Voici la suite, comme promis plus longue que le chapitre précédent ;) On va voir l'enquête progresser un peun donc rien de bien guimauve sur ce coup-là, mais pas d'inquiétude on y reviendra vite XD

Un grand merci pour toutes vos adorables reviews, qui sont une éternelle source de motivations :)

ooOoo

« A présent dites-moi, lançais-je, qu'en est-il de cette enquête ? »

Immédiatement je sus que j'avais visé juste, il n'y avait qu'à voir le visage de mon ami s'éclairer.

« J'ai découvert quelques petites choses intéressantes. En fait j'ai mis votre alitement à profit pour me consacrer à un travail de recherche harassant. J'ai fouillé les archives de la police et celles de la ville pour mettre finalement à jour un détail qui mériterait d'être approfondi. Depuis les trois dernières années onze jeunes filles, ayant toutes entre treize et dix-huit ans, ont été portée disparues.

- Aucune n'a été retrouvée ? m'enquis-je, horrifié.

- Aucune. Ce qui est singulier, vous le noterez.

- La police a-t-elle eu un suspect ?

- Plusieurs même. Au moins à six reprises le père de la victime à lui-même été suspecté. L'un d'entre eux, un veuf qui n'avait plus que sa fille jusqu'à sa disparition, n'a pas supporté pareille accusation en plus du drame qu'il vivait et s'est donné la mort. Le responsable de l'enquête y a vu là une preuve de culpabilité pour tous les autres enlèvements, jusqu'à ce que quatre mois plus tard une autre disparition similaire ne soit signalée.

- Quelle horreur ! m'écriai-je. Y a-t-il eu au moins quelques indices probants pouvant aujourd'hui être exploités ?

- Nous sommes à la campagne, rappela le détective comme si ce détail pouvait tout expliquer. Une fois les proches innocentés, ces policiers aussi peu expérimentés que débordés ont tout bonnement piétiné à chaque fois. La population, apeurée comme on peut l'imaginer, s'est lancée dans sa propre chasse aux sorcières à plusieurs reprises. Ce qui n'a eu pour seule conséquence que de conduire à l'accident douteux et fatal de celui qui était considéré comme l'idiot du village. Une pauvre âme aussi peu dangereuse que vous et moi. Mais vous connaissez l'aversion des bonnes gens pour les êtres différents. J'en fais moi-même les frais parfois. Parce qu'il n'était à l'aise qu'avec les enfants, pour la bonne et simple raison qu'il n'était pas plus éveillé qu'eux, qu'il bégayait et vivait comme un miséreux, il était le coupable idéal. La misérable cabane dans laquelle il survivait tant bien que mal a été incendiée une nuit. Il était à l'intérieur bien sûr. »

Je frissonnai à ce dernier détail, autant pour l'horreur des propos que l'apparente froideur de mon ami tandis qu'il les exposait.

« La police a conclu à un accident dont il fut jugé seul responsable. Mais le bidon d'alcool retrouvé à proximité me fait pencher vers une toute autre hypothèse… Et évidemment après ce drame tous se sont sentis en sécurité jusqu'à la disparition suivante.

- J'ai toujours dit que cette tendance à se faire justice soi-même ne pouvait être source que de drames, soupirai-je.

- Tendance néanmoins compréhensible quand les autorités restent inefficaces. A plus forte raison dans ce cas qu'une personne n'a de cesse d'attiser ce désir de s'autoproclamer justicier chez cette populace effrayée.

- Que voulez-vous dire ?

- Que pour ma part je tiens un suspect tout à fait crédible.

- Holmes, vous êtes sérieux ?

- En douteriez-vous ?

- C'est un peu prématuré tout de même. A plus forte raison si vous vous êtes contenté jusque-là d'un simple travail de recherches.

- Ce qui démontre une fois de plus, si besoin est, mon talent.

- Et si vous cessiez à présent de pérorer pour aller plutôt au but ? » dis-je avec une pointe d'agacement.

