Chapitre 31 :

Thérèse fit soudain irruption dans la pièce, tirant le colonel de Jarjayes de ses intimes réflexions.

— Madame ? demanda la gouvernante.

— Ah, Thérèse, fit madame de Coulange, je n'ai plus d'alcool pour ma lampe. Voyez, j'ai déjà vidé tous mes flacons. Et je n'ai plus guère de mèches, non plus. Pouvez-vous m'en faire re-préparer ?

— Ce serait bien volontiers, madame, seulement je ne me rappelle plus de votre recette particulière.

Recette ?

— Pour les mèches, lui indiqua la baronne, il vous faut utiliser de la saumure. Ou plutôt non, vous préparez une saumure très chargée en mêlant bien intimement trois quarts de livre de sel à une pinte d'eau, puis vous y faites tremper les mèches toute une demi-journée. Après quoi vous les disposez à plat sur une plaque de pierre ou d'ardoise, dans les avoir ni essorées ni suspendues, et vous les laissez sécher jusqu'au lendemain.

Quelle était donc cette étrange cuisine pour de simples mèches de lampe ?

— Pour l'alcool, il vous faudra ajouter une bonne cuiller de sel à une demi-douzaine de pintes d'alcool bien pur, poursuivit-elle en semblant réfléchir à ses proportions. Hmm moui, une grosse cuiller, il vous faudra bien avoir plus d'un douzième d'once… mélangez bien soigneusement et bien longtemps, cela se dissoudra mal. Ensuite vous ajouterez environ un volume de saumure pour neuf volumes d'alcool salé. Donc en gros une demi à deux tiers de pinte de saumure dans les six pintes d'alcool.

Oscar, totalement perdue, regarda en direction de la gouvernante qui ne semblait guère mieux suivre le trop rapide fil des pensées de sa maîtresse. Celle-ci parut s'en rendre enfin compte car elle ajouta :

— Je puis vous mettre les proportions par écrit, si vous préférez.

— Ce serait bien aimable de votre part, madame, répondit Thérèse, soulagée.

S'asseyant à la table et s'emparant de la plume, madame de Coulange se mit à griffonner sur un feuillet, l'extrémité de son nez assez saillant s'approchant du papier. Elle avait à peine eut le temps de finir une première ligne que la voix de la gouvernante claqua, autoritaire.

— Mettez donc vos lunettes, madame, combien de fois nous faudra-t-il encore vous le répéter ?

— Oui oui, Thérèse, je vais le faire…

— Vous rendez-vous compte qu'à ce train vous ne serez bientôt comme monsieur presque plus capable de mettre toute seule le nez dans un livre sans une tierce personne pour vous en faire la lecture ? Êtes-vous donc si pressée de ne plus pouvoir lire ?

Thérèse semblait savoir appuyer là où c'était sensible, car à ces mots madame de Coulange se leva précipitamment et gagna un bonheur du jour marqueté dont elle ouvrit le tiroir gauche et en sortit une paire de lunettes à branches qu'elle chaussa immédiatement, les ajustant derrière ses oreilles.

À voir le curieux résultat que cela produisait sur un si jeune visage, Oscar se trouva fort heureuse d'avoir été dotée par le Créateur d'une vue correcte. Et à voir la promptitude avec laquelle la baronne s'exécuta, le colonel de Jarjayes, en bon militaire qu'il était, apprécia à leur juste valeur la tactique employée et les qualités de fin stratège de la dénommée Thérèse. Madame de Coulange se rassit ensuite pour achever son billet puis le tendit à l'autre femme, qui s'empressa de le porter à l'office.

— Ah je vous le demande, monsieur, soupira alors la baronne avec un petit sourire en coin, nos gouvernantes ne sont-elles pas les vrais maîtres de nos maisons ainsi que de nos personnes ?

À ceci, Oscar crut soudain revoir l'ironie malicieuse du baron son époux, dont elle avait pu apprécier un échantillon juste avant de pénétrer dans cette pièce.

Oscar ne put alors s'empêcher de sourire, tout en pensant toutefois à Grand-Mère et à l'autorité qu'elle détenait pour régenter tous son petit monde à Jarjayes, maîtres y compris en un certain sens.

— En effet, acquiesça-t-elle dans un sourire, ne vont-elles pas jusqu'à décider par exemple de ce que nous mangeons ou pouvons manger ?

Ou boire, ajouta-t-elle en son fort intérieur.

