Mesdames... maintenant que cette histoire est terminée (j'en suis à rédiger la fin) je peux vous dire qu'elle compte 11 chapitres de même qu'un épilogue). Bien que le thème soit plus délicat, je vous remercie de ne pas m'avoir abandonnée et de continuer à me transmettre vos impressions au fur et à mesure. Merci tout spécial à Calazzi, Mimija, Vahni, Clémence-W, Poupounneflore et Juliette, mes fidèles collaboratrices. Elles veillent si bien sur l'intérêt de l'histoire et sur moi... Bonne lecture. Miriamme... N'oubliez pas le petit bouton Review. Qu'il soit long ou court, un commentaire est toujours apprécié...

Cinquième partie

-Alors monsieur Wickham…

-Cette semaine, ça ne s'est pas bien passé du tout, admit-il d'une voix traînante alors qu'un sourire, assumé uniquement par ses yeux, démentait son allégation.

-Mais encore, insista William Darcy, résistant difficilement à son envie de rouler des yeux.

-Je n'ai pas pu me restreindre…

-Êtes-vous allez jusqu'à passer à l'acte?

-Serais-je ici autrement, persifla-t-il avant de laisser son regard caresser la seule fenêtre qu'il y avait dans le bureau du thérapeute.

-Combien de fois?

-Une seule, voyons! Mais pour qui me prenez-vous? grommela-t-il, visiblement davantage offusqué d'être accusé que honteux d'avoir succombé. Je me tue à vous le répéter monsieur Darcy, ce n'est pas ma faute, reprit-il.

-Vous voulez bien m'en parler alors?

-C'est à cause de cette maudite conférence de presse que j'ai eu à coordonner pour lancer le dernier album de Lynda Lemay en Europe. Si seulement je n'étais pas resté pour assister au cocktail qui a suivi…

-Que s'est-il passé à ce cocktail?

-C'est à ce moment-là que j'ai réalisé qu'une belle jeune femme me dévorait des yeux, feignit-il de déplorer.

-Vous êtes-vous inquiété de son âge? S'informa William un peu brusquement.

-Elle ne faisait pas son âge, se défendit-il en se redressant sur son fauteuil.

-Qui était?

-Je vous assure qu'elle m'a affirmé être majeure, s'emporta-t-il avant de s'arrêter, hausser les épaules puis reprendre, mais je sais aujourd'hui qu'elle n'avait pas encore 18 ans.

-Elle vous l'a dit avant ou après…. avoir couché avec vous?

-Après… je crois.

-D'où vient le doute?

Après avoir exhalé un profond soupir, George Wickham se redressa et se mit à faire les cents pas dans le bureau : Je ne sais plus quoi faire monsieur Darcy… peu importe où je me trouve, les femmes se jettent à mon cou, se plaignit-il en fixant le psychologue d'un air faussement penaud.

Relisant brièvement ses notes, William releva la tête et s'informa : Je ne crois pas vous avoir déjà posé la question, mais puis-je savoir si vous vous protégez lorsque vous…. succombez à la tentation?

-Bien entendu. Pour qui me prenez-vous? Sachez que je prends la contraception très au sérieux…

«Davantage que les femmes en tout cas» songea William avant de se sermonner et reprendre contenance.

George Wickham était le premier de ses patients qu'il trouvait totalement antipathique, mais avait accepté de suivre en thérapie justement pour essayer de comprendre, puis dominer le sentiment négatif qu'il lui inspirait. Trois semaines plus tard, William n'était pas encore arrivé à mettre le doigt sur ce qui le dérangeait le plus tant il détestait sa personnalité.

-Que pensez-vous de ma secrétaire monsieur Wickham? Improvisa le clinicien, la choisissant exprès parce qu'il savait qu'elle était trop professionnelle pour oser manifester de l'intérêt aux patients.

-Euh… et bien, c'est une très belle femme… mais elle aussi me déshabille du regard, je peux vous l'assurer, soupira-t-il, sans aucune hésitation et en arborant un sourire de contentement qui ne servit à rien d'autre qu'à faire monter en flèche le taux d'exaspération de son thérapeute.

