Sur ce chapitre, je ne dis rien et n'ai rien à dire... à vous de réagir... Miriamme
Onzième partie
Gala de LA PRESSE, salle 3 de l'hôtel Reine Élizabeth.
15h30 : Quatrième et dernier conférencier : Président de l'Ordre de psychologue du Québec, monsieur William Darcy.
Assise sagement à côté de Nouchine, Élisabeth attendait impatiemment de le voir apparaître sur scène. Elle avait bien hâte de l'entendre et surtout d'écouter ce qu'il avait à dire sur l'intervention des psychologues lors de crises sociales majeures telles celle provoquée par les étudiants lors du «Printemps Érable». Mais au-delà du sujet sur lequel elle aurait un papier à produire et des quelques questions qu'elle lui poserait lors de la conférence de presse qui suivrait, Élisabeth espérait bien – pour autant que l'occasion lui en serait donnée – avoir l'opportunité d'émettre quelques commentaires – dont le sens échapperait à tous, sauf à lui. Elle en avait même préparé une bonne dizaine la nuit dernière alors que le sommeil tardait à venir et qu'elle repensait à l'histoire abracadabrante narrée par George. Durant la matinée aussi, pendant les trois autres conférences, elle avait pris des notes machinalement, confortée par l'idée qu'elle pourrait toujours s'appuyer sur les informations très précises amassées par Nouchine pour rédiger son papier et avait plutôt cherché à améliorer les questions qu'elle souhaitait adresser à William Darcy.
Lorsqu'au retour de la pause Jackie Michaud s'avança sur scène pour prendre la parole et réussit enfin à faire taire les applaudissements qui lui étaient réservés, elle en profita pour résumer la jeune carrière du dernier conférencier, permettant ainsi à Élisabeth d'apprendre des choses qu'elle ignorait sur l'homme qui était entré dans sa vie par la voie du drame et qu'elle était bien déterminée à exclure à jamais de son entourage immédiat. Si lui y était arrivé pendant plusieurs mois, pourquoi pas elle.
-Alors mesdames et messieurs, sans plus tarder, je cède la parole à monsieur William Darcy.
Un cri fusa vers la droite, suffisamment intense pour attirer bien des regards dont celui d'Élisabeth et de Nouchine. Toutefois, il n'y eut que la première qui arriva à identifier la sœur de William de même que les deux psychologues du Dernier Refuge qu'Élisabeth avait déjà interviewés.
Pendant que William présentait un résumé succinct de l'impact du «Printemps Érable» sur la jeunesse québécoise, Élisabeth songeait plus précisément à cet article qu'elle avait écrit sur le sujet et qui lui avait valu d'être obligée d'aller défendre son point de vue devant le Conseil de Presse du Québec.
Passant rapidement à la présentation des différents troubles psychologiques que l'ordre des psychologues du Québec avait recensés chez les quelques 10 000 jeunes rencontrés par les différents spécialistes des établissements scolaires et puis plus spécifiquement chez le tiers de ceux qui furent finalement référés en clinique, William insista sur ce que cette vaste intervention avait coûté à l'État. La stupéfaction se lisait sur tous les visages lorsqu'il énonça l'impressionnante somme. Imitant l'expression de surprise de Nouchine par mimétisme au moment où elle se tourna vers elle, Élisabeth se gronda et s'efforça de mieux écouter le propos du psychologue – livrant en cela bataille avec son esprit qui continuait plutôt à préparer son offensive.
Un seul détail clochait selon elle et c'était justement l'absence de George Wickham. Oh, comme elle aurait aimé confronter William Darcy en la présence de sa victime.
Une fois que la salle eut terminé de réagir et que William eut enfin terminé de présenter – chiffres à l'appui – ce que cette crise avait coûté aux contribuables de la ville de Montréal, il mit fin à sa présentation, fut chaleureusement applaudi et redescendit vers la table où étaient déjà installés les conférenciers qui l'avaient précédé. Jackie revint sur scène, le remercia à nouveau puis déclara ouverte la période de questions.