— En vérité monsieur, renchérit la jeune baronne avec une feinte indignation et une ironie non dissimulée, ne sommes-nous pas de leur part victimes d'une véritable tyrannie domestique ? Allons-nous continuer longtemps encore à subir ces abus au lieu de secouer ce joug qui nous maintient en leur pouvoir ?

À la forme et aux termes de cette diatribe, et bien que celle-ci fût volontairement comique, Oscar ne put s'empêcher de songer que la jeune dame devait très certainement assister aux harangues des agitateurs, orateurs et discoureurs des jardins du Palais Royal.

Cette pensée la remit sur le chemin de ce qui l'avait amenée sous ce toit. Elle n'avait toujours rien appris sur André, ni sur le Masque Noir. Non loin on entendit tinter une cloche au son assez aigu. Le même tintement que celui qui s'était produit lorsqu'Oscar avait sonné à la porte de cette demeure, à l'aide de la chaîne suspendue sur le perron d'entrée. Un autre visiteur arrivait pour voir monsieur le baron, semblait-il…

Hortense de Coulange rangea sur son étagère le flacon vide puis se saisit de la dernière mèche restante juste à côté. Elle entreprit ensuite de l'installer dans la lampe à alcool restée sur la longue table, puis levant la tête, avisa son visiteur ; Oscar la vit plisser les yeux en s'attardant sur son front, puis laisser en plan sa besogne pour s'approcher d'elle.

— Monsieur, s'enquit la baronne d'une voix tout autre mêlant l'hésitation à une certaine forme d'inquiétude, seriez-vous blessé ?

— Blessé, madame ?

— Votre front, colonel. Vous saignez quelque peu.

Dans un réflexe qu'elle ne put contenir, Oscar porta la main à son crâne et à la bosse qui le couronnait. Enfer ! La plaie s'était rouverte...

Un filet de sang coulait à travers ses cheveux et avait atteint sa tempe où madame de Coulange l'avait remarqué.

— Ce n'est rien, madame, je soignerai cela en rentrant.

— Enfin voyons colonel, un coup à la tête n'est pas chose anodine ! Vous serait-il survenu quelque fâcheuse mésaventure chemin faisant ?

— Fâcheuse en effet madame, bien qu'un peu ridicule je dois bien le reconnaître : j'ai omis de me baisser pour passer une porte un peu basse, inventa Oscar en se disant que pareille mésaventure ne risquait guère d'arriver à la très courte madame de Coulange.

— En bois j'espère, cette porte, car sinon le choc contre la pierre vous aurait sonné pour un temps… Allons assoyez-vous, monsieur, que j'y regarde de plus près. Il ne faudrait pas que de méchantes échardes y soient restées fichées.

Disant ceci, elle prit Oscar par le bras et la tira vers une des chaises qui entouraient la table.

— Madame, répondit Oscar en se dégageant doucement, je vous remercie bien de votre offre mais je vous assure que ce n'est pas nécess–

— Billevesées ! l'interrompit la baronne en lui saisissant de nouveau le bras. Laissez-vous donc faire. Une blessure à la tête n'est point chose anodine et ne doit pas être prise à la légère, vous dirait mon mari… L'avez-vous au moins nettoyée ?

— Je la ferai panser en arrivant chez–

— Balivernes ! Nous l'allons faire de suite, répliqua la jeune femme en l'asseyant presque de force. Ah, comme il est fâcheux que je n'aie plus guère de cet alcool salé ici, ajouta-t-elle en fronçant les sourcils. Le sel fait merveille sur les plaies dit-on, même si le procédé est douloureux, et pareille chose vaut pour l'alcool.

Oscar eut un frisson d'appréhension à l'idée de la sensation de douleur que les deux combinés pourraient occasionner, et contrairement à son hôtesse ne trouva pas fâcheux du tout que celle-ci se trouvât momentanément en rupture de stock.

— Alcool… marmonna la baronne de Coulange comme pour elle-même tout en fronçant les sourcils et plissant le front. Alcool… mais oui !

Et sans plus d'explication elle lui tourna le dos pour retourner en trois bonds à son bonheur du jour, dont elle revint avec à la main un élégant flacon en verre au plomb des cristalleries de Baccarat. Celui-ci contenait un liquide transparent et doré, aux reflets cuivrés. Elle le déboucha et enfouit ses doigts dans la chevelure d'Oscar. Celle-ci sentit d'abord les tâtonnements hésitants de ces mains étrangères sur le sommet de son crâne, ensuite une agréable odeur tout à la fois florale et fruitée, puis enfin une brulure soudaine et violente là où peu auparavant les doigts de madame de Coulange lui tâtaient le crâne.