-Ma secrétaire n'a pourtant pas l`âge de vos conquêtes …

-Je vous l'ai dit il y a un instant monsieur Darcy, dès que j'entre dans une pièce, toutes…

-Les femmes se jettent sur vous… non, vous faites erreur, j'avais bien compris et ne l'avais pas oublié…

-C'est moi qui ne suis attiré que par les plus jeunes…

-…

-Certaines n'ont même pas encore 16 ans, chuchota-t-il en ayant, pour la première fois depuis que William le recevait dans son bureau, la décence de rougir.

-Oh, échappa le clinicien avant de se racler la gorge et lui demander, comment réagissez-vous lorsque vous réalisez qu'une femme s'intéresse à vous?

-Je… m'arrange pour que nous puissions faire connaissance… ensuite nous discutons quelques minutes, enfin, ça ne se passe pas toujours totalement de la même manière, mais je peux vous garantir qu'elles finissent toujours dans mon lit, avoua-t-il, mariant sans succès sourire et contrition.

-Parlez-moi davantage de cette conférence de presse et du cocktail auxquels vous avez été obligé d'assister, exigea William incapable de ne pas appuyer avec emphase sur le terme «obligé» que son patient avait tout de même intentionnellement choisi.

Pendant que George Wickham lui rapportait ce qui s'était passé durant la soirée, William l'examina en détail et admit que l'homme qui lui faisait face n'était pas uniquement beau, mais qu'il était surtout terriblement charismatique. Avec ses longs cheveux blonds, ses yeux bleus pénétrants et son «baby face», il était donc tout à fait normal que son physique attirât l'attention de la gent féminine en général. De plus, il était également fort probable qu'une fois sa victime repérée, il utilisait son sens de l'humour et sa grande culture afin de s'assurer de la mettre dans son lit. Sans compter que puisqu'elles étaient toutes très jeunes, donc inexpérimentées, elles ne pouvaient être que flattées d'avoir pu attirer l'attention d'un jeune homme au charme indéniable.

-Parlez-moi de votre travail maintenant? S'intéressa William, se demandant si, en tant qu'éditeur en chef du journal LE DEVOIR, celui-là même qui était lu – s'était-il vanté lors de sa première séance – par l'ensemble de «l'intelligentsia» montréalaise (L'élite intellectuelle).

-Que voulez-vous savoir au juste?

-Vos collègues résistent-elles mieux à vos charmes?

-Rares sont celles qui osent me faire des avances puisque je suis leur supérieur hiérarchique, mais je vous assure que s'il en était autrement, elles seraient sur les rails, fanfaronna-t-il pendant que William surlignait le terme Satyriasis dans son calepin et notait le mot «enfance» avec un point d'interrogation tout à côté.

-J'aimerais bien vous entendre me parler de votre enfance maintenant…

-Euh, que voulez-vous savoir au juste ?

-Tout ce que vous jugerez bon de me dire, l'encouragea-t-il d'un sourire, sachant que l'hypersexualité - appelée Satyriasis chez les hommes et nymphomanie chez les femmes - peut tirer son origine d'un traumatisme d'origine sexuelle que le patient pourrait avoir vécu dans sa jeunesse. Concentré sur ce détail, il écouta son patient lui parler de ses parents, et fut très étonné de découvrir qu'ils avaient tous les deux un point en commun: ils avaient perdu leurs parents très jeune.

-Qui vous a pris en charge par la suite? S'enquit William en haussant les sourcils en signe d'intérêt.

-Bof… j'ai traîné de foyer d'accueil en foyer d'accueil… mais je ne vois pas l'intérêt de parler de ça… c'est sans importance, affirma-t-il en baissant les yeux.

-Très bien…. Ce sera tout pour cette semaine monsieur Wickham. Mais, la semaine prochaine, je veux vous entendre me parler de ces années qui ont suivi la mort de vos parents…

-Ça me va…

-Oh, j'oubliais, l'arrêta le thérapeute alors que George arrivait près de la porte, seriez-vous intéressé à vous joindre au groupe de discussion que mon bureau va mettre sur pied et qui regroupera des gens souffrant d'hypersexualité ?

-Euh, je peux y penser ?

-Bien sûr. En fait, voici ce que je vous propose monsieur Wickham, je vais mettre votre nom sur la liste… vous viendrez à la première rencontre et si par la suite, vous réalisez que ça ne vous convient pas, vous n'aurez qu'à me le dire et je retirerai votre nom… ça vous convient ?