La bouche sèche et les mains moites, Élisabeth attendait son heure, le bon moment. Jetant un œil sur l'assistance, la jeune journaliste surprit le regard de sa propre thérapeute Jessica Morin – assise deux rangées plus loin en compagnie d'un homme qu'elle lui avait déjà présenté comme son époux. La pensée qu'elle avait raté sa dernière séance amena une légère rougeur sur ses joues.
C'est alors que sa main se leva d'elle-même. Alors qu'elle regardait ailleurs. «C'était vraiment ainsi que les choses devaient se passer», s'encouragea Élisabeth, car elle savait très bien que si elle avait gardé les yeux fixés sur lui, jamais elle n'aurait trouvé le courage de se jeter à l'eau.
-Oui mademoiselle Bennet ? Rétorqua celui-ci obligeant la jeune femme à se retourner vers lui.
Sentant presque tous les regards converger vers elle, Élisabeth prit tout son temps, se racla la gorge et commença par lui demander si dans sa jeune carrière, il avait déjà reçu des plaintes concernant sa façon de traiter les patients.
-Ce n'est pas encore arrivé, répondit-il avant de préciser, mais personne n'est à l'abri d'une erreur de jugement…
-Vous décririez-vous comme une personne obsessive monsieur Darcy ? Contrattaqua-t-elle immédiatement.
-Il y a des choses que j'aime énormément… ou plutôt que j'admire… mais je ne me laisse jamais dominer par mes passions… il n'y a qu'ainsi qu'on se tient à l'écart des obsessions, opina-t-il.
-Et à l'égard de vos patients maintenant, n'avez-vous jamais été aveuglé par les préjugés ?
-Non puisque les préjugés nous tiennent éloigné de nos patients. Notre rôle en tant que thérapeute est justement de briser les préjugés.
-Je suis d'accord avec vous, l'approuva-t-elle avant de reprendre en prenant la foule à partie, cela étant dit, que conseilleriez-vous à un homme qui est suivi par un thérapeute qui va même jusqu'à falsifier un rapport pour lui nuire ?
Des murmures s'élevèrent de part et d'autre de la salle, partageant leur attention de manière plutôt égale entre le psychologue qui avait blêmi et la jeune femme dont le sourire s'était passablement élargi.
-Aucun thérapeute qui se respecte ne falsifierait un rapport. Surtout s'il s'agit d'une ordonnance de la cour incluant ou non un délai précis, rétorqua-t-il plutôt froidement.
-Vous vivez dans un monde imaginaire monsieur Darcy si vous croyez que par jalousie ou par envie, les hommes vont se priver d'user de leur pouvoir pour blesser autrui… parlez à toutes ces femmes qui se sont fait battre ou même violer un jour… l'agressa-t-elle ayant complètement oublié où elle était. Se ressaisissant aussitôt en serrant les poings, elle reprit son faux sourire et réitéra sa demande : alors, quel conseil donneriez-vous à cet homme ?
-Je lui conseillerais de porter plainte à l'Ordre des psychologues du Québec. Mais si vous me le permettez, j'ai moi-même une question pour vous ?
-Je vous écoute.
-Cet homme dont vous parlez, vous a-t-il fait lire le rapport en question ?
-Je dois admettre que non, tarda-t-elle à répondre.
-Une journaliste qui se respecte doit vérifier ses sources avant de prendre parti non ?
-Tout comme un psychologue doit respecter le code de déontologie et ne pas produire de faux rapport…
-Tout juste… nous connaissons donc tous les deux les limites de nos professions… mais qu'en est-il de ce mystérieux patient… êtes-vous certaines de bien connaître ses motivations ?
-À notre image, il ne recherche que la vérité…
-Alors permettez-moi de citer une personne que je respecte énormément, «Il n'y a rien qui ne mente plus que l'image de la réalité» la fixa-t-il après avoir utilisé cette fameuse phrase que le monde journalistique avait empruntée à la jeune femme.
Le malaise qui s'était installé dans la salle se dissipa enfin lorsque Jackie reprit la parole pour remercier le jeune homme et suggérer à tous de prendre une pause avant la tenue de la cérémonie de clôture du Gala.
