrer dans ses bras.

- Katherine, ma chérie, t'es-tu reposée ? demanda-t-elle en la contemplant, les mains posées sur ses épaules, comme pour sonder son état de fatigue.

Kate n'osa lui répondre qu'elle était encore plus épuisée qu'en partant, mais par chance Martha n'attendit pas la réponse, les yeux rivés sur le bras en écharpe de Rick.

- Richard ? Mais qu'est-ce que tu as fabriqué ? s'écria-t-elle, étonnée.

- Ce n'est rien, petit accident sous la douche …, mentit Rick en jetant un regard complice à sa femme.

- Tu es tombé sous la douche ? demanda Martha.

- J'ai glissé, oui Kate m'a sauté dessus et … boum ! s'exclama Rick, en mimant une chute imaginaire.

- Hé ! Ne raconte pas de bêtise ! Je ne t'ai jamais sauté dessus ! lui lança sa femme en lui donnant une tape sur les fesses.

Kate retira son blouson, et se laissa tomber assise dans le canapé, épuisée par la longueur de la route.

- Ce n'est pas grave au moins ? s'inquiéta Martha.

- Non, Mère. D'ici, trois semaines, je serai de nouveau maître de mon bras.

- Tu as mal ?

- Un peu, mais j'ai une infirmière du tonnerre ! lança Rick, jovial.

- Ma pauvre chérie … Il a dû t'en faire baver avec ce bras ! s''exclama Martha en s'installant près de Kate dans le canapé, tandis que Rick s'éloignait vers la chambre pour y ranger leurs valises.

- Ça va, il ne s'est pas trop plaint, sourit Kate.

- Et comment va le bébé ? J'ai l'impression que ce petit ventre s'est bien arrondi, constata Martha, ses yeux se posant sur le ventre légèrement rebondi de sa belle-fille.

- Oui, Rick trouve que ça commence à bien se voir.

- En effet, tu es magnifique, Katherine.

- Merci, Martha, c'est gentil. Et Bébé va très bien. J'ai quelque chose à vous montrer d'ailleurs, fit Kate en se penchant pour attraper une grande enveloppe au fond de son sac.

- Qu'est-ce que c'est ? s'étonna Martha quand elle lui tendit l'enveloppe.

- Regardez, répondit Kate avec un sourire.

Martha s'exécuta, pour en sortir les photos de la première échographie, réalisée à Cape Cod suite à leurs mésaventures.

- Oh ! Katherine ! s'exclama Martha, admirant la première image de ce bébé qu'elle chérissait déjà. C'est …

- Votre petit-fils ou petite-fille …

- Merveilleux, absolument merveilleux …

- Il faudrait regarder à l'endroit, Mère, se moqua Rick en venant s'asseoir près de Kate.

- C'est à l'endroit grand bêta ! lui lança Martha.

- Il est beau notre bébé n'est-ce pas ? sourit-il, pleinement heureux, posant avec tendresse sa main sur le ventre de sa femme.

- Oui, magnifique, répondit Martha, regardant son fils avec des yeux émus. C'est …

- Mère ? Tu pleures ? s'étonna-t-il en souriant.

- Non ! Je ne pleure pas ! J'ai une poussière dans l'œil ! s'exclama-t-elle en se frottant les yeux.

Rick et Kate sourirent, attendris par l'émotion de Martha.

- Bon, les enfants, vous devez avoir faim ? Si on dînait ? proposa-t-elle.

- Oui, moi je meurs de faim, répondit Kate.

- Moi ça dépend, fit Rick, l'air malicieux, en dévisageant sa mère, qui a préparé le dîner ?

- Le traiteur, répondit Martha en souriant.

- Ouf ! lança-t-il soulagé.

- Allez passons à table ! Vous allez pouvoir me raconter votre séjour. Je veux tout savoir.

- Eh bien … tu ne vas pas être déçue, Mère !

