Merci à toutes pour l'accueil fait à cette histoire plus sombre encore que les précédentes puisque celle-ci est encrée dans un monde que nous fréquentons au quotidien. Ce chapitre n'est pas plus facile que le premier, mais vous y trouverez la rencontre entre William et Élisabeth. Merci à celles qui prennent la peine de laisser un petit commentaire... Bonne lecture. Miriamme.

Deuxième partie

-Entrevue avec mademoiselle Georgianna Darcy (administratrice du Dernier Refuge). Samedi le 4 juillet 2012. Station Forestière de Duchesnay Début de l'entrevue : 9h30 am, mentionna Élisabeth d'une voix calme et posée après avoir pressé sur le bouton «play» de son enregistreuse.

Pendant que la jeune directrice répondait à sa première question en relatant tout ce qu'il y avait à savoir sur l'ouverture du Centre cinq ans plus tôt, Élisabeth en profita pour jeter un œil sur tout ce qui l'entourait, s'étonnant de l'aspect à la fois rustique et chaleureux du décor. Tous les bâtiments de l'ancienne station forestière avaient été construits à partir du même modèle qu'il s'agisse de la cafétéria située au centre, de la salle commune érigée tout à côté et où l'on retrouvait des tables de billards, une quantité impressionnante de livres et une étonnante collection de jeux de société, ou encore des maisonnettes-dortoirs où chaque patient avait sa propre chambre et sa propre salle de bain. Le bâtiment principal où la directrice et les autres employés disposaient d'un bureau, mais également d'un minuscule appartement à l'étage, était situé au sommet de la petite colline de la station et possédait une belle vue en plongée sur le lac Saint-Joseph qui, au dire du gardien de la station, n'avait pas de fond en son centre.

«Bien des plongeurs s'y sont risqués, mais aucun n'a réussi à trouver le fond…» rapportait-il fièrement à tout ceux qui lui posait la question.

-Ça fait maintenant deux ans que je dirige le centre. Mon frère m'en a laissé la gestion depuis qu'il s'est installé à Montréal, en fait, précisa la jeune directrice.

-C'est donc votre frère William Darcy qui a fondé cet endroit, répéta-t-elle mécaniquement occupée qu'elle était à se demander pourquoi ce nom lui disait quelque chose. Elle avait beau avoir relu les notes de Nouchine, celle-ci avait nécessairement scrupuleusement noté son nom, mais n'avait pas pris la peine de fouiller plus loin.

-Mon frère est président de l'ordre des psychologues du Québec depuis un an, mentionna fièrement Georgianna.

-Ah, voilà pourquoi son nom me disait quelque chose, c'est lui qui prend la parole à la radio de temps en temps, releva Élisabeth.

-Oui, mais il déteste ça, ricana-t-elle discrètement. William n'est pas très à l'aise en société. Il préfère de loin se retrouver entre amis, ajouta-t-elle avant de se redresser pour préciser, sa spécialité à lui en tant que psychologue c'est la gestion des crises… les chocs post-traumatiques…

Pendant que la journaliste consultait ses notes et tournait nerveusement les pages de son cahier afin de retrouver sa prochaine question, la jeune administratrice se mit à l'observer en détail, intriguée par sa frêle silhouette et associa l'impression de fragilité qui se dégageait d'elle à certaines paroles de la Complainte De La Butte de Marcel Mouloudji :

Petite mendigote
Je sens ta menotte
Qui cherche ma main
Je sens ta poitrine
Et ta taille fine
J'oublie mon chagrin

Je sens sur tes lèvres
Une odeur de fièvre
De gosse mal nourri
Et sous ta caresse
Je sens une ivresse
Qui m'anéantit

L'entendant ensuite énoncer sa prochaine question d'une voix lasse et chevrotante, Georgianna s'étonna ensuite que celle-ci ne semblât pas particulièrement emballée à l'idée de participer aux activités du centre.

Quinze minutes plus tard, après avoir répondu succinctement à presque toutes ses questions, la directrice devança la journaliste en lui suggérant de mettre fin à l'entrevue.

-Vous avez l'air fatiguée mademoiselle Bennet, lâcha-t-elle en se penchant pour l'aider à ramasser ses feuilles.

