"Vous verrez, ce n'est qu'un jeu..."

Du haut des escaliers, son cœur battait la chamade. A peine un mois s'était écoulé depuis ce mail qu'elle avait envoyé sans trop y croire. A peine un mois et pourtant, aujourd'hui, c'était elle qui descendrait la première. Elle se remémorait la courte présentation que Laurent Ruquier avait faite d'elle cinq minutes plus tôt.

Alors aujourd'hui, des Pensionnaires confirmés, des plus jeunes et une petite nouvelle qui ne demande qu'à faire ses preuves. Noukia, c'est cela ?
Oui, Noukia.
Alors vous avez 26 ans, vous nous arrivez de Lorraine, de Nancy plus précisément. Vous avez un diplôme de lettres modernes, mais vous vous consacrez entièrement à votre passion, le théâtre. Vous êtes comédienne professionnelle depuis trois ans mais en faites depuis que vous avez 15 ans, c'est cela ?
Tout à fait. Je joue dans une petite troupe qui se nomme La Nuagerie. Nous avons terminé récemment Antigone, et nous nous lançons normalement dans La Cantatrice chauve en septembre.
Voilà qui est dit. A tout de suite, Noukia, le temps de présenter les autres humoristes de ce soir !

Après elle passeraient Steeven & Christopher, Donel Jack'sman ainsi que Jérémy Ferrari. Une soirée qui promettait d'être bonne. Sa seule crainte concernait son propre passage. Allait-elle assurer comme devant ses amis, sa troupe et le petit public d'il y a deux semaines ? Allait-elle se planter ? Il était désormais trop tard pour reculer. Alea jacta est, comme on dit dans ces cas là.

Ca passe ou ça casse.

Carpe Diem.

Elle descendit.

Elle remonta.

Tout s'était passé tellement vite dans sa tête que la descente et la remontée des escaliers étaient les seules choses qui lui restaient dans l'esprit. Le décor n'était pas devenu rouge, c'était déjà ça. Trop concentrée à ne pas oublier son texte et à contrôler son corps, Anouck n'avait pas pu écouter si des rires avaient parcouru le public et le jury. Mais si elle avait pu finir son sketch, c'est qu'il ne devait pas être si moisi. Ruquier pressait les jurés afin qu'ils votent. Apparemment, son sketch faisait débat. Beaucoup de sarcasmes, de l'absurde, des jeux de mots, des blagues légèrement perverses… Cette fille était un mélange de déjà vu. Maintenant, cela allait-il plaire ou lui faire défaut ?

Métayer fut le premier à parler.

— 14. Ca m'a fait rire, mais tu avais beaucoup le trac, et ça se ressentait sur ton jeu. Les prochaines fois devraient être meilleures si tu apprends à le gérer…

Au tour de Barma.

— 11. J'ai trouvé les blagues d'assez mauvais goût, surtout celle avec la cuillère…

Un rire de Ruquier l'interrompit.

— Et puis j'ai pas compris l'histoire avec la chaise…

Cette fois-ci, rire généralisé au Moulin Rouge.

Anouck ne tenta même pas de se défendre, elle avait bien trop peur pour cela. Et c'était à Moreau de parler.

— 13. Tu es drôle, tu es plutôt jolie fille, je demande à te revoir.

Laurent intervint à son tour.

— 13. Oui, j'ai ri, moi aussi, tout simplement ! Je trouve Catherine un peu mesquine avec son 11 ! Ca vous a déplu au point de mettre en dessous de la moyenne ?

— Alors déjà, la moyenne c'est 10, Laurent. Et puis je suis désolée, ce qu'elle nous a montré aujourd'hui, ce n'est qu'un mélange de Ferrari, de De Benoist, de Tsamere et de Garnier et Sentou. Du cul, des jeux de mots douteux, de l'humour noir et du complètement irréel. Alors si elle n'a pas de style propre à elle-même, ça ne vaut pas la peine qu'elle vienne, nous avons déjà ce qu'il faut !

Cela, en revanche, Anouck ne pouvait pas le laisser passer.

— Excusez-moi, mais… Enfin…

Mauvaise idée, elle le sentait.