Grondée par Nouchine, puis par Jackie elle-même lorsqu'elle revint près d'elles, Élisabeth les écouta la mettre en garde contre son impulsivité et lorgna plutôt en direction du petit groupe qui s'était rassemblé autour de William et dont deux membres semblaient réagir davantage que les autres, à savoir Georgianna Darcy et Jessica Morin.
«Voyons voir qui viendra vers moi en premier… parions qu'il s'agira de William Darcy lui-même…»
-Mademoiselle Bennet, l'interpella Georgianna une dizaine de minutes plus tard en arrivant près d'elle au moment où elle quittait la salle pour se rendre dans le hall. Mademoiselle Bennet, puis-je m'entretenir avec vous quelques instants ?
-Tiens, tiens… mademoiselle Darcy, la salua Élisabeth à son tour. Je veux bien discuter avec vous quelques instants…
-Suivez-moi, l'encouragea la jeune administratrice en lui emboitant le pas jusqu'à leur arrivée devant l'une des petites salles privées ordinairement réservées par les compagnies. Lisant le nom du Dernier Refuge sur la feuille collée sur la porte d'accès, Élisabeth se détendit aussitôt.
Vous avez l'air bien, débuta Georgianna en invitant Élisabeth à s'asseoir en face d'elle. Un verre d'eau, lui offrit-elle ensuite.
Après avoir décliné l'offre de la jeune femme, Élisabeth répondit enfin à sa première question : j'ai eu un excellent psychologue et ma thérapie tire à sa fin…
-Je suis heureuse de l'entendre… Lorsque j'ai appris ce qui vous est arrivé par l'entremise des journaux, j'ai été catastrophée, mentionna tout de même Georgianna sans oser regarder la jeune femme directement dans les yeux.
-Je… préfère changer de sujet si vous le voulez bien, déglutit Élisabeth en se raidissant sur son fauteuil.
-Je comprends. Je vais donc en venir à la raison pour laquelle j'ai demandé à vous parler.
-Je suis toute ouïe.
-Vous devez vous tenir loin de George Wickham. Il est dangereux, affirma-t-elle.
-Le connaissez-vous ?
-Pas personnellement, lui apprit-elle.
-Mais moi oui, intervint William Darcy en pénétrant dans la pièce par la seconde porte qu'il y avait dans la pièce et qu'Élisabeth n'avait pas remarquée en entrant.
Les trois protagonistes étant désormais figés, Georgianna fut la première à se ressaisir en annonçant : je vais vous laisser…
-Non, ne vous dérangez pas, c'est moi qui vais partir, la devança Élisabeth en se précipitant vers la porte.
-Mademoiselle Bennet, qu'avez-vous à perdre à m'écouter ? Plaida le psychologue d'une voix impatiente.
-Mon précieux temps et la cérémonie de clôture, rétorqua-t-elle du tac-au-tac…
-Donnez-moi seulement dix minutes de votre PRÉCIEUX temps.
-Je vous en donne cinq… pas une seconde de plus, le prévint-elle en retournant s'asseoir là où elle était installée auparavant.
Jetant un œil contrit sur sa sœur, William la laissa saluer une dernière fois la journaliste puis la suivit des yeux pendant qu'elle quittait la pièce en refermant la porte très délicatement.
-J'ignore ce que George Wickham vous a raconté à propos de l'accusation qui pèse sur lui, mais je me dois de rétablir la vérité…
-Il me tarde de vous entendre…
-Je ne peux vous dévoiler que ce qui est déjà disponible sur internet ou ailleurs, voilà pourquoi, je veux que vous lisiez ceci, lui expliqua-t-il en lui tendant une copie imprimée d'un compte Facebook et plus précisément, un texte publié sur le mur d'une jeune femme. William ne quitta pas le visage d'Élisabeth tandis qu'elle découvrait la preuve de la perversité de celui à qui elle avait pourtant confié son secret la veille. Voyant le sang quitter son visage, William s'inquiéta pour elle et s'empressa de lui servir un verre d'eau.
