Ce qui est extraordinaire quand on commence à publier ici, c'est de pouvoir échanger avec des femmes exceptionnelles. Chacune a son histoire, ses rêves, ses aspirations. Merci à toutes celles qui prennent le temps de se livrer un peu. Bonne lecture. Miriamme
Sixième partie
-Que feriez-vous à ma place madame Morin ?
-Ce n'est pas à moi de répondre à cette invitation ? Elle vous est adressée, répondit Jessica Morin, la thérapeute d'Élisabeth en prenant une bonne gorgée dans le verre d'eau qu'elle se versait toujours au début de ses rencontres.
-Y a-t-il une manière infaillible de savoir si on est prêt ?
-Chaque chose en son temps mademoiselle Bennet. Pas plus tard que la semaine dernière, jamais vous n'auriez cru être capable d'aller manger dans un lieu public avec une collègue de travail et pourtant vous l'avez fait, fit-elle valoir en même temps qu'elle haussait son verre pour lui en offrir un. La psychologue attendit que sa patiente ait décliné son offre avant de poursuivre, tout comme vous avez su utiliser à bon escient l'une des techniques antistress que je vous ai enseignées.
-Peut-être, mais entre «manger avec une amie» et «sortir avec un homme», il y a tout un monde de différence, se découragea Élisabeth en s'installant plus confortablement dans son fauteuil.
-Pas si vous voyez ça simplement comme une autre étape à franchir… Enregistrant l'air particulièrement découragé de la jeune femme, Jessica se pencha légèrement dans sa direction et s'adressa à elle d'une voix qui se voulait apaisante, mademoiselle Bennet, n'avions-nous pas établi dès notre tout premier entretien qu'il vous faudrait réapprendre bien des choses?
-Non, je n'ai pas oublié… je suis d'ailleurs très fière de mes progrès… mais il n'en demeure pas moins que chaque nouvelle étape me demande tellement d'énergie…
-Il n'en tient qu'à vous de ralentir le rythme, vous savez, lui rappela Jessica. Rythme que vous vous êtes imposé toute seule je vous le rappelle. Personnellement, je n'ai jamais exigé quoique ce soit de votre part. C'est vous-même qui vous êtes fixé comme objectif de relever au minimum un défi par semaine.
-Je l'admets volontiers, chuchota-t-elle.
-D'ailleurs, ne devriez-vous pas plutôt questionner votre tendance à vous plaindre de ce que vous ne réussissez pas au lieu de vous réjouir des gains que vous faites chaque semaine ?
-Vous avez encore parfaitement raison. Ma sœur Jane et mon amie Charlotte me répètent constamment la même chose….
-Cela était dit, si nous délaissions maintenant l'analyse de votre caractère pour parler un peu de votre travail, comment ça se passe de ce côté-là? L'interrogea-t-elle en ouvrant son cahier de notes.
-Ça va vraiment bien. Mes chroniques attirent beaucoup de nouveaux lecteurs même si je dois aussi composer avec quelques plaintes… Connaissant maintenant assez sa thérapeute pour savoir que celle-ci allait lui demander des précisions, Élisabeth la devança, je me suis fait taper sur les doigts par le Conseil de Presse du Québec à cause de ce que j'avais écrit à propos de la grève étudiante, des carrés rouges et des manifestations à grands coups de casseroles.
-Je sais, moi aussi je les entends tous les soirs vers 20h00, s'amusa Jessica avant de reprendre son sérieux et poursuivre, mais dites-moi, au bureau plus précisément, vous vous sentez comment maintenant?
-Assez bien. Non, beaucoup mieux en fait, précisa-t-elle. Depuis quelques jours, finis les étourdissements, l'engourdissement au bout de mes doigts, les palpitations… et surtout, pas plus tard qu'hier soir, j'ai été capable de parcourir la distance qu'il y a entre l'immeuble où je travaille et mon appartement à piedsinsista-t-elle avant de lever son index pour ajouter, et il faisait noir.
-Ça c'est du progrès. Voilà justement de quoi vous réjouir. Vous voyez bien que ça vaut la peine…
-D'y consacrer du temps…. Oui, je sais, admit-elle en roulant des yeux. Après avoir exhalé un profond soupir elle ajouta, il me faut donc continuer à travailler sur moi-même et être patiente…
-Si ça continue, vous allez bientôt pouvoir vous passer de moi, l'agaça sa psychologue avant de reprendre, alors, est-ce à dire que vous êtes prête à vous fixer un autre défi ?
