Angela, Jenny, Laura, Laurence et Guest, je ne peux malheureusement pas vous répondre directement. Mais sachez que j'apprécie que vous preniez le temps de me transmettre vos impressions au fur et à mesure. N'arrêtez pas je vous en prie. Merci à mes cinq premières lectrices que vous connaissez déjà et dont les réactions spontanées et les nombreuses questions m'ont permis de terminer cette histoire.

Septième partie

Tout de suite après avoir ordonné à sa secrétaire de noter dans le cahier des charges l'heure et les minutes de la fin de l'assemblée mensuelle du conseil d'administration de l'Ordre des psychologues du Québec qu'il dirigeait de main de Maître depuis plus d'un an, William Darcy fut abordé par deux collègues qu'il appréciait plus particulièrement et à qui il suggéra d'aller poursuivre leur conversation autour d'un bon dîner afin de vider le sujet qui les intéressait tous les trois. Chacun d'eux était préoccupé par l'important pourcentage d'élèves qui, depuis le «Printemps Érable» avait abandonné leurs sessions ou envisageaient de le faire tant ils étaient épuisés et désabusés.

-C'est tout sauf une situation gagnante lorsqu'on doit reprendre ses études après s'être épuisé à force de défendre une cause qui nous tient à cœur. Et c'est encore pire lorsque l'institution scolaire ne nous propose rien de mieux que deux sessions intensives collées pour rattraper le retard, mentionna Jessica Morin après avoir commandé.

-Pour ma part, pas plus tard que ce matin, j'ai reçu sept demandes d'ouverture de dossiers du Cégep du Vieux-Montréal, leur apprit Joseph Marceau, l'époux et collègue de Jessica une fois que le serveur eut ramassé le dernier menu. En dix ans de clinique, je n'ai jamais vu ça. Sept étudiants ont déposé une demande de report de sessions, alléguant être inaptes à réintégrer leurs programmes pour cause de dépression.

-C'est à ce point là ? S'étonna William.

-Eh oui, confirma Jessica. De mon côté, j'en traite déjà trois et j'ai cinq autres patients en attente.

-À ma connaissance, ma secrétaire n'en a accepté que deux, affirma William, je n'ai plus de place de toute façon. Mais pour tout vous dire, personnellement, j'échangerais bien certains de mes patients contre quelques étudiants, commenta-t-il en roulant des yeux.

-Considérant le nombre de patients que tu nous envoies déjà, c'est à se demander comment tu fais pour gérer aussi bien ton temps… l'agaça Jessica.

-J'ai une excellente secrétaire et je choisis…. J'essaie de bien choisir mes patients, se reprit-il, par souci d'honnêteté se rappelant à la dernière seconde qu'il céderait bien volontiers le dossier de George Wickham et même celui de Caroline Whitby à ses deux compagnons tant il était exaspéré par le manque de discernement de l'un et par le «flirt» constant de l'autre.

-Parlant du «Printemps Érable» ramena Joseph, avez-vous lu le papier d'Élisabeth Bennet ? Celui qu'elle a publié samedi dernier et qui critique le travail des policiers ?

Enregistrant que son épouse et William acquiesçaient tous les deux, Joseph cita justement la phrase qui avait valu à la jeune femme une réaction aussi virulente de la part du Conseil de Presse du Québec. Compte tenu qu'il s'agissait justement du dernier article que William avait collé dans son album, il ne put réprimer son sourire ni même se retenir de citer cette même phrase mentalement.

-Oh, William, à propos de cette jeune femme, j'aurais besoin que tu me rendes un petit service ? Intervint Jessica en sortant un calepin de sa bourse.

-Qu'est-ce que je peux faire pour toi ? S'enquit-il avant d'accueillir la bienheureuse diversion que lui offrait le serveur en arrivant avec leurs commandes respectives.