Le dîner fut l'occasion de décrire à Martha la beauté des paysages de Cape Cod, les charmes de sa gastronomie, et la gentillesse de l'accueil qui leur avait été réservé. Mais Martha se désola de la tragédie qui avait dû gâcher leur séjour, et jura, grand Dieu, qu'elle n'y était pour rien. Kate s'efforça de la rassurer en insistant sur tous les bons moments qu'ils avaient pu apprécier tous les deux. Quant à Rick, il lui narra dans les moindres détails, sa fabuleuse chasse au trésor. Martha l'écouta avec émerveillement, et bonheur de le voir s'extasier comme un enfant, sur cette histoire de trésor. Ils s'abstinrent de rentrer dans les détails concernant la mort tragique du jeune jardinier, et turent le fait qu'ils avaient passé une bonne partie de leur séjour à mener l'enquête.


Loft, 9 h le lendemain.

Assis à son bureau, devant son ordinateur, Rick était occupé, tout en buvant quelques gorgées de café, à lire les nombreux mails dont il ne s'était pas soucié pendant leur séjour à Cape Cod. Kate était encore au lit. Il était rare qu'elle dorme si longtemps le matin, si bien que, quand lui-même avait ouvert les yeux, il y avait une bonne heure déjà, il s'était armé de douceur et de délicatesse pour se lever sans la réveiller. Lundi, elle reprenait le boulot, le rythme effréné des enquêtes, les journées à n'en plus finir. Elle avait vraiment besoin de se reposer.

L'arrivée d'Alexis, sur le palier de la porte, le tira de sa concentration.

- Oh ! Ma grande fille chérie ! lança-t-il tout sourire.

- Bonjour papa ! répondit-elle, en s'approchant.

Il se leva pour la serrer dans ses bras, et lui déposa un baiser dans les cheveux.

- On ne t'a pas vue hier soir, constata-t-il. Rentrée tard ?

- Oui. Et vous alors, Cape Cod ? C'est aussi chouette que les Hamptons ?

- Magnifique, oui ! répondit-il avec enthousiasme.

- Grand-mère m'a raconté l'histoire du jardinier …, fit-elle, en soupirant. Ça ne pouvait arriver qu'à vous ça, franchement, papa !

- On n'y est pour rien ! Ce n'est pas de notre faute si les gens meurent sous notre nez !

Elle sourit, tandis que ses yeux se portaient sur le bureau de son père, et la photo de l'échographie qui y était posée. Elle s'en saisit pour regarder de plus près.

- Kate a passé une échographie à Cape Cod, expliqua simplement Rick, guettant la réaction de sa fille.

Elle esquissa un sourire, sans détacher les yeux de l'image.

- C'est ..., je ne sais pas, c'est presque magique de penser qu'il y a ce petit bébé qui grandit dans son ventre, fit elle en souriant.

Il regarda son sourire, ravi. Alexis était heureuse, il le savait, mais cela ne l'empêchait pas d'appréhender la moindre de ses réactions. Elle avait beau être quasiment adulte, elle n'avait jamais été habituée à partager son père. Par conséquent, il se montrait attentif et sensible à la façon dont elle vivait l'arrivée prochaine de ce bébé.

- Ce qui est magique, fit-il, c'est que ce soit moi qui aie fait cette petite merveille.

- Papa ! lança-t-elle avec un sourire. Je te rappelle que Kate y est pour quelque chose aussi.

- Oui. Pour beaucoup même.

- J'ai hâte de voir la bouille de ce petit bout, sourit-elle, songeuse devant les photos.

- Moi-aussi … si tu savais …

- Tu préfèrerais un garçon ou une fille ? demanda-t-elle en regardant son père dans les yeux.

- Vraiment, je n'ai pas de préférence. Je suis juste heureux.

- Tu ne préfèrerais pas un garçon quand même ?

- Non. Une deuxième fille qui me donnerait autant de bonheur que la première, ce serait parfait.

Elle sourit.

- Moi j'aimerais bien un petit frère.

- Ah bon ?

- Il y a beaucoup trop de filles ici … ça promet du crêpage de chignon si une autre vient agrandir la famille. Surtout que les femmes ont du caractère chez nous …

- Ne m'en parle pas …, soupira-t-il en riant.

Ils rirent tous les deux, en imaginant le rôle que prendrait dans leur famille ce futur bébé.

- Tu viens à la soirée ?

- Désolée, Papa, mais j'avais déjà quelque chose de prévu. Grand-mère ne m'a prévenue qu'hier soir en plus, expliqua-t-elle.

