Chose promise, chose due! Merci pour la promptitude avec laquelle vous avez répondu à ma supplique... Anneaux Nym, tu m'intrigues et j'ai bien hâte de savoir qui tu es (j'aime les mystères) et merci aussi pour avoir attiré mon attention sur le manque de divisions du dernier chapitre. Merci aux fidèles commentatrices et aux lectrices silencieuses. Continuez je vous en prie. Miriamme.
Dixième partie
-Charlotte, j'ai besoin que tu me rendres un service ?
Charlotte Lucas était une amie comme il n'en existe plus. On avait certainement dû «casser le moule» après sa naissance. Élisabeth en était convaincue. Ne l'avait-elle pas vue se transformer en furie dans les mois qui avaient suivi le drame, veillant sur elle aussi efficacement qu'une louve sur ses petits ? Bien qu'une énorme tension ait fragilisé leur amitié durant cette même période, Élisabeth n'ignorait pas que sans l'acharnement de celle-ci, combiné aux efforts de sa sœur Jane, jamais elle n'aurait pu se remettre aussi vite.
Charlotte était enseignante au collégial. Élisabeth l'avait rencontrée lors de sa dernière année d'université alors qu'elles assistaient toutes deux à un cours de philosophie tout ce qu'il y avait de plus ennuyeux. Depuis ce jour, elles ne s'étaient plus lâchées. C'est d'ailleurs en sortant avec elle qu'Élisabeth avait connu ses premiers fous rires comme ses premiers déboires amoureux.
Lorsqu'elles arrivèrent ensemble dans le petit café montréalais où son informateur lui avait donné rendez-vous, Élisabeth le repéra rapidement à son physique et plus directement au moyen d'un signe qui avait été prévu à l'avance, c'est-à-dire par la présence d'une casquette rouge qu'il avait posé sur la table à côté de son bol de café au lait. S'avançant vers lui après l'avoir vaguement salué de la main, Élisabeth entraîna Charlotte derrière elle et s'arrêta à quelques pas de sa table.
-Mademoiselle Bennet, la salua celui-ci en se levant pour l'inviter à s'asseoir.
Après lui avoir présenté Charlotte en lui expliquant qu'il s'agissait d'une amie, Élisabeth lui demanda la permission d'enregistrer leur conversation.
-Aucun problème. Je vous autorise même à citer mon nom, je n'y vois pas d'inconvénients.
Pendant l'heure qui suivit, William Collins les entretint de ce qu'il avait découvert en jetant un œil dans les livres de comptes de la municipalité de Longueuil.
-Regardez bien ceci, leur suggéra-t-il en faisant glisser devant elles un document photocopié sur lequel des colonnes de chiffres étaient alignées. Pendant des années, les sommes ont été falsifiées et de fausses factures se sont accumulées permettant hors de tout doute à la Mairesse de se remplir les poches, termina-t-il sans sourciller.
-Vous les avez obtenus comment ces documents ? L'interrogea Élisabeth.
-En fouillant dans les livres de comptes…
-Le trésorier serait-il impliqué d'après-vous?
-Certainement… la Mairesse et lui sont très proches si vous voyez ce que je veux dire, insinua-t-il en haussant les sourcils.
-Depuis combien de temps cette situation dure-t-elle ?
-Je n'ai pas pu fouiller plus loin que l'année 2011 – car les livres de comptes sont envoyés dans un autre bâtiment lorsqu'ils dépassent deux ans. Mais puisque vous voulez mon avis, et bien, je ne serais pas étonné que la falsification ait débuté bien avant ça. Dès l'élection de madame DeBourg en fait…
-Monsieur Collins, compte tenu de la gravité de vos allégations, je me dois de vous poser une question…
-Je vous écoute.
-S'agit-il pour vous d'une vendetta ? S'enquit Élisabeth qui ne croyait pas un seul instant qu'il ne possédait pas une bonne raison de vouloir salir la réputation de la dame en question.
Le rire sonore qui lui échappa ne la surprit donc pas. Je n'insulterai pas votre intelligence en prétendant que ma seule motivation est de dénoncer des coupables puisque c'est faux. Toutefois, sachez que je ne gagne rien au change si ce n'est un agréable sentiment de liberté que moi seul peut comprendre. La meilleure image et la plus juste que je peux vous donner pour vous permettre de me comprendre est celle-ci : je me sens comme un esclave qu'on aurait affranchi, termina-t-il en exhalant un bref soupir.