-J'aimerais connaître l'identité du jeune homme qui lui est venu en aide à la station Forestière de Duchesnay…. Se penchant vers l'arrière pendant que le serveur posait son potage devant elle, Jessica le remercia poliment puis se redressa d'un mouvement souple avant de poursuivre : Serait-ce trop te demander de vérifier ça avec ta sœur ? L'implora-t-elle du regard.

-Je vais voir ce que je peux faire, répondit-il en ramassant un bout de pain, priant pour que sa main ne trahisse pas sa nervosité.

-J'ai cru comprendre qu'il s'agissait d'un dénommé Davis, mais je ne me souviens plus de son prénom, s'impatienta-t-elle en tournant les pages de son petit calepin. Eh, merde, je croyais pourtant l'avoir noté là-dedans, rouspéta-t-elle avant de renoncer puis remettre le petit cahier dans sa bourse.

-C'est n'est pas grave Jessica… je vais vérifier auprès de Georgianna, s'engagea William, autant pour la rassurer que pour se donner le temps de préparer sa prochaine question. Ma sœur connaît certainement le nom de tous les résidents de la station. Mais dis-moi, Georgianna voudra certainement savoir pourquoi ta patiente s'intéresse à cet homme, formula-t-il prudemment, non sans éprouver une certaine gêne à utiliser ainsi sa sœur pour satisfaire sa propre curiosité.

-Oh, en fait c'est moi qui aimerais bien lui poser quelques questions concernant ma patiente. Enregistrant que son principal interlocuteur haussait les sourcils, elle s'empressa de préciser : Ce qu'il y a, c'est que lorsque nous sommes revenues toutes les deux sur ce qui s'est passé cette fin de semaine-là et plus particulièrement chaque fois qu'elle évoque l'homme qui lui a fait réaliser qu'elle devait parler, elle déploie tellement d'énergie pour essayer de me convaincre qu'elle ne lui en veut pas d'être parti sans lui dire au revoir que je ne peux m'empêcher de trouver ça anormal. S'accordant une pause le temps de reprendre son souffle, la psychologue jeta un œil sur chacun des deux hommes avant de reprendre, En tout cas moi, si je sauvais une personne de la noyade et passais la nuit à m'occuper d'elle, je prendrais la peine de m'assurer que tout va bien avec elle avant de repartir. Je ne disparaîtrais pas comme ça du jour au lendemain. Non, vraiment, ma patiente a beau s'en défendre, je suis certaine qu'elle a vécu ça comme un…

-un abandon, échappa William avant de rougir violemment et saisir son verre d'eau pour faire diversion.

-Un abandon, oui, c'est ça, c'est même justement ça, approuva-t-elle. C'est ce que je crois aussi. En tout cas moi personnellement, cette situation-là m'interpelle et je veux absolument savoir pourquoi il n'est pas revenu la voir avant son départ, conclut-elle avec emphase.

-Je dis ça juste comme ça Jessica, mais ne crains-tu pas, si tu la remets en contact avec cet homme, qu'elle fasse un transfert affectif ?

-Qu'est-ce que je te disais Jessie, l'appuya son époux.

-Bon, nous y voilà. C'est ça, liguez-vous contre moi. Vous êtes de mauvaise foi messieurs, les accusa-t-elle en posant sa fourchette.

-Bien quoi. Ce ne serait pas la première fois qu'une victime tomberait amoureuse de son sauveur ? On voit ça tous les jours dans le métier, se défendit William, alors que pour la seconde fois, le nom de la demi-sœur de Charles lui traversait l'esprit.

-Tu ne peux pas le nier Jessie, plaida son époux, ça nous est tous déjà arrivé au moins une fois.

-Je sais… Mais dans ce cas-ci, c'est totalement différent.

-En quoi ? L'interrogea Joseph.

-Tout simplement parce qu'il ne s'agit pas d'une requête de ma patiente. Ce n'est pas elle qui demande à le revoir. C'est moi et moi seule qui m'intéresse aux motivations de cet homme… Quand je les connaîtrai, j'aviserai.

-Ce monsieur avait peut-être des engagements ailleurs, proposa William.