- Mais tu viens toujours d'habitude …

- Oh, Papa. Tu es grand maintenant, fit-elle avec humour. Et puis, tu seras avec Kate, grand-mère et tous tes amis.

- Oui. Tu as raison.

- Allez je file. Bonne journée ! fit-elle en lui déposant un baiser sur la joue avant de disparaître comme un courant d'air, aussi vite qu'elle était arrivée.

- Amuse-toi bien !

Rick allait de replonger dans la lecture de ses mails, quand la sonnerie de son téléphone le fit sursauter. Gina l'avait déjà appelé deux fois, malgré l'heure matinale, pour lui expliquer le déroulement de la soirée dans les détails, s'assurer qu'il serait bien là, comme s'il pouvait manquer un tel événement, et régler les dernières formalités. Mais a priori, elle avait encore de multiples informations vitales à lui transmettre. Il n'écouta que d'une oreille, peu soucieux, comme souvent, de toute l'organisation pratique. Ce genre de soirée n'était maintenant pour lui qu'une formalité, à laquelle il prenait bien moins plaisir qu'avant. Les cocktails, les longs discours, les interviews l'amusaient moins depuis plusieurs années déjà. Mais ce soir, c'était un peu différent. Pour la première fois, il serait avec Kate, et ses amis du 12ème seraient là également. Ils étaient, avec sa muse, sa source d'inspiration eux-aussi, et cela lui faisait plaisir de pouvoir partager un peu de sa vie d'écrivain avec eux. Il se réjouissait aussi de cette première sortie publique officielle avec sa femme. Il savait que Kate n'était pas fan de la célébrité et de tout ce qui en découlait, et que par conséquent, elle appréhendait un peu la soirée. Se retrouver sous les yeux des projecteurs, avec tous les regards braqués sur elle, l'inquiétait à l'avance. Mais elle serait parfaite, comme toujours. Et pour lui, elle apprenait peu à peu à apprivoiser ce milieu.

Il raccrocha, quand Kate apparut dans l'encadrement de la porte du bureau.

- Hey, fit-il avec tendresse.

Elle lui sourit, et vint se blottir dans son dos, glissant ses mains sur son torse, et embrassant sa joue.

- Bonjour, toi, fit-elle doucement.

- Hum …, soupira-t-il de plaisir, bien dormi ?

- Oui, merveilleusement bien, répondit-elle en souriant.

- J'ai vu ça.

- Comment va ton épaule ? fit-elle, en remontant ses mains sur chacune de ses épaules pour les caresser doucement.

- Bien, répondit-il, en faisant tourner son siège pour se retrouver face à elle.

Il l'attrapa par la taille et l'attira sur ses genoux, pour l'embrasser.

- Martha est déjà sortie ? s'étonna Kate, ayant constaté le silence dans lequel était plongé le loft.

- Oui. Une longue journée l'attend, selon elle, sourit-il. Je crois qu'elle n'a toujours pas trouvé la robe idéale pour ce soir. Elle va passer la journée dans les magasins.

- On est tous seuls aujourd'hui alors ? demanda-t-elle.

- Oui, Alexis vient de partir aussi. On est tranquilles jusque vers dix-huit heures, après tout le monde arrive. Mais il va falloir que je m'absente. Gina a appelé.

- Elle a déjà appelé ? Mais il est neuf heures.

- Elle n'a pas dû dormir de la nuit vu comment elle est stressée ! Trois appels depuis ce matin. Elle veut qu'on finalise le déroulement de la soirée, expliqua-t-il d'un air peu enthousiaste.

- Elle se soucie de ta réussite c'est normal.

- Elle se soucie de l'argent qui rentre dans les caisses surtout. Mais bon … on ne la changera pas. Et toi, pas trop inquiète ?

- Un petit peu …, avoua-t-elle. Mais je suis aussi impatiente.

- Impatiente ?

- Oui, oublierais-tu que je suis la première fan de Richard Castle ?

- Je n'oublie pas non, sourit-il, amusé par son enthousiasme.

- Alors en groupie digne de ce nom, je suis toute excitée !

- Toute excitée … hum …

- D'assister au lancement de Raging Heat, Castle ! C'est tout ! lança-t-elle en riant.

Il rit à son tour, la serrant contre lui.

- Tu as déjeuné ? demanda-t-elle.

- Non. Juste pris un café. Je t'attendais.