-Bien entendu… mais j'avoue que cette fois-ci, je ne vois vraiment pas lequel…
-Est-ce que l'idée de vous retrouver seule avec un homme dans un lieu public vous semble un projet envisageable ? Lui suggéra Jessica en brandissant devant ses yeux, la lettre d'invitation que l'éditeur en chef du DEVOIR lui avait envoyée.
-Cela me semble la décision la plus logique à prendre, mais… Relevant les yeux vers la psychologue, elle grimaça puis déplora : est-ce normal que ça me paraisse si difficile?
-Difficile, dans quel sens ? L'interrogea la thérapeute.
-…
-Bon, laissez-moi vous aider à y voir plus clair. L'impression de difficulté que vous ressentez, l'associez-vous à l'idée de sortir avec un homme ou bien parce au fait de sortir avec George Wickham ?
-Si seulement je le savais, répondit-elle en haussant les épaules en signe d'impuissance.
-Très bien…. Attendez… Je vais essayer de vous présenter la chose différemment, mentionna-t-elle avant de fermer les yeux puis reprendre la parole une quinzaine de secondes plus tard. Connaissez-vous un homme avec qui vous êtes capable de vous imaginer aller manger dans un restaurant sans que cela vous semble difficile ? Quelqu'un en qui vous auriez – comment dire - naturellement confiance, sans faire d'efforts, termina-t-elle afin de laisser la jeune femme réfléchir.
Le visage de son sauveur s'imposa d'office dans son esprit. Élisabeth se souvint alors de l'étonnement qui avait été le sien lorsqu'elle avait eu la confirmation que son contact physique ne la dérangeait pas du tout. Le rouge colora ses joues lorsqu'elle repensa ensuite à l'instant où, après lui avoir demandé si elle avait confiance en lui, il avait abaissé son jeans et sa petite culotte.
-Il y a bien quelqu'un oui… mais rien ne me sert d'y penser puisque j'ai perdu sa trace, déplora-t-elle.
-De qui s'agit-il ? S'intéressa tout de même Jessica.
-C'est sans importance. De toute façon, si cette personne avait souhaité me revoir, elle m'aurait donnée de ses nouvelles, non ? Suggéra-t-elle en décidant consciemment d'enterrer l'espoir que ces souvenirs avaient tout de même fait naître en utilisant en contrepartie, la déception qui l'avait gagnée lorsque la directrice du refuge lui avait appris que l'homme qui l'avait sauvée de la noyade était reparti. Refusant de nourrir la peine qui l'envahissait et qui était liée au sentiment d'abandon qui la reprenait lorsqu'elle songeait à William Davis, Élisabeth releva le menton, jeta un bref regard sur le carton d'invitation et déclara : Très bien, je suis prête à formuler mon objectif. Prenant un grand respire, Élisabeth annonça : cette semaine je prendrai rendez-vous avec monsieur George Wickham.
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La main suspendue au-dessus des deux dossiers qu'il devait étudier attentivement afin de se préparer pour les deux derniers entretiens de cette longue journée, William retint son souffle, ferma les yeux, imprima un mouvement de rotation à la chaise sur laquelle il était assis, attendit qu'elle s'arrêtât d'elle-même au bout de son élan puis posa la main bien à plat sur son bureau, ramassant au passage le premier dossier qu'il sentit au bout de ses doigts.
-Wickham, grogna-t-il avant de se lever pour aller s'installer dans le fauteuil qu'il réservait à ses patients. Ouvrant le dossier de George Wickham en rabattant sa couverture, il déclina les détails imprimés sur sa feuille d'inscription d'une voix monocorde, Ordonnance de probation : 2 conditions à respecter : suivre une thérapie et obtenir un bilan positif après un minimum de 6 mois de consultation. Description du délit (pour lequel il a été reconnu coupable le 6 septembre 2012) détournement de mineure avec abus de pouvoir.
Allant immédiatement relire les notes qu'il avait prises lors de sa dernière rencontre avec le jeune homme en question, William fronça les sourcils en repérant dans sa calligraphie les signes de la vive contrariété qui l'avait habité au moment où George lui avait confié – fier comme un paon - que les toutes jeunes femmes étaient des prises de choix.