-Et bien si c'est le cas, je m'empresserai d'expliquer ça à ma patiente… et ce serai la fin de l'histoire. Car, il n'en demeure pas moins qu'au fond de moi, j'ai l'intime conviction qu'elle irait cent fois mieux, si après avoir surmonté le drame dont elle a été victime elle ne devait pas également composer avec la sordide impression d'avoir été abandonnée par un autre homme.

-C'est tout à ton honneur Jessica, releva fièrement son époux, n'est-ce pas William que c'est une bonne idée finalement.

-En effet, déglutit celui dont le visage s'était presque vidé de son sang en raison de la culpabilité qui le rongeait. Je verrai ce que je peux faire Jessica, pour te mettre en contact avec cet homme, je veux dire…

-Je le savais William, le remercia-t-elle en posant sa main sur la sienne. Je savais que je pouvais compter sur toi.

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-Oh mais, ça fait un bail monsieur Darcy… 18 mois se sont écoulés depuis votre dernière visite, impressionnant n'est-ce pas ? Même moi, je consulte plus souvent que ça, commenta le thérapeute Jacques Robitaille après avoir invité son patient à prendre place en face de lui.

-J'ai une nouvelle maîtresse dans ma vie et elle me prend tout mon temps libre, lui confia William, tout en esquissant un léger sourire.

-Et puisque je vous connais bien, je devine que vous parlez de l'Ordre des psychologues du Québec et non d'une femme en chair et en os, rétorqua Jacques en tirant un trait en dessous de la date qu'il venait de noter dans son cahier.

-C'est si évident ? S'enquit le jeune homme, faussement offusqué.

-Je sais bien que vous n'êtes pas du genre à vous engager à la légère. Mais si on en venait maintenant à la raison de votre présence ici aujourd'hui… comment puis-je vous aider?

Sortant de la poche de sa veste la feuille sur laquelle il avait scrupuleusement noté les différents détails des rêves qu'il avait faits sur le thème de l'orage, William la tendit à son thérapeute, puis patienta silencieusement le temps que celui-ci en prît connaissance.

-Intéressant, jugea-t-il avant de relever la tête pour demander, vous avez réellement rêvé à ça sept fois dernièrement ?

-Tout à fait. Au minimum une fois par semaine, oui, acquiesça-t-il en se passant nerveusement la main dans les cheveux.

-Hum ! Très surprenant, je vous le concède. Bien alors, je vous propose d'utiliser la même technique que la dernière fois. Celle qui n'a pas grand chose à voir avec la psychologie, lui rappela-t-il, un large sourire illuminant son visage.

-Je veux bien essayer…

Après avoir relu à haute voix le résumé du rêve que William faisait à répétition depuis quelques temps, Jacques l'invita à le lui résumer en une seule phrase et à remplacer les objets et les personnes par des éléments neutres.

-Bon, alors, voilà selon moi ce que cela pourrait donner : Quelqu'un - moi en l'occurrence - se cache à l'intérieur de quelque chose - sa maison - pour fuir une chose - un orage - qui revient sans arrêt et qui le terrorise, termina-t-il.

-Ça vous dit quoi ? Est-ce que cette phrase vous aide à comprendre de quoi il s'agit ?

-Euh, non. Pas vraiment, grimaça-t-il. J'ai beau chercher, je ne vois pas à quoi rattacher ça déplora-t-il.

-Bon, alors si vous voulez-bien, parlez-moi davantage des deux symboles qu'on retrouve dans votre rêve : la maison et l'orage. Prenant pour acquis que votre subconscient essaie de vous transmettre un message, pour quelle raison, d'après-vous pourrait-il avoir choisi ces deux symboles-là pour vous dire quelque chose ? Reformula-t-il intelligemment.

-Difficile à dire. Et bien, j'imagine que la maison pourrait être associée à moi-même… ou plutôt faire référence au réflexe que j'ai toujours eu de me refermer en moi-même lorsque je me sens menacé ou lorsque je veux reprendre le contrôle de mes émotions.