Sachant qu'elle détenait là le plus gros «scoop» de sa jeune carrière, Élisabeth s'excusa auprès de son informateur afin d'analyser les calculs qu'il leur avait remis et laissa Charlotte s'entretenir avec lui.
-Si j'accepte de rédiger ce papier, que souhaitez-vous obtenir en échange ? Lui demanda-t-elle après avoir consacré quelques minutes à l'analyse des colonnes de chiffres qu'il détenait comme preuve.
-Rien du tout, rétorqua-t-il.
-Vous ne voulez rien ? S'interloqua la journaliste, même si ça veut dire que la gestion de la municipalité – dont vous êtes un membre à part entière – sera placée sous tutelle le temps que les preuves soient ramassées ?
-Toujours rien.
Replongeant dans son calepin pour prendre des notes, Élisabeth releva la tête une dernière fois pour demander : euh, je peux vous poser une dernière question ?
-Bien entendu.
-Qu'est-ce qui vous a fait choisir mon journal ?
-Ce n'est pas LA PRESSE que j'ai choisie, c'est VOUS mademoiselle Bennet, l'étonna-t-il
-Moi ? Mais je ne fais pas ce genre de papier habituellement, commenta-t-elle.
-J'avais une dette envers vous, lui apprit-il.
-Envers moi ? Rétorqua-t-elle en le dévisageant avec intérêt.
-Oui. C'est grâce à vous – indirectement bien sûr – que je me porte si bien aujourd'hui.
La voyant hausser les épaules il poursuivit: il y a quelques mois, alors que j'étais encore l'esclave de cette femme tyrannique, je suis tombé sur l'article que vous avez écrit à propos de ce centre appelé le «dernier refuge» et me suis enfin décidé à faire appel à un psy. Vous n'avez pas idée à quel point j'étais coincé et malheureux. Je crois même que c'est à cause de ce que nous appellerons ma «soumission maladive» que madame DeBourg m'a engagé et me gardait près d'elle. J'ai vécu – en thérapie - un éveil plus que brutal, mais ô combien salutaire. Et c'est de ça dont je vous suis totalement redevable… termina-t-il d'une voix chevrotante avant de rougir violemment au moment où il leva les yeux et croisa le regard admiratif de l'une et celui empathique de l'autre.
-Ravie de vous avoir été utile monsieur Collins, intervint Élisabeth, mais comme vous l'avez dit vous-même, mon intervention était on ne peut plus indirecte. Néanmoins, j'espère que vous êtes prêt à recevoir l'immense vague que cet article va faire déferler sur Longueuil… En fait, j'espère surtout que vous ne serez pas trop éclaboussé au passage, précisa Élisabeth avant de faire signe à Charlotte qu'il était temps pour elles de partir.
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-Monsieur Bennet, salua-t-il son vis-à-vis lorsqu'il s'arrêta devant lui les sourcils levés.
-Et vous êtes ? Rétorqua celui qui venait tout juste de pénétrer dans la salle, suivi de près par son épouse.
-William Darcy, je suis le meilleur ami de votre futur gendre, lui expliqua William en lui tendant la main.
-Ah, les interrompit madame Bennet en passant devant son époux, inconsciente du soupir d'exaspération que lâcha celui-ci en lui cédant la place, nous sommes donc chez vous ici.
-En effet… nous nous trouvons présentement dans une salle de conférence, plus exactement, lui expliqua-t-il, préférant s'en tenir à cette expression, supposant que la dame qui lui faisait face n'avait certainement jamais participé à un groupe de discussion auparavant.
-Où sont nos deux tourtereaux ? Reprit monsieur Bennet en parcourant la salle du regard.
-Prenez la première porte à gauche, Charles est en grande discussion avec le représentant de la compagnie de traiteur. Madame Bennet, arrêta-t-il ensuite celle-ci, vos manteaux… allez-donc les porter dans le vestiaire, c'est tout au fond à droite, lui indiqua-t-il avant de la dévisager attentivement, cherchant toujours dans ses traits, une ressemblance avec les deux seules filles de la famille qu'il connaissait.
Dès qu'il fut en mesure de céder sa place à l'accueil à l'une des jeunes sœurs de Jane, William se dirigea tout au fond de la salle où il se sentait davantage à sa place et dans son élément, comme à chaque fois qu'il se retrouvait ailleurs qu'au premier plan.
C'est de cette position privilégiée qu'il la vit entrer dans la pièce, elle. L'objet de ses pensées et la responsable de l'agitation qui régnait dans son cœur. Sa mâchoire se serra, sa respiration se bloqua et ses poings se serrèrent lorsqu'il eut la confirmation qu'elle était accompagnée de George Wickham.