-Vous n'avez pas idée de la joie que je peux ressentir lorsqu'après avoir bien caressé l'une d'elles, celle-ci me fait suffisamment confiance pour me laisser lui apprendre les joies de l'amour physique. D'ailleurs, je n'en connais aucune qui n'ait pas crié de plaisir avec moi, s'était-il vanté ensuite, parfaitement inconscient de la désapprobation qui se lisait pourtant nettement sur le visage de son thérapeute.
-Mais le plus jouissif, avait-il osé renchérir, c'est le regard extatique et chargé de reconnaissance qu'elles arborent toutes, après avoir connu leur premier orgasme – avec un grand O.
William avait alors pris une profonde inspiration afin d'éviter qu'en reprenant la parole, son ton ne dévoilât trop le profond dégoût qu'il lui inspirait, monsieur Wickham, pouvez-vous m'expliquer où se situe – pour vous - la différence entre les relations que vous évoquez à l'instant et les deux situations qui vous ont valu d'être condamné pour détournement de mineur avec abus de pouvoir ?
Au moins George avait-il eu la décence de rougir avant de reprendre la parole, il s'agissait de deux stagiaires mineures qui étaient sous ma responsabilité.
Laissant échapper un juron bien senti en repensant à ce que son patient avait ajouté immédiatement après et qui prouvait hors de tout doute que ce n'était pas la culpabilité qui avait coloré ses joues un court instant, mais plutôt la honte de s'être fait prendre aussi bêtement.
-C'est ni plus ni moins parce que je suis le meilleur des amants que je me retrouve ici aujourd'hui, avait-il affirmé en se penchant vers William. Après avoir posé la main sur son bras pour donner plus de poids à sa déclaration, il avait alors osé se plaindre, si la plus jeune des deux n'avait pas annoncé la nouvelle sur son mur Facebook, ses parents qui font partie de ses 365 amis, n'en auraient rien su et m'auraient laissé tranquille, avait-il terminé.
«S'il me tient encore le même genre de propos, je vais lui donner une petite idée du rapport qu'il risque d'obtenir» se résigna William en commençant à chercher des yeux l'endroit où il avait noté le devoir qu'il lui avait donné pour la semaine à venir.
Après avoir souligné la phrase qui mentionnait celui-ci, «Sortir avec une jeune femme de plus de 18 ans», William exhala un profond soupir, referma le dossier puis se dirigea vers son bureau pour aller l'échanger avec celui de son nouveau patient.
En ce qui le concernait, William avait toujours préféré et de loin, les patients qui formulaient eux-mêmes une demande de traitement. Un simple coup d'œil sur la couleur de la fiche d'inscription que sa secrétaire avait préparée puis déposée sur le dessus de la pile de feuilles, lui confirma qu'il s'agissait de ce type de patient.
-Vive un système de classement par couleurs, se réjouit-il en levant la feuille bleue à la hauteur de ses yeux. William Collins, lut-il avant de jeter un œil là où le jeune homme devrait avoir noté sa profession, Secrétaire de la municipalité de Longueuil,releva-t-il. Ah, s'exclama-t-il ensuite en découvrant le nom de son supérieur immédiat, Catherine DeBourg, Mairesse de la municipalité de Longueuil et de ses environs.
-Tiens, tiens, tiens, lança-t-il en repensant aux déclarations publiques de cette femme qu'on retrouvait presque toujours à la une des journaux. Pour quelle raison cet homme veut-il me consulter? Se demanda-t-il, pressé de découvrir comment ce William Collins avait pris le temps de décrire son problème.
«J'ai de la difficulté à prendre des décisions sans être conseillé par Catherine DeBourg; Je ne lui exprime jamais mon désaccord de peur de perdre son soutien et son approbation; Je suis incapable d'initier des projets ou de faire des choses par moi-même; Je me sens mal à l'aise ou impuissant quand je suis seul et éprouve une crainte exagérée d'être incapable de me débrouiller.»
Après avoir appuyé sur le bout de son stylo afin d'en dégager la pointe encrée, William nota le diagnostic qu'il estimait le plus juste à partir de cette courte description : dépendance affective. Un sourire éclatant illumina son visage tandis qu'il refermait le dossier Collins et déclarait : Bon, un autre avec lequel je vais devoir garder mes distances.
