Voici un noueavu chapitre. Comme promis nos deux héros se rendent donc à ce fameux mal, mais j'ai la sensation que vous risquez d'être déçus. Certaines espéraient les voir danser, mais n'oublions pas qu'ils sont là pour le travail, il n'y aura donc pas de scène se rapprochant à la fameuse danse de "Games of shadows". Mais ne vous en faites pas, dans les prochains chapitres on reviendra tout de même à l'évolution de leur relation ;)

Sinon, un grand merci pour tous vos commentaires. J'ai l'impression de me répéter, mais je pense qu'on ne le dit jamais assez, j'adore lire chacun de vos petits mots, c'est à chaque fois un immense plaisir pour moi. Merci donc!

ooOoo

La journée du lendemain se déroula dans le calme le plus parfait. Encore un peu faible, je préférai me reposer en prévision de la soirée, je restai donc dans le salon, confortablement installé sur le divan près de la cheminée. Je ne vis plus Holmes après le petit-déjeuner, mais ne m'en inquiétai pas outre mesure. A présent qu'il avait cette nouvelle enquête pour l'occuper il avait de quoi faire. Pour ma part, j'étais heureux de reprendre cette activité à ses côtés. Depuis le deuil qui m'avait frappé je n'avais plus eu le courage de l'assister et je réalisai tout à coup combien cela m'avait manqué. Je ne le savais pas encore, mais l'affaire qui nous attendait serait particulièrement sordide, me faisant basculer dans les pires horreurs tout en me forçant à modifier ma conception de l'homme et du mal en général, mais à cet instant j'étais encore serein, abordant ce qui nous attendait avec une confiance absolue dans les heures à venir.

Ravi de renouer le temps d'une soirée à un évènement mondain malgré les circonstances particulières, le moment venu j'allais m'apprêter avec soin. C'était un plaisir que d'avoir des projets, à plus forte raison en compagnie de Holmes. Pourtant il était clair que celui-ci considérait cette soirée comme uniquement professionnelle. Lorsqu'il me rejoignit au salon quand il fut temps de partir je remarquai qu'il n'avait fait aucun effort vestimentaire, ne s'était même pas rasé. Mais après tout c'était ainsi qu'il était le plus séduisant… Et l'instant d'après je fus mortifié d'avoir eu une telle pensée. Séduisant ? Comment pouvais-je penser à lui en pareils termes ?

J'eus la très nette impression, et bien désagréable au demeurant, que son regard acéré me traversait de part en part, découvrant tout de mon trouble et ses raisons. Tandis qu'un grand sourire moqueur naissait sur ses lèvres, je baissai les yeux en rougissant.

« Vous êtes superbe John ! Vous savez, par votre mise parfaite, votre visage si agréable, vous n'avez rien à envier à ces hommes qui font commerce de leurs charmes. Nous serions plus d'un à tuer pour faire de vous notre favori. »

Je sentis mon visage me brûler désagréablement et un instant je faillis lui hurler de se taire. Comment pouvais-je gérer mes pensées sordides alors que lui passait son temps à tenir pareils propos ambigus ? Parce que dans sa bouche il était clair que cette fois encore c'était un compliment. D'aucun aurait été vexé à se voir comparé à ces professionnels de la luxure, mais lui qui fréquentait les établissements les plus chics et voyait les garçons les mieux faits, parlait avec spontanéité et honnêteté, je ne devais donc qu'en éprouver une certaine fierté.

Lorsque nous arrivâmes sur le domaine des Outbridge je fus estomaqué. Moi qui aimais l'ambiance se rattachant à Noël, j'en avais pour mon argent. Guirlandes autour de la porte d'entrée, bougies brûlant derrière chaque fenêtre des deux étages et chants de Noël provenant de l'intérieur, nous étions immédiatement dans l'ambiance. L'intérieur justement était plus somptueux encore, constatai-je lorsqu'un valet en livrée nous fit entrer. Guirlandes, bougies, sapin richement décoré et feuilles de gui accrochées ça et là… Le séjour était superbe. Jetant un bref coup d'œil à l'une des branches de gui, j'en vins à souhaiter entraîner Holmes au-dessous, avec tout ce qu'impliquait cette tradition. Je rejetai néanmoins bien vite cette idée absurde quoi que sans prendre le temps de m'appesantir. En effet, celui qui devait être notre hôte vint nous accueillir, tendant les bras vers nous en un geste jovial, un sourire avenant le visage.

