Sur ce coup-là, chapitre un peu court et coupure à la fin un peu bidon, c'est parce que la suite sera particulièrement longue, j'ai donc essayé d'interrompre au mieux ;) La suite arrive dans quelques jours.
Merci mille fois pour vos adorables reviews, c'était un plaisir à lire :)
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La visite chez la famille de la jeune disparue me laissa passablement déprimé. Une famille normale, gentille même, confrontée à un tel drame, c'était injuste et cruel. Mes activités, autant mon travail officiel de médecin que ces enquêtes, me menaient bien trop souvent à me frotter au malheur. Et j'en avais assez. Peut-être parce que j'avais perdu moi aussi ce qui m'était essentiel, je me sentais plus sensible à leur situation. Holmes pour sa part était resté comme toujours durant l'entretien parfaitement froid, et une part de moi lui en voulu pour cela. Comme s'il ne comprenait la détresse ni de cette famille ni la mienne. Pour ma part, tandis que mon ami les interrogeait sur les habitudes de leur fille, j'étais ému par la dignité. Pour les autres enfants, pour l'espoir qui demeurait encore, ils tentaient de préserver les apparences. Je ne les en trouvais que plus touchants.
Le père était pêcheur, la mère faisait des travaux de couture pour les habitants du quartier, leur petite Eleanor suivait jusque-là une scolarité brillante. Quant à leurs deux jeunes fils, ils ne semblaient guère comprendre ce qui se passait vraiment. Si les parents faisaient justement tout pour les préserver, leurs regards empreints de détresse, douloureux, me mit profondément mal à l'aise. Et malgré leur gentillesse à notre égard et leur volonté de nous aider – même si de ce point de vue le détective ne fut guère satisfait de leurs réponses apportés à ses questions – je fus heureux de quitter enfin leur domicile. Je fis alors part de mon malaise à mon ami, mais celui-ci était déjà tout entier tourné vers l'enquête et se fichait de ce qu'il appelait de simples détails.
Comme la jeune fille avait disparu sur le chemin qui la ramenait de l'école, nous le suivîmes à notre tour, Holmes tentant de trouver des traces intéressantes. Mais tellement de monde avait marché dans la neige qui recouvrait le sol que tout n'était que bouillie sale de laquelle il n'y avait rien à exploiter. Pour la forme nous interrogeâmes quelques habitants mais personne ne semblait avoir rien vu au moment des faits. En clair nous n'avions rien, pourtant le détective semblait serein lorsque nous rentrâmes chez nous tandis que la nuit tombait.
Toute la nuit, tremblant de froid, je fus animé de cauchemars délirants, le tout dans des ténèbres effrayantes. La fièvre me gagnait lentement et mettait mon cerveau en ébullition, rendant mes rares moments de sommeil angoissants et certainement pas reposants. Dans mon délire j'en vins à appeler mon épouse, souhaitant de tout mon cœur sentir la fraîcheur de ses doigts sur mon visage brûlant et moite. Son absence ne m'était jamais apparue plus douloureuse, plus cruelle. Ma douce Mary qui savait si bien veiller sur moi alors même que je n'avais su lui rendre la pareille. Il me semblait que j'en payais finalement le prix.
Alerté par mes claquements de dents, Holmes me rejoignit dans la chambre. L'esprit brouillé, sa présence m'apparut lointaine, presque fantomatique. De ses actes je n'eus que de vagues perceptions. Des paroles réconfortantes murmurées, quelques gorgées d'eau qu'il me força à avaler, un linge humide appliqué sur mon front et surtout un corps chaud qui se blottit contre moi, calmant peu à peu mes frissons, m'apaisant même. Et le sommeil qui me gagna alors fut enfin serein.
Lorsque je me réveillai dans la matinée, je ne me sentais guère mieux. Ma tête était lourde, ma poitrine oppressée et j'étais terriblement faible. Constatant que j'étais seul, je crus avoir rêvé la présence de mon ami auprès de moi, mais le linge tombé sur mon oreiller me démontra que je n'avais pas imaginé son assistance.
« Holmes ? » appelai-je laborieusement d'une voix enrouée.
Seul un silence angoissant me répondit et je me sentis terriblement seul. Comment aurait-il pu en être autrement ? Mon compagnon avait enfin une enquête digne de lui à se mettre sous la dent, dans ces conditions il n'avait certainement eu aucune intention de se transformer en garde-malade. Déjà que c'était quelque chose qu'il ne faisait pas en temps normal, alors dans ce contexte… Pourtant sa présence à mes côtés cette nuit… Il était venu, sans que je ne demande quoi que ce soit et avait su me soulager. J'avais le souvenir fugace de son souffle chaud sur ma peau tandis qu'il murmurait à mon oreille, et le contact de ses doigts sur mon visage…Avec le recul, parce que sur le moment j'étais loin d'avoir eu les idées claires, je jugeais cette proximité troublante. Mon corps réagissait avec du retard certes, mais réagissait tout de même. La chair de poule me gagna tandis qu'une chaleur montait de mon bas-ventre. Imaginer Holmes allongé contre moi, me serrant dans ses bras… Je repoussai violemment ces pensées en grognant, m'insultant mentalement. Il n'avait fait cela que dans le but de m'aider, en toute amitié, de la même façon que je l'avais veillé bien souvent lorsqu'il était blessé. Et moi je salissais cela de quelques pensées impures.