«Je m'y étais pourtant préparé» se découragea-t-il, avant de se forcer à se détendre à l'aide de trois grandes respirations.
-Monsieur Darcy, l'entendit-il le saluer une minute plus tard, écho parfait de l'instant qu'il avait visualisé tant de fois, à la différence près que dans son anticipation de la scène, son patient ne se tenait pas directement derrière elle, un sourire narquois sur les lèvres.
-William, gâcha celui-ci en utilisant son prénom, exprès.
-Monsieur Wickham, lui renvoya-t-il d'un ton qui se voulait neutre.
-Élisabeth, roucoula Caroline Whitby en arrivant auprès de leur petit groupe, monsieur Wickham, ajouta-t-elle en lui tendant sa joue à baiser, suivez-moi, je vais vous montrer où laisser vos manteaux, les entraina-t-elle l'un et l'autre, pour le plus grand soulagement de William qui se sentait tellement mal ainsi coincé entre son patient et Élisabeth.
«Si seulement je pouvais m'éclipser», déplora-t-il deux heures plus tard, lorsqu'après avoir mangé, les invités se lancèrent sur la piste de danse que les trois plus jeunes filles Bennet avaient dégagée.
«Le patient semble avoir compris qu'il a tout à gagner à ne plus me rapporter ses aventures puisqu'il s'en tient désormais à la description de l'évolution de sa relation avec sa petite amie, se souvint-il avoir écrit la veille au soir, pour compléter le rapport qu'il transmettrait dès le lendemain à l'avocat qui s'occupait du dossier de George Wickham.
«Information complémentaire # 1 : il a passé la nuit avec une autre de mes patientes. L'incident a été corroboré par la jeune fille en question lors de sa dernière séance individuelle».
«Information complémentaire # 2 : il prétend avoir couché avec sa petite amie et m'a donné – pour m'en convaincre évidemment - des détails très précis de cet instant en alléguant que la jeune femme en question était vierge. Par ailleurs, je sais de source on ne peut plus sûre que la jeune femme qu'il fréquente sur une base régulière a été victime d'un viol collectif».
Les yeux fixés sur le couple alors qu'il virevoltait sur la piste de danse, William mit de côté la jalousie qui le dévorait pour se concentrer sur ce qu'il cherchait. Il était à l'affut de ces signaux (non verbaux) que devrait émettre normalement une victime de viol tant que la sexualité serait associée pour celle-ci aux mêmes images horribles et surtout tant que de nouvelles données, issues d'une expérience sexuelle normale et satisfaisante ne remplaceraient pas les anciennes.
Tandis que le couple honoré et fêté se réjouissait de voir ainsi rassemblés ceux et celles qui étaient chers à leur cœur, aucun d'eux n'eut conscience ni même ne fut sensible à l'ambiance glauque qui s'installaient peu à peu dans la salle tellement ils étaient à l'abri dans la bulle de bonheur qu'ils s'étaient constituée. Qu'il s'agisse de William Darcy dont le regard ne quittait que très rarement Élisabeth contribuant un peu à perturber la pression atmosphérique, ou d'une seconde observatrice plutôt muette celle-là en la personne de Caroline Whitby, laquelle nourrissait de ses sombres pensées les courants ascendants.
Depuis le matin même, c'est-à-dire depuis que William l'avait reçue dans son bureau pour lui annoncer que puisqu'elle était – selon lui - officiellement guérie, il ne la verrait plus en consultation, Caroline se demandait encore comment mettre à profit la position privilégiée qu'elle occupait dans sa vie par l'entremise de son demi-frère, convaincue que c'était parce qu'il se mourrait de la fréquenter que le jeune psychologue l'avait libérée de l'obligation de consulter. Depuis la veille au soir plus exactement, Caroline oscillait entre joie et désespoir, entre le pétale «il m'aime» et son opposé «pas du tout», sans autre nuance que ces deux sentiments extrêmes.
Joie et espoir s'étaient présentés les premiers à l'instant même où elle s'était retrouvée dans l'appartement de William. Puis, lorsque portée par le mirage d'une vie commune avec lui elle avait osée s'aventurer dans le salon, la peine et la jalousie s'étaient manifestées à leur tour, à cause de cet album maudit qu'elle avait regardé à tout hasard.