-Intéressant, vous ne trouvez pas ? Commenta Jacques tout en l'invitant à poursuivre son analyse d'un geste de la main.

-Quand à l'orage…. Et bien, on pourrait dire qu'il s'agit d'un phénomène naturel comportant une bonne part d'imprévisibilité et dont je semble avoir très peur, énonça-t-il, les sourcils froncés. Mais là, je ne vois vraiment pas à quoi je dois associer ça dans ma vie, déplora-t-il en grimaçant.

-À quel moment exactement avez-vous commencé à rêver à ça ? Lui demanda Jacques en cherchant la date de la toute première manifestation de ce rêve sur la feuille que William lui avait confiée.

-Ça fait un peu moins de deux mois, lui apprit le jeune homme. La toute première fois c'était en revenant du chalet que je possède dans la région de Québec.

-S'est-il passé quelque chose pendant que vous étiez là-bas ?

-C'est-à-dire que… commença-t-il avant de s'arrêter brusquement puis reprendre d'une voix tremblotante, il s'agit d'un week-end où mon ami Charles Bingley m'accompagnait. Je voulais le consulter à propos des travaux que j'avais l'intention de faire à l'intérieur de mon chalet.

-Rien d'autre ? S'informa Jacques surpris par la soudaine pâleur de son patient. Le découvrant ensuite totalement perdu dans ses pensées, le psychologue attendit quelques secondes supplémentaires puis se décida finalement à intervenir. Lorsqu'il eut avancé sa main jusqu'à le toucher pour attirer son attention, Jacquesl'interpella-t-il doucement, Je vous écoute… Allez-y, vous n'avez pas à avoir peur…

-Je le sais, échappa-t-il du bout des lèvres.

-On dirait bien que vous avez compris quelque chose ? L'encouragea le thérapeute avant de poursuivre d'une voix douce et se voulant apaisante, et si c'est le cas, vous devriez m'en parler. Rien ne sert de FUIR…

Le corps légèrement penché en avant, la tête reposant désormais entre ses deux mains, William confia à son thérapeute tout ce qu'il y avait à savoir concernant sa rencontre avec Élisabeth Bennet, se laissa fouetter au passage par la culpabilité qui le rongeait et qui provenait de deux sources distinctes: le quiproquo à propos de son nom qu'il n'avait pas pris la peine de corriger (se cachant derrière le mauvais «timing» à cause de la fragilité de la jeune femme) puis son départ précipité des lieux (pour éviter le soi-disant risque qu'il courrait qu'elle transférât son affection sur lui).

-Pourquoi ne l'avez-vous pas prise en charge ? Pourquoi l'avoir confiée à quelqu'un d'autre alors que vous connaissiez déjà son histoire ? Insista Jacques, presque certain que son patient était sur la bonne voie et que le mystère qui entourait son rêve allait bientôt être résolu.

-Je ne sais pas…

-Ne fuyez pas à l'intérieur de vous-même, le prévint son thérapeute.

-Vous avez raison… je crois principalement que c'est parce que je ne me reconnaissais pas quand j'étais avec elle… Je n'arrivais pas à garder mes distances. Alors que c'est si facile avec mes patients. Cette jeune femme m'a fait ressentir des choses que je ne peux expliquer. Et mes émotions n'étaient les seules en cause… mon corps aussi me trahissait, admit-il péniblement.

-Pouvez-vous être plus précis…

-Je vais essayer, souffla-t-il avant d'exhaler un profond soupir. Après l'avoir sauvée de la noyade, au moment où j'ai réalisé que l'hypothermie la menaçait, je me suis approché d'elle pour lui retirer son pantalon mouillé… Pendant que je m'exécutais, j'ai eu beaucoup de mal à contrôler mes pulsions… je l'ai désirée, avoua-t-il d'une voix tremblotante parfaitement conscient que le rouge envahissait ses joues.

