Mesdames, vous me comblez de joie avec vos commentaires. Je suis bien contente que vous soyez capable d'apprécier cette histoire, malgré son côté plus sombre et son thème difficile. Je me rends compte aussi que pour mieux rendre cette version de P&P, il me faut passer davantage de temps à comprendre ce qui se passe dans la tête de chaque personnage. C'est assez éreintant, mais ô combien gratifiant aussi. Merci de continuer à m'encourager. Merci aussi au club des cinq: Calazzi, Mimija, Vahni, Clémence-W et Poupouneflore.
Troisième partie
«Jane,
Tu ne dois pas avoir de peine en lisant cette lettre. Mon départ n'a rien à voir avec toi. Tu n'as pas à te sentir coupable. C'est moi qui ai décidé d'en finir. Et sois assurée que je suis bien maintenant que tout est terminé….» incapable de poursuivre sa lecture à cause des larmes qui dévalaient ses joues, Jane s'écrasa sur les genoux, fourragea dans sa poche afin de trouver les quelques mouchoirs propres qu'elle trimballait toujours avec elle, puis, après en avoir séparé un du lot, elle le déplia pour éponger ses larmes et se moucher bruyamment.
-Vous croyez réellement qu'elle ait pu sauter d'ici? La questionna prudemment Charles Bingley en posant une main sur ses épaules.
-Pour quelle autre raison m'aurait-elle fait ses adieux alors, bredouilla Jane d'une voix éteinte en lui passant la lettre qu'elle connaissait déjà par cœur.
Quelques heures plus tôt….
À peine remise de la surprise que lui procura la surprenante visite de son frère bien aimé lorsqu'après s'être annoncé en frappant cinq petits coups comme lui seul avait l'habitude de le faire, il pénétra dans son bureau, Georgianna le fut bien davantage au moment où il lui mentionna la véritable raison de sa visite après avoir mis derrière eux tout ce qui concernait la gestion du refuge (que William suivait encore de très près).
-Tu crois qu'elle pourrait avoir essayé de sauter volontairement? Se redressa-t-elle, alarmée.
-Je ne me risquerais pas à affirmer une telle chose Georgianna, la corrigea-t-il aussitôt, cette jeune femme est la seule à connaître la réponse à cette question. Tout ce dont je suis certain, c'est qu'elle se tenait très près du bord lorsque je suis arrivé derrière elle et qu'elle semblait fascinée par ce qu'elle voyait tout en bas, lui relata-t-il avec tout ce qu'il fallait d'objectivité. Dans une telle situation, je crois qu'il vaut mieux s'en tenir….
-Aux faits, compléta Georgianna non sans quelque fierté – après tout, elle connaissait par cœur l'un des leitmotivs préférés de son frère, je ne suis pas près de l'oublier William. Cela étant dit, qu'est-ce que tu me suggères de faire avec ça? Tu sais très bien que puisqu'elle est ici, elle se retrouve sous ma responsabilité, fit-elle valoir pour finir.
-En temps normal oui… si elle était en pension comme les autres, mais puisqu'elle est venue pour faire un reportage… la situation est quelque peu différente, heureusement pour nous, allégua-t-il avant de se mettre à marcher puis se passer la main dans les cheveux, signe qu'il réfléchissait. Mais puisque tu l'as rencontrée toi aussi, que peux-tu me dire à son sujet? S'informa-t-il ensuite en prenant place dans le fauteuil qui faisait face au bureau de sa sœur.
-Notre entrevue s'est très bien déroulée… Mademoiselle Bennet est une excellente journaliste. Elle a su me mettre à l'aise et alimenter efficacement la conversation. Elle a beaucoup d'humour aussi. En fait, en ce qui a trait au travail en tout cas, je n'ai rien à redire. C'est plutôt au moment où on a mit fin à l'entrevue que j'ai eu l'occasion de faire certaines découvertes à son sujet.
-Comme quoi exactement? S'intéressa William en se redressant sur sa chaise.