-D'accord, ça me va….

-Je vous enverrai un courriel pour vous donner la date de la première rencontre.

-Merci monsieur Darcy.

-Bonne semaine monsieur Wickham.

Suivant le jeune homme une fois qu'il eut passé la porte, William le regarda monter à bord de l'ascenseur, revint vers le bureau de sa secrétaire, remit le dossier de George dans le panier où il rangeait tout ce qui était à classer, puis fronça les sourcils pour lui demander.

-Mademoiselle Potvin, dites-moi…. Je ne veux surtout pas vous embarrasser, mais puis-je savoir si vous trouvez George Wickham séduisant?

-George Wickham?

Se contentant d'acquiescer, William tenta de déchiffrer les émotions qu'il vit passer sur le visage de sa secrétaire. Après avoir lâché un petit rire cristallin, elle s'écria, la plupart des femmes vous diraient sans doute que c'est un très bel homme, mais pour ma part, ce n'est du tout mon type. Vous savez monsieur Darcy, à mon humble avis, les hommes les plus intéressants sont ceux qui ignorent leur propre valeur ou qui donnent cette impression, tout comme vous, insista-t-elle en posant son index directement sur son plexus solaire. George Wickham peut sans doute paraître intéressant pour les toutes jeunes femmes ou encore pour les femmes matures qui manquent d'expériences ou n'ont pas confiance en elles, mais pas pour moi, soyez-en sûr, conclut-elle tout en ramassant le dossier dans le panier et en gratifiant son patron d'un clin d'œil moqueur.

Ravalant sa salive, surprit par la familiarité avec laquelle mademoiselle Potvin venait de lui répondre et surtout de le toucher, William balbutia une vague réponse, fit volte face puis regagna son bureau où il s'empressa de plonger dans la poche avant de son pantalon pour prendre son cellulaire.

«Ici le répondeur de Charles Bingley, laissez-moi un message….»

-Merde Charles, pourquoi t'es jamais là, grogna William avant de rabattre brusquement le dessus de son portable.

Depuis que son ami sortait officiellement avec la sœur d'Élisabeth, non seulement il ne le voyait presque plus, mais encore, lorsqu'enfin il leur arrivait de passer une soirée ensemble, tout était si compliqué. La problématique à laquelle il devait faire face ne provenait pas uniquement du fait que lorsqu'un couple se forme, chacun des partenaires doit investir du temps dans la relation au détriment de ses amis. Non, en réalité, le principal obstacle (et il était de taille dans son cas), c'est qu'il se sentait obligé de se tenir loin des deux amoureux afin d'éviter de se retrouver en présence de celle qu'il avait sauvée d'une mort certaine.

-Je préfèrerais attendre la fin de sa thérapie pour lui apprendre qui je suis, avait-il dû répéter plus d'une fois à son ami, lorsqu'occasionnellement celui-ci revenait sur le sujet.

-Tu ne crois pas que tu exagères l'impact d'une simple méprise à propos de ton nom ? Avait opiné Charles par la suite.

-Dans des circonstances normales, c'est bien certain. Mais pas dans ce cas-ci. Pour comprendre ce que je veux dire, il aurait fallu que tu sois à ma place au moment où elle s'est accrochée à moi et m'a supplié de m'allonger près d'elle tout en me lançant : «J'ai confiance en vous monsieur Davis», avait relevé William avec une bonne dose de tristesse dans la voix. Elle m'a accordé sa confiance Charles…. Non, c'est faux. C'est à monsieur Davis qu'elle l'a accordée. Comment pourrais-je lui apprendre une telle chose aujourd'hui ? Alors qu'elle est encore si vulnérable…

Après cette longue, mais essentielle explication, que Charles connaissait sur le bout de ses doigts, jamais il ne répliquait.

Tout en quittant son bureau pour rentrer chez lui, William continua de penser à la jeune femme, déplorant le fait qu'au fil des semaines, voire des derniers mois, il n'avait pas encore réussi à l'oublier. Quand ce n'était pas Charles qui la ramenait dans la conversation, c'était lui-même en survolant la chronique hebdomadaire qu'elle tenait dans LA PRESSE qu'il ne faisait pas que lire, mais qu'il découpait et collectionnait précieusement dans un album.