-C'est forcément faux, explosa-t-elle au moment où il le lui tendait, n'importe qui peut écrire n'importe quoi sur son mur, ajouta-t-elle en dédaignant le verre qu'il tenait toujours devant ses yeux. S'il s'agit de la jeune femme dont George m'a parlé, soyez assuré qu'elle a écrit ça pour se venger…
-Vous avez raison… Ce genre de publication ne constitue pas une preuve… contrairement à ceci, reprit-il en posant le verre puis en revenant vers elle avec un document légal qu'il sortit de sa mallette.
Ramassant d'une main désormais tremblante le dossier qu'il lui tendait, Élisabeth l'ouvrit, exhala un profond soupir puis commença à le lire, prenant le temps d'assimiler son contenu : la condamnation de Wickham de même que l'ordonnance de traitement signée de la main d'un avocat qu'elle connaissait de nom comme de réputation.
-Je ne pouvais pas savoir, bredouilla-t-elle au bout d'un moment, il m'a raconté une histoire bien différente… Oh mon Dieu, comment ai-je pu me laisser avoir ? S'effondra-t-elle, avant de déglutir puis lui rendre le dossier.
-Je suis désolé, rétorqua William sans la quitter des yeux.
-Mais qu'en est-il de son traitement ? S'informa finalement Élisabeth en relevant la tête.
-Je ne peux malheureusement pas en discuter avec vous, mentionna William, penaud.
-Et qu'avez-vous mis dans votre rapport ?
-C'est à lui qu'il vous faut demander des comptes… pas à moi, lâcha-t-il en haussant les épaules en signe d'impuissance.
-Donc on en revient au même point, constata-t-elle, c'est votre parole contre la sienne…
-Il vous a menti à propos de cette jeune femme… il peut bien vous avoir menti pour le reste, observa-t-il.
-Mais que dire de vous ? S'emporta-t-elle subitement.
-Moi ? S'étonna-t-il.
-Oui, vous…
-Je vous écoute…
-Est-ce vrai que vous collectionnez tous mes articles ? L'intima-t-elle, certaine qu'il allait nier.
-Oui, admit-il sans sourciller.
-Et est-ce vrai que vous… que vous êtes amoureux de moi ? Renchérit-elle en le défiant du regard.
-Oui, la dévisagea-t-il en rougissant.
Gardant résolument les yeux fixés sur lui, Élisabeth fut la première à détourner le regard. Elle se pencha alors pour ramasser son sac à main puis se dirigea vers la porte d'entrée ne sachant pas davantage comment prendre congé de lui que combattre le stress suscité par ce qu'elle venait d'apprendre à propos de George. La voix de William la bloqua à nouveau une seconde avant d'ouvrir la porte. Voulant à tout prix éviter d'être à nouveau prisonnière de son regard, elle s'immobilisa et resta de dos.
-Demandez donc à votre sœur Lydia ce qu'elle faisait dehors avec votre petit ami durant la soirée des fiançailles ?
Hantée par cette dernière accusation, Élisabeth afficha un air impassible en quittant la pièce, puis le conserva tant et aussi longtemps qu'elle sentit sur elle le regard inquiet de Jessica Morin puis celui perplexe de Georgianna alors qu'elle traversait le hall en faisant de grandes enjambées pour atteindre la sortie de l'hôtel.
Déclinant l'offre d'un chauffeur de taxi qui lui ouvrait la porte à l'instant même où elle arrivait à l'extérieur, Élisabeth se rendit plutôt dans le parc avoisinant, pressée de réfléchir au moins autant que de reprendre possession de ses moyens.
Levant le nez sur le texto qu'elle reçut de Nouchine 35 minutes plus tard, Élisabeth exhala un profond soupir, puis tapa sa réponse sur le clavier de son portable, pressée de faire savoir à sa collègue qu'elle ne se joindrait pas à elles pour aller manger, comme les trois femmes avaient pourtant prévu de le faire en début de matinée.
Retirant la carte de presse qui était encore accrochée à sa veste, elle se remit debout puis se précipita dans le métro, pressée de se rendre chez ses parents afin d'attraper Lydia dès l'instant où elle rentrerait de ses cours.
-Il faut que j'en aie le cœur net.