-Où as-tu dis que tu as rangé ma robe noire ? Demanda Jane en passant la tête par la porte de la chambre de sa sœur Élisabeth.
-C'est Lydia qui te l'a empruntée la dernière…. Tu as oublié ? Elle voulait la porter pour son bal de graduation, lui rappela Élisabeth en penchant la tête à côté de son écran d'ordinateur afin d'examiner sa sœur aînée qui était encore en robe de chambre et sortait de la douche.
-Oh non ! Je ne sais pas quoi mettre et Charles vient me chercher dans dix minutes, paniqua Jane en sortant de la pièce pour retourner dans la sienne où elle s'empressa de saisir les unes après les autres les tenues dont elle disposait pour les rejeter aussitôt, n'en trouvant aucune qui la satisfasse suffisamment. J'ai cru que c'était toi qui l'avais portée hier soir quand tu es sortie avec George…
-Eh non ! J'aurais bien aimé la mettre par contre. Moi aussi je l'ai cherchée, avoua-t-elle avant de se précipiter au-devant de Jane pour l'arrêter dans son mouvement. C'est justement cette robe-là que tu devrais mettre, mentionna-t-elle tout en lui reprenant des mains pour la tendre devant elle, une belle robe moulante bleue ciel que Jane n'avait portée qu'à deux reprises.
-Tu as raison comme toujours, elle fera aussi bien l'affaire cet après-midi que durant la soirée, approuva Jane avant de laisser tomber sa robe de chambre et attendre que sa sœur la lui tende.
-À quel endroit allez-vous cet après-midi ?
-Charles m'emmène rencontrer sa demi-sœur Caroline.
-Parles-tu de celle qui a été élevée en Angleterre ?
-Oui, celle-là même.
-Dis donc, ça devient sérieux vous deux, commenta joyeusement Élisabeth.
-Tu veux qu'on parle de George ? Renchérit Jane et se plaçant dos à sa sœur afin que celle-ci puisse l'aider à remonter sa fermeture à glissières.
-On ne peut pas comparer voyons…. George et moi sommes amis c'est tout.
-Il ne m'a pas donné l'impression de rechercher uniquement ton amitié Lizzie quand il est venu te chercher la semaine dernière.
Comprenant que Jane faisait allusion au moment où George l'avait embrassée devant Lydia, Marie et elle-même, Élisabeth rétorqua, Si George m'a donné un baiser cette fois-là, tu sauras que c'était justement pour faire comprendre à Lydia qu'il n'était pas disponible. Ayant réussi à obtenir de Jane l'effet escompté puisque celle-ci la fixait bouche bée, Élisabeth reprit, imagine-toi donc que pendant que je finissais de me changer et que tu me donnais un coup de main, notre très chère sœur, roula-t-elle des yeux en évoquant Lydia, n'a pas cessé de lui faire des avances.
-Irais-tu jusqu'à prétendre qu'il ne t'intéresse pas ? S'enquit Jane un peu plus tard, une fois qu'elles eurent vidé la question Lydia.
-Il est beaucoup trop tôt pour le dire… pour l'instant, on apprend à se connaître et c'est bien assez, trancha Élisabeth en la poussant dans le dos après avoir entendu la sonnette d'entrée.
-Salut Charles, le salua Élisabeth, se réjouissant de constater à quel point le visage du jeune homme s'illuminait en découvrant Jane.
-Bonsoir Élisabeth, bredouilla-t-il un instant plus tard, quand, après avoir embrassé Jane sur les deux joues et être resté muet encore quelques secondes, il se rendit enfin compte de sa présence.
-Ne vous gênez pas pour moi surtout, les agaça-t-elle immédiatement après avoir réalisé que sa sœur présentait les mêmes symptômes que Charles. C'est moi qui devrais sortir…. et vous laisser seuls, termina-t-elle en les poussant l'un et l'autre vers la sortie.
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«Il était seul au centre du salon. La sueur coulait sur son front et ses mains étaient glacées à cause de l'effort qu'il avait dû fournir pour fermer les rideaux de toutes les autres pièces de la maison. Le tonnerre éclata – terrible, lui faisant lâcher la tenture qui couvrait la plus grande surface fenêtrée de la pièce. La peur le fit se vautrer dans le fauteuil qui était tout près de lui, fermer les yeux et se couvrir les oreilles à l'aide de ses deux mains. Le grondement qui suivit et s'éternisa beaucoup trop longtemps avant de diminuer, contribuant grandement à nourrir son anxiété. Une autre lueur vive - donnant presque l'impression d'écarter les rideaux – le prit par surprise, lui fit courber l'échine et appréhender en se recroquevillant le claquement sonore qui allait suivre immanquablement.