-Êtes-vous conscient que vous avez utilisé le terme «contrôle» dans le résumé que vous avez fait de votre rêve… à ce moment-là, vous parliez plutôt – si je vous cite correctement – de la difficulté que vous aviez à «contrôler vos émotions»… Si cela se trouve monsieur Darcy, il se pourrait bien que «l'orage» qui vous menace ou plutôt vous effraie en passant par vos rêves ne soit qu'une transposition de ce que cette jeune femme éveille chez vous et que vous craignez de ne pas contrôler.

Pendant que William le fixait avec autant d'intérêt que de perplexité, Jacques revenait en arrière, cherchant dans les notes qu'il avait prises antérieurement, la preuve de ce qu'il cherchait à démontrer.

-Voilà, j'ai trouvé, annonça-t-il en relevant la tête, lorsque nous avons évoqué vos relations amoureuses pour la dernière fois, vous avez admis avoir compris que c'est justement parce que vous aviez peur d'être abandonné que vous gardiez vos distances avec vos amantes et surtout que vous les repoussiez dès qu'elles se mettaient à faire pression sur vous et à parler d'engagement. Réalisez-vous qu'aussitôt qu'il est question de sentiments et non plus seulement d'attachements vous cherchez à fuir ? Et pas de n'importe quelle manière, en vous réfugiant en vous-même…

-Le moins que l'on puisse dire c'est que vous me donnez matière à réflexions monsieur Robitaille, admit William qui avait maintenant l'impression de s'enliser dans des sables mouvants.

-Je l'espère. Par contre monsieur Darcy, permettez-moi aussi de régler une autre chose une bonne fois pour toute. Professionnellement parlant, puisque vous étiez attiré par cette jeune femme, c'est clair pour moi que vous n'avez rien à vous reprocher et que vous avez pris la bonne décision en le confiant aux bons soins d'un collègue, exposa-t-il avant d'ajouter, de plus, n'eut été de cette petite méprise concernant votre nom – que vous pouvez aisément corriger je vous l'accorde – je ne vois pas pourquoi vous continuez à vous mettre martel en tête. Après tout, ce n'est pas comme si vous alliez la revoir demain matin.

-…

-Concernant votre rêve maintenant, poursuivit Jacques, je ne serais pas étonné que celui-ci disparaisse de lui-même maintenant que vous avez compris ce que votre subconscient essayait de vous dire. Pour ma part, je suis d'accord avec votre analyse et croit également que celui-ci vous invite à sortir de votre coquille et à vous abandonner une bonne fois pour toute.

Préférant ne pas remettre en question l'analyse de l'homme qui venait tout de même de lui faire comprendre beaucoup de choses en peu de temps, William se contenta d'acquiescer, devinant que de son côté, il lui faudrait de nombreuses heures de réflexion pour se remettre de ce qui s'était passé en lui pendant cette séance et aussi pour prendre la meilleure décision possible concernant la jeune femme qui «squattait» plus que jamais ses pensées – bien qu'il soit plus juste encore de dire qu'elle l'obsédait. Sans compter que dans la balance, il devait à tout le moins tenir compte de deux choses – il lui faudrait s'amender pour avoir affecté l'estime de soi d'Élisabeth en prenant la poudre d'escampette et prendre garde de ne pas éclabousser ceux qui par la force des choses se retrouvent coincés entre les deux, à savoir Charles Bingley et Jane Bennet.

«Il est temps que je cesse de repousser l'échéance et de défier les lois de la probabilité. Après tout, moi seul sait tout ce que j'ai dû inventer pour éviter de tomber sur elle en allant rejoindre Charles et Jane quelque part…» se résigna-t-il tout en se dirigeant vers la porte.