-Pathétique…. Il n'y a pas plus pathétique que moi ! Se gronda-t-il dix minutes plus tard en pénétrant dans son appartement. Il se consola ensuite en ressortant l'album en question et en se rappelant qu'au tout début, il n'y avait vu qu'un moyen de constater les progrès qu'elle faisait psychologiquement en passant par ses écrits, alors que maintenant - et depuis plusieurs semaines en fait, il les ramassait par admiration pour sa plume et surtout pour l'esprit vif qui se dégageait de ses chroniques tous sujets confondus. Lorsqu'après avoir refermé l'album et l'avoir lancé sur la petite table qui était devant son fauteuil, la couverture resta quelques secondes en suspend dans les airs, puis retomba vers la gauche mettant bien en évidence le titre du premier article qu'il avait découpé dans le journal, William tendit la main, l'énonça à voix haute, puis roula des yeux.

«Le dernier refuge, lieu de résurrections»

Le titre à lui seul le ramena six mois en arrière alors qu'il se trouvait à la Station Forestière de Duchesnay après avoir passé la nuit à veiller sur la jeune femme. Il se revit abattu, épuisé et inquiet, suivant des yeux le quatre roues tandis que les agents de la Sureté du Québec partaient avec la jeune femme, bien enroulée dans une épaisse couverture en compagnie de sa sœur. Elle l'avait remercié, lui avait serré la main, leurs regards s'étaient rencontrés une dernière fois, puis il s'était écarté pour laisser le véhicule s'engager dans l'étroit sentier que par la suite, il parcourut seul et à pied, une fois qu'il eut terminé de rassembler tout ce qu'ils avaient utilisés durant la nuit.

Il se remémora ensuite l'altercation qui l'avait opposé à sa sœur alors que celle-ci avait tenté de le convaincre, non seulement de retourner s'entretenir avec la journaliste afin de continuer à la soutenir, mais surtout d'envisager la possibilité de s'en occuper personnellement en devenant son thérapeute.

Il s'était embrouillé dans ses explications, avait manqué de clarté en raison de la fatigue, mais avait toutefois réussi à résister aux suppliques de Georgianna et avait quitté la station Forestière aussitôt que ce lui fut possible, c'est-à-dire après avoir regagné son chalet, avoir pris une douche, s'être changé, avoir rassemblé ses affaires et avoir laissé une note à Charles afin de l'informer de son départ.

Deux jours plus tard, au moment où sa sœur l'appelait pour s'excuser, William n'eut heureusement aucun effort à fournir pour la convaincre que, même s'il l'avait voulu – ce qui n'était pas le cas – il n'aurait jamais eu le droit de s'occuper de la jeune femme.

-Je le sais… j'ai compris. J'en ai parlé à mon équipe. Pardonne-moi William. Tu n'étais pas le seul à être bouleversé par tout ce qui s'est passé.

Après s'être confondus en excuse chacun de leur côté, avoir ensuite évoqué la relation amoureuse qui avait toutes les chances de se concrétiser entre Charles Bingley et la sœur de la jeune journaliste, William avait alors profité de ce que Georgianna la ramenait dans la conversation pour lui demander ce qui s'était passé pour la jeune femme après qu'elle eut été prise en charge par la Sureté du Québec.

-Tout s'est passé très vite. Elle a réussi à identifier ses agresseurs à partir des photos que possédaient la SQ. Les quatre individus ont été arrêtés quelques heures plus tard. Ils étaient cachés dans un chalet inoccupé au bord du Lac Saint-Joseph. C'est un résident occasionnel, étonné de la présence de son voisin alors qu'il le savait en Floride qui a prévenu la police et a permis à la Sureté de les trouver. En passant William, j'ai été obligé de donner tes coordonnées aux agents de la sureté. Ils ont dit qu'ils avaient besoin de recueillir ta déposition.

-C'est normal, je comprends, avait-il répondu avant que sa sœur ne détournât à nouveau son attention pour lui demander s'il avait une clinique ou encore un psychologue à recommander pour s'occuper de la journaliste.

-Je vais y réfléchir Georgianna, avait-il rétorqué, conscient qu'il ne pouvait s'agir ni de son cousin Richard, ni d'un collègue de sa propre clinique afin d'éviter d'être confronté à un autre problème éthique. Je t'enverrai mes suggestions par courriel en fin de journée, lui avait-il promis avant de raccrocher.