-Au moment où on a fait l'inventaire des activités qu'elle devrait réaliser avec les pensionnaires, mademoiselle Bennet m'a informée qu'elle ne voulait pas se joindre aux autres pour effectuer la randonnée à vélo. J'ai eu beau insister, il n'y avait rien à faire. C'est alors qu'elle m'a appris qu'elle avait eu un accident de vélo quelques semaines plus tôt et qu'elle avait de la difficulté à s'en remettre…
-Un accident de vélo, répéta William d'un ton neutre.
-C'est ça oui… et puis, cette information m'a été confirmée par sa sœur… enfin… Jane Bennet m'a dit que sa sœur avait eu des cicatrices qui tendaient à confirmer cette histoire.
Reconnaissant chez son frère les signes d'une intense réflexion, Georgianna laissa le silence s'installer dans la pièce, perdurer quelques instants puis, considérant qu'elle possédait une information importante, elle reprit la parole pour préciser, oh, j'ai oublié de te dire que j'ai offert à mademoiselle Bennet de profiter de son séjour au refuge pour rencontrer l'un de nos deux psychologues, mais elle a décliné mon invitation, affirmant qu'elle préférait laisser le temps agir seul.
-Pffff! soupira William avant de rouler des yeux puis inspirer bruyamment non pas pour contredire les propos de la jeune femme, mais plutôt parce qu'il ne pouvait pas blâmer les gens de faire si peu confiance aux psychologues. Lui-même ne composait-il pas tous les jours avec les plaintes officielles déposées par des patients insatisfaits de leur traitement ou remettant tout simplement en question la compétence de ceux et celles qui exercent cette profession sans respecter le code de déontologie ou plutôt et surtout en l'interprétant à leur manière. N'était-ce pas justement dans le but de faire changer cet état de fait qu'il avait accepté de se présenter comme Président de l'ordre des psychologues du Québec. Il faut tout mettre en œuvre pour la convaincre de la nécessité de consulter… lâcha-t-il tout de même au bord de l'exaspération.
-Tu n'as pas à me convaincre William. Pas plus que sa sœur d'ailleurs. J'ai eu une bonne conversation avec elle un peu plus tôt. Elle m'a assurée avoir déjà déployé beaucoup d'efforts en ce sens et qu'elle allait continuer. Elle est très inquiète pour sa sœur. Elle a même dit qu'elle ne la reconnaissait plus… Il parait qu'elle ne mange presque plus et que son sommeil est perturbé…
L'image de la silhouette gracile qu'il avait eue sous les yeux ressurgit de sa mémoire à l'instant même où Georgianna évoqua le manque d'appétit de la jeune femme. N'était-ce pas en partie ce détail qui l'avait statufié devant l'apparition spectrale que les rayons du soleil avaient rendue lumineuse.
Une seconde plus tard, l'information «sommeil perturbé» ajoutée par Georgianna pour décrire la journaliste permit à William de saisir que c'était fort probablement aussi à cause d'un rêve qu'il faisait à répétition qu'il était resté coi devant la jeune femme. En effet, depuis quelques temps, une jeune femme au visage indéchiffrable apparaissait souvent dans ses rêves, mais résistait à toute tentative de sa part pour l'identifier puisque dès qu'il réalisait qu'elle était là, à chaque fois qu'il en devenait conscient et cherchait à la voir de plus près, il s'éveillait aussitôt. Elle s'entêtait à se manifester uniquement lorsqu'il flirtait avec les frontières de son inconscient.
Revenant à la réalité à cause de son cellulaire qui se mit à vibrer dans la poche de son bermuda, William s'excusa auprès de sa sœur puis s'éloigna pour répondre à son ami.
-Charles est venu avec toi? S'exclama joyeusement Georgianna une fois qu'il eut précisé à son interlocuteur qu'il en avait presque terminé avec sa sœur.
-Oui… Oh et puis d'ailleurs, se rembrunit-il soudainement, Charles souhaiterait venir faire un tour au feu de camp ce soir. Il m'a demandé d'en discuter avec toi.
