Et nous voici en route pour le troisème chapitre ;) Un immense merci pour vos adorables reviews, vous ne pouvez pas imaginer comme elles sont motivantes :)

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Durant les semaines qui suivirent, Holmes m'entourait de mille attentions quoi que donnant pourtant toujours l'impression d'en faire le minimum. Il était prévenant avec moi, allant même jusqu'à refuser nombre d'affaires officiellement jugées trop simples mais qu'il aurait accepté faute de mieux en temps normal, simplement pour rester avec moi. De cette façon très vite nous avions recréé l'intimité qui était la notre avant mon mariage. Tout se passait au mieux et j'aurais pu être le plus heureux des hommes pourtant la douleur était toujours là. Chacune de mes nuits était peuplée de cauchemars qui tous avaient le visage de ma Mary et chaque jour je pensais à elle des heures durant, regrettant ce temps où après quelques instants en compagnie du logicien je partais la retrouver. J'avais besoin de la sentir dans mes bras, caresser ses cheveux, baiser son beau visage, lui dire combien je l'aimais. Et dans les moments où j'étais le plus vulnérable je me sentais le désir de lui faire l'amour. Immanquablement ensuite de telles pensées me dégoûtaient étant donné la gravité du contexte. Regretter la tendresse oui, mais le sexe… Comment pouvais-je donc songer à quelque chose d'aussi déplacé ? Mais je ne suis qu'un homme après tout. Réflexion que semblait partager mon camarade Mike Stamford, qui lors de l'une de ses visites proposa de me conduire dans l'une des ces maisons de plaisir où quelques livres suffisaient pour avoir de la compagnie, et mieux encore. Un instant j'envisageai l'alternative avant de la décliner finalement. J'avais assassiné mon épouse par la pire des négligences, je ne pouvais de surcroît me permettre de lui être infidèle.

Une nuit qu'il était rentré bien après minuit – lui n'avait pas de scrupules à fréquenter ces palais des plaisirs et pour ce que j'avais compris au fil du temps ce n'était pas ceux dans lesquels officiaient quelques femmes perdues mais bien des hommes – Holmes me trouva à pleurer au beau milieu du salon. Evidemment je n'étais pas fier de moi à cet instant, mais ma souffrance était telle que je ne pouvais me raisonner.

Tandis qu'il soupirait de frustration de me voir ainsi vulnérable j'allais me blottir d'autorité entre ses bras, ne trouvant sur le moment meilleur réconfort. Ses premiers gestes furent gauches puis il se résolut à me serrer contre lui. Je me surpris, le visage enfoui dans son cou, à inspirer son odeur, que je trouvais subitement différente de celle que je lui connaissais. Un instant je me pris à l'imaginer dans ces établissements que la police tolérait à contrecœur, à faire avec un jeune éphèbe ce que moi-même je faisais avec Mary. Etrangement je n'en fus pas choqué. Il avait tant de mépris pour la gente féminine que je ne pouvais l'envisager autrement qu'avec d'autres hommes partageant ses déviances. Et durant toutes ces réflexions au moins je cessai de pleurer.

« Je vous emmènerai là-bas un jour, dit-il soudain. Ainsi vous soulagerez votre corps, vos désirs charnels, sans avoir l'impression de trahir la mémoire de la défunte. »

Je fus surpris qu'il aborde un tel sujet aussi facilement, après tout pareille indiscrétion pouvait le conduire à la disgrâce.

« Oh je vous en prie, reprit-il en me sentant me raidir contre lui, je sais que vous connaissez mon petit penchant pour les corps virils plutôt que les frêles créatures. D'ailleurs je n'en ai pas honte. Ceux qui s'en offusquent devraient goûter au moins une fois à ces plaisirs défendus et je puis vous assurer qu'ils changeraient radicalement de point de vue, devenant même des clients assidus de ces bordels qui ne survivent que grâce au secret.

- Je ne doute pas que vous y trouviez votre compte, dis-je, me sentant mieux grâce à l'incongruité d'une telle conversation. Pourtant je ne suis pas comme vous. Une poitrine rebondie a toujours ma préférence.