- Venez, alors, Monsieur l'écrivain, fit-elle en se levant, j'ai faim.


Loft, 16 heures.

La journée s'était écoulée tranquillement, l'un comme l'autre profitant de vaquer à des occupations légères, pour une fois. Rick avait dû s'absenter en début d'après-midi pour se rendre à l'hôtel où se déroulerait la soirée, Gina ayant exigé sa présence pour régler avec minutie le déroulement des événements sur les lieux de la réception. Quand il rentra vers seize heures, il trouva Kate, confortablement blottie dans le canapé, feuilletant un magazine.

- Alors ? Tout est prêt ? demanda-t-elle, levant les yeux de sa revue.

- Oui, enfin ! Ça devrait être parfait ! lança-t-il enthousiaste en venant s'asseoir près d'elle.

- Tu as écrit ton discours ?

- Euh …, répondit-il, faisant mine de réfléchir, presque !

- Presque ? Ça veut dire que tu n'as pas commencé, lâcha Kate avec un sourire.

- Je croirais entendre ma mère ! lança-t-il, avec sa moue rieuse.

- Oui, et bien, heureusement qu'elle et moi on est là pour te bousculer un peu ! Il faudrait peut-être t'y mettre non ?

- Il me reste quatre heures, je suis parfaitement dans les temps.

- Hum …, fit-elle, sceptique.

- Je suis capable d'écrire un discours de génie en quatre heures, ne t'en fais pas !

- Oui, et bien il ne va pas s'écrire tout seul non plus ton discours.

- J'y vais …, répondit-il, en lui déposant un baiser sur la tempe. Oh, mais tu lis un magazine sur les bébés !

- Oui, c'est Martha qui m'a donné ça.

- Et ? C'est intéressant ?

- Très, je découvre des tas de trucs, sourit-elle. La tétée, le bain, les couches …. Je vais être au top.

Avant d'être enceinte, Kate abordait l'univers des bébés avec une certaine appréhension. Et comme toute femme attendant son premier enfant, Rick se doutait bien qu'elle devait avoir des tas d'inquiétudes sur le sujet, même si, pour l'instant, elle ne les formulait pas.

- Tu seras parfaite, sourit-il en lui lançant un regard confiant, et même sans ces magazines.

Elle sourit, et puis en quelques secondes, il la vit prendre un air sérieux, comme si quelque chose lui avait traversé l'esprit.

- Qu'est-ce qui te tracasse ? fit-il doucement.

- Et si je démissionnais ? fit-elle en le regardant dans les yeux.

Il resta interdit une fraction de seconde, un peu abasourdi par cette suggestion, comme ça de but en blanc. Il savait bien qu'elle se posait des questions, et qu'il fallait qu'ils en discutent. Mais il ne s'attendait pas à une proposition aussi radicale.

- Si tu démissionnais ? Je … Tu as envie de quitter la police ? s'étonna-t-il.

- Envie non, mais c'est peut-être la meilleure chose à faire.

- Pour le bébé ?

- Oui, pour le bébé, pour toi, pour nous, expliqua-t-elle. Je ne l'avais pas du tout envisagé jusque-là … alors, je ne sais pas … C'est une question qui me tracasse depuis quelques temps.

- Kate, tu n'as pas besoin de quitter la police pour nous, répondit-il doucement, prenant sa main dans la sienne.

Il avait beau s'inquiéter parfois de la voir exposée au danger, il n'imaginait pas qu'elle puisse démissionner, surtout par souci d'une sorte de devoir familial qu'elle se devrait d'accomplir. Il n'avait pas envie qu'elle quitte la police, à moins qu'elle en exprime le désir profond, ce qui n'était pas le cas.

- Castle, reprit-elle, je suis flic, je l'ai toujours été, j'adore mon boulot, et pourtant, quand je pense au bébé, j'ai peur. J'ai rarement eu peur, et maintenant j'ai peur. Je suis exposée régulièrement au danger, et toi avec moi. J'ai peur pour le bébé. J'ai peur qu'il m'arrive quelque chose, de t'abandonner, te laisser seul …, expliqua-t-elle, peu à peu gagnée par l'émotion.

- Viens par-là, fit-il doucement.

Il l'attira contre lui en l'enlaçant de son bras.