Je savais combien il aimait tout ce spectacle, cette mise en scène, comme si son génie indéniable avait besoin de toutes ces fioritures pour briller davantage. Cette fois pourtant ma curiosité l'emportait sur ma patience.

« Peter Outbridge, dit donc mon ami.

- Peter Outbridge ?

- Watson, dois-je vous rappeler combien j'ai horreur de vous entendre répéter ainsi mes propos, c'est exaspérant.

- Holmes, grognai-je d'un ton tout sauf aimable.

- Peter Outbridge et sa sœur Elizabeth se sont installés dans la ville à peine quelques semaines avant la première disparition. Et non, ne me parlez pas de coïncidence parce que je ne fais que commencer. Riches, ils passent pour des bienfaiteurs aux yeux des habitants, généreux et présents à chaque évènement mondain. Il y a quelques mois Outbridge a promis une récompense substantielle à qui aiderait la police à trouver le responsable.

- Pareille démarche ne devrait-elle pas au contraire le disculper d'office ?

- C'est le but sans aucun doute. L'homme qui enlève ces jeunes filles veut justement que vous pensiez cela. Vous êtes si prévisible mon cher. »

Je grimaçai en me fustigeant pour ma naïveté.

« Et c'est tout ? m'enquis-je. C'est tout de même léger.

- Ces individus ont laissé entendre qu'ils vivaient avant cela à Londres. Or un télégramme à Lestrade m'a permis d'apprendre qu'aucun Peter Outbridge pas plus qu'une Elizabeth n'ont jamais vécu dans la capitale.

- Ils ont donc bien quelque chose à cacher, mais…

- Vous vouliez savoir il me semble, alors laissez-moi finir. J'ai donc questionné le chef de la police locale, qui point de vue talent ne peut pas prétendre à faire rougir nos amis déjà pas malins de Scotland Yard. Il s'avère que notre homme s'intéresse de près aux investigations, n'hésitant jamais à donner son avis. Quand je me suis interroger à voix haute sur la signification d'une telle conduite, qui peut apparaître suspecte vous êtes d'accord avec moi je suppose, je me suis entendu répondre qu'il n'était rien d'autre qu'un mécène préoccupé de sa communauté. Dès qu'il y a de l'argent en jeu les gens sont prêts à croire n'importe quoi. »

Il avait prononcé la dernière phrase sur un ton outrageusement dramatique qui aurait pu m'amuser, pourtant je ne pouvais qu'admettre qu'il avait raison. Nous avions vu plus d'une fois l'argent comme mobile des pires barbaries, tout comme nombre de personnalités se sortaient d'accusations pourtant bienfondés. L'argent fait tourner le monde, il en a toujours été ainsi.

« Holmes, je suis d'accord avec vous sur ce dernier point, mais il faut admettre que vos preuves demeurent légères.

- Je n'ai pas terminé. Outbridge vit ici depuis plusieurs années et n'a eu depuis lors aucune romance connue, menant une vie parfaitement chaste.

- Il est peut-être tout simplement discret.

- Dans une communauté comme celle-ci ? Je n'y crois guère. D'autant qu'avec sa popularité plus d'une jeune femme serait fière de se montrer à ses bras, quitte à risquer la disgrâce. Il ne serait pas le premier. Non, nous savons l'un et l'autre qu'un homme a des besoins auxquels il doit se soumettre malgré toute sa bonne volonté. Alors à moins qu'il n'entretienne une relation contre nature avec cette sœur qui vit avec lui…

- Holmes ! » grognai-je avec un frisson de dégoût.

Mon dieu, comment pouvait-il aborder un tel sujet avec pareille légèreté ?

« Ou alors, reprit mon ami sans se préoccuper outre mesure de ma réaction, il fait ce qu'il faut pour que sa conduite demeure secrète.

- Vous pensez que… qu'il enlève ses filles pour les… violer ?

- Et pourquoi cela vous surprend-il autant ? Nous avons eu affaire à ce type d'individus plus d'une fois.

- Certes. Pourtant vous avez dit vous-même qu'il n'aurait aucun mal à attirer les femmes qu'il désire.