-Je croyais qu'il ne voulait plus venir au centre…
Roulant des yeux pour la seconde fois depuis le début de leur entretien, William lui relata ce qui s'était produit après l'accident d'Élisabeth et qui avait valu à Charles de rencontrer Jane Bennet.
-Ils ont sympathisé, compléta-t-il en se passant une main dans les cheveux.
-Je vois, commenta-t-elle aussitôt d'un ton moqueur.
-Jane Bennet est une belle femme, le défendit William plus par habitude que par conviction.
-Donc, vous vous joindrez à nous tous les deux? S'informa Georgianna.
-Je n'ai pas encore décidé si j'allais venir ou non… mais si tu es d'accord, Charles aimerait bien se joindre aux pensionnaires… Oh, en passant, ta journaliste et sa sœur ne savent pas qui je suis… Un quiproquo est à l'origine de cette situation, mais toujours est-il qu'elles croient toutes les deux que je me nomme William Davis.
-William Davis? Répéta Georgianna en haussant les sourcils.
-Davis est le nom de famille de l'ébéniste que j'emploie actuellement… Charles voulait m'annoncer son arrivée… et c'est comme ça que le nom m'a été attribué par accident… relata tout de même William avant de se lever pour lui faire la bise.
Au moment où il allait passer la porte, Georgianna l'arrêta pour lui remettre une photocopie de la photo des quatre individus qui étaient toujours recherchés depuis qu'ils avaient été aperçus dans le secteur. Jetant un œil distrait sur la feuille, William s'empressa de la replier et de la glisser dans la poche arrière de son bermuda promettant qu'il la préviendrait s'il voyait quoi que ce soit.
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Le parcourt réalisé par les cyclistes se révéla éreintant, mais leur fit découvrir un si magnifique territoire, que personne ne songeât à se plaindre de la longueur du trajet. Puisque la piste cyclable suivait la rivière Jacques-Cartier sur une vingtaine de kilomètres, les randonneurs furent tous interpellés par la beauté des lieux où le débit de la rivière et le paysage passaient rapidement d'un extrême à l'autre. Ils firent deux pauses d'une quinzaine de minutes afin de se détendre et apprécier le panorama avant de prendre le chemin du retour. Bien qu'elle ait été emballée par l'expédition, Jane fut toutefois particulièrement soulagée lorsqu'ils se remirent une dernière fois en route pour rentrer à la station forestière. Après avoir confié son vélo à l'un des nombreux employés qui les attendaient, elle s'approcha des deux guides pour les remercier puis précéda les pensionnaires, courant presque pour atteindre le bâtiment-dortoir où se trouvaient leurs chambres, pressée qu'elle était d'être rassurée sur le sort de sa sœur.
Puisqu'elle passait nécessairement devant la chambre d'Élisabeth avant d'arriver à la sienne, Jane s'en approcha, colla son oreille contre la porte avant de se décider à frapper trois petits coups.
-Lizzie? L'interpella-t-elle au travers de la porte, espérant que celle-ci ne faisait que dormir.
Après avoir réitéré son appel en haussant légèrement le ton et n'avoir obtenu aucune réponse, Jane se résigna à poursuivre son chemin en direction de sa propre chambre, comprenant qu'elle n'avait pas le choix de se passer du bien être que lui aurait procuré une bonne douche pour partir à la recherche de sa sœur.
Un bout de papier qu'une personne avait précautionneusement fait glisser sous sa porte attira son regard au moment où elle pénétrait dans sa chambre. Après s'être penchée pour le ramasser, elle soupira de soulagement en reconnaissant l'écriture fantaisiste de sa sœur cadette, qu'à l'exclusion d'elle-même, peu de gens arrivaient à décoder.
«Pardonne-moi Jane. J'étais encore sous le choc de ma chute dans le vide et j'avais mal à la tête. Pour avoir dormi deux longues heures après avoir pris des cachets, je vais beaucoup mieux maintenant. Viens me retrouver à la cafétéria. Je vais aller prendre une tisane en attendant l'heure du repas. Bien que je ne te l'aie pas encore dit – du moins pas assez, sache que je suis très heureuse que tu aies accepté de venir au refuge avec moi. Ta sœur bien aimée. Lizzie.»