- C'est ce que je disais, vous devriez essayer pour savoir de quoi vous parlez.

- Il me semble que le moment n'est guère approprié. »

Je m'écartai enfin de lui et essuyai mes yeux tout en allant me planter devant la fenêtre.

« Il faut commencer à vous en remettre, grogna-t-il. Vous apitoyer ainsi sur votre sort et vous complaindre dans votre malheur ne la ramènera pas.

- Vous ne pouvez pas comprendre !

- Certes non. Je n'ai jamais perdu quelqu'un qui m'était aussi cher. Je n'ai même jamais aimé alors comprendre ce que vous ressentez… Mais je n'en ai pas besoin pour savoir que cela vous détruit. Vous devez vous en remettre ou Mary ne restera pas la seule à nous avoir faussé compagnie si prématurément.

- Ne parlez pas d'elle avec tant de légèreté ! D'ailleurs soyez gentil de ne plus prononcer son nom. L'entendre m'arrache le cœur un peu plus à chaque fois. Si je suis venu ici c'était simplement pour mon confort, il n'a jamais été question que je me remette de quoi que ce soit.

- Très bien ! s'emporta-t-il. Restez donc ainsi, coincé dans une existence qui n'en est pas une, à rédiger quelques histoires sans intérêt pour votre éditeur si peu exigeant. Mais ne comptez plus sur moi pour vous soutenir comme je l'ai fait jusqu'à présent. Puisque je n'y comprends rien… Vous vous punissez pour une faute que vous n'avez pas commise. Cela prend tant d'ampleur que vous en êtes absurde ! »

Sur ces bonnes paroles il me planta là, claquant la porte en quittant la pièce. Abasourdi, je me laissai tomber au sol en pleurant de plus belle. Ses propos m'avaient blessé au-delà de tout limite et j'éprouvais pour lui à cet instant une haine que je ne m'étais pas cru capable de ressentir un jour pour qui que ce soit. Je l'appris plus tard mais c'était ce soir là, tandis que je n'avais que faire de cette amitié, que lui avait pris la décision d'agir et de m'éloigner de Londres.

Bien sûr le lendemain il s'excusa pour la dureté de ses mots et je lui pardonnai bien volontiers mais j'avais la sensation que notre relation n'était plus la même. Comme si je ne pouvais effacer tout à fait la blessure qu'il m'avait infligée par sa franchise toute personnelle. Les jours suivants je restai dans ma chambre plus que d'habitude afin de pouvoir y pleurer ou déprimer à ma guise sans me risquer à attirer les foudres de mon colocataire.

Ce fameux jour de novembre, où la température était des plus clémentes malgré la lourdeur du ciel qui nous surplombait, ce fut donc tôt le matin que Holmes parvint je ne sais par quel miracle à me faire sortir de l'appartement. Sans me douter qu'il me manipulait, comme à son habitude comme d'aucuns diraient, il sut me donner envie de me promener avec quelques descriptions bien senties. Arrivé dans la rue, il profita de ma surprise pour me faire monter de force dans un fiacre, qui immédiatement s'ébranla. Ce ne fut qu'après plusieurs minutes de vociférations de ma part qu'il daigna m'indiquer notre destination.

« Portsmouth, dit-il finalement avec le plus grand naturel.

- Et qu'allons-nous diable faire là-bas ? m'écriai-je.

- Nous prenons quelques vacances.

- Quelques… vacances ? Vous ne prenez jamais de vacances.

- Certes non. Tout comme habituellement je ne change rien à mon quotidien pour aider un ami qui traverse une période de crise. Pourtant je m'adapte.

- Alors c'est pour moi ?

- Bien sûr.

- Mais je ne vous ai rien demandé, grognai-je avec mépris. Je me sens très bien à Londres.

- J'ai pensé pourtant que cela pourrait vous faire du bien de changer d'air. Votre arrivée à Baker Street semble avoir eu un effet positif sur votre moral. Un nouveau changement sera certainement plus que bénéfique.

- Pourquoi ne pas m'en avoir parlé avant de m'enlever ?