— Ce que je veux dire, c'est que je ne copie pas juste les univers d'autres humoristes. Si je fais dans ces genres d'humour, c'est que ce sont des genres d'humour où je suis à l'aise, qui me conviennent… Pas pour plagier les autres…

Elle avait réussi à aller jusqu'au bout de ce qu'elle avait à dire. Sans s'évanouir. C'était déjà bien.

— Bon bah dans ce cas, vous reviendrez dans une semaine ou deux et l'on verra bien, déclara Catherine Barma.

— Alors, 13, 13, 11 et 14, cela nous fait un total de… 51. Il vous manque neuf points du public, vous devriez les avoir sans trop de problèmes. Nous passons maintenant à nos jumeaux lillois Steeven et Christopher !

A partir de ce moment, ce fut un trou noir dans l'esprit d'Anouck.


Elle se réveilla trois mois plus tard. Elle en était à son onzième passage. Elle ne savait pas comment elle avait fait pour en arriver là. Tout se bloquait dans sa tête. Tout l'interdisait de penser au stress qu'elle avait éprouvé pendant trois mois. Tout lui censurait l'angoisse monstrueuse qui se réveillait en elle à chaque entrée au Moulin Rouge. Tout était noir.

Mais quelques tâches blanches venaient égayer ce tableau. Elle séduisait de plus en plus le jury, ayant par miracle réussi à décrocher un 19 chez Eric Métayer. Elle tissait également des liens avec les Pensionnaires, notamment avec Cyril Garnier et Guillaume Sentou, mais également les jumeaux, Arnaud Tsamere ou encore Jérémy Ferrari et les Kicékafessa. Anouck n'avait vraiment pas à se plaindre, si ce n'est qu'elle voyait moins souvent ses amis lorrains. Il lui arrivait de passer des nuits, voire des week-ends, chez l'un ou l'autre du duo de trentenaires, parfois même chez Jérémy, mais plus rarement. Il lui arrivait parfois d'aller dormir chez Joseph, un ami à elle, un ancien animateur qu'elle avait eu en colo, étant adolescente, et avec qui elle avait gardé le contact.

Ce week-end, elle campait pour la dernière fois chez Cyril. En effet, la jeune femme s'était dégotée un petit appartement à trois rues de chez lui et devait y emménager dans la semaine. Cela lui faisait bizarre de se dire qu'elle abandonnait Léa et Charlie pour installer ses meubles dans son propre appartement, à Paris, alors qu'eux resteraient à Nancy. Cela ferait du bien à tout le monde, car même si l'ambiance était bonne entre eux, Anouck avait conscience d'être un sacré boulet pour chacun, surtout pour les couples. Même si les copines ou femmes des comiques n'avaient rien à craindre d'elle, Anouck sentait leur jalousie et leur méfiance lui marteler le dos. Et c'était compréhensible. Quelle femme d'une trentaine d'année accepterait qu'une autre, plus jeune qu'elle, passe plusieurs week-ends d'affilée dans son appartement alors que son homme est là et est ami avec l'autre ? Anouck avait déjà beaucoup de chance qu'aucune ne se soit plainte d'elle pour l'instant.

Ce n'était qu'une question de jours.

Le premier incident du genre se produisit avec Garnier, après la session de l'été.

Depuis plusieurs sketches, le duo intervenait chez Noukia et vice versa. Jusqu'à là, tout était plus ou moins normal. Ce qui mit le feu aux poudres, ce fut lorsque à deux reprises, Cyril jouait le rôle du copain de Noukia et qu'à la fin de son dernier sketch, ils s'étaient embrassés.

Seulement voilà, les jurés, Ruquier le premier, voyaient des couples où il n'y a que du jeu. Ce baiser qui n'était qu'un élément de sketch fut pris au sérieux par le jury qui ne cessa de bassiner le grand tout comme Anouck avec ça.

A chaque apparition de l'un dans le sketch de l'autre, on pouvait entendre des petites phrases du genre « Tiens tiens, couvrez les yeux de vos enfants, il va y avoir du bécotage dans l'air. »

Ce quiproquo qui pouvait être amusant au départ se révéla vite être lourd à supporter, particulièrement pour Cyril qui lui était en couple.

Un jour qu'Anouck avait demandé l'aide de Cyril, Guillaume et Jérémy, Ruquier et Benguigui remirent le sujet sur le tapis. Seulement voilà, la jeune femme