-Je suis désolée mademoiselle Darcy. C'est ma faute. J'ai veillé un peu tard hier soir pour relire l'ensemble des notes de ma collègue Nouchine.

-Vous devriez aller faire une petite sieste alors, proposa Georgianna, après tout, vous allez avoir besoin de pas mal d'énergie pour suivre les pensionnaires dans leurs activités…

-C'est que j'avais prévu de me reposer au moment où ils iraient tous parcourir la piste cyclable cet après-midi, lui apprit Élisabeth en lui montrant la copie de l'horaire sur laquelle elle avait apporté une modification.

-Hum, le problème c'est que vous devez passer un maximum de temps avec les pensionnaires. Si vous voulez rendre compte de ce que représente un séjour au centre pour eux, vous devez les observer le plus souvent possible, fit valoir Georgianna.

-Je serai auprès d'eux au souper et autour du feu… ça me semble bien assez pour aujourd'hui, osa-t-elle argumenter en y mettant plus d'agressivité que nécessaire.

-Je me vois dans l'obligation d'insister mademoiselle Bennet. Tous ceux qui viennent ici durant le Week-end savent qu'ils doivent faire l'effort de se tenir en groupe et sont prêts à le faire parce qu'ils savent que ça va les aider à reprendre confiance en eux. Reprenant son souffle, Georgianna enchaîna très rapidement, Votre patronne et moi avons longuement débattu avant de nous entendre sur le type de reportage qu'il fallait réaliser pour le refuge, et s'il y a une chose sur laquelle nous nous étions toutes les deux mises d'accord c'est sur la nécessité que vous participiez aux mêmes activités que les pensionnaires. Professionnellement parlant, vous tenir à l'écart n'est pas du tout envisageable… Termina-t-elle, surprise de rencontrer autant de résistance.

-Mademoiselle Darcy, reprit alors Élisabeth en se détournant brusquement de la fenêtre devant laquelle elle s'était arrêtée après s'être déplacée.

- Je vous en prie, appelez-moi Georgianna, lui suggéra poliment la jeune femme.

-Et bien, Georgianna… ce que vous ne savez pas et qui vous aidera certainement à comprendre d'où viennent mes réticences, c'est que je relève tout juste d'un accident de vélo, lui apprit-elle, laissant passer ce qu'il fallait de nervosité dans sa voix pour que la jeune femme comprît à quel point elle avait eu très peur. Je ne suis pas encore prête à remonter en selle… si vous me permettez d'utiliser cette expression… conclut-elle avant de hausser les épaules et les rabaisser en soupirant.

-Voulez-vous profiter de votre présence ici pour commencer à régler ce problème? Nous avons deux psychologues qui travaillent ici à temps plein. lui suggéra spontanément Georgianna en lui présentant son plus beau sourire.

-C'est très aimable à vous, mademoiselle Darcy, Georgianna, se reprit-elle aussitôt, mais je… je suis certaine que ça va finir par passer… Devinant au raidissement soudain de la directrice que celle-ci s'apprêtait à insister, voire à la contredire, Élisabeth s'empressa de poursuivre, d'ici à ce que ça soit fait, vous conviendrez avec moi que je ne devrais pas accompagner le groupe cet après-midi… Toutefois, puisque ma sœur Jane sera avec eux, j'imagine que je pourrai utiliser ses commentaires dans le reportage…

-Ce n'est certes pas l'idéal, mais puisque vous le suggérez, votre sœur représentera votre journal à ce moment-là, convint Georgianna en fronçant légèrement les sourcils.

-Merci beaucoup Georgianna, rétorqua Élisabeth en détournant le regard. Oh, pendant que j'y pense, ma collègue Nouchine Humbert vous avait-elle également remis la liste des sujets qui seront abordés dimanche, lors de notre seconde et dernière entrevue? S'informa-t-elle pour finir.

-Oui, je l'ai déjà étudiée en détail et je dois dire que ça me convient parfaitement. Oh, en passant, puisque vous disposez d'une heure entière avant la première activité de groupe, vous devriez en profiter pour visiter le site, lui suggéra Georgianna s'étonnant de l'intense contraste que lui offraient sa réponse positive verbale et le refus total que par opposition, lui exprimait la posture fermée de son corps.