-N'hésitez jamais à venir me voir monsieur Darcy, le salua le psychologue avant de retenir sa main un court instant pour ajouter à voix basse, je ne peux peut-être rien faire pour vous épargner cet orage qui sévit à l'intérieur de vous, mais j'ose croire que vous avez maintenant, une bonne idée de ce que vous devez faire pour limiter les dégâts…. Enfin, c'est vous qui voyez…

Aussitôt qu'il posa les deux pieds bien à plat sur le trottoir en face de la clinique qu'il venait de quitter, William haussa la main pour faire signe à l'un des taxis qui était stationné près de la bouche de métro, puis sortit son cellulaire pour regarder s'il avait des messages. Son thérapeute avait raison, comme toujours. D'ailleurs, ce n'était pas la première fois qu'il sortait de son bureau le cœur au bord des lèvres, l'estomac noué et en ayant l'impression que les bruits de la ville heurtaient son tympan aussi violemment qu'un marteau piqueur. La première fois, il en avait même été malade, là, directement au bord du trottoir et s'il n'avait pas eu la bonne idée de demander à son ami Charles de venir le cueillir après sa séance, il se serait certainement retrouvé à l'hôpital plutôt que dans son propre appartement.

Il attendit d'être certain que la même chose ne lui arrivait pas avant d'envoyer un message texte à celui qui était devenu – par la force des choses et avec les années, sa bouée de sauvetage.

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Charles se trouvait sur le chantier en compagnie des deux maçons qu'il venait d'engager lorsque son cellulaire se mit à vibrer.

Lorsqu'il découvrit le message de son ami, il s'excusa auprès des deux hommes qu'il laissa en compagnie de son contremaître puis composa son numéro sans tarder.

-Ce midi, mentionna-t-il d'entrée de jeu.

-Tu peux ? S'étonna William.

-Oui. Quoique le midi c'est plus serré, mais je n'ai pas vraiment le choix puisque ce soir je sors avec Jane. Ça fait trois jours que je ne l'ai pas vue… elle a consacré presque toutes ses soirées à sa sœur Élisabeth…

-Un problème ? S'informa William gagné par l'inquiétude.

-Elle ne va pas très bien depuis qu'elle a appris que la plus jeune des victimes s'est suicidée…

-Oh, intervint William avant d'être obligé de s'excuser auprès de Charles, le temps de donner des précisions au chauffeur de taxi. Bon, c'est y est, je suis à nouveau à l'écoute Charles.

-Je te disais qu'Élisabeth allait moins bien depuis la mort de l'une des trois autres victimes.

-Je vois… De quelle jeune fille s'agit-il ?

-Il s'agit de la dernière jeune femme qui a été agressée par les quatre individus.

-Fichtre…

-Jane m'a dit que sa sœur se sent personnellement responsable de sa mort. Elle semble convaincue que si elle avait parlé tout de suite après son agression, cette fille serait encore en vie.

-Sa thérapeute est au courant ? S'informa William, tandis que la force et le courage qui l'avaient habité une minute plus tôt fondaient à vue d'œil.

-Oui. Tout comme son petit ami.

-Elle voit quelqu'un, déglutit-il en sentant une boule de former dans sa gorge.

-Oui, mais depuis quelques semaines seulement… Jane m'a dit qu'il s'agissait d'un homme qui travaille dans le monde de l'édition. Oh, mais excuse-moi William, il faut absolument que je te laisse. On se voit à quelle heure ?

-Oui… je nous réserve une table à l'express…. pour 12 heures ça ta va ?

-Super ! À tantôt William.

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N'étant pas entré dans un salon funéraire depuis très longtemps, George Wickham s'accrocha discrètement au bras d'Élisabeth, déterminé à ce qu'elle ignorât à quel point il était aussi réticent qu'elle à se trouver là, bien que leurs motifs soient diamétralement opposés. La présence de la jeune femme avait tout à voir avec la honte et la culpabilité qui l'habitaient alors que George lui tentait de repousser les images troublantes issues de son passé qui ressurgissaient en grappe et dans lesquelles son père lui apparaissait, aussi blême et rigide que peut l'être un mort dans son cercueil.

Une seconde avant qu'il ne déclare forfait et s'écroule sur une chaise se demandant encore comment tous ces gens pouvaient faire pour côtoyer la mort d'aussi près, Élisabeth lui avait involontairement sauvé la mise en l'informant qu'elle désirait se rendre seule devant le cercueil.