Mais Lydia ne rentra pas ce soir-là. Pas plus qu'elle ne répondit aux deux messages textes qu'Élisabeth lui envoya. Sachant qu'il lui fallait rentrer afin de rédiger la première version de son article sur le Gala, Élisabeth prit congé de ses parents, de ses deux autres sœurs puis finit par céder aux prières de Catherine qui voulait à tout prix aller la reconduire chez elle en voiture, voyant là une excellente occasion de pratiquer.
-Merci Élisabeth. Si tu savais comme j'ai hâte de ne plus avoir besoin d'être accompagnée d'une personne qui a un vrai permis, gémit celle-ci en s'arrêtant devant l'immeuble où les deux sœurs aînées partageaient un appartement.
-Merci à toi Catherine. Bon courage Marie, agaça-t-elle son autre sœur en refermant la portière.
Deux blocs plus loin, un homme suivait des yeux la progression de la jeune femme jusqu'à ce qu'elle eut totalement disparu dans l'édifice où elle logeait. La main serrée sur la copie du rapport dont il connaissait le texte par cœur, George Wickham le lança rageusement sur le siège arrière, jeta un œil sur son reflet dans le rétroviseur, puis ouvrit la portière.
S'étant assuré au préalable, par l'intermédiaire de sa complice, que Jane était sortie, il verrouilla son véhicule et marcha en direction de l'immeuble. Son pas comme sa démarche ne présageaient rien de bon.
«Il va me le payer» murmura-t-il en pénétrant dans l'ascenseur.
Un verre de whisky reposant au creux de sa main, William Darcy se sentait aussi las que s'il avait couru un marathon. Contrairement à Élisabeth, il n'avait pas été en mesure de quitter l'Hôtel avant 18h00, sans compter qu'il avait dû répondre de l'échange verbal qu'il avait eu avec la représentante de LA PRESSE auprès non seulement de Georgianna, mais également de sa collègue Jessica.
Après s'être maladroitement expliqué avec elles, William avait encore eu à assister à un long et pénible repas en compagnie des membres du comité exécutif de l'Ordre des psychologues du Québec, sans cesse préoccupé par le sort d'Élisabeth.
Pendant que les plats se succédaient sans qu'il prît conscience du goût d'aucun d'entre eux, William n'arrivait pas à chasser de son esprit la hargne qu'il avait perçu dans les propos d'Élisabeth, puis sa tristesse.
Après avoir pris une douche et avoir revêtu des vêtements plus confortables, il s'était servi un verre puis s'était installé sur son fauteuil préféré sans même penser à ramasser sa télécommande. Il n'en était pas encore là. Trop de choses accaparaient son esprit pour qu'il puisse même y songer. Il leva son verre jusqu'à ses lèvres, cueillit une seconde lampée de Whisky, une grimace lui tordant les lèvres pendant que le liquide ambré lui brûlait la gorge en se frayant un chemin. Il s'étouffa l'instant d'après lorsque la sonnette de la porte d'entrée retentit.
Se redressant vivement, William posa son verre devant lui, pris le temps de contrôler sa toux puis se dirigea d'un pas pressé vers la porte sur laquelle son visiteur frappait maintenant de manière insistante.
-Élisabeth, mon Dieu, qu'est-ce qui se passe ? S'inquiéta-t-il en découvrant la jeune femme tandis qu'elle fixait sur lui deux yeux larmoyants et que le reste de son corps était secoué de violents tremblements.
-Je… je crois que je viens de tuer un homme, bredouilla-t-elle entre deux sanglots avant de se précipiter dans ses bras et de coller son visage sur son veston pour se confesser : c'est George. J'ai tué George….
-Chut, s'exclama-t-il en l'entraînant dans son appartement après avoir fermé la porte derrière lui. Respirez calmement, asseyez-vous et racontez-moi exactement ce qui s'est passé, la dirigea-t-il d'une voix douce. Comme elle s'apprêtait à obtempérer alors qu'elle pleurait encore abondamment, William lui fit signe d'attendre, s'étira jusqu'à atteindre une boite de papiers mouchoirs et la lui tendit.