Sous l'effet de la douleur, elle eut un vif mouvement de recul et se raidit.

— Navrée monsieur, lui souffla la baronne, je me doute que cela doit faire mal, mais la douleur va passer et il faut bien nettoyer cette vilaine plaie… C'est pour votre bien, ajouta-t-elle avec l'air le plus sérieux qui soit.

L'espace d'un instant, Oscar eut l'impression de voir tout à la fois une petite fille jouant à la maman, et Grand-Mère soignant avec autorité les multiples petites et grosses blessures qu'elle récoltait depuis son entrée dans l'armée. Avec ce même petit côté donneur de leçon qu'elle connaissait si bien chez l'aïeule d'André.

L'odeur du produit s'amplifiait et, au vu de ce qu'il restait dans le flacon, Oscar devina que près de la moitié de son contenu avait été versée sur sa tête. La douleur s'atténuait et elle sentit des coulures du liquide inconnu lui dégouliner sur le crâne, puis sur le front. Oui, l'odeur était vraiment très forte. Elle vit la main de madame de Coulange passer dans son champ de vision ; celle-ci tenait un mouchoir de baptiste brodé et marqué à son chiffre, qu'elle utilisa pour éponger le front puis le crâne de sa patiente, puis pour tamponner doucement sa blessure.

Au milieu des effluves de senteur qui commençaient à lui monter à la tête, Oscar réalisa que la jeune femme avait utilisé un flacon de parfum certainement fort coûteux dont elle avait sacrifié la moitié pour nettoyer sa plaie. Pourquoi donc cette dame gardait-elle son parfum dans son cabinet de travail au lieu de son cabinet de toilette, Oscar se le demanda brièvement mais cette jeune femme semblait avoir une logique qui lui était propre et qui échappait à sa visiteuse. Celle-ci allait empester la courtisane pendant le reste de sa journée, mais cela partait d'un bon sentiment, et madame de Coulange avait sans doute été persuadée de bien faire…

— Madame, je vous remercie de vos bons soins. Je m'en veux d'avoir ainsi abusé de votre temps, et je ferai panser ma blessure sitôt chez moi.

— Gardez tout de même ceci en attendant, monsieur, lui dit Hortense en lui fourrant dans la main le petit mouchoir imbibé d'eau parfumée et désormais maculé de sang. La plaie pourrait se remettre à saigner d'ici là.

— Merci madame, je veillerai à vous le faire restituer. Pour l'heure, je n'ai déjà que trop abusé de votre temps, et s'il n'est rien d'autre que vous puissiez me préciser quant à la visite que vous reçûtes hier, je ne saurais m'imposer plus longtemps, car vous semblez fort occupée. Permettez donc que je prenne congé.

— Déjà, monsieur ? Attendez donc encore un peu, que je vous montre quelque chose…

Disant ceci, son hôtesse se dirigea vers les fenêtres afin d'en clore de nouveau les volets.

Avisant alors la lanterne magique trônant à une extrémité de la longue table puis l'écran blanc qui lui faisait face à l'autre bout de la pièce, Oscar présuma du genre de spectacle dégradant que la baronne se proposait de lui offrir et commença à décliner la proposition en cachant du mieux qu'elle pouvait le dégout qu'elle en éprouvait.

— Allons allons, colonel, n'êtes-vous donc point au moins un peu curieux ?

Mais ce genre de curiosité là, non, décidément, Oscar de Jarjayes ne l'avait pas. Pendant ce temps, madame de Coulange avait pris sur la table une pendeloque de cristal taillée de multiples facettes et parut regarder à travers. Instinctivement, Oscar leva les yeux au lustre, qu'elle vit décoré de nombreux ornements brillants pareils à celui-ci.

— La curiosité intellectuelle, poursuivit la baronne, est pourtant chose fort louable et indispensable à faire avancer la connaissance du monde qui est le notre.

Avant qu'Oscar eût le temps de répondre, Thérèse entra de nouveau dans la pièce, portant un flacon plein d'un liquide incolore dont elle emplit le réservoir de la lampe à alcool.