- Certains hommes trouvent davantage leur plaisir dans la force, la violence. Tout son argent et son rang ne pourraient lui apporter le frisson caractéristique éprouvé à soumettre tout à fait une personne. La terreur éprouvée par sa victime est le plus souvent ce qui pousse de tels individus à agir, or pour cela nul rapport consentant. »

Cette fois ses propos me mirent profondément mal à l'aise. Cette capacité qu'il avait à entrer dans la tête des pires monstres, comprenant leurs motivations, avait quelque chose de malsain. Pour en parler aussi bien, avait-il expérimenté ces choses ? Après tout j'ignorais tellement de choses de lui que j'étais bien en droit d'en douter. Plus d'une fois lorsqu'il tenait pareil discours ou se montrait simplement incapable de ressentir la moindre forme d'empathie je me prenais à imaginer les dégâts qu'il pourrait faire en devenant semblable à ces monstres qu'il avait toujours traqué jusque-là. Et je me demandais alors quelle serait ma réaction. Sa trahison me détruirait certainement aussi bien qu'elle aurait raison de toutes ses victimes.

« Psychologie de base, reprit-il comme pour me tranquilliser. Ces criminels sont souvent faits sur le même modèle. Quelques lectures bien choisies sont suffisantes pour ensuite les cerner. »

Je hochai lentement la tête, ravi de cette explication qui me permettait de rejeter au loin une nouvelle fois mes doutes et mes questionnements le concernant. Bien sûr, ses lectures, ses rencontres avec les criminels de tout poil et évidemment son intelligence hors du commun étaient amplement suffisants pour lui permettre de monter un profil psychologique cohérent. C'était d'ailleurs là selon lui une science qui avait de l'avenir.

« Est-ce tout cette fois ? » m'enquis-je avec quelques hésitations.

Je demeurais sceptique et entendais bien le lui dire, mais comme de coutume avec lui je voulais procéder avec prudence.

« Je suis allé voir leur demeure hier au soir, me dit-il avec un sourire satisfait.

- Tout seul ? m'écriai-je vivement. Holmes, combien de fois vous ai-je dit de ne pas vous lancer dans ce genre d'aventures sans moi ? »

Mon rôle d'ami, d'assistant, m'amenait bien souvent à veiller sur lui, à l'empêcher de se fourrer parfois volontairement dans les pires ennuis, or c'était quelques chose qui me tenait à cœur, d'autant plus depuis le fiasco de Reichenbach. Qu'il me mettre volontairement des bâtons dans les roues m'agaçait au plus haut point.

« Vous étiez à l'article de la mort Watson. Vous entraîner là-dedans dans ces conditions aurait été criminel. De toute façon je n'ai pris aucun risque. Je voulais simplement me faire une idée des lieux si d'aventure je dois m'y introduite, avec votre assistance cela va de soit. Notre bonhomme est justement sorti à ce moment-là et je l'ai suivi jusqu'à un pub à quelques lieux de là. Je puis vous assurer que le bougre n'a pas la conscience tranquille. »

Je fermai les yeux sur cette expédition qui contredisait totalement son "De toute façon je n'ai pris aucun risque" mais n'en pensais pas moins. J'étais tellement habitué avec lui de toute façon.

Tandis qu'il fumait en silence je pris quelques minutes pour repenser à toute sa belle théorie, pesant soigneusement chaque point qu'il avait soulevé.

« Vous n'avez aucune preuve substantielle mon vieux, dis-je finalement. Votre intime conviction certes mais cela ne pèse pas bien lourd. Il se mêle de l'enquête en effet, peut-être est-il effectivement soucieux du bien de sa communauté. Il n'a pas d'amie connue ? Certains hommes aime payer pour cela or personne ne voudrait assumer au grand jour faire appel à des prostituées, vous être bien placé pour le savoir. Il a menti sur sa présence à Londres avant de venir ici ? Cacher quelque chose ne témoigne pas forcément d'un crime. Vous m'avez habitué à mieux par le passé. »

Il me lança un regard sombre et je compris que je l'avais vexé, sinon blessé. Je me faisais l'avocat du diable parce que cela m'apparaissait nécessaire dans ces circonstances, afin qu'il accepte de réviser son jugement si nécessaire. Bien sûr j'avais l'habitude qu'il ait raison, mais c'était la première fois qu'il avait si peu de preuves, j'en étais déstabilisé.