- Parce que je vous connais Watson. Vous vous seriez opposé à ce projet.

- A juste titre.

- Non, je sais ce qui est bon pour vous alors faites moi un peu confiance. »

A cet instant, à cette remarque je me surpris à le détester. J'avais horreur lorsqu'il jouait les Mr. Je-sais-tout, convaincu d'être certain de ce qui était bon pour moi. C'était d'autant plus déplacé qu'il était tellement inadapté socialement. Comment aurait-il pu savoir ce dont j'avais besoins ? Je lui lançai un regard noir pour bien lui montrer mon mécontentement. Mais bien sûr il ne trouva rien de mieux à faire que chercher une nouvelle fois à se justifier.

« Ecoutez mon vieux, je l'ai fait pour…

- Oh, taisez-vous ! Taisez-vous ! »

Surpris, il s'interrompit effectivement, m'interrogeant du regard. Je me contentai pour ma part de tourner la tête, bien décidé à ne plus m'occuper de lui.

Tout le trajet se déroula ainsi lourd de ce silence oppressant. Du coin de l'œil je pouvais voir Holmes qui ne me lâchait pas du regard. Pour ma part je tentais au mieux d'ignorer sa présence tout en luttant pour rester un minimum à l'aise.

Après réflexion je dus reconnaître que ce voyage n'était pas une si mauvaise idée. Prendre l'air au lieu de rester calfeutrer dans notre petit appartement ne me ferait certainement pas de mal. Mais par fierté je ne comptais l'avouer à voix haute. Inutile de lui donner cette satisfaction, il était bien assez fier de lui en général. Jouer la comédie, surtout en face de lui, ne m'avait jamais été aisé, mais j'étais terriblement motivé. Parce que l'entendre pérorer durant les heures suivantes, coincé dans ce fiacre avec lui, était au-dessus de mes forces. A ce stade je tiquai subitement sur un point de détail et décidai d'un retour temporaire à la civilisation.

« Nous sommes partis pour quoi ? Six heures de voyage au moins. Pourquoi ne pas avoir plutôt pris des billets de train, comme n'importe quelle personne civilisée ? »

J'avais dit cela d'un ton froid, toujours sans dénier le regarder.

« J'ai fait selon vos désirs.

- Mes désirs ?

- Vous me répétez depuis des semaines, à chaque fois que je vous propose une sortie, que vous ne voulez pas vous mêler à la foule. Alors j'ai pensé qu'une gare encombrée, un train bondé…

- Oh, soufflais-je, agréablement surpris. Eh bien… j'apprécie l'attention. Mais une fois de plus celle-ci aurait plus de poids s'il n'y avait pas eu le kidnapping.

- Je vous en prie Watson ! Cessez de parler ainsi. Je suis certain que dans quelques jours vous serez tout à fait ravie au contraire de cette initiative de ma part. »

Je n'esquissai pour réponse qu'une moue dédaigneuse et reportai toute mon attention sur la vitre, et le ciel bleu et superbe derrière.

Et c'est ainsi qu'après de longues heures d'un trajet qui me parut durer des semaines, nous arrivâmes enfin. Ma première pensée en quittant enfin le fiacre, ignorant au mieux les cris de protestations de mes jambes restées immobiles trop longtemps, fut que l'endroit était magnifique. Un petit cottage tout à fait élégant, le chemin conduisant à l'entrée entouré de pieds de roses qui avaient dû être superbes durant l'été, des arbres plantés un peu partout, et disséminés ça et là, quoi qu'à une distance respectable pour que je n'ai aucun doute quant au calme de l'endroit, d'autres propriétés tout aussi soignées. Pour parfaire ce tableau, l'odeur de la mer, qui ne devait pas être bien loin, mélange d'iode et de sel, flattait agréablement mes narines. Pour la toute première fois, l'absence de Mary se fit un peu moins intense et j'avais enfin l'impression de pouvoir respirer enfin sans entrave, débarrassé d'une partie, quoi que minuscule, du poids qui pesait en permanence sur mes épaules.

TBC…