La gouvernante avisa ensuit le flacon de parfum à moitié vide gisant sur la table et se tourna vers Oscar, sans doute guidée par l'odeur. Elle remarqua alors sa chevelure humide par endroits dont les mèches écartées laissaient apparaître une plaie rougie. Sa maîtresse explique alors :

— Monsieur de Jarjayes a fait une malencontreuse rencontre avec le linteau d'une porte avant de nous venir visiter, il fallait un peu d'eau alcoolisée pour nettoyer ceci.

— Mais il fallait sonner, madame, je m'en serais occupée avec ce dont nous disposons à l'office.

— Vous voyez bien que c'était inutile, répondit Hortense, j'avais ce qu'il fallait.

— Mais… mais… mais madame, le parfum que monsieur vous a offert pour l'Épiphanie !

— Eh bien ? Il a parfaitement fait l'affaire !

— Mais madame, un si beau parfum… Monsieur...

— … diras que son cadeau a été fort bien employé, n'en doutons pas ! Et voyez, il m'en reste encore. Allons, aidez-moi plutôt en fermant le second volet.

Résignée, Thérèse s'exécuta, non sans bougonner au sujet du beau soleil qui brillait pourtant au dehors. Reprenant le fil de la conversation interrompue par l'arrivée de sa gouvernante, la baronne se tourna alors de nouveau vers Oscar :

— Le système du monde, voyez-vous monsieur, recèle de nombreuses curiosités dont il nous serait parfois bon de nous inspirer. Voyez ceci, par exemple, poursuivit Hortense en montrant un rayon de lumière filtrant à travers les interstices d'un volet. Si je place ceci sur son chemin, ajouta-t-elle en mettant la pendeloque sur le trajet du rayon, je n'obtiens plus une lumière uniforme mais une juxtaposition de différentes lumières de couleurs diverses. Et, en passant, vous remarquerez également que cela en a également quelque peu modifié la trajectoire…

Bien malgré elle, Oscar regarda le mur face à la fenêtre et constata qu'en effet, en lieu et place d'un point de lumière classique s'étalait une tache faite d'une succession de couleurs différentes, pareille à un minuscule arc-en-ciel. Non qu'elle n'eût jamais remarqué ces irisations lorsque les rayons du soleil se prenaient dans un lustre, mais elle n'avait jamais encore réfléchi à ce phénomène.

Et après ? se dit-elle en elle-même, peu intéressée par la question du pourquoi du comment.

— Eh bien, si chacune de ces lumières a en elle-même des propriétés spécifiques, elles ne sont véritablement le plus intéressantes et utiles que lorsqu'elles sont toutes mêlées ensemble en un rayon de lumière du jour pour nous permettre d'éclairer notre monde et d'en voir toutes les couleurs, et non décomposées en des rayons parallèles et presque distincts, ne croyez-vous pas ?

— Sans doute, madame, répondit une Oscar visiblement peu intéressée et ne voyant pas du tout où son interlocutrice voulait en venir.

— Eh bien, comme me l'a fait remarquer un jour mon époux, il en va de même pour les hommes : c'est en ne nous séparant point les uns des autres pour ne nous regrouper qu'en fonction de caractéristiques propres, mais bien en nous mêlant au sein d'une même idée de Nation que nous pourrons trouver le meilleur moyen d'avancer en étant utiles aux progrès du monde.

C'était donc bien là qu'elle voulait en venir... cette fameuse idée de Nation qui pour certains égalait même le roi…

La baronne alluma ensuite la mèche de la lampe : la flamme était décidément très jaune.

— Même si parfois, poursuivit la jeune femme en tirant les rideaux pour occulter le peu de lumière entrant encore dans la pièce, avoir une lumière d'une seule de ces couleurs peut avoir certaine utilité pour mes travaux…

Comprenant à ces mots que son hôtesse entendait maintenant reprendre le cours de ses occupations dont Oscar n'était plus si certaine qu'elles fussent tellement inconvenantes, elle prit alors congé avant d'enfin regagner ses pénates, sans avoir aucunement trouvé les réponses à ses interrogations.

— Oh et, colonel ?

— Madame ?

— Transmettez donc mon bon souvenir à votre valet ! Et vous n'aurez qu'à lui remettre mon mouchoir, il me le rendra en même temps que mes livres…

Oscar en demeura un instant interdite. Puis intérieurement outrée. Diable ! Cette petite savait depuis le début, et s'était donc moqué d'elle tout au long de leur entretien ! Vexée et quelque peu en colère contre elle-même de s'être laissée doucettement abuser, elle se retira et s'en retourna enfin chez elle.