Je mis cette réaction inappropriée sur le compte de ma fièvre et décidai de ne plus y penser. Après quelques minutes à me vider la tête, je constatai d'un regard que Holmes, avant de filer, avait eu un ultime geste à mon égard. Sur la table de chevet se trouvait, outre un pichet d'eau, un verre de jus d'oranges fraîchement pressé, un pot de miel, qui serait parfait pour soulager ma gorge douloureuse, et quelques toasts beurrés. Ainsi je n'avais pas besoin de gagner le rez-de-chaussée, voilà qui m'arrangeait.
Quoi que n'ayant guère d'appétit, je me forçai à manger, autant parce que cela ne pourrait que hâter ma guérison que pour ne pas décevoir Holmes à son retour. Après tout ce genre d'attentions de sa part ne lui ressemblait guère, autant donc encourager cette nouvelle tendance.
Je combattis cette mauvaise fièvre trois jours durant. Par moment, lors de crises particulièrement brutales, dans mes délires j'en venais à espérer périr ironiquement de la même manière que feu mon épouse, ultime façon de payer pour mes fautes. Pourtant je tenais bon, mais ne dit-on pas que l'instinct de survie est plus fort que tout ? Je luttai donc au mieux, épaulé en cela par un Holmes préoccupé. Certes, ne changeant rien à ses habitudes lorsqu'il enquête sur une affaire, il passait ces trois journées dehors, mais le soir venu il me veillait. S'il ne s'allongea plus près de moi – ce que je redoutais autant que je l'espérais pourtant – il passait son temps dans un fauteuil près de mon lit, y dormant même. Si la femme de charge s'occupait comme à son habitude de la préparation de nos repas, c'était lui qui m'apportait mes plateaux, s'assurant de quelques encouragements que je me nourrisse correctement. Ensuite il me faisait la lecture, se plongeant dans des histoires rocambolesques qui n'étaient pas sa tasse de thé.
Quand je tentais de l'interroger sur ses découvertes quant à l'enquête, invariablement il me répondait que je n'étais pas en état. Je savais combien cela pouvait lui en coûter, lui qui généralement appréciait pérorer devant moi. Mais mon bien-être lui importait davantage semblait-il. J'étais touché de cette sollicitude. Et plus que jamais, lorsqu'ensuite le jour je me retrouvais seul, je m'interrogeais sur mes sentiments à son égard. Il était mon ami bien sûr, mon meilleur ami. Néanmoins je ne pouvais nier le trouble qui me prenait de plus en plus souvent en sa présence. Il y avait toujours la même admiration, le même attachement, mais une forme d'attirance, ô combien terrifiante, avait vu le jour et ne me lâchait plus. L'envisager alors comme un simple camarade se faisait difficile. Le nier devenait malaisé, malgré toute ma bonne volonté. Sa simple présence m'apaisait autant qu'elle me perturbait. Parce que la gêne était là et ne me lâchait plus. Et si je ne parvenais pas à mettre un nom sur mes sentiments à son égard – même s'il m'était d'avis que ce ne soit qu'une question de temps – j'étais certain en tout cas qu'ils n'étaient certainement pas appropriés. Alors j'y faisais face de mon mieux tout en m'appliquant à me dissimuler. Avec sa clairvoyance habituelle il n'aurait plus manqué que Holmes devine, et comprenne mieux que moi pour faire bonne mesure, ce que j'avais en tête. Je n'aurais alors certainement plus donné très cher de notre amitié.
Lorsque nous estimâmes l'un et l'autre que j'étais suffisamment remis, je quittais enfin mon lit pour m'installer plutôt dans le salon, devant un vigoureux feu de cheminée.
« Watson, désormais que vous êtes tiré d'affaire je peux vous dire que je suis soulagé. J'étais terriblement inquiet ces derniers jours. Nous sommes bien placés étant donné votre passif pour savoir qu'une mauvaise fièvre peut s'avérer dramatique. Mais vous allez bien à présent.
- J'ai eu plus de chance que mon épouse », dis-je tristement.
En même temps je n'avais guère de mérite, je n'avais combattu qu'un mauvais rhume, là où elle avait vu ses poumons s'affaiblir de jour en jour.
Tandis que je me perdais dans ce passé douloureux je puis voir mon ami, satisfait jusque-là, sombrer dans la mélancolie tandis que son visage se fermait. Je réalisai pour la toute première fois combien ma propre souffrance trouvait écho chez lui tant nous étions proches. Je me forçai donc à me reprendre, démarche salvatrice autant pour moi qu'elle ne l'était pour lui semblait-il.
« Je ne suis pas mécontent d'être venu à bout de cette fière, repris-je d'un ton que j'espérais léger. A ce propos je me dois de vous remercier. Votre présence m'a été d'un grand réconfort alors même que les quelques heures sans vous paraissaient terriblement mornes.
- J'ai fait ce que je devais. Vous savez combien je vous estime. »
Auparavant ces paroles m'auraient paru simplement empreintes de gentillesse, mais au vu de mes tourments intérieurs je ne pouvais m'empêcher de trouver des sous-entendus dans chacun de ses mots. Et si finalement je m'étais fourvoyé jusque-là et qu'il avait toujours vu en moi bien plus qu'un ami ? Cela aurait expliqué bien des choses. Son aversion passée pour Mary et ses plans pour faire échouer mon mariage notamment. Ou alors il avait simplement agi par égoïsme, ce que j'avais toujours pensé jusque-là… Une nouvelle fois mes pensées s'embrouillaient et nulle fièvre à tenir pour responsable désormais. Je devais absolument changer de sujet ou il aurait tôt fait de lire en moi comme je le redoutais tant.
TBC…