« Et vous devez être messieurs Holmes et Watson, lança-t-il gaiement en nous serrant vigoureusement la main tour à tour. Mrs. Singer m'a prévenu de votre venue. Vous n'imaginez pas ma fierté de recevoir deux hommes tels que vous. Docteur Watson, les récits de vos enquêtes enchantent mes soirées en solitaire au coin du feu. Vous êtes une vedette. »

Je le remerciai maladroitement, ravi quoi que gêné d'attirer autant de compliments. Holmes pour sa part semblait tout simplement ennuyé. Il tolérait mes écrits, appréciait même la petite célébrité qui était la sienne, mais avait en horreur ce déballage d'éloges qui frisait bien souvent l'hypocrisie. Me rappelant pourquoi nous étions ici, quoi que la bonne ambiance générale ait de quoi détourner mon attention, je me prêtai à un examen plus attentif de l'homme en face de moi, qui nous faisait à présent par le menu le détail des victuailles proposées dans un coin de la pièce. Grand, les cheveux bruns coiffés en arrière, une élégante moustache parfaitement taillée, le sourire facile, un visage pâle aux traits délicats et des manières délicieuses, il était parfaitement charismatique et se faisait un devoir de mettre son interlocuteur à l'aise, quand bien même il ne le connaissait que depuis quelques minutes comment c'était notre cas. Je pouvais comprendre pourquoi les voisins le tenaient en si haute estime. Un charme raffiné, fonctionnant aussi bien sur la gente féminine que les hommes j'en étais certain, émanait de sa personne avec une telle force qu'il semblait bien difficile de lui résister.

Un autre détail pourtant m'interpella. Ses yeux, quoi que grands et pétillants, me mirent parfaitement mal à l'aise tandis qu'ils se posaient sur moi, semblant me sonder aussi intensément que le faisait Holmes si souvent. Ce regard m'apparaissait faux, glacial même, comme si l'âme qu'il abritait n'était que ténèbres.

Ma gorge s'asséchant tout à fait, je ne souhaitais rien d'autre qu'écourter au plus vite cet entretien qui désormais sonnait faux. Mais mon trouble sembla échapper à notre interlocuteur.

« Il faut absolument que je vous présente ma sœur. Elle va être aux anges. »

Tandis qu'il se détournait, certainement pour chercher la fameuse Miss Outbridge, j'envisageai un instant de fuir, mais une brève pression sur le bras m'en empêcha. Me tournant vers Holmes, je n'eus besoin de parole pour comprendre ce qu'il attendait de moi. Je devais encore faire quelques efforts de politesse, me plier avec bonne grâce aux usages des présentations si je ne voulais éveiller les soupçons. Ayant toute confiance en mon ami malgré les circonstances, je fis donc ce qu'il attendait de moi.

L'instant d'après je vis une femme tout à fait superbe venir dans notre direction. Si les années avaient quelque peu marqué ses traits, notamment au coin des yeux et des lèvres qu'elle avait pleines, elle n'en était pas moins d'une beauté rare. La taille fine, de longs cheveux blonds soyeux ramenés en un chignon élégant et vêtue avec un soin tout particulier, elle était sans nul doute la femme la plus séduisante de l'assistance. Pourtant je ne m'extasiais sur sa beauté qu'un bref instant avant que le malaise éprouvé déjà en face de son frère ne me reprenne avec force. Dans ces yeux ci également, aussi beaux soient-ils, je pouvais voir cette même froideur. Je n'y comprenais rien. Cette femme souriait, nous parlait avec entrain, mais je ne ressentais rien d'autre que le plus profond malaise face à elle.