-Mille et un… mille et deux…. mille et trois, dénombra-t-il, espérant à chaque fois, obtenir la confirmation que l'orage s'éloignait au lieu de se rapprocher de la maison.
Trois coups de tonnerre claquèrent l'un à la suite de l'autre, le forçant à quitter le fauteuil où il s'était pourtant cru en sécurité et à se ruer vers la porte d'entrée.
-Monsieur Darcy ? Entendit-il au travers de la porte de son bureau au moment même où il émergeait de son cauchemar.
-Entrez, s'entendit-il répondre par réflexe et d'une voix caverneuse. Toutefois, lorsqu'il réalisa que sa secrétaire n'avait aucune réaction particulière en le découvrant directement derrière la porte, William eut la confirmation qu'il devait avoir navigué bien plus longtemps que ce qu'il croyait sur les eaux tumultueuses du songe et des illusions.
-Votre nouveau patient est arrivé, monsieur, lui mentionna sa secrétaire tout en le dévisageant entre ses cils.
-Très bien, faites-le attendre quelques instants mademoiselle Potvin. Je vous ferai signe quand je serai prêt, ajouta-t-il en désignant son poste téléphonique.
-Bien monsieur Darcy, rétorqua-t-elle avant de quitter la pièce et refermer la porte derrière elle en faisant le moins de bruit possible.
«Encore un orage, déplora William en ramassant son agenda et en calculant le nombre de fois qu'il avait fait ce même rêve. Après avoir relevé cinq épisodes aux cours des deux dernières semaines, il fronça les sourcils et soupira profondément. Si seulement j'arrivais à trouver ce que mon subconscient essaie de me dire ? déplora-t-il avant de se mettre en mouvement, passer dans sa salle de bain privée pour se mouiller et s'essuyer le visage, puis revenir dans son bureau et ramasser le dossier du patient qui l'attendait toujours de l'autre côté.
-Mademoiselle Potvin, envoyez-moi monsieur Collins, pria-t-il sa secrétaire, son doigt tenant toujours enfoncé le bouton de commande de son intercom.
-C'est comme si c'était fait monsieur Darcy, répondit cette dernière.
-Mademoiselle Potvin, un instant s'il-vous-plait, l'arrêta-t-il une minute plus tard, juste avant que celle-ci ne referme la porte de son bureau, pourriez-vous vérifiez si monsieur Robitaille est disponible cette semaine ? Voyez donc si vous pouvez m'obtenir un rendez-vous avec lui?
-Bien monsieur, acquiesça la jeune femme en refermant la porte.
«Il ne faut pas que j'oublie de lui parler de mes rêves…» se promit-il, espérant que le thérapeute grâce à qui il était arrivé à surmonter ses difficultés et qu'il revoyait maintenant au besoin, pourrait l'aider à y voir clair.
-Alors monsieur Collins ? Euh, vous êtes bien William Collins, n'est-ce pas, vérifia-t-il étonné par l'étrange personnage qui lui faisait face et qui bizarrement, semblait résolu à garder le silence.
-Oui…. C'est bien moi, finit-il par lâcher d'une voix basse et éraillée.
-Alors monsieur Collins, je vous écoute…. Parlez-moi un peu de vous….
-De moi ? Répondit-il en écarquillant les yeux.
-Oui, de vous…
-Euh…. C'est que je ne sais pas trop comment me présenter… Je ne sais pas quoi vous dire… Par contre… en parlant de moi aux médias l'autre jour, la Mairesse Catherine DeBourg disait justement que j'étais la personne la plus efficace qu'elle connaissait...
Enregistrant ses paroles et l'observant avec ses lunettes de psychologue aguerri, William comprit que la joie qui l'avait tout d'abord gagné en découvrant que c'était son patient lui-même qui avait émis le souhait de se détacher de cette femme influente n'avait pas lieu d'être puisque le problème d'attachement de cet homme avait bien l'air d'être tout sauf léger. Ce qui revenait à dire que malgré la meilleure volonté du monde et même en travaillant en équipe, il leur faudrait plusieurs mois, voire même des années avant de venir à bout de ce problème.