-Oh, Élisabeth? L'interpella la directrice juste avant qu'elle ne passe la porte de son bureau, vous serait-il possible de m'envoyer votre sœur? Puisque je rencontre tous les pensionnaires individuellement, il faut bien que je prenne le temps de parler avec elle pendant quelques minutes, précisa-t-elle évasivement prête à parier que la jeune journaliste ne se contenterait pas d'une telle explication. Surtout si – Georgianna en était maintenant presque convaincue – celle-ci lui avait menti concernant la vraie raison qu'il y avait derrière la crainte que lui inspiraient les vélos et par extension les pistes cyclables.

-C'est que j'aimerais bien que Jane m'accompagne pour visiter le site, argumenta Élisabeth.

-Commencez la visite sans elle alors, insista Georgianna, si vous suivez l'itinéraire que je vous ai déjà remis… vous devriez être rendue près du lac au moment où j'en aurai terminé avec votre sœur. Je lui indiquerai comment se rendre jusqu'à vous.

-Très bien, prétendit la jeune journaliste avant de franchir la porte tandis que son cœur tambourinait violemment dans la poitrine et qu'elle pressentait la suite, c'est-à-dire qu'elle serait bientôt sujette à des étourdissements.

«Je n'aurais jamais dû accepter de venir ici» songea-t-elle dix minutes plus tard alors qu'elle se mettait en marche seule pour se rendre là où le plan menait les visiteurs lorsqu'ils devaient commencer la visite de la station.

Redescendant en direction de la barrière principale de l'ancienne station forestière, elle repéra la rivière aux Pins qu'elle avait déjà remarquée en arrivant, puis bifurqua vers la gauche afin de s'approcher du minuscule bâtiment qu'elle voyait près du pont et qui était désigné comme le point de départ de la visite des lieux.

Lorsqu'elle réalisa que cette mignonne petite maisonnette qui fut autrefois utilisée comme gare se trouvait juste à côté de la piste cyclable, Élisabeth s'arrêta aussitôt, consciente que si elle s'en approchait davantage, elle allait se sentir très mal.

Tout en étudiant attentivement le plan, la jeune journaliste décida de suivre le petit sentier que devaient nécessairement emprunter les propriétaires des chalets privés pour se rendre sur le quai du Lac Saint-Joseph sachant que c'était là que sa sœur viendrait la retrouver une fois qu'elle aurait terminé de s'entretenir avec la directrice. Se réjouissant de ne rencontrer personne, elle passa tout près du hangar gigantesque où les résidents du village avoisinant entreposaient les hydravions utilisés pour lutter contre les incendies mais renonça ensuite à s'approcher de l'aire de jeux qu'il y avait tout à côté après avoir réalisé que quelques jeunes hommes s'y étaient installés pour prendre des photos.

Une fois qu'elle s'en fut éloignée, un nouveau choix s'offrit à elle puisque le sentier se séparait en deux branches distinctes. Prêtant l'oreille vers la gauche, elle distingua clairement des voix masculines et comprit que cette section-là la mènerait directement vers les chalets privés. Après avoir marché sur une quinzaine de mètres en suivant la seconde branche, Élisabeth capta alors des cris d'enfants et des clapotis comme seuls peuvent en produire des jeunes qui s'éclaboussent.

Traversée de frissons à l'idée de devoir partager la plage avec autant de personnes, Élisabeth ralentit la cadence tout occupée qu'elle était à chercher un coin plus tranquille à l'écart où elle pourrait s'installer en attendant sa sœur.

Embrassant du regard la trentaine d'enfants qui circulaient sur la plage, surveillés du coin de l'œil par trois éducatrices dont la patience s'était depuis longtemps évaporée au soleil, le désir de solitude d'Élisabeth fut finalement exhaussé par la présence d'un minuscule passage – bien entretenu – qui menait directement sur le quai privé des résidents locaux d'où elle pourrait facilement voir arriver sa sœur.

L'écriteau dissuasif usuel ne la freina qu'un instant, fut enjambé avec insouciance puis carrément oublié lorsqu'elle mit le pied sur la surface cimentée de l'immense promontoire dont la hauteur avait l'avantage d'offrir un point de vue inoubliable non seulement sur le lac, mais également sur la forêt de conifères qui le ceinturait.