Laissant le soulagement détendre ses muscles et égayer son esprit, Jane se découvrit un léger sourire flottant sur ses lèvres lorsqu'elle aperçut son reflet dans le miroir au moment où elle entrait dans sa salle de bain. Maintenant qu'elle était rassurée – bien que très légèrement, elle avait bien l'intention de profiter de ces quelques instants pour prendre une douche.
Élisabeth de son côté, était assise à la même place depuis 30 minutes. Elle venait tout juste de sauvegarder l'article qu'elle avait commencé à rédiger sur son portable et cherchait maintenant à retrouver le document dans lequel Nouchine et elle avaient noté les questions qu'il lui faudrait poser à l'un ou l'autre des deux psychologues permanents du refuge. Puisque plusieurs pensionnaires étaient venus se chercher une bouteille d'eau à la cafétéria et étaient repartis vers leurs chambres, Élisabeth savait maintenant que la randonnée à vélo était terminée. Jetant un œil en direction de la fenêtre, anticipant tout de même un peu le moment où sa sœur viendrait la retrouver, Élisabeth reconnu l'homme qui lui était venu en aide alors qu'il s'éloignait du bâtiment principal, là où se trouvait le bureau de Georgianna pour se diriger vers la section des chalets.
Elle admira sa démarche assurée et frissonna une seconde plus tard en songeant au sentiment de puissance que son corps lui avait communiqué lorsqu'il l'avait tirée pour la hisser sur le promontoire. Elle songea ensuite, non sans s'en étonner, que rien ne l'avait choquée, ni même apeurée lorsque cet homme l'avait touchée. Elle l'avait pourtant vu bander ses muscles et s'était même retrouvée allongée tout à côté de lui sans que les images affreuses de son expérience traumatisante ne ressurgissent. Ce qui ne manquait pourtant jamais de lui arriver quand par inadvertance ou parce qu'elle n'avait pas pu l'éviter, elle avait touché d'autres hommes.
«Irais-je mieux? Se demanda-t-elle juste avant de se revoir, attirée par le vide comme un insecte par la lumière. Jane a raison, ça ne peut pas continuer comme ça. J'ai besoin d'aide… comprit-elle avant de refermer son portable d'un geste sec. J'en parlerai à Georgianna après notre entrevue de demain soir… elle connaît certainement quelqu'un à Montréal qui pourra s'occuper de moi».
Lorsque Jane retrouva sa sœur quelques minutes plus tard, elles n'eurent pas immédiatement l'occasion de discuter puisque les pensionnaires arrivaient à ce moment-là, affamés et avides de partager leurs impressions sur le secteur qu'ils venaient d'explorer de fond en comble. Lorsqu'elles se joignirent au groupe pour aller se servir, armées de leur plateau, Jane constata qu'Élisabeth semblait avoir meilleur appétit, mais s'abstint de lui en faire la remarque. Sitôt qu'elle eut réglé la facture de sa commande, la journaliste se dirigea vers deux autres femmes, assises à l'écart, avec qui Georgianna lui avait fortement suggéré de discuter. La première avait l'âge de leur mère et avait élevé trois enfants seule puisque son mari était décédé d'un infarctus alors qu'il était âgé d'à peine vingt-neuf ans. Jane avait d'ailleurs déjà sympathisé avec cette dernière lors de la randonnée et fut donc très utile à sa sœur puisqu'elle aida les deux femmes à casser la glace leur permettant de se sentir plus rapidement à l'aise l'une avec l'autre. La seconde était beaucoup plus jeune et venait tout juste de se relever d'une profonde dépression. Dans un cas comme dans l'autre, les deux jeunes dames furent très ouvertes et acceptèrent de parler de leurs thérapies respectives et de la fierté qu'elles ressentaient actuellement en réalisant qu'elles allaient beaucoup mieux et pouvaient même songer à reprendre une vie normale.