Le pétale du bonheur s'était à nouveau montré au moment où l'objet de ses désirs lui avait appris qu'elle ne serait plus sa patiente. Le fait qu'elle était effectivement guérie et donc qu'il avait effectivement raison ne pesa pas bien lourd dans la balance. Cette réalité fut vite oubliée, voire même carrément rejetée puisque son esprit en quête d'espoir venait d'assimiler cette nouvelle en faveur de celui-ci.
«Il me veut hors de son cabinet pour être libre de me courtiser» avait-elle rapidement conclu, se remettant aussitôt en selle et s'imposant d'office à ses côtés dès son arrivée à la fête. Puis, ce fut le retour brutal du balancier, imposé par l'arrivée dans la salle de celle qu'elle n'avait rencontrée qu'une fois dans la réalité, mais tant de fois dans l'album de William. C'est en le cherchant des yeux et le découvrant occupé à dévisager Élisabeth que Caroline prit la décision de s'en mêler. Elle dénoua la cape noire du désespoir qu'elle estimait avoir déjà trop portée et la retourna d'un geste souple, afin d'en dégager les motifs de la vengeance.
Elle enligna alors le troisième protagoniste, celui dont elle aurait besoin pour planifier la suite des choses.
Inconscient d'être l'objet d'une telle attention, George Wickham se tenait à la droite de sa belle envers qui il redoublait d'attention. Il faut dire en fait que depuis que William Darcy lui avait mentionné qu'il avait commencé à rédiger son rapport préliminaire, George s'était empressé de modifier son discours et se retrouvait maintenant au prise avec le fardeau de la preuve, c'est-à-dire pris avec l'obligation de donner l'impression qu'il était désormais capable de résister au charme incontestable de la jeunesse. Pour cela, quoi de plus simple que de se cacher derrière sa petite amie en prétendant avoir couché avec elle.
Immortalisée dans ce portrait, dont les trois couleurs de base appartenaient à William Darcy, Caroline Whitby et George Wickham, se trouvait également Élisabeth Bennet.
Le rôle qui lui fut attribuée alors, pour qui connaissait bien la structure et les rouages d'une bonne toile, fut celui du pinceau et donc finalement du déclencheur. Inconsciente d'être l'objet du désir d'un côté et de la jalousie de l'autre, Élisabeth se débattait quant à elle avec le dégoût qu'elle éprouvait autant pour les mains baladeuses de George que pour les baisers humides qu'il semait çà et là de la base de son cou à la naissance de ses cheveux.
À force de se raidir sous ses attaques répétées, l'exaspération la domina puis fut rapidement remplacée par une indignation telle qu'elle en vint à le quitter sans aucune explication pour se rendre près de la table à bonbons devant laquelle ses trois plus jeunes sœurs se goinfraient depuis leur arrivée.
Caroline en profita alors pour faire son entrée sur la scène en s'approchant de celui qu'elle envisageait utiliser pour assouvir sa soif de vengeance, lui proposant tout naturellement de se substituer à sa petite amie en dansant avec lui. Avant même qu'il ne songe à refuser, elle se pencha vers lui, souffla quelques mots susceptibles d'attirer son attention à son oreille et sourit de contentement en le voyant se figer, blêmir puis obtempérer l'instant d'après.
-Oh Lizzie, si tu savais comme j'aimerais mieux être ailleurs qu'ici, intervint monsieur Bennet en arrivant près de sa fille et en la serrant contre lui.
-Pas autant que moi, admit Élisabeth en levant la tête pour qu'il voie sa grimace.
-Tu viens ? Allons prendre l'air à l'extérieur, lui souffla-t-il en l'entraînant avec lui.
-Ça doit être fou au journal en ce moment non ? Lui demanda-t-il une fois qu'ils furent arrivés dehors. La voyant hausser les sourcils, il précisa, depuis la parution de ton article pour dénoncer la fraude de la Mairesse DeBourg ?
-Bof, se contenta de commenter Élisabeth d'un ton las, Jackie passe son temps au téléphone et pour ma part, je suis bombardée de courriel. Mais je me console en me disant que ça doit être cent fois pire à Longueuil, mentionna-t-elle en repensant à l'entrevue que son informateur avait donnée trois heures plus tôt et qui était passée à la télévision, au bulletin de nouvelles du soir.
-Chéri ? Les fit sursauter madame Bennet en sortant la tête à l'extérieur pour réclamer son époux. J'ai besoin que tu viennes expliquer à Charles ce que j'aimerais faire avec la terrasse…
Son père eut beau rouler des yeux, Élisabeth le connaissait assez pour savoir qu'il allait non seulement lui obéir mais surtout qu'après coup, il ne serait pas en mesure de revenir prendre l'air.