La suite des événements, la mise en accusation, le procès de même que tout ce qui s'en était suivi, c'est par Charles principalement qu'il en apprit les péripéties. Il va sans dire qu'il soupira de soulagement lorsqu'en écoutant les messages qui s'étaient accumulés sur la boite vocale de son cellulaire, il apprit de deux sources différentes (sa sœur et son meilleur ami) que les quatre suspects avaient été déclarés coupables et qu'ils étaient condamnés à la peine maximale de 14 ans prévue en cas d'agression sexuelle de deuxième niveau, selon l'article 272 du code criminel Canadien.

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-Élisabeth Bennet ! Hurla Jackie Michaud, éditrice en chef du journal LA PRESSE après avoir passé sa tête hors de son bureau, le reste du corps dans une position précaire puisqu'elle tenait à bout de bras le combiné de son poste téléphonique et sa porte.

-J'arrive, se figea la jeune journaliste, appréhendant comme toujours les «montées de lait» de sa patronne.

Après s'être relevée en repoussant brusquement sa chaise, elle chercha sa collègue Nouchine du regard, puis la trouvant, roula des yeux en la voyant hausser les sourcils.

«Ce n'est pourtant pas la première fois qu'elle se met en colère à cause d'une de mes chroniques, s'encouragea-t-elle, ce n'est qu'un mauvais moment à passer.»

-É-Li-Sa-Beth, l'interpella Jackie une fois que la porte fut refermée et qu'elle fut bien assise devant elle.

-Jackie, l'imita la journaliste, sans toutefois découper son nom par syllabes comme sa patronne avait l'habitude de faire quand elle était contrariée.

-Je veux bien croire que tu n'aies plus besoin que j'approuve tes articles avant de les publier, commença-t-elle provoquant le raidissement de son interlocutrice, je m'attendais tout de même à ce que tu fasses preuve de davantage de discernement avant de lancer celui d'avant-hier.

-Quel est le problème exactement ? S'informa Élisabeth, déplorant que sa patronne ne possédât pas de bouton «avance rapide». Elle l'écouta donc patiemment lui décliner – comme chaque fois qu'elle s'était retrouvée dans cette chaise – la longue liste des devoirs et responsabilités d'un bon journaliste, soulignant au passage, les règles que selon elle, la jeune femme n'avait pas plus suivies que comprises.

-Laquelle de mes phrases a suscité des commentaires cette fois ? L'interrompit la jeune femme, un peu plus tôt que la dernière fois, consciente qu'elle privait sa patronne de l'un de ses plus grands plaisirs, discourir sur le métier de journaliste – qu'elle ne pratiquait plus depuis cinq ans évidemment c'est-à-dire puisqu'elle était devenue patronne.

«Il n'y a rien qui ne mente plus que l'image de la réalité» cita-t-elle en tournant l'écran de son ordinateur afin que la journaliste puisse le voir, et cette fois, c'est le Conseil de Presse du Québec que tu as réveillé ma belle, conclut-elle désemparée. Et encore, j'imagine que tu n'as pas encore pris le temps de consulter tes courriels ?

-Euh non, je viens d'arriver, se défendit-elle, interloquée par la nouvelle et surtout par l'intervention du Conseil de Presse. Mais enfin Jackie, tu sais bien dans quel contexte j'ai écrit cela? Tu sais que je faisais uniquement référence aux nombreuses vidéos envoyées par les étudiants et sur lesquelles on voit des policiers battre des manifestants alors que ceux-ci n'étaient même pas agressifs envers eux ?

-Bien sûr que je le sais, mais il n'en reste pas moins que le service de police de la ville de Montréal a contacté le Conseil de Presse et a officiellement porté plainte contre toi, alléguant qu'ils possédaient au moins autant de vidéos montrant ce qui s'était passé juste avant cet incident et où on voit les étudiants lancer des bouteilles vides et des grosses pierres aux policiers, mentionna Jackie avant de pousser un profond soupir en voyant la journaliste se décomposer devant elle.

-Mais cela prouve mon point justement… à savoir qu'une vidéo peut faire mentir la réalité, se défendit Élisabeth en sachant très bien qu'il lui faudrait publier un démenti ou à tout le moins accepter de s'excuser auprès du service de police. Dans quel ordre veux-tu que je fasse les choses ? S'enquit-elle pour finir, consciente qu'elle n'avait pas le choix.