Vers la fin du repas, Georgianna vint annoncer à tous les pensionnaires que le feu de camp serait prêt dans une trentaine de minutes et qu'un chansonnier serait présent pour égayer la soirée.
-Le couvre-feu est prévu pour 22h00. Il est très important pour vous tous de respecter cette directive puisqu'à compter de sept heures demain matin, vous êtes attendus sur le quai du Lac Saint-Joseph où vous serez invités à monter à bord d'un ponton, mentionna-t-elle avant de conclure, un guide vous accompagnera pour faire le tour du lac. Vous y apprendrez l'histoire de la formation du lac qui remonte à la période glaciaire, ferez un arrêt obligatoire pour aller explorer les quelques grottes qu'on retrouve dans la formation rocheuse puis retournerez sur l'eau pour compléter votre visite guidée. La sortie entière durera environ trois heures.
Des exclamations joyeuses fusèrent de toutes parts dans la vaste salle à manger, provoquant le départ de la majorité des pensionnaires vers le bâtiment-dortoir. Offrant à sa sœur un sourire tout aussi surprenant que son empressement à imiter les autres, Élisabeth referma le cahier de notes dans lequel elle avait noirci plusieurs pages suite à son entretien avec les deux autres femmes puis gagna la sortie, suivie de près par sa sœur aînée.
«Bon, ce n'est pas maintenant que j'aurai la chance de m'expliquer avec elle, déplora Jane après qu'Élisabeth eut pris congé d'elle, l'informant qu'elle désirait prendre une douche avant d'aller au feu.
C'est justement quand une personne suicidaire à l'air d'aller mieux qu'il faut se méfier le plus, grimaça-t-elle en songeant à la mise en garde énoncée par Georgianna à la toute fin de leur entrevue.
Je ferais mieux de garder un œil sur elle en tout temps» décida-t-elle avant d'entrer dans sa chambre pressée de se préparer à son tour afin de ne pas manquer l'instant où Élisabeth sortirait de la sienne.
35 minutes plus tard, les deux jeunes femmes arrivaient près de l'aire de jeu, là où Élisabeth avait omis de s'arrêter un peu plus tôt dans l'après-midi compte tenu de la présence de jeunes hommes. Une trentaine de chaises avaient été disposées en rond autour d'un feu qui offrait déjà un beau refuge pour les pensées.
-Mademoiselle Bennet? S'exclama cérémonieusement Charles Bingley en surgissant de l'ombre qu'il y avait tout autour.
Tournant la tête en direction de sa sœur aussitôt qu'elle perçut le mouvement de recul qu'elle esquissa, Jane fut très étonnée de la découvrir aussi pâle que l'astre lunaire qui se reflétait dans l'eau sombre de la rivière Ontarizi, la main directement posée sur le cœur, le corps légèrement penché en avant.
-Pardonnez-moi mademoiselle Bennet, s'excusa le nouveau venu qu'Élisabeth fixait maintenant les sourcils froncés et la bouche sèche, pas encore suffisamment remise de ses émotions pour le reconnaître, je n'aurais pas dû surgir ainsi comme un voleur, renchérit-il ensuite en tendant galamment la main à Jane.
-Charles, Jane, Élisabeth, venez donc vous asseoir près de moi, les interpella Georgianna – qui ayant assisté à l'incident, estima qu'il lui fallait intervenir.
-Pardonnez-moi monsieur, se reprit finalement Élisabeth en s'adressant au jeune homme à qui somme toute, elle n'avait pas été présentée officiellement, c'est de ma faute, c'est moi qui suis un peu nerveuse, mentionna-t-elle en manœuvrant de manière à ce que Jane se retrouve assise non seulement entre elle et lui, mais également du côté de Georgianna.
-Je me nomme Charles Bingley, mentionna-t-il en lui tendant à nouveau la main, nous nous sommes rencontrés cet après-midi, sur le promontoire, précisa-t-il ensuite.