-C'est George, finit-elle par lâcher après s'être mouchée bruyamment à plusieurs reprises. Il est arrivé chez moi tout de suite après mon retour de chez mes parents. Levant les yeux vers lui elle lui confirma ce qu'il avait déjà déduit de ses propos, je voulais voir Lydia afin de lui poser cette question dont vous m'avez parlé…
-Que s'est-il passé ensuite, l'encouragea William en approchant davantage son siège d'elle, touchant presque ses genoux avec les siens.
-Vous aviez raison à son sujet, ravala-t-elle ses sanglots, George m'a menti… Il me l'a dit… il serait plus juste de dire qu'il me l'a hurlé tant il était en colère à son arrivée. Lorsqu'il s'est arrêté après m'avoir tout raconté… corroborant ainsi les faits dont vous m'avez brièvement parlé… il m'a jeté au visage qu'il m'avait trompé au moins à quatre reprises… l'une de ces fois étant justement à la soirée de fiançailles et avec ma sœur Lydia… La dernière en date étant Caroline, la demi-sœur de Charles…
-Le salaud,échappa William avant de se saisir des deux mains qu'elle avait haussées à la hauteur de sa bouche et qui tremblaient encore.
-Mais le pire s'est produit lorsqu'il m'a jeté au visage que s'il avait échoué sa thérapie c'était de ma faute… il a dit qu'en refusant de coucher avec lui… j'avais compromis la perception que vous aviez de lui…
-Il est fou ! S'emporta William. C'est au contraire parce qu'il sortait avec vous que j'ai tardé à rédiger mon rapport… vous aviez une bonne influence sur lui…
-Je ne le reconnaissais plus… George me faisait peur… Je lui ai demandé de se calmer… lui ai même suggéré de rentrer chez lui… c'est alors qu'il s'est mis à rire… Il s'est approché de moi et m'a hurlé à deux pouces du visage qu'il n'avait plus le choix… qu'il était fichu de toute façon et qu'il voulait se venger de vous… et c'est là qu'il s'est jeté sur moi. Se débattant avec ses souvenirs, Élisabeth recommença à s'agiter. S'étant avancée sur le bout de son siège, elle tomba à genoux devant William et laissa peu à peu sa tête reposer sur ses jambes tout en poursuivant son récit. Je me suis débattue, mais il était très fort. Dès qu'une occasion s'est offerte à moi, je l'ai déséquilibré puis me suis rendue dans la cuisine où sont tous mes couteaux et l'ai poignardé au moment où il revenait à la charge…. Je l'ai entendu tomber sur le sol, j'ai vu son sang se répandre sur le linoléum avant de ramasser ma veste et courir jusque chez vous… jusqu'à vous… j'étais certaine que vous comprendriez…
-George serait donc encore chez vous ? La questionna doucement William tout en caressant sa chevelure comme on caresserait une enfant.
-Oui… à terre, dans la cuisine, souffla-t-elle en se redressant pour lui répondre. Que va-t-il m'arriver s'il est mort ? Et s'il est vivant… il va certainement vouloir se venger, paniqua-t-elle en recommençant à haleter.
-Élisabeth regardez-moi, l'interpella William en l'aidant à se redresser puis en plongeant son regard dans le sien. Il ne vous arrivera plus rien, m'entendez-vous ? Vous avez eu un excellent réflexe en venant jusque chez moi.
-Mais j'ai tué un homme, je suis une meurtrière…
-Vous vous êtes défendue Élisabeth. C'était de la légitime défense. Que vous l'ayez blessé ou tué n'a aucune importance puisque dans un cas comme dans l'autre, vous avez agi pour sauver votre propre vie, proclama-t-il sans la quitter des yeux.
-Il a dit qu'il allait me prendre… et que c'était pour vous faire du mal.
«Et il aurait eu raison.» songea-t-il en s'abstenant de l'exprimer à voix haute. Élisabeth, vous allez devoir m'écouter attentivement maintenant, la pressa-t-il en la soulevant pour qu'elle retourne s'asseoir sur le divan. Je vais devoir faire deux appels très importants. Le premier aux policiers afin qu'ils envoient une voiture chez vous… et un autre à votre famille.