- Parfois je me dis que je devrais tout laisser tomber, mais …, reprit-elle.

- Mais tu n'en as pas envie, fit-il, terminant sa phrase.

- Non, je n'ai pas envie, mais je ne peux plus agir comme si seule ma vie était en jeu. Nos trois vies sont liées désormais.

- Je ne vais pas te mentir, Kate, bien-sûr qu'il m'arrive d'avoir peur pour toi. Mais depuis toujours. Pas seulement parce que tu es enceinte.

- Tu veux que je démissionne ? demanda-t-elle, en le regardant dans les yeux.

- Ne te soucie pas de ce que moi je pense pour l'instant. Toi, que veux-tu ?

- Rick, je ne peux pas prendre de décision sans considérer ton avis. Si tu me dis d'arrêter, j'arrête.

- Sérieusement ? Toi, tu arrêterais, si je te le demandais ? s'étonna-t-il.

- Evidemment, affirma-t-elle. Pourquoi ça t'étonne à ce point ?

Il réalisait, par ces quelques mots, le chemin parcouru depuis qu'il l'avait rencontrée, et même depuis qu'ils étaient ensemble. Au début de leur relation, elle prenait encore les décisions, parfois même radicales, sans tenir compte de ce qu'il pensait. Et aujourd'hui, non seulement, elle ne voulait plus décider sans lui, mais en plus elle était prête à renoncer à ce qu'elle aimait faire, juste pour lui. Mais jamais il ne lui demanderait d'arrêter, d'abord, parce qu'il l'aimait bien trop pour la soumettre à ses exigences, et ensuite parce qu'il ne voulait pas qu'elle démissionne.

- Parce qu'être flic, c'est ta vie Kate.

- Non. C'est toi ma vie. C'est toi mon bonheur, et je ne veux pas mettre ça en péril.

Il la serra un peu plus fort contre lui, et elle se blottit contre son épaule. Il était touché par les mots qu'elle mettait sur ses sentiments. Evidemment, il savait combien elle l'aimait, combien elle avait besoin de lui. Il était l'amour de sa vie, et il en était parfaitement conscient. Mais l'entendre l'exprimer au-delà de ses « je t'aime » le touchait profondément. Il réfléchit quelques secondes, cherchant les mots les plus justes.

- Kate, je ne veux pas que tu arrêtes, à moins que vraiment, au fond de ton cœur, tu en aies envie, réellement envie. Mais je sais que ce n'est pas le cas.

- Mais …

- Chut …, fit-il doucement, écoute-moi jusqu'au bout, ma chérie. Comme tu l'as dit, tu es flic, et je t'aime tant pour ça. J'aime la femme que tu es, et si tu arrêtais, si tu n'étais plus flic, je serais tout aussi fou de toi. Mais j'aime aussi la flic qui est en toi. Pour moi c'est indissociable. C'est toi, tout simplement. Tu as besoin de ça pour être heureuse, et moi j'ai besoin que tu sois heureuse pour l'être également.

- Je suis heureuse. Et je pourrais l'être tout autant si j'arrêtais, assura-t-elle.

- Tu serais heureuse oui, mais il manquerait quelque chose en toi, je le sais.

- Je ne suis pas sûre.

- Moi, je le suis. Je te connais, sourit-il, embrassant ses cheveux.

- Mais je suis devenue flic pour ma mère, et maintenant … je n'ai plus besoin de …

- Cela fait bien longtemps que tu n'es plus flic seulement pour ta mère. Tu es flic, parce que c'est ta destinée. Pense au trésor, dit-il en souriant.

Elle réfléchit.

- Ton rôle c'est d'être flic, Kate. Tout comme moi j'ai besoin d'écrire, toi tu as besoin de rendre justice. C'est comme ça. C'est ce qui fait qu'on est ce que nous sommes.

Il avait raison. Son métier faisait partie intégrante d'elle. Elle saurait difficilement définir qui elle était sans ça. Elle ne voulait pas avoir à choisir. Elle voulait tout. Tout ce qui contribuait à son bonheur.