-Alors, que te voulait Jackie ? Lui demanda sa collègue et amie Nouchine lorsqu'elles se retrouvèrent toutes les deux pour dîner.

-Des plaintes dont il a fallu qu'on s'occupe… imagine-toi donc que ma dernière chronique sur le printemps érable* a réveillé le Conseil de Presse, lui apprit Élisabeth en se plaçant au bout de la file qui s'était formée pour entrer dans la cafétéria de l'immeuble du journal.

Une fois qu'elles eurent rempli leur plateau respectif avec ce qu'elles désiraient manger et qu'elles en eurent réglé la facture, elles se dirigèrent vers la dernière table libre qu'il y avait dans le coin. Lorsque la curiosité de Nouchine fut enfin comblée par le résumé que lui fit Élisabeth de la plainte dont elle était l'objet, la conversation prit une direction bien plus personnelle.

-Et ta thérapie ? Comment ça se passe ? S'enquit Nouchine en prenant une première bouchée dans le sandwich au jambon qu'elle avait acheté.

-Bien, dans l'ensemble… mais certainement pas assez vite à mon goût, déplora Élisabeth en ramassant sa fourchette pour commencer à manger sa salade.

-Tu sais ce qu'on dit ? Il parait qu'on n'oublie jamais un drame… qu'on apprend simplement à vivre avec…

-C'est ce que je me répète chaque jour, commenta Élisabeth en posant définitivement sa fourchette devant elle. Tu sais, certains jours, même manger me demande un effort.

-As-tu encore des problèmes à dormir ?

-De moins en moins… mais il m'arrive quand même encore assez souvent de rêver à ce qui m'est arrivé. Il m'arrive aussi d'être paralysé par la peur comme ça, tout d'un coup. Il m'arrive aussi d'avoir l'impression d'apercevoir l'un de mes agresseurs alors que je sais très bien qu'ils sont en prison, énuméra Élisabeth d'une voix basse.

-Ta thérapeute, elle en dit quoi ? Enchaîna Nouchine tout en faisant signe à Élisabeth de recommencer à manger.

-Elle dit que c'est normal… et que ça ne va pas cesser du jour au lendemain… obtempéra la journaliste.

-Irais-tu jusqu'à la recommander à une amie ?

-Certainement… d'ailleurs, Jessica Morin est une psychologue très connue. Elle m'a été recommandée par le fondateur du Dernier Refuge.

-William Darcy ? S'enquit Nouchine avant de se tourner vers sa gauche pour dévisager un homme dont le visage lui était familier et qui s'était retourné en l'entendant énoncer le nom du Président de l'Ordre des Psychologues du Québec.

-Pardonnez-moi mesdemoiselles, je n'ai pas pu m'empêcher de vous entendre… parlez-vous vraiment du psychologue William Darcy ? Parce que si c'est le cas, je le connais… j'ai un ami qui est suivi par lui, leur apprit-il tout sourire. Voyant qu'au moins l'une des deux jeunes femmes le dévisageait avec perplexité, il s'empressa de préciser : Oh, pardonnez-moi… j'ai oublié de me présenter, mon nom est George Wickham, éditeur en chef….

-Du journal le DEVOIR, le coupa Élisabeth interloquée en repensant au fait que n'eut été le viol dont elle avait été la victime et qui l'avait rendue incapable d'envisager travailler pour un homme, c'est dans ce journal qu'elle aurait voulu réaliser son premier stage.

-Oui. Et si je suis ici, c'est parce que j'ai rendez-vous avec votre patronne, Jackie Michaud.

-Oh, qui aurait pu imaginer ça… deux éditeurs en chef qui se côtoient, ironisa Nouchine avant de se tourner vers sa collègue, surprise de ne pas l'entendre rire.

-Jackie est une vieille amie…

-Je me nomme Nouchine Humbert et voici ma collègue Élisabeth Bennet…

-Élisabeth Bennet ? N'est-ce pas vous qui tenez la chronique du samedi ? Celle dont tout le monde parle ?