Les minutes s'égrenèrent une à une, permettant à la jeune femme d'étudier les lieux, l'oreille souvent ramenée à l'ordre par le cri d'un enfant ou par les remontrances exaspérées de l'une des trois gardiennes. Lorsque ceux qui s'étaient amusés à s'enduire de glaise furent nettoyés, que les serviettes et les ballons de plage furent enfin rangés et que le bouquet d'enfants se fut reconstitué, un silence bienfaisant donna temporairement l'impression de régner jusqu'à ce que l'oreille, purgée des éclats de voix qu'il y avait auparavant, soit à nouveau en mesure de distinguer les bruits de la nature environnante.

Devant tant de quiétude et de beauté, Élisabeth se permit de retirer son masque et la cuirasse symbolique qu'elle revêtait en public. Après avoir rempli ses poumons de cet air qu'elle devinait extrêmement bénéfique, elle laissa l'oxygène se propager dans ses veines aussi émue que s'il s'agissait de son tout premier souffle. Une fois rassurée par ce premier succès, elle prit une deuxième bouffée d'air, mais fut obligée de bloquer sa respiration une seconde plus tard subitement assaillie par les réminiscences de l'agression dont elle avait été victime. Relâchant son souffle une seconde plus tard, elle vacilla dangereusement vers l'avant, passant à un cheveu de tomber par-dessus bord.

Ses pensées furent alors totalement possédées par la noirceur. La peur, la douleur et la peine la submergèrent d'un seul coup et la frappèrent de plein fouet comme si elles reprenaient leurs droits. Son souffle se bloqua à nouveau, sa bouche s'assécha et ses jambes se mirent à trembler. Les yeux rivés sur l'eau et les rochers qu'il y avait tout en bas du quai de ciment, Élisabeth se convainquit – l'espace d'un instant – que la seule façon d'arrêter de souffrir était de sauter. Elle imagina sa chute dans le vide, ses membres se disloquant sur les rochers, puis ressentit une telle plénitude qu'elle ne put faire autrement que de l'associer à la mort certaine qui l'attendait. Celle qui correspondait à l'arrêt de toute souffrance comme si la seule façon de reprendre le contrôle de sa vie était de ne plus être en vie.

Le corps maintenant agité de tremblements irrépressibles et de plus en plus nauséeuse, Élisabeth n'avait plus conscience des abondantes larmes qui dévalaient ses joues brûlantes, alors qu'elle réalisait – prête à sauter – que c'était la dernière chose dont elle se serait cru capable. Et que là, devant cette nature qui la narguait de sa beauté, la laideur de ce qui lui était arrivé ce jour-là, devenait si insupportable que même ce qui lui paraissait inimaginable autrefois, prenait un sens totalement différent, se présentant comme la seule issue logique, la seule voie possible.

Épouser le vide devint un besoin viscéral. Son corps l'exigeait, ses pensées l'y entraînaient. À l'idée d'en finir d'ailleurs, la peur n'était plus qu'un mauvais souvenir. Le corps inexorablement penché en avant, les genoux fléchis, hypnotisée par le vide, Élisabeth prit l'ultime décision; les rochers seraient son linceul, le soleil sa sépulture et sa chute, à coup sûr sa délivrance.

-Attention! La surprit une voix masculine, la faisant sursauter, se raidir l'instant d'après puis se retourner pour identifier celui qui l'interpellait ainsi. C'est en se voyant disparaître dans les yeux bleus azur de cet inconnu qu'elle réalisa qu'elle basculait par-dessus bord. Une seconde plus tard, ses pieds battaient dans le vide et ses mains tentaient désespérément de rester accrochées au bord du promontoire.

Sans hésiter une seule seconde, William Darcy s'allongea sur le ciment et lui agrippa les deux bras se demandant à nouveau pourquoi, alors qu'il descendait vers le lac en suivant le sentier qui passait derrière son chalet, il était resté aussi longtemps figé derrière elle, incapable de se décider à révéler sa présence. Il aurait été bien embêté d'expliquer à qui que ce soit ce qu'il avait ressenti en la découvrant là, si près du bord, fasciné par sa silhouette gracile que découpait la lumière crue du soleil.