- Si tu me disais que tu avais envie d'arrêter, vraiment, je ne t'inciterais pas à continuer bien-sûr, reprit-il. Mais tu n'en as pas envie. Il m'arrive d'avoir peur, oui. Mais je n'ai pas peur tous les jours non plus. Et tu sais, parfois j'ai peur ne serait-ce que quand tu pars faire un footing toute seule à six heures du matin, et que je ne te vois pas rentrer à l'heure habituelle.

- Quand je fais mon footing ? Mais que veux-tu qu'il m'arrive ? s'étonna-t-elle.

- Tu veux vraiment que je te dise tout ce qui pourrait t'arriver en faisant ton footing ? demanda-t-il en souriant. Parce que j'y ai déjà pensé, crois-moi !

Elle sourit.

- Ce que je veux dire, c'est que je m'inquièterais toujours pour toi, flic ou pas. C'est comme ça. Alors oui, il ne faut plus que tu t'exposes autant au danger qu'avant, mais tu n'as pas besoin de démissionner pour autant.

- Je resterai un maximum au poste le temps de la grossesse. Plus de danger, annonça-t-elle avec un sourire.

- Sage décision, j'approuve totalement, sourit-il, se penchant pour lui déposer un baiser sur les lèvres.

- J'en parlerai à Gates dès lundi matin … après notre remontage de bretelles …

- Si on a survécu, ajouta-t-il avec humour.

- Mais toi ? Tu ne vas pas rester au poste tout le temps …

- Moi ? Je t'ai dit que je ne prendrai plus de risque non plus. Quand tu restes au poste, je reste au poste. Partenaire quoi qu'il arrive, sourit-il.

- C'est Gates qui va être heureuse que tu passes tes journées au poste !

- Je vais la rendre dingue, ça va être marrant ! lança-t-il en riant.

- Rien que pour ça, elle va maudire ma grossesse …, fit Kate, riant à son tour.

- Et après, quand Bébé sera né ? Dans six mois, il sera là, ça va passer vite, tu sais … Dis-moi ce dont tu as envie.

- J'y ai un peu réfléchi, et j'aimerais prendre un congé quelques temps, peut-être la première année. Je veux savourer pleinement ces bonheurs-là avec toi. Qu'en penses-tu ?

- C'est une excellente idée, répondit-il, avec un large sourire.

- Et après, quand je reprendrai, je verrai comment arranger mon emploi du temps. Je pense souvent à l'agent Shaw, elle voit si peu sa fille. Je veux être là pour notre enfant.

- Tu sais, quand j'ai dit à Amy que tu étais magique, ce n'était pas juste pour la faire sourire. Policière, princesse, maman, tu peux tout être à la fois.

- Princesse …, je peux m'en passer, sourit-elle.

- Oui, elles sont nunuches les princesses !

Ils rirent tous les deux.

- Je pense qu'après, de toi-même, tu appréhenderas ton travail autrement, reprit Rick. Tu prendras moins de risques. Et tout le monde comprendra. Tu n'es pas une mauvaise maman parce que tu es flic. Et tu n'en es pas un moins bon flic non plus parce que tu es maman et que tu fonces plus au-devant du danger les yeux fermés. Il faut juste trouver le parfait équilibre entre les deux, et on va le trouver.

Elle passa ses bras autour de son cou et s'approcha pour l'embrasser, tandis qu'il glissait son bras dans son dos pour la serrer contre lui.

- Merci, sourit-elle simplement.

- De rien, Lieutenant Beckett de mon cœur.

Rick avait trouvé les mots pour la rassurer, même si elle savait que la transition se ferait petit à petit pour elle. Elle était tellement habituée à ce que toute sa vie s'organise autour de son travail depuis des années. Même si depuis qu'elle était avec Rick, elle avait revu ses priorités, et s'accordait bien plus de temps libre qu'avant, pour lui, et pour eux deux, jusqu'à ce qu'elle tombe enceinte, le travail était resté le pivot autour duquel leur vie s'organisait. Mais désormais, il allait falloir que doucement, leur vie de couple, et de famille, trouve un nouvel équilibre. Naturellement, ce bébé, avec la place grandissante qu'il prenait de jour en jour dans leur quotidien, allait les conduire vers cet équilibre. Tout comme elle avait évolué au contact de Rick, et lui également, ils évolueraient ensemble autour de leur enfant.