-Ça y est, je vous replace. C'est vous êtes arrivé derrière moi sans vous annoncer… vous semblez aimer faire peur aux gens? Le rabroua-t-elle, d'un ton faussement moqueur.
-William a décidé de ne pas venir? Les coupa à nouveau Georgianna en s'adressant prioritairement à l'ami de son frère.
-Quand j'ai quitté le chalet, il était au téléphone…. Il m'a fait signe qu'il viendrait me rejoindre…. Mais tu le connais…. Personne ne peut savoir à quelle heure il va se pointer…
-Ni même s'il viendra… compléta la jeune directrice en se calant dans le fond de sa chaise, un léger sourire sur les lèvres. Bien, on le prendra quand il arrivera, philosopha-t-elle ensuite, avant de faire signe au guitariste pour lui ordonner de commencer à jouer.
Profitant de ce qu'un cahier de chansons se distribuait autour du feu, Élisabeth imita Georgianna en s'enfonçant profondément dans sa chaise, resserra la veste de laine chaude qu'elle avait apportée en prévision de la fraîcheur de certaines soirées d'été et laissa son regard se perdre dans les flammes. Quelques voix commencèrent à surgir du silence, d'abord timides, puis de plus en plus assurée au fur et à mesure que les chansons se succédaient puis furent rejointes par d'autres voix.
Pendant que le groupe entonnait la chanson «Si fragile» de Luc de Larochelière, qu'elle avait toujours aimée, elle sentit son cœur chavirer lorsque certains mots pénétrèrent son esprit. Elle comprit enfin ce que son amie Nouchine avait cent fois tenté de lui expliquer, sans y arriver.
«Il y a des moments clés dans la vie où ce que l'on lit ou entend correspond totalement à ce qu'on vit qu'on en vient à se demander si le texte ou la chanson n'ont pas été écrits pour nous» lui avait-elle expliqué quand, après avoir été trompée par son amoureux, elle avait entendu la chanson «J'te mentirais» de Patrick Bruel.
«Voilà donc ce qu'elle avait ressenti en écoutant les mots déchirants de cette très belle, mais Ô combien cruelle chanson» comprit-elle.
J'te mentirais
Si j'te disais au fond des yeux
Que tes larmes ont tort de couler
Que cette fille ne fait que passer
J'te mentirais
Et pourtant moi, j' me suis menti
De nous croire tellement à l'abri
De nous voir plus fort que la vie
Mais ces choses-là, on ne les sait pas
Vite, je tombe
Est-ce que tu seras en bas ?
Est-ce que tu m'attendras
Pour m'emmener là où je n' sais pas,
Pour me ramener vers toi ?
Une expérience semblable lui arrivait à l'instant, la faisant se sentir aussi «fragile» que l'avait probablement souhaité Luc de Larochelière au moment ou il avait écrit ces paroles :
On n'atteint pas toujours le but
Qu'on s'était fixé autrefois
On n'reçoit pas souvent son dû
La justice choisit ou elle va
Et la vie est si fragile...
On est seulement ce que l'on peut
On est rarement ce que l'on croit
Et sitôt on se pense un Dieu
Sitôt on reçoit une croix
Et la vie est si fragile...
Était-ce les mots? La musique? Les flammes? Une parfaite synergie de ces trois aspects? Ou encore ce phénomène de «synchronicité» rarissime mentionné par sa collègue Nouchine? Toujours est-il qu'en se retrouvant en parfaite communion avec la chanson et les voix qui la lui offraient autour d'elle, Élisabeth sentit quelque chose d'essentiel se disloquer à l'intérieur d'elle-même et n'eut d'autres choix que de se laisser porter par le raz-de-marée qui la traversait, telle une vague qui brise tout sur son passage, emportant avec elle toute la quiétude qu'elle croyait pourtant avoir acquise depuis la fin de l'après-midi au point qu'elle avait été convaincue qu'elle pourrait s'en sortir.
«Il ne me reste vraiment qu'une chose à faire», se résigna-t-elle en fermant les yeux.