Pendant qu'il la tirait lentement mais sûrement vers le bord du promontoire tout en l'encourageant à s'accrocher fermement à lui, William se demanda ensuite comment interpréter les émotions qu'il découvrait dans le visage de celle qui le fixait intensément. Il y reconnaissait la peur, il va sans dire, mais étrangement, la colère dominait ses traits tant et si bien qu'il se demanda, l'espace d'un instant, s'il ne s'agirait pas d'une tentative de suicide.

Se redressant lentement d'abord puis de plus en plus vite jusqu'à ce qu'il réussisse à la faire passer par-dessus bord, William soupira de soulagement puis se laissa choir à côté d'elle, aussitôt qu'il fut certain qu'elle était hors de danger.

-Mais qu'est-ce qui vous a pris de vous tenir aussi près du bord? Haleta-t-il en tournant la tête dans sa direction.

-Et vous… pourquoi vous êtes-vous annoncé de cette façon? L'attaqua-t-elle à son tour en commençant à se redresser, le corps agité de tremblements nerveux.

La voyant grimacer au moment où elle posa son genou sur le ciment, William jeta un œil sur ses articulations et ne fut pas étonné de les découvrir en sang.

-Ne bougez pas… laissez-moi examiner ça, lui ordonna-t-il, avant d'écarquiller les yeux de surprise en constatant qu'au lieu d'obtempérer, elle s'était déjà relevée, mince silhouette chancelante, pressée de s'éloigner de lui et faisant fi de la douleur.

-Ne me touchez pas, le surprit-elle ensuite en réponse au geste qu'il esquissa pour s'approcher d'elle à nouveau, j'ai tout ce qu'il faut là-haut pour me soigner, se justifia-t-elle trop occupée à le surveiller pour réaliser qu'elle pointait en direction des chalets.

-C'est comme vous voulez… mais faites vite…. Car si vous attendez trop ça pourrait s'infecter, lui conseilla-t-il alors.

-Merci… de m'avoir aidée à remonter… balbutia-t-elle en continuant à reculer en direction du sentier qu'elle avait emprunté pour se rendre jusque-là.

-Will! Intervint une autre voix d'homme en arrivant derrière elle au pas de course, monsieur Davis… reprit-il avant de s'arrêter en découvrant le geste brusque que fit la jeune femme en l'apercevant à son tour, Oh pardon mademoiselle, s'excusa-t-il avant de la contourner pour s'approcher de celui qui était toujours sur le quai et ajouter, William, l'ébéniste que tu attendais vient d'arriver…

-Je vous laisse, annonça aussitôt la jeune femme en serrant les lèvres à cause de la douleur qui se rappelait à elle au moment où elle mit du poids sur sa jambe gauche.

-Avez-vous besoin d'aide? S'informa alors celui qui venait tout juste d'arriver en revenant vers elle, la main tendue, se préparant déjà à la soutenir par la taille.

-Non, rétorqua-t-elle sèchement, comme je viens de le dire à votre ami, ça va aller. Je suis capable de me débrouiller, insista-t-elle se remettant en mouvement sans perdre une seconde. Elle jeta un dernier coup d'œil en direction de William, eut la décence de rougir puis reprit, pardonnez-moi monsieur Davis, je manque à tous mes devoirs… considérant que sans votre intervention je pourrais bien être morte, je vous remercie du fond du cœur…

-Euh…. De rien… balbutia-t-il à son tour, soufflé par le peu de concordance qu'il décelait entre les mots qu'elle prononçait et l'expression de son visage. Se ressaisissant enfin, il ressentit alors le besoin de la détromper. Voilà pourquoi il la fit sursauter en précisant, mais mon nom est…

-William Davis, le coupa-t-elle aussitôt afin d'éviter qu'il revînt vers elle. En tout cas, reprit-elle, merci encore, si vous n'aviez pas été là, je serais morte à coup sûr.

L'insistance et la répétition de ses remerciements laissèrent William plus que perplexe. Bien qu'elle ait utilisé une formule adéquate, son intonation et son faciès ne faisaient pas que démentir ses paroles, ils laissaient carrément croire, à la limite, qu'elle déplorait qu'il fût intervenu.