-Monsieur Collins, l'interpella-t-il finalement. J'aimerais maintenant vous entendre me parler de votre enfance.
Armé de son stylo, William nota scrupuleusement les informations qu'il jugeait pertinentes et qui pouvaient expliquer ou encore donner du sens au «pattern» que le jeune homme ne pouvait avoir développé que dans son enfance.
Lorsqu'il évoqua enfin sa situation familiale, William comprit dès le départ qu'il tenait une piste intéressante. Que celle-ci ne trouvait pas nécessairement sa source dans le fait que son patient était l'aîné de quatre frères, ni même au cœur du drame qu'il avait vécu lorsque son père - voyageur de commerce - était mort à l'âge de quarante-cinq ans, mais bien davantage au sein de ce dont il ne lui avait pas encore parlé.
-Et votre mère ? Que faisait-elle ?
-Ma mère ? Grimaça-t-il imperceptiblement. Imperceptible oui, mais seulement pour le commun des mortels. Certainement pas en tout cas pour un thérapeute en quête d'informations et pour qui cette réaction physique subtile pouvait permettre d'identifier la cause du malaise pour lequel le secrétaire est venu le consulter. Il y a peu de chose à dire sur elle. Ma mère n'était pas souvent à la maison. Elle travaillait comme femme de ménage.
-Elle devait être absente de nombreuses heures, je suppose ?
-De nombreuses journées aussi…. 7 jours sur 7… 365 jours par année, énuméra-t-il d'un ton presque méprisant, certainement amer.
-Si j'ai bien compris, vous vous êtes donc retrouvé très jeune, responsable de vos frères ? S'informa William ne pouvant s'empêcher de faire un lien avec sa propre situation et celle de George Wickham. Trois hommes, trois jeunes hommes ayant à minima perdu leur père dans la force de l'âge, trois problématiques différentes…. Mais trois problématiques tout de même.
-Je ne vois pas ce que j'aurais pu faire d'autre, se défendit-il…. J'ai tout pris en charge après la mort de mon père…
-Votre mère était reconnaissante j'imagine ? Insista William même si son intuition lui soufflait qu'il se trouvait en face d'un être qui avait été totalement privé d'affection durant son enfance.
-Pfff ! Échappa-t-il avant de serrer les lèvres, s'enfoncer dans son fauteuil et croiser les bras. Elle avait une drôle de façon de me le montrer. Vous n'avez pas idée du nombre de baffes que je recevais au quotidien, grommela-t-il en détournant la tête pour jeter un œil à l'extérieur. T'as pas bien plié le linge, Hurla-t-il d'une voix aigüe et nasillarde. Tu as couché tes frères trop tôt ! J'aurais bien voulu vous y voir, commenta-t-il en jetant un œil lourd de sens en direction du psychologue. Des remontrances, des reproches, voilà ce qu'elle me servait tous les soirs en revenant de travailler. Jusqu'à ce que j'en aie assez. Jusqu'à ce que je comprenne à qui j'avais affaire. Elle était impossible à satisfaire, ma mère.
-Pourquoi en parlez-vous au passé ? Elle est décédée ?
-Non, ce genre de femme-là ne meurt pas, rétorqua-t-il en échappant un rire de dépit.
-Que voulez-vous dire exactement ?
-Ce sont les meilleurs qui partent… comme mon père.
Jugeant qu'il était préférable de changer de sujet, William tira un trait sous le mot MAMAN qu'il avait écrit en gros caractères dans son cahier puis releva la tête pour demander à son patient de lui parler de sa patronne actuelle, la mairesse Catherine DeBourg.
Surpris de l'ampleur de la transformation physique du jeune homme à la simple évocation de cette femme, William vit apparaître dans son esprit, l'image furtive d'un petit garçon, qui – beaucoup trop tôt, avait dû assumer les responsabilités de son père et qui chaque soir depuis, devait attendre le retour de sa mère, assis sagement dans un fauteuil bien trop grand pour lui, espérant chaque fois recevoir son dû – c'est-à-dire, un peu d'affection.