Écorchée vive par les accords déchirants de la guitare sèche, Élisabeth inspira aussi profondément qu'au moment où elle s'était retrouvée face à la beauté généreuse du lac Saint-Joseph en haut du promontoire, fut aussitôt rattrapée pas la même sensation d'étouffer, bloqua sa respiration et passa ses mains sous sa veste afin que Jane ne remarquât pas les tremblements qui agitaient ses doigts. Elle en était encore là. Elle entendit – comme au moment même où elle l'avait rédigée – les mots qu'elle adressait à sa sœur bien aimée dans son ébauche de lettre d'adieu.
-Passez donc cette feuille à votre voisin, l'interpella sa voisine de gauche la ramenant brusquement à la réalité.
Ouvrant les yeux, Élisabeth réalisa que la jeune femme lui tendait une feuille pliée et l'écouta tandis qu'elle lui rapportait les consignes de la directrice, à savoir qu'elle devait jeter un œil sur les photos.
-Si vous avez vu l'un ou l'autre de ces hommes ici aujourd'hui, il faut le dire à mademoiselle Darcy, bailla-t-elle avant de s'étirer pour abandonner la feuille sur ses jambes, passez la photo à votre sœur une fois que vous l'aurez vue, la prévint-elle avant de se retourner vers son voisin de gauche.
Reconnaissant le visage de ses agresseurs sur la feuille qui lui brûlait maintenant les cuisses, Élisabeth laissa échapper un cri d'horreur qu'elle tenta aussitôt de bloquer à l'aide de sa main droite.
-Un tison vient d'aboutir sur mes cuisses… ça brûle, se justifia-t-elle intelligemment en se relevant. Ayant pris soin de laisser la feuille sur sa chaise, elle sauta sur place et frotta vigoureusement son jeans comme si elle eut voulu chasser le tison ou ce qu'il en restait.
-Tu veux que je t'accompagne? S'était alors proposée Jane après que sa sœur lui eut appris qu'elle désirait aller se changer.
-Pas la peine Jane, le bâtiment est tout près. Je reviens dans deux minutes maximum. Je te ramène une couverture en même temps que la mienne? lui proposa-t-elle joyeusement avant de lui désigner la feuille qui se trouvait sur sa chaise et lui répéter les instructions de Georgianna.
-Décidément, ces hommes doivent être dangereux pour qu'on nous montre ainsi leur photo à deux reprises, commenta Jane après avoir reconnu les quatre individus qu'elle avait déjà vus avant de partir en randonnée.
Ramassant la feuille qu'elle lui tendait, Charles rétorqua que son ami William lui avait montré la même photo un peu avant l'heure du souper.
-Ouais, ça fait trois copies différentes que je reçois non seulement des autorités locales de Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, mais également de Valcartier, commenta Georgianna en tendant la main pour reprendre la photo.
-Des Forces Armées? S'interloqua Charles en dévisageant Georgianna.
-Oui. Ils ont été aperçus dans le coin hier soir, alors tout le secteur est sur les dents, précisa Georgianna.
-De quoi sont-ils accusés? S'intéressa celle qui était assise à la droite de Georgianna.
-Qui sait? Répondit la directrice en haussant les épaules et jetant un second regard sur la feuille qui était revenue vers elle après avoir fait le tour des pensionnaires, elle déclina : Ce n'est pas précisé… on demande simplement de prévenir les autorités si on les voit.
Réalisant que le silence s'était installé autour du feu, Georgianna jeta un œil bienveillant sur l'ensemble des pensionnaires puis fit signe au guitariste (qui s'était tu de lui-même) de recommencer à jouer.
«Mais que fait-elle?» Se demanda Jane une minute plus tard en lorgnant du côté de la chaise qui avait été abandonnée par sa sœur cinq minutes plus tôt.
-Je vous accompagne, l'avait prévenue Charles lorsque – morte d'inquiétude, Jane s'était relevée pour informer Georgianna qu'elle se devait d'aller vérifier ce que faisait sa sœur.
-Je vous accompagne aussi, avait rétorqué la directrice en s'extrayant de sa chaise à son tour.