Après avoir une nouvelle fois essuyé moult compliments, pour lesquels cette fois je n'éprouvai aucune fierté, bien au contraire, j'entendis notre hôtesse s'excuser, arguant devoir s'occuper de ses autres invités avant de nous laisser entre hommes.

« Ah docteur, je vois que les charmes de ma sœur ne vous ont pas laissé indifférent, dit Outbridge en riant. Je n'en suis guère surpris, personne ne peut lui résister. »

Je hochais vivement la tête, ravi qu'il se méprenne sur les raisons de mon présent silence. Enfin, tandis que je cherchais à me reprendre, le valet qui nous avait introduis vint murmurer quelques mots au maître des lieux. Celui-ci hocha la tête, nous gratifia une nouvelle fois d'un sourire que cette fois je ne trouvais guère encourageant puis nous souhaita une bonne soirée avant de s'éloigner.

Désormais seul avec le détective, je m'autorisai à respirer profondément, remarquant que mon cœur battait la chamade. Et tout à coup l'ambiance de la pièce, qui m'était d'abord apparu tellement joviale, me fit froid dans le dos. Quelque chose de mauvais rôdait ici et je ne me sentais plus à ma place.

« Suivez-moi Watson », lança mon camarade avec un signe de tête vers l'autre côté de la pièce.

J'obtempérai et me retrouvai bien vite avec un verre d'alcool à la main.

« Vous êtes terriblement pâle, reprit Holmes. Peut-être ai-je finalement présumé de vos forces en vous entraînant ici.

- Je vais bien, dis-je avec autant d'assurance que possible. Holmes, ces gens…

- Eh bien ?

- Vous aviez raison. Même sans là moindre preuve je sais désormais que vous aviez raison. Ils représentent le mal.

- A la bonne heure ! Videz donc ce verre puis nous passerons à l'action. »

A nouveau j'obéissais sans rien trouver y redire, appréciant à sa juste valeur la sensation de chaleur provoqué par l'alcool dans mon corps. Cela et le fait que j'étais désormais loin de ces deux êtres mauvais me permis de retrouver enfin mon calme.

C'est ainsi que quelques minutes plus tard Holmes et moi avions discrètement gagné l'étage. Et cette maison qui m'avait semblé si accueillante de prime abord me paraissait désormais sinistre. Les bougies placées aux fenêtres de cet étage étaient un lointain souvenir, le couloir où nous nous trouvions était obscur et froid. Holmes et moi tentâmes d'ouvrir chaque porte pour constater qu'elles étaient toutes verrouillées. M'interrogeant sur la conduite à tenir, je sursautai violemment en entendant du bruit au rez-de-chaussée. Holmes serra brièvement ma main dans la sienne en un geste réconfortant et de fait je me sentis immédiatement mieux. Puis il m'entraîna dans la partie du couloir la plus éloignée de l'escalier, qui était également plus sombre encore. S'agenouillant devant la dernière porte alors que je faisais le guet, il prit dans sa poche son nécessaire du parfait petit cambrioleur comme j'aimais à l'appeler quand je lui reprochais ses manières proches de celles des criminels qu'il était plus censé mettre hors d'état de nuire. Mais à peine avait-il commencé à crocheter la serrure que j'entendis distinctement des pas dans l'escalier tandis qu'une source de lumière se rapprochait. Les nerfs à fleur de peau depuis plusieurs minutes, cette fois je me mis à trembler. Je savais toujours faire preuve de sang-froid, de courage même dans les pires situations, mais l'atmosphère particulière des lieux avait un effet dévastateur sur moi, me privant de mes facultés les plus élémentaires. Quelqu'un montait, sans nul doute l'un des Outbridge, et nous allions êtres découverts. Comment justifier notre présence ici ? Et surtout comment ces deux êtres que j'avais perçus comme si mauvais allaient-ils réagir en nous voyant fouiner là où nous n'avions aucune raison de nous trouver ?

TBC…