-Mais qu'est-ce qui s'est passé? S'enquit finalement Charles dès qu'il estima que la jeune femme était rendue assez loin.

Après avoir haussé les épaules, William résuma brièvement la situation à son ami puis lui suggéra d'aller faire une trempette dans le lac.

-J'irai te rejoindre dès que j'aurai terminé de donner mes instructions à l'ébéniste, lui promit-il.

Tandis qu'il remontait le sentier menant à la section des chalets, les pensées de William furent ramenées vers la jeune femme qu'il venait tout juste de rencontrer dans des circonstances tout à fait extraordinaires et c'est alors qu'il réalisa qu'il ne connaissait même pas son nom.

«Je me demande dans quel chalet elle s'est installée» songea-t-il en essayant de se remémorer à qui appartenaient ceux qui étaient tout près du sien. C'est alors qu'il se remit à penser à la douloureuse conclusion à laquelle il était arrivé alors qu'il avait lui-même consulté un psychologue (passage obligé pour tout futur psy) et avait compris que le problème d'attachement auquel il s'était accommodé au fil des années – avait comme source principale la perte prématurée de ses parents - ceux-ci ayant trouvé la mort lorsque leur véhicule s'était enfoncé dans un lac gelé laissant croire qu'à cause de la fatigue, son père se serait endormi au volant.

Jacques Robitaille, son thérapeute, était celui qui l'avait finalement aidé à comprendre que s'il ne parvenait pas à tisser des liens durables avec les gens qu'il fréquentait – étant passé plus souvent qu'à son tour, pour un homme insensible et froid – c'était parce qu'au fond de lui, il associait la disparition de ses parents à un abandon. L'adolescent qu'il était au moment de leur mort n'avait pas pu accepter que ceux-ci l'eussent quitté alors qu'il les aimait tant. Il avait alors associé définitivement attachement et abandon. À 13 ans, il avait conclu que pour ne pas être abandonné, il suffisait de ne pas s'attacher et il avait pratiqué cette religion pendant de nombreuses années, sans jamais en souffrir.

C'est au moment où il prit la décision de s'ouvrir aux autres que William rencontra Charles Bingley. Celui-ci était entré dans sa vie par la porte d'entrée professionnelle au moment où le psychologue s'était mis en quête d'un ingénieur pour l'aider à trouver de quelle manière il serait possible de modifier les bâtiments de la station forestière de Duchesnay afin de minimiser les travaux et surtout afin que ceux-ci conviennent pour accueillir des pensionnaires. Charles Bingley était devenu son ami de manière tout à fait naturelle, grâce entre autres, à ses manières chaleureuses et son ouverture aux autres. À la limite, selon William toujours, chacun était l'antithèse de l'autre en ce sens que Charles devait également apprendre à être moins accueillant, s'étant retrouvé à quelques reprises, entouré de profiteurs dont il avait eu beaucoup de peine à se débarrasser par la suite. Pour ce qui est des histoires de cœur, les deux hommes se situaient également aussi loin l'un de l'autre qu'il était possible de l'être. William avait eu son lot d'aventures, mais fidèle à sa religion, jamais il ne s'était attaché et avait inventé tout un lot d'excuses pour éviter que l'une de ses amantes ne s'installât définitivement dans sa vie. Charles quand à lui, s'était cru si souvent amoureux qu'en son honneur, William avait adapté la fable d'Ésope, le garçon qui criait au loup.

-Lorsque tu tomberas réellement amoureux… personne ne te croira, l'agaçait-il chaque fois qu'il lui présentait l'une de ses conquêtes.

-Tu peux bien parler… toi qui les repousses toutes… lorsque la bonne se pointera… tu lèveras le nez dessus uniquement par habitude, se moquait alors son ami pour le faire taire.

Tout de même heureux d'avoir songé à utiliser les connaissances de Charles afin de planifier les modifications qu'il voulait apporter à son chalet, William pressa le pas, chassa la jeune inconnue de son esprit et accéléra la cadence, pressé d'aller rejoindre l'ébéniste afin de lui donner ses instructions.