-Si c'est elle, répondit Nouchine à la place de son amie qui en apparence, n'avait fait que rougir, mais qui en réalité, avait jugé bon de passer ses mains sous la table afin que les deux autres ignorent à quel point participer activement à cette conversation lui demandait d'efforts. Repliant ses deux pouces vers le centre de ses deux paumes, elle troquait la douleur psychologique réveillée par l'intrusion d'un représentant du sexe mâle dans leur conversation par la douleur physique que produisait le fait de presser les deux ongles de ses pouces au creux de ses mains.

-Très honoré mesdemoiselles, se gargarisa le jeune homme sans quitter des yeux la jeune chroniqueuse. Alors, pour quelle raison parliez-vous de William Darcy ?

-Nous avons mentionné son nom à cause d'un article que Nouchine et moi avons écrit ensemble, après avoir séjourné quelques temps au Dernier Refuge, s'empressa de répondre Élisabeth craignant tout de même que les beaux yeux de l'éditeur en chef ne rendent Nouchine trop bavarde.

-Oh oui, je me souviens de l'avoir lu, lui apprit l'éditeur avant de la complimenter pour sa plume et surtout son style bien personnel.

Étant maintenant obligées de composer avec celui qui s'était introduit puis indirectement imposé auprès d'elles, les deux jeunes femmes mirent obligatoirement de côté les sujets personnels qu'elles auraient abordés autrement, pour s'en tenir à des sujets d'ordre professionnel ou prioritairement neutres.

Quelques minutes avant de remonter, Élisabeth s'excusa auprès des deux autres pour se rendre à la salle de bain, autant pour échapper à l'examen attentif dont elle était l'objet que pour calmer la douleur qu'elle s'était volontairement infligée aux mains et d'en contrôler les tremblements.

«Respire Élisabeth…. Respire lentement et profondément» s'ordonna-t-elle tout en s'observant dans le miroir.

Lorsqu'elle revint dans la salle à manger après avoir suivi l'ensemble des instructions que lui avait données sa thérapeute au cas où la panique la gagnerait, elle se sentait beaucoup mieux, mais certainement pas encore assez bien pour ne pas être totalement terrorisée lorsqu'elle découvrit qu'il ne restait que George Wickham devant la table qu'elle avait occupée avec Nouchine.

-Votre amie est déjà remontée, une urgence paraît-il, lui expliqua-t-il en lui tendant son sac.

-Oh, je vais aller la rejoindre sans plus attendre alors, bredouilla-t-elle avant de se figer entièrement lorsque George s'approcha d'elle pour glisser la courroie de son sac de son bras jusqu'à son épaule.

-Élisabeth, l'arrêta-t-il une dernière fois, voici ma carte d'affaire. J'aimerais vous revoir. J'aimerais même beaucoup ça, affirma-t-il tout haussant sa main gauche pour replacer une mèche rebelle derrière son oreille.

-Euh, j'y penserai… déglutit-elle en se dégageant un peu trop rapidement.

-J'attendrai votre appel Élisabeth. Sinon, et bien, je sais où vous travaillez…

Pendant qu'elle s'éloignait en direction de l'ascenseur, le jeune homme la suivit des yeux, attendit que les portes de l'étroit habitacle se soient refermées avant d'arborer un sourire de contentement et se féliciter, bon choix George, bon choix.

*:Le Printemps Érable: La grève étudiante québécoise de 2012, aussi surnommée Printemps québécois ou Printemps érable, désigne l'ensemble du mouvement social catalysé par les associations étudiantes du Québec, marqué principalement par une grève étudiante générale et illimitée dans certains établissements d'enseignement supérieur québécois du 13 février 2012 au 7 septembre 2012.

Cette grève étudiante, la plus longue de l'histoire du Québec, est déclenchée en réponse à l'augmentation des droits de scolarité universitaires prévue le budget provincial 2012-2013 par le gouvernement du Parti libéral de Jean Charest de 2012 à 2017, de 2 168 à 3 793 $ CAN ; une augmentation de près de 75 % en cinq ans. L'élection du gouvernement péquiste de Pauline Marois le 4 septembre 2012 et l'annulation par décret de la hausse des frais de scolarité par son gouvernement entraine, selon la FECQ et la FEUQ, la cessation du conflit.

... À suivre...

Alors... c'est à vous maintenant... Que pensez-vous du choix de George?

Miriamme