-Non, protesta-t-elle, pas ma famille, Jane…. Seulement Jane pour l'instant, je vous en prie.
-Très bien… mais la police doit être prévenue et le plus vite possible.
Lorsqu'il se fut entretenu avec le service de police de Montréal et eut obtenu d'eux qu'ils envoient une voiture non seulement à l'appartement d'Élisabeth, mais également auprès de la jeune femme afin de recueillir sa déposition, William réussit finalement à joindre Jane et obtint rapidement d'elle l'assurance qu'elle se mettait immédiatement en route avec Charles.
Ses deux appels terminés, William revint dans le salon où la jeune femme – qui s'était enfin calmée – tournait les pages de l'album qu'il s'était constitué avec le temps et contenant tous ses articles. Le déposant devant elle en le voyant revenir, Élisabeth essuya le nouveau ruisseau de larmes qui s'était creusé un lit sur ses joues et suivit William des yeux pendant qu'il s'installait à ses côtés.
-Je suis désolée William. Rien de tout ça ne se serait produit si j'avais accepté de vous écouter le jour des fiançailles de Jane et Charles.
-Vous étiez très en colère contre moi ce jour là…
-Et vous m'avez mis en garde contre George…
-J'ai ma part de responsabilité dans ce qui vous arrive. Ma première erreur a été d'accepter George parmi mes patients, confessa William.
-Je ne comprends pas pourquoi vous dites ça, commenta Élisabeth.
-Je crois maintenant qu'il est aussi dommageable à long terme de trop aimer un patient que de le détester.
-Comment ça ?
-Au fil des rencontres… je me suis montré moins sévère avec lui… je compensais ainsi le fait de ne pas être capable de l'apprécier…. Un peu comme un parent qui gâte son enfant parce qu'il se sent coupable d'être trop absent, lui expliqua-t-il patiemment.
-Qu'est-ce qui vous déplaisait chez lui ? S'informa-t-elle ensuite.
-La manière dont il parlait des femmes, lui confia William.
Un silence régna dans la pièce tandis que les deux s'observaient attentivement. Fronçant finalement les sourcils, Élisabeth reprit la parole, ressentant le besoin de s'excuser à nouveau.
-William, je suis désolée de vous avoir si mal jugé… j'aimerais que vous me pardonniez…
-Il n'y a rien à pardonner…
La sonnerie de la porte d'entrée les fit sursauter tous les deux. William se leva aussitôt et s'élança vers la porte après avoir suggéré à Élisabeth de rester assise.
Les choses s'enchaînèrent à une vitesse vertigineuse. L'enquêteur entra dans le salon en compagnie de William puis écouta la jeune femme lui rapporter les événements dans l'ordre où elle les avait vécus tandis qu'il prenait des notes. Lorsqu'elle arriva au bout de son récit, l'inspecteur la quitta quelques instants pour s'entretenir avec la seconde équipe qui venait tout juste d'entrer dans l'appartement de la jeune femme et voulait lui en faire rapport. Aussitôt que le policier se fut réfugié dans l'entrée pour passer son appel, William revint vers Élisabeth pour s'assurer qu'elle allait bien.
William venait tout juste de s'asseoir à côté d'Élisabeth à sa demande lorsque l'enquêteur revint vers eux. Il se racla la gorge pour attirer leur attention, puis suggéra à William de rester assis près de la jeune femme.
-L'homme que vous avez poignardé n'est pas mort, mademoiselle Bennet. Il est faible. Il a perdu beaucoup de sang, mais selon les ambulanciers qui prennent actuellement soin de lui, il va survivre, lui apprit-il, nullement étonné de la voir aussi soulagée.
-Merci mon Dieu, s'exclama-t-elle en ramassant la main de William pour la serrer.
-Il a reconnu vous avoir agressé et nous a confirmé que vous vous étiez défendue, termina le policier tandis que le tintement de la sonnette d'entrée se faisait de nouveau entendre.
-Ça doit être Jane, balbutia Élisabeth sans quitter William des yeux tandis qu'il se précipitait pour aller ouvrir la porte.
…À suivre…