Le reste était si simple à mettre en place et même à comprendre. Après avoir embrassé une profession dite féminine en devenant secrétaire, il avait cheminé de poste en poste, avait gravi les échelons de l'enceinte politique jusqu'à ce qu'il rencontre une femme possédant les principaux traits de caractère de sa mère et avec qui, il s'était assuré de reproduire la même dynamique relationnelle : chercher à la satisfaire, sans jamais y arriver. Là, maintenant, pendant qu'il s'extasiait devant l'excellence du rapport qu'il croyait avoir développé avec Catherine DeBourg, William assista peu à peu à la substitution de l'homme d'âge mûr par l'enfant fragile en quête d'amour et de reconnaissance qu'il était autrefois. Le même petit bambin qui souffrait le martyre chaque fois qu'il voyait sa mère offrir aux autres (ses trois jeunes frères en l'occurrence), ce qu'elle lui refusait à lui: tendresses et marques d'affection.
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-Je me nomme George Wickham et je souffre d'hypersexualité, annonça-t-il à ceux qui l'entouraient.
-Bienvenue George, le saluèrent l'un après l'autre les membres du groupe de discussion auquel George avait accepté de se joindre, avant de décliner leurs noms et problèmes respectifs.
-Monsieur Wickham, l'interpella William Darcy après avoir remercié les autres membres du groupe, chaque semaine, un membre de ce groupe prend la parole afin de parler des problèmes qu'il a rencontrés durant la semaine. Que diriez-vous de commencer ?
-J'en serais ravi, rétorqua-t-il, sans savoir que sa posture fermée contredisait ses paroles.
-On t'écoute George, l'encouragea la plus jeune femme du groupe.
-J'ai passé une très bonne semaine, annonça-t-il tout sourire.
-Mais encore, insista William.
-Je suis sorti avec une jeune femme de plus de 18 ans. Elle a 24 ans et est également journaliste, leur apprit-il après s'être légèrement redressé sur sa chaise.
-Qui a initié la chose ? L'interrogea son voisin de droite.
-Moi, se vanta-t-il avant de poursuivre. Et d'ailleurs, contrairement à toutes les autres femmes que j'ai côtoyées jusqu'à maintenant, celle-ci n'a rien fait pour attirer mon attention…
-Comment vous êtes-vous senti en sa compagnie ? Lui demanda le plus âgé du groupe.
-Extrêmement bien….
-Vous attire-t-elle physiquement ? Osa demander la jeune femme de tantôt.
-Bien sûr…
-Comment faites-vous pour résister alors ? Ajouta-t-elle.
-Je vous l'ai dit, j'ai décidé de prendre mon temps avec elle…
-Et avec les autres femmes que vous croisez, ça se passe comment ? Insista celle qui avait tout en commun avec les jeunes femmes qui intéressaient habituellement le jeune homme.
-Ça n'a pas vraiment changé, admit-il en déshabillant la jeune blonde du regard, mais je résiste…
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L'écran plasma s'éteignit lâchant un bruit sourd et laissant échapper une multitude d'ondes à peine perceptibles. Une larme s'écrasa sur le plancher du salon, suivie ensuite par une autre puis par un nombre si impressionnant qu'elles en devinrent rapidement impossibles à dénombrer.
Maudissant le manque d'inspiration qui l'avait obligée à venir se détendre et écouter la télévision, Élisabeth remonta ses jambes et laissa sa tête retomber sur ses genoux.
«On se croit fort jusqu'à ce que…» sanglota-t-elle en songeant à cette jeune fille, victime des mêmes malfrats qu'elle et dont elle venait d'apprendre le suicide. Elle avait écouté, le souffle bloqué, les mains moites et le cœur tambourinant dans sa poitrine, le père de celle-ci s'adresser aux journalistes, la voix brisée et démoli, pour raconter comment il avait fait la macabre découverte en rentrant chez lui après sa journée de travail.
Lorsque le journaliste en chef avait repris la parole et avait mentionné d'une voix consternée à quel moment la jeune femme avait été violée, Élisabeth avait compris qu'il s'agissait de la quatrième victime, celle dont la cour avait préféré taire le nom, par respect pour la famille évidemment, mais surtout parce que celle-ci était la plus jeune de quatre.
«Si seulement j'avais parlé plus tôt….» culpabilisa-t-elle, sachant très bien que si elle avait brisé le silence immédiatement après son «accident», cette jeune fille serait encore en vie puisqu'à tout le moins, alors qu'ils auraient été en attente de leur procès, les 4 individus auraient été emprisonnés.
….À suivre…
Vos impressions à chaud...