En revenant vers la plage 30 minutes plus tard et trouvant Charles en charmante compagnie, William songea sérieusement à rebrousser chemin et l'eut certainement fait, n'eut été du besoin viscéral de nager qui le tenaillait. Lorgnant en direction du couple qui n'avait pas encore remarqué sa présence, William jugea que la jeune femme qui discutait avec son ami correspondait en tout point à ses goûts. Elle était grande, mince, blonde et possédait un visage d'ange.

-Ah, te revoilà enfin William, l'accueillit Charles en se dressant sur sa serviette, je te présente Jane Bennet…

-Enchanté mademoiselle, la salua le psychologue tout en commençant à retirer son tee-shirt.

-La sœur de Jane est journaliste et a été envoyée ici pour faire un reportage sur le dernier refuge, insista Charles en coulant un regard lourd de sens en direction de son ami.

-Monsieur Davis, l'interpella la jeune femme, j'ai cru comprendre que je dois vous remercier, l'étonna-t-elle ensuite, ma sœur m'avait donné rendez-vous ici… alors comme je ne l'ai pas trouvée en arrivant, je lui ai passé un coup de fil et elle m'a raconté ce qui lui était arrivée… elle a eu bien de la chance que vous vous soyez trouvé là, termina-t-elle.

-N'importe qui en aurait fait autant voyons, rétorqua William comprenant qu'il devait une fière chandelle à son ami puisqu'en ne l'informant pas son vrai nom – comme il aurait pu le faire – du coup, il lui épargnait d'être pris à partie dans le reportage. Après tout, n'importe quelle journaliste qui se respecte, sauterait sur l'occasion d'interviewer le fondateur du refuge si l'occasion se présentait. Vous a-t-elle parlé de ses genoux? S'informa-t-il en entrant dans l'eau, comprenant qu'il devait être très prudent et résister à son envie d'en apprendre plus sur la jeune femme qui ne quittait plus ses pensées. Son instinct de psychologue, lui souffla que la beauté blonde qui se tenait maintenant dans son dos, brûlait de lui poser une question. Il aurait même pu la formuler à sa place tant il était maintenant certain que la jeune rescapée devait avoir eu des pensées suicidaires.

-C'est bien de là-haut qu'elle a failli…. Tomber? Hésita la jeune femme, tout en pointant en direction du promontoire.

-Tout juste… elle se tenait tout près du bord quand je suis arrivé par le sentier, lâcha William se demandant toujours si elle oserait lui poser LA QUESTION qui manifestement lui brûlait encore les lèvres.

-Êtes-vous toutes deux logées dans le bâtiment principal? Les interrompit Charles en arrivant à son tour, donnant ainsi à William l'occasion de s'enfoncer dans l'eau et se mettre à nager.

-Non… on est presque tout le temps avec les pensionnaires… on doit faire les mêmes activités qu'eux… c'est le concept du reportage…

Tout en les écoutant converser pendant qu'il faisait des longueurs, William lorgna en direction du promontoire, incapable de ne pas repenser à ce qui aurait pu se passer s'il n'était pas arrivé.

«Il faudrait que je puisse prévenir Georgianna de garder un œil sur elle…» songea-t-il au moment où il sortit de l'eau pour ramasser sa serviette. Je remonte Charles, annonça-t-il à son ami en finissant de ramasser ses affaires.

-Très bien William. Si ça ne te dérange pas, je vais accompagner Jane jusqu'au bâtiment principal du refuge, puis je viens te rejoindre, le prévint Charles en entraînant Jane à sa suite.

-Aucun problème… Oh, un conseil mademoiselle Bennet, l'interpella-t-il une dernière fois, ne laissez pas votre sœur seule trop longtemps…

-Merci monsieur Davis, le salua la jeune femme, pendant que William s'éloignait dans le sentier privé qu'avait emprunté Élisabeth un peu plus tôt. Elle ne fut donc pas en mesure de le voir rouler des yeux à l'instant même où elle utilisait le nom de famille de l'ébéniste qu'il allait justement retrouver dans son chalet.

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Pendant qu'elle pédalait en tête de peloton, juste derrière Éric Leroux, le guide qui leur avait été attitré, Jane repensa à sa conversation avec Georgianna, puis à l'altercation qui avait éclaté entre sa sœur et elle lorsqu'elle était allée la rejoindre dans sa chambre et où elle l'avait trouvée allongée dans son lit, les joues portant les stigmates de nombreuses coulées de larmes séchées et qu'elle réalisa surtout qu'elle n'avait même pas pris la peine de soigner ses genoux.