-Je te rejoins dans quelques minutes, le rassura-t-elle, ne mentionne à personne que je suis ici, s'il te plait, ajouta-t-elle à voix basse.
Profitant du silence qui régnait devant l'immeuble, Élisabeth s'accota contre le mur de briques rouges et ferma les paupières. Elle fronça les sourcils en repensant aux mains vicieuses de George puis se raidit totalement en songeant à son souffle qui ne lui avait rien donné d'autre que des frissons de déplaisir.
«Je ne supporte même pas qu'il me touche» résuma-t-elle avant qu'un bruit ne lui fasse faire volteface pour découvrir qu'elle n'était plus seule.
-Vous m'avez fait peur, accusa-t-elle William Darcy d'une voix haletante.
-Désolé, j'ignorais qu'il y avait quelqu'un ici…. À vrai dire, je voulais échapper à…. S'arrêta-t-il soudain en réalisant qu'il s'apprêtait à trop en dire.
-Nous sommes deux alors… suggéra-t-elle avant de rougir violemment craignant qu'il n'en tire une conclusion erronée, je vais rentrer maintenant, lui annonça-t-elle subitement.
-Pour quelle raison ne m'avez-vous pas appelé ? Lâcha-t-il au moment où elle passait devant lui.
-Je…. Je ne voyais aucune bonne raison de le faire, rétorqua-t-elle sans même se retourner. Madame Morin m'avait déjà expliqué la raison de votre silence… ajouta-t-elle enfin, mais seulement après avoir attendu en vain qu'il rétorquât quelque chose.
-Vous ne voulez donc pas connaître la raison pour laquelle je ne vous ai pas proposé de devenir ma patiente ?
-Je sais très bien pourquoi, prétendit-elle en ouvrant la porte.
-Ah oui ? S'étonna-t-il.
-Transfert d'affection, énonça-t-elle avec emphase, c'est ça le terme que vous employez entre psychologues n'est-ce pas ? Le nargua-t-elle, en d'autres mots, vous aviez peur que je tombe amoureuse de vous ou pire encore, insista-t-elle, que je vous poursuive de mes assiduités ? C'est bien ça hein? Toutefois, j'ai une petite nouvelle pour vous, ça n'arrivera jamais, affirma-t-elle d'un ton catégorique. Oh, et puis pour vous éviter l'humiliation d'apprendre de la bouche de quelqu'un d'autre pourquoi je dis cela, et bien sachez que c'est tout simplement parce que vous ne possédez aucune des qualités que je juge essentielles chez un homme : l'honnêteté et l'intégrité.
Le découvrant aussi blême qu'elle était rouge de colère, Élisabeth poussa un soupir d'exaspération, lâcha un grognement sourd puis ouvrit la porte d'un mouvement brusque.
-Attendez ! L'arrêta William en posant la main sur son bras.
-Ne me touchez pas, le somma-t-elle en se dégageant.
-Tout ce que je vous demande, c'est de vous méfier de George Wickham… déglutit-il sans oser la regarder directement dans les yeux.
-Quel curieux psychologue faites-vous…. à parler ainsi de l'un de vos patients, l'accusa-t-elle avant de le planter là, aussi immobile qu'un acteur sous son «follow spot» une seconde avant que le rideau ne tombe.
«Qu'ai-je fait ?» se harangua-t-il avant de se passer les mains dans les cheveux et s'éloigner à grandes enjambées afin de contourner l'immeuble pour se rendre là où il pourrait emprunter l'escalier de service et regagner son appartement sans rencontrer personne.
«Ça m'apprendra…» marmonna-t-il en déplorant avoir perdu tout sens commun depuis qu'il était amoureux. Oh, il en avait désiré des femmes. Il connaissait le plaisir et ses attraits, mais rien ne l'avait préparé à cette horrible douleur et encore moins à cette soif qui ne connaissait pas de limite.
Accélérant la cadence pour atteindre son but le plus rapidement possible, William s'arrêta tout aussi sec lorsqu'un rire étouffé fusa entre deux longs gémissements. Craignant de tomber sur des itinérants ou pire encore sur des junkies (ce qui n'était malheureusement pas rare dans le secteur), il parvint jusqu'au coin de l'immeuble, s'étira le cou et jeta un œil en direction de l'escalier de secours s'estimant chanceux de savoir qu'il avait encore la possibilité de rebrousser chemin. C'est alors qu'il le vit, lui : George Wickham.