« Eh bien, eh bien, dit-il en rassemblant l'extrémité de ses doigts. Vous argumentez tel un homme de loi. Avez-vous été engagé pour le défendre devant la cour ?

- La cour ? Holmes, avec ce que vous avez là il n'y aura même pas de quoi lui passer les menottes. Ce n'est en aucun cas une critique, je veux simplement que vous en ayez conscience.

- Je comprends. Mais votre démarche est inutile, je n'ai jamais prétendu avoir terminé mes investigations. Je tiens désormais un suspect et j'enquête. Ce qui tombe plutôt bien, Peter et Elizabeth Outbridge donnent un bal dans leur résidence demain soir à l'occasion de Noël. Ce sera l'occasion rêvée. Serez-vous assez remis pour m'accompagner ?

- Je viendrai quoi qu'il puisse m'en coûter.

- Parfait. »

Immédiatement sa déception quant à ma réaction première disparue. Comment aurait-il pu en être autrement ? Il avait une enquête passionnante, moi qui reprenais mon rôle de fidèle compagnon toujours prêt à lui prêter main forte, et plus de rivale depuis que j'étais veuf. Il avait tout ce qu'il pouvait désirer. Et je devais m'en réjouir moi aussi. Plutôt aller de l'avant que végéter, des souvenirs plein la tête. Or mon amitié avec Holmes était ce que j'avais de plus précieux.

« A propos de Noël, dis-je alors. Le réveillon est dans quatre jours, nous pourrions peut-être songer à organiser quelque chose. Je sais que vous n'êtes guère porté sur ce genre de fête, mais vous n'êtes pas sans savoir combien cela compte pour moi…

- Ne vous en faites très cher, j'ai déjà tout prévu avec notre femme de charge.

- Vous ? m'étonnai-je.

- Cela vous surprend ? Oui, c'est vrai, il y a de quoi, rajouta-t-il avec un petit rire à mon hochement de tête. Mais cette année fut riche en émotions et autres drames pour vous, je voulais donc vous montrer mon indéfectible soutient de cette façon.

- Oh, soufflai-je en rougissant. Merci, j'apprécie. Plus que vous ne pouvez l'imaginer. »

J'étais terriblement étonné par sa démarche, lui qui habituellement ne portait aucun intérêt aux fêtes de fin d'année, se moquant même de moi et mon souci du détail quand j'organisais chaque évènement. J'avais bien conscience qu'il se fichait de Noël aussi bien que les autres fois, c'était avant tout donc bien de moi qu'il se préoccupait et pour cela je lui étais reconnaissant. Ces derniers mois, tandis que je déclinais il m'avait apporté son soutient infaillible, celui là même que l'on est en droit d'attendre de la part d'un ami mais qui le concernant est plutôt rare. Désormais que j'allais mieux, que je commençais à revivre, il ne m'abandonnait pas pour autant, bien au contraire.

Ce fut sur cette note positive que j'allai me coucher, me sentant heureux et léger comme cela ne m'était pas arrivé depuis bien longtemps. Ironiquement j'eus malgré tout du mal à m'endormir, songeant, comme bien souvent ces derniers temps, à mon compagnon. J'appréciais ses attentions à mon égard mais je n'en étais pas moins troublé. J'en étais à croire qu'il agissait de cette façon pour d'autres raisons que l'amitié qui nous unissait, y voyant des signes d'une attirance quelconque pour ma personne. Cette attirance présumée qui m'effrayait autant que je la souhaitais. Et je finissais peu à peu par devenir fou à ressasser ces pensées incohérentes.

TBC…