Loft, 18h30

Dans son bureau, Rick peaufinait son discours, enfin couché sur papier, quand la sonnerie de la porte d'entrée l'arracha à sa concentration. Kate étant encore occupée à se préparer dans leur chambre, il se leva pour aller ouvrir, et sourit, ravi, en découvrant Ryan, Esposito et Lanie sur le palier.

- Oh ! lança-t-il, jovial, voilà les pique-assiettes !

- Hey Castle ! lança Ryan, en lui donnant une tape amicale dans le dos.

- Doucement mec ! Notre gratte-papier est blessé ! lança Esposito avec sarcasme.

- Ravi de te revoir en vie, Castle, sourit Lanie.

- Vous êtes chics dites-moi ! lança Rick, constatant que les gars avaient revêtu pour sa soirée, costume et nœud papillon.

- Que crois-tu ? Nous-aussi on compte briller parmi le gratin new-yorkais !

- Je vois ça ! Ce soir la police de New-York a la classe ! Jenny n'est pas là ? s'étonna Castle.

- Elle est restée à la maison. Sarah-Grace est malade, expliqua Ryan. Elle était déçue, mais on n'avait pas vraiment le choix.

- Ah mince …

- Bon, Castle, tu nous fais entrer ? Ou on patiente sur le perron ? grogna Lanie.

- Oui, entrez pardon ! lança-t-il avec enthousiasme.

- Où est Beckett ? Tu l'as abandonnée dans un tunnel à Cape Cod ? demanda Esposito, taquin.

- Très drôle ! Non, elle finit de se préparer.

- Je vais aller voir ça, fit Lanie. Histoire qu'on papote un peu tranquillement sans vous ! Je peux ?

- Bien-sûr. Elle est dans la chambre, répondit Rick, avant que Lanie ne s'éloigne pour retrouver son amie.

- Alors cette épaule, mec ? lança Esposito, en faisant mine de donner un coup de poing dans l'épaule de Castle.

- Ça va, je suis robuste !

- Tu parles ! fit Ryan, avec raillerie.

- Les gars, quand vous verrez ma mère, la version officielle c'est que j'ai glissé sous la douche, ok ?

- La douche ? Ok. Pas de souci.

- Et puis merci pour tout ce que vous avez fait, fit Rick, en les regardant avec reconnaissance tant il savait que depuis New-York, ils avaient aussi œuvré pour les aider de leur mieux.

- De rien, mon pote, sourit Esposito.

- Enfin, la prochaine fois que vous partez en week-end, emmenez-nous dans vos bagages ce sera plus pratique ! lança Ryan.

Ils rirent tous les trois, heureux de se retrouver.

- Il faut que je vous montre quelque chose, reprit Rick.

Il partit à grands enjambées vers son bureau, et réapparut avec dans la main la photo de l'échographie de Kate.

- Je vous présente Bébé, fit-il, tout sourire, en tendant la photographie à Esposito.

Celui-ci scruta l'image avec un drôle d'air, plissant les yeux pour essayer de décrypter ce qu'il voyait, tournant la photo dans tous les sens, sous le regard ahuri de Ryan et Castle.

- On ne voit rien, lâcha-t-il finalement.

- Pffff … mais si on voit ! lança Rick, indigné. Regarde là c'est son corps.

- Il n'a pas de jambes ? Je ne veux pas être méchant, mais on dirait une crevette, ajouta Esposito, avec sarcasme.

- Bon, laisse tomber, répondit Rick, dépité. Tu es trop nul en bébé. Regarde Ryan, toi au moins, tu t'y connais !

Ryan scruta la photo à son tour, étudiant tous les détails, lisant les commentaires du médecin, et les suites de chiffres qui accompagnaient l'échographie.

- Douze semaines, fit-il, diamètre bipariétal, 5,2 centimètres, clarté nucale, 2,6 millimètres. Eh bien, tout va bien on dirait !

- Non, mais sérieux, il n'y en a pas un pour rattraper l'autre. Vous ne pouvez pas juste apprécier la magie de cette photo ?! s'indigna Castle.

Ils éclatèrent de rire devant l'air dépité que Castle avait pris, tout contents de le faire tourner en bourrique, comme d'habitude.

- Mais oui il est magnifique votre bébé ! lança Ryan, avec un sourire.

- Oui, Castle, c'est une magnifique crevette ! rigola Esposito.