Une dame à la chevelure grisonnante se tenant en retrait du cercueil vint pour lui céder la place, mais fut arrêtée dans son mouvement par Élisabeth qui lui fit comprendre qu'elle n'avait pas l'intention de rester plus d'une minute.

-Vous étiez amie ? Observa-t-elle quelques secondes plus tard après avoir jeté un œil dans sa direction et constaté qu'elle pleurait. Ma fille n'avait pas beaucoup d'amies, ajouta-t-elletout occupée qu'elle était toujours à contempler affectueusement celle qui grâce à l'excellent travail du thanatologue avait l'air de faire un somme.

-Non… je ne la connaissais pas personnellement, bredouilla Élisabeth avant de sortir un papier mouchoir de la poche de sa veste et s'éponger les yeux.

-Oh, mon Dieu ! Entendit-elle alors la dame s'exclamer. Elle ne fut donc pas étonnée en ouvrant les yeux de voir qu'elle avait reporté toute son attention sur une autre personne dont l'arrivée était synonyme de réconfort. Comme c'est aimable à vous d'être venu, William. Je vous avais laissé un message… mais comme vous êtes très occupé…

-C'est tout naturel que je sois là, voyons, rétorqua une voix qui lui était familière puisqu'elle l'entendait à chaque fois qu'elle repensait à son séjour à la Station Forestière.

Élisabeth eut beau savoir et surtout sentir qu'elle n'était pas à sa place, elle se détourna afin qu'il ne put pas la voir, baissa la tête et le laissa la contourner pour s'approcher de la dame.

-Vous auriez dû m'appeler bien avant madame Moreau…

-Je sais…

Se sentant soudainement de trop et surtout ne sachant pas comment réagirait son sauveur s'il découvrait sa présence, Élisabeth se détourna lentement puis fit quelques pas en direction de l'endroit où elle avait laissé George quelques minutes plus tôt.

«Mais où peut-il être ?» S'impatienta-t-elle tout en le cherchant des yeux en prenant bien soins de ne pas lorgner en direction du cercueil, où les deux autres poursuivaient leur conversation.

-Vous êtes Élisabeth Bennet n'est-ce pas ? La surprit une voix de femme dans son dos.

-Euh, oui, c'est bien moi, répondit-telle en se retournant pour étudier la nouvelle venue qu'elle avait tout d'abord appris à reconnaître à cause des nombreux clichés qu'elle avait vus d'elle dans les journaux, puis à cause des nombreux frissons qui lui avaient traversé l'échine chaque fois que cette femme avait parcouru la salle d'audience pour se rendre à la barre alors que ses pas étaient soutenus par le claquement de la canne qui lui était nécessaire pour marcher depuis qu'elle était sortie du coma. Clémence Martel, haleta Élisabeth devinant qu'en tant que «jumelles d'expérience», il était tout à fait normal qu'elles eussent toutes les deux ressenti, le besoin d'être là. Que ça devait même faire partie du processus de guérison.

-Je n'ai jamais eu l'occasion de vous dire merci, déglutit Clémence.

-Vous n'avez pas à me remercier…

-Et comment… si vous ne les aviez pas dénoncés, qui sait combien d'autres victimes ils auraient fait.

-Ce serait tellement plus simple si je pouvais arriver à voir les choses comme ça…

-Pas la peine de m'expliquer, la coupa Clémence, je devine pourquoi vous êtes là…. Mais nous faisons fausse route toutes les deux.

Devinant à la grimace qui déforma soudainement les traits déjà tirés de la jeune femme qu'être debout était encore une épreuve, Élisabeth désigna d'un geste la rangée de chaises où George s'était écrasé à son arrivée, puis la soutint pendant qu'elles s'y rendaient.

-Que voulez-vous dire par «nous faisons fausse route» ? S'informa Élisabeth une fois qu'elles furent installées.