S'avançant prudemment dans sa direction heureux de profiter de l'avantage qu'il avait de faire encore partie des ombres, William se figea à nouveau en distinguant un rire de femme étouffé puis en apercevant la danse lascive que pratiquaient les deux silhouettes imbriquées l'une dans l'autre.
Lorsque George hurla le nom de son amante d'un instant, William sentit son sang bouillir dans ses veines et perdit le contrôle de ses émotions. Il accéléra le pas, accrocha le jeune homme par le col de sa chemise, le tira vers lui pour mieux le plaquer contre le mur et l'y maintint de force.
-Mademoiselle Bennet, retournez à l'intérieur, l'intima-t-il, tandis que Lydia horrifiée, tentait tant bien que mal de replacer ses vêtements. Dites à votre sœur Élisabeth que son petit ami ne se sentait pas bien et qu'il est rentré chez lui, aboya-t-il sans même prendre la peine de jeter un œil dans la direction de la jeune femme.
-Très bien, balbutia Lydia en s'éloignant au pas de course, préférant ne plus s'intéresser aux deux hommes qui continuaient de se jauger méchamment.
Lorsqu'il fut certain que la jeune femme était assez loin, William Darcy relâcha son adversaire et lui fit mordre la poussière en le poussant violemment en direction de la rue.
-Ne prenez pas la peine de revenir à mon bureau… mon rapport est prêt à être envoyé. Et vous savez quoi, je vous l'annonce en primeur, votre thérapie est un échec.
Ne pas poursuivre George pour le démolir avait été extrêmement difficile.
«Dieu m'est témoin que j'aurais aimé l'écraser comme un cafard, pesta William avant de se remettre en marche, grimper deux marches à la fois l'étroit escalier métallique qui menait jusqu'à la porte arrière de son appartement, et que je ne retournerai pas dans cette salle, jura-t-il ensuite, au risque de déplaire à Charles.
Tout ça était trop pénible pour lui. Après tout, William se connaissait assez pour savoir qu'il ne supporterait pas de revoir Élisabeth et surtout de l'entendre s'inquiéter de l'absence de celui qui avait été si souvent déloyal envers elle. En tout et partout ce soir, il avait tenté de suivre les conseils de son propre thérapeute et estimait avoir essayé de s'ouvrir aux autres. Il avait même tenté de s'expliquer avec elle, mais sans succès.
Il avait bien le droit de rentrer chez lui, maintenant. Il avait assez souffert. Mon cœur ne servira pas de paratonnerre, jura-t-il.
Mais le mal était fait, les deux prédateurs avaient eu de temps de se rencontrer, avaient discuté le temps qu'il fallait et étaient repartis chacun de son côté après avoir planifié ou du moins rédigé la suite de l'histoire, chacun s'accaparant une large part de la victoire ou du butin. Un pacte avait été signé, une alliance était née entre ces deux êtres dangereusement déterminés à obtenir gain de cause et surtout à aller aussi loin qu'il le faudrait pour y arriver.
En rentrant chez elle ce soir-là, raccompagnée par ses parents et ses deux plus jeunes sœurs, Élisabeth grimaça en découvrant le nombre de messages qu'on avait laissés sur sa boîte vocale. Après avoir entendu ceux très agréables de Charlotte et Nouchine, elle se réjouit ensuite de reconnaitre la voix de la gentille Clémence, sa «jumelle d'expérience» qu'elle avait rencontrée au salon funéraire. Celle-ci l'invitait à la contacter et lui rappelait qu'elles avaient planifié d'aller prendre un café ensemble. Le dernier message qui commençait par un hurlement (mode de communication inventé par Jackie Michaud) la fit naturellement grimacer : Jackie la «suppliait» de la rappeler pour discuter du Gala de la Presse qui se tiendrait dans 48 heures.
«Je la rappellerai demain, soupira-t-elle, là tout de suite, j'ai besoin de mon lit et de deux advils» lâcha-t-elle en se préparant à se rendre à la salle de bain. Une seconde plus tard, elle dut suspendre son mouvement, figée par la sonnerie de sa porte d'entrée. Se plaquant contre le mur autant par réflexe que par habitude, la peur étant au fil des mois devenue une compagne familière, elle se força à rester calme et à réfléchir.