Jane était tout d'abord restée silencieuse, avait aidé Élisabeth à se redresser, puis s'était occupée de ses plaies. Une fois celles-ci nettoyées puis soigneusement pansées, Jane était revenue à la charge à propos de sa chute dans le vide, incapable de garder pour elle, la peur qui ne la quittait plus et qui la poussait à croire que l'état psychologique d'Élisabeth se détériorait rapidement.

-Tu crois réellement que je me serais jetée par-dessus bord volontairement? S'était-elle violemment emportée.

-Sincèrement? Oui… Avait-elle osé la défier, incapable de reconnaître sa sœur en cette tigresse qui s'en prenait aussi agressivement à elle alors qu'elle ne songeait qu'à son bien être.

-Va au Diable Jane Bennet! Avait-elle alors hurlé si fort que l'aînée s'était raidie, avait senti les larmes qu'elle contenait depuis le début faire trembler sa mâchoire, avait quitté la pièce pour regagner la sienne et s'y enfermer le temps de reprendre contenance.

Jetant un œil sur sa montre, Jane s'essuya les yeux du revers de la main, bien obligée de réprimer sa peine et sa colère le temps de se conformer aux exigences de la directrice du centre et aller rejoindre les autres pensionnaires. Elle ramassa son casque de vélo, la bouteille d'eau que lui avait donnée Georgianna, puis quitta le bâtiment, non sans être repassée devant la porte de la chambre de sa sœur et grimacer devant le petit écriteau – ne pas déranger – que celle-ci avait accroché après sa poignée.

Jane exhala une bonne bouffée d'air en arrivant à l'extérieur, remerciant le ciel d'avoir eu une conversation aussi sincère avec Georgianna. Jane s'était alors vu confirmer ce que l'ami de Charlotte leur avait déjà appris – c'est-à-dire que sa sœur devait tout d'abord reconnaître qu'elle avait besoin d'aide avant même qu'il puisse être question de lui suggérer de rencontrer un psychologue.

-Il doit bien y avoir quelque chose à faire? S'était insurgée la jeune femme ne pouvant se retenir d'utiliser un ton désespéré.

-Pour l'instant non… à part la suivre de près et continuer à lui suggérer d'en parler à quelqu'un… car voyez-vous Jane, si plus d'une personne fait pression sur elle, ses résistances pourraient bien céder plus rapidement…

-Mais qu'est-ce qui a bien pu lui arriver? L'avait alors interrogée Jane.

-Votre sœur m'a parlé d'un accident de vélo qui serait survenu il y a quelques mois, avait alors suggéré la jeune directrice, elle ne parle certainement pas de cet incident pour rien… et puisqu'elle se dit incapable de retourner près d'une piste cyclable… avait terminé la jeune femme avant de lui suggérer d'aller retrouver sa sœur et sans oublier de l'inviter à revenir la voir si elle apprenait quoique ce soit d'autre ou simplement pour obtenir d'autres conseils.

Juste avant de prendre le départ, entourée qu'elle était d'une quinzaine de pensionnaires et des deux guides cyclistes, Jane salua Georgianna d'un signe de tête alors qu'elle passait près d'elle après être allée remettre une photo à chacun des guides en leur mentionnant qu'ils devaient la prévenir si au cours de la randonnée, ils apercevaient l'un ou l'autre des individus qu'on retrouvait sur l'image puisque ceux-ci étaient recherchés par la police et qu'ils avaient été aperçus dans les environs.

Les deux hommes avaient jeté un œil sur le papier, l'avaient plié et rangé dans leur poche respective avant de se positionner pour le grand départ.

-Bonne randonnée à vous tous, avait lancé Georgianna à la ronde une fois que les instructions furent terminées et que les deux hommes se furent mis en mouvement.

À suivre…

Et oui... encore des ennuis en perspective... pouvez-vous deviner ?

Des nouvelles de Gridaille, Yo, Laurence?

Merci de nouveau à mes cinq collaboratrices...