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-William, j'applique les mesures d'urgence. On a un code 13 au refuge, lâcha la voix tendue de Georgianna lorsque son frère répondit enfin à son appel, pourquoi tu ne répondais pas, le critiqua-t-elle au bord des larmes.
-J'étais sous la douche Georgie, se justifia-t-il, une serviette maladroitement nouée autour de ses hanches. Qu'est-ce qui se passe au juste?
-Élisabeth Bennet est déclarée manquante, déglutit-elle. Elle était assise au feu avec sa sœur, Charles, les autres pensionnaires et moi, mais nous a quittés vers 20h00. Elle a dit à sa sœur qu'elle voulait aller se chercher une couverture… Elle n'est jamais revenue… conclut-elle d'une voix larmoyante.
-Tu as prévenu les autorités?
-Oui, c'est fait, confirma-t-elle, mais ils disent qu'ils ne peuvent rien faire à cause de la noirceur. Ils vont envoyer une équipe dès la première heure demain matin, avec des chiens et tout ça, lui rapporta-t-elle en sanglotant.
-Très bien… Je veux que tu ailles chercher les autres pensionnaires et que vous marchiez tous ensemble le long des berges accessibles du lac. Apportez des lampes torches, lui ordonna-t-il.
-On se préparait justement à le faire, renifla-t-elle en se ressaisissant.
-Bien, maintenant, je veux que tu dises à Charles de venir me rejoindre sur le promontoire avec la sœur de mademoiselle Bennet. Ils m'accompagneront le long du sentier qui mène aux chalets, puis sur la plage. Si on voit quoi que ce soit, j'allumerai un feu d'urgence…
-Très bien et je ferai la même chose de mon côté. N'oublie pas le sac à dos.
-Bonne idée, s'exclama William avant de raccrocher, laisser tomber sa serviette et passer dans sa chambre pour s'habiller.
Après s'être assuré que son sac à dos contenait tout ce qu'il fallait pour les situations d'urgence, William quitta son chalet et s'engagea dans le sentier. Se rappelant tout à coup que personne n'avait prévu marcher en direction des cinq chalets qui se trouvaient vers la gauche, il fit demi-tour et marcha d'un pas rapide jusqu'à celui qui était le plus éloigné du chemin principal.
Ne remarquant rien d'anormal après en avoir fait le tour, le jeune homme se préparait à rebrousser chemin lorsqu'une voix masculine à peine perceptible excita ton tympan. S'immobilisant pour mieux écouter, ses sens tous en alerte, il perçut une seconde voix, plus grave et plus forte que la première. Refusant d'écouter la voix de la prudence, pour suivre celles, bien réelles qu'il avait entendues, il s'engagea dans le petit sentier – qui n'en était pas un vrai – et s'enfonça plus avant dans la forêt avoisinante.
Ce qu'il découvrit une minute plus tard lui donna froid dans le dos.
-Maudite journaliste. Tu avais pourtant été prévenue : personne ne devait savoir. Tu as parlé alors tu vas mourir, chuchotait un homme en direction du sol où gisait la jeune femme solidement attachée.
Caché derrière le tronc d'un arbre suffisamment large pour ne pas être repéré, William comprit aux propos des bandits qu'il s'agissait bien d'Élisabeth Bennet et au son indistinct que celle-ci leur offrit en guise de réponse qu'elle était muselée.
-C'est à croire que tu voulais nous revoir, ajouta un autre homme, est-ce à dire que tu gardes un bon souvenir de notre dernière rencontre? Se moqua-t-il. Hey les gars, on a bien le temps de s'amuser un peu avec elle avant de la liquider?
-Non… Il faut la balancer à l'eau le plus tôt possible… trancha un troisième individu d'un ton sans réplique.
-Chut, écoutez! Intervint celui qui était toujours penché vers la jeune femme en jetant un œil en direction de l'arbre derrière lequel William était caché.
…À suivre…
Qui veut se risquer à prévoir la suite... à vous la parole... le clavier...
Miriamme