À cette heure de la nuit et surtout puisque sa famille venait tout juste de la déposer chez elle, Élisabeth calcula qu'il ne pouvait s'agir que de l'une de ses sœurs qui serait remontée pour lui transmettre un message ou pour lui rapporter quelque chose qu'elle aurait oublié dans la voiture. Préférant ne pas prendre de risque, elle s'approcha de la porte, regarda par le judas puis fronça les sourcils en reconnaissant George Wickham. La peur cédant la place à la colère, elle tourna la clé dans la serrure et entrouvrit la porte afin de lui faire savoir ce qu'elle pensait de l'initiative qu'il venait de prendre.
-Il est tard George, rentre chez toi ? L'accueillit-elle froidement.
-Je m'excuse d'arriver à cette heure-ci et surtout sans prévenir, mais il faut absolument que je te parle, c'est urgent, s'exclama-t-il en esquissant un mouvement vers l'avant comme s'il ne doutait pas un seul instant qu'elle le laisserait entrer dans la pièce et surtout en faisant exprès pour qu'elle aperçoive les marques rouges qu'il portait au cou et qu'il avait lui-même amplifiées avant d'entrer dans son immeuble.
-Mon Dieu George, mais qu'est-ce qui t'est arrivé, s'exclama-t-elle avant de hausser ses deux mains à la hauteur de son cou pour jeter un œil sur ses plaies.
L'entraînant avec elle la seconde d'après, elle le conduisit jusque dans la salle de bain, le fit asseoir sur le bord de la baignoire puis entreprit de chercher dans sa pharmacie ce dont elle aurait besoin pour le soigner, c'est à dire un flacon de crème antibiotique. Après avoir ramassé deux cachets d'acétaminophène pour elle-même au passage, elle s'occupa de son cou tandis qu'il lui narrait sa mésaventure.
Bien des mensonges furent énoncés bien camouflés à travers quelques vérités particulièrement bien choisies. George joua à la perfection son rôle de victime, menant le bal avec la précision d'un horloger.
-Je suis foutu Lizzie, conclut-il une fois qu'ils furent tous deux assis côte à côte sur le divan du salon. Dès demain mon patron recevra son rapport et je me retrouverai sans emploi, termina-t-il en réussissant à s'émouvoir lui-même en ajoutant un léger trémolo dans sa voix.
-Mais enfin George, il doit bien y avoir quelque chose à faire… il doit y avoir des recours contre ça. Ne pourrais-tu pas porter plainte contre William Darcy ? Suggéra-t-elle.
-Voyons Élisabeth, personne ne remettra en question la parole du Président de l'Ordre des Psychologues du Québec, argumenta George, découragé.
-Mais ça n'a pas de sens. Pour quelle raison un homme comme lui falsifierait-il un rapport psychologique ? Et puis pourquoi t'a-t-il agressé ce soir ? Tu as certainement dû dire ou faire quelque chose ? Insista Élisabeth.
C'est alors que George la jugea prête. Prête à entendre une histoire branchée sur réalité de cet album dont il l'entretint ensuite, contenant la collection complète de ses articles.
-S'il est obsédé par moi comme tu le prétends, il n'avait pas à s'en prendre à toi, plaida-t-elle avant de réaliser qu'il lui était impossible d'utiliser son principal argument – à savoir que William n'avait pas voulu d'elle comme patiente – compte tenu que George ne connaissait pas son secret. On s'est rencontrés au dernier refuge, s'il avait vraiment voulu me revoir, il aurait pu passer par son ami Charles.
-Oui sans doute…. Mais tu oublies un détail important. J'étais son patient. Aucun psychologue qui se respecte ne fréquente ses patients en dehors du bureau, ni même les proches d'un patient, lui expliqua-t-il.
Statufiée par ce qu'elle venait d'apprendre tout en se disant qu'elle aurait dû le savoir, Élisabeth lâcha un soupir de protestation avant de reprendre, très bien, prenant pour acquis que puisque tu étais son patient, il a dû couper quelques cordes qui le reliait à moi, ce n'est pas une raison suffisante pour s'en prendre à toi en détruisant ta réputation ?
-Sauf si je l'ai cherché, confessa George en baissant les yeux de manière très étudiée.
Croyant comprendre que George avait nécessairement dû parler d'elle à son thérapeute, Élisabeth sentit la panique la gagner. Elle n'avait rien à se reprocher bien sûr, mais puisque William Darcy savait des choses sur elle que même son petit ami ignorait et qu'elle avait beaucoup d'imagination, elle envisagea le pire.
-Qu'est-ce que tu lui as dit exactement ? Osa-t-elle s'enquérir.