Après avoir jeté un œil à droite puis à gauche afin de s'assurer qu'aucun membre de la famille de la défunte ne se trouvait près d'elles, Clémence se pencha vers elle pour lui murmurer : J'ai appris de la bouche même de sa mère que sa fille était maniaco-dépressive. Il semble qu'elle ait hérité ça de sa mère d'ailleurs. Celle-ci prend du lithium depuis de nombreuses années, lui confia-t-elle à voix basse.

-Pauvre femme, la plaignit Élisabeth.

-Écoutez mademoiselle Bennet…

-Appelez-moi Élisabeth voyons, l'invita-t-elle.

-Très bien Élisabeth. Je dois partir, mais j'aimerais beaucoup vous revoir. Tenez, voici ma carte.

-Merci Clémence. Je vous appellerai soyez-en certaine, mais là, tout de suite, je vais vous accompagner à l'extérieur, la prévint-elle tout en ramassant sa carte et l'insérant dans la pochette extérieure de sa bourse.

Restée seule sur le trottoir, après avoir suivi des yeux le taxi à bord duquel Clémence était partie, la jeune journaliste exhala un profond soupir, esquissa un léger sourire en pensant à la belle rencontre qu'elle venait de faire puis fit volte face pour retourner à l'intérieur.

«Où est George maintenant ? se demanda-t-elle tout en posant la main sur la poignée de la porte. Elle la tourna jusqu'à la faire débloquer, puis arrêta son mouvement pour marmonner : Faites que je tombe sur George rapidement et pas sur monsieur Davis», pria-t-elle avant d'entrer.

Avançant prudemment jusqu'au centre de la pièce, Élisabeth examina attentivement les différents groupes espérant repérer son ami le plus rapidement possible. C'est alors qu'elle l'aperçut tout près de la salle de bain des hommes. Il était affreusement pâle et se tenait le dos appuyé sur le bord du mur.

Allongeant le pas afin de se rendre jusqu'à lui, Élisabeth entra en collision avec un homme qui arrivait de la droite.

-Monsieur Davis, le reconnut-elle avant de rougir violemment.

-Mademoiselle Bennet, mais que faites-vous ici ? S'étonna-t-il en rougissant à son tour.

-Élisabeth ? Mais où étais-tu passée ? Ça fait une vingtaine de minutes que je te cherche… Intervint George Wickham qui arrivait derrière elle en titubant. Apercevant William Darcy, il se figea à son tour, blêmit subitement, plaqua un semblant de sourire sur son visage puis déglutit, monsieur Darcy, mais que faites-vous ici ?

-Monsieur Wickham, le salua William d'une voix blanche, tout occupé qu'il était à analyser l'expression tourmentée de la jeune femme qui était devenue aussi pâle que son compagnon, puis à cacher derrière un masque neutre, la vive contrariété qui le gagnait en réalisant que pendant toutes ces semaines, alors que son patient évoquait l'évolution de sa vie amoureuse, il avait indirectement cautionné qu'il fit la cour à celle – qui la première – avait su provoquer en lui – un orage qui en cet instant, lui semblait aussi dévastateur qu'un ouragan.

-Votre nom… votre nom n'est pas William Davis ? Bégaya la jeune femme, s'agrippant au bras de son compagnon, craignant de perdre pied à son tour.

-Non. Je suis William Darcy, confirma le psychologue en la contemplant entre ses cils. Il s'agit d'un malentendu… reprit-il incapable de ne pas réagir au visage consterné de la jeune femme.

-Vous vous connaissez ? S'enquit George en les contemplant l'un après l'autre.

-Il serait plus juste de dire que je croyais le connaître, rétorqua la jeune femme avant de se tourner vers son compagnon, allez, viens George. Nous rentrons, ordonna-t-elle en se détournant brusquement.

-Monsieur Darcy, le salua George en penchant légèrement la tête.

-Monsieur Wickham, l'imita William tout en suivant la jeune femme des yeux.

. À suivre….

Qui est le plus étonné selon vous: Elisabeth? William? Les deux?

Miriamme