-Après m'être plaint pendant plusieurs séances que tu ne semblais pas intéressée de faire l'amour avec moi, commença-t-il en se réjouissant de la sentir se raidir à ses côtés, hier soir, alors que j'étais à ta recherche, je suis sorti de l'immeuble pensant te trouver dehors et l'ai rencontré lui.
-Que s'est-il passé ?, s'intéressa-t-elle aussitôt, comprenant que George était sorti après qu'elle se fut elle-même entretenue avec William et après également qu'elle l'eut éconduit bêtement.
-Je lui ai demandé s'il t'avait vue. Il m'a alors dit qu'il ne comprenait pas ce que tu faisais avec un homme comme moi. Que je ne te méritais pas. En parfait contrôle de l'effet qu'il voulait produire, George s'arrêta, feignit de reprendre son souffle, puis reprit son récit. Tu n'as pas idée de tout ce qu'il m'a dit. Que j'étais un bon à rien et plein d'autres choses que je préfère garder pour moi. C'est alors que j'ai vu rouge. Je me suis approché de lui le point levé et c'est là qu'il m'a jeté cette histoire de rapport au visage.
-Mais enfin George, viens en au fait, l'intima-t-elle, que lui as-tu dit pour qu'il s'en prenne à toi physiquement ?
Voilà, elle était prête à l'entendre. George savourait sa victoire, mais plus encore sa prestation. Oh comme il était passé maître dans l'art de manipuler les gens. La fierté rendait ses yeux brillants d'excitation.
-J'ai prétendu que nous avions couché ensemble…
Horrifiée au-delà de tout autre sentiment, Élisabeth eut l'impression que son visage se vidait de son sang et fixait George sans le voir. Après quelques secondes, celui-ci se tourna vers elle surpris de ne pas avoir entendu le cri de protestation qu'elle aurait normalement dû émettre et s'inquiéta de son silence.
-Lizzie, qu'est-ce qui se passe ? L'interrogea-t-il d'une voix basse, presque sur le souffle.
-Oh mon Dieu George. Je suis tellement désolée…. Il y a longtemps que j'aurais dû te parler moi aussi…. Prenant un grand respire, elle reprit la parole, j'ai été victime d'un viol collectif il y a plus de six mois…. Et William Darcy est au courant.
Ce fut au tour de George de la fixer horrifié. Il comprit alors pourquoi en prétendant avoir couché avec Élisabeth, il avait perdu définitivement la confiance de William Darcy. La rage qu'il ressentit alors se mua en colère tandis qu'elle se frayait un chemin dans ses veines, mais il la contrôla. Il fut alors en mesure de réaliser la valeur inestimable du secret d'Élisabeth. Il possédait maintenant un avantage de taille sur celui qui était désormais en mesure de l'écraser. Il connaissait son point faible, il le tenait même dans ses bras à l'instant même. Il l'écoutait lui raconter ce qui s'était passé en une belle soirée d'été à l'instant où 4 hommes avaient croisé son chemin.
Lorsqu'elle eut terminé son récit, que ses larmes furent définitivement asséchées, Élisabeth fut très reconnaissante envers George et surtout soulagée lorsqu'il lui demanda la permission de prendre congé.
-Tu aurais dû me raconter ça bien avant. Si j'avais su cela plus tôt, tu peux être certaine que je n'aurais pas fait pression sur toi, lui assura-t-il sur le pas de la porte.
-Tu as raison comme toujours, admit-elle humblement, mais, toi George ? Que vas-tu faire avec cette histoire de rapport et tout ça ? Je peux faire quelque chose pour t'aider ? Lui demanda-t-elle, inconsciente du pouvoir qu'elle lui offrait.
-En fait, tout ce que tu pourrais faire, c'est de ne pas nier que nous ayons couché ensemble…. Si tu me supportes et que tu affirmes la même chose que moi, ça pourrait peut-être faire toute une différence, affirma-t-il en lui faisant la bise.
-Je peux bien faire ça pour toi, lui promit-elle en lui rendant son baiser.
-Oh soi-dit en passant Élisabeth, saches que je suis tout disposé à t'aider à surmonter ton problème. Le sexe peut être une expérience extraordinaire quant on est avec la bonne personne…. Je peux te garantir que quand tu seras prête, on prendra tout le temps que tu voudras, lui assura-t-il avant de refermer la porte et s'éloigner. Une fois dans sa voiture, qu'il avait pris la peine de stationner deux rues plus loin pour l'attendre, George ramassa son cellulaire et envoya un message texte à Caroline. Tout simple, très court.
Phase 1 ok - EB a mordu à l'hameçon. GW.
…À suivre…
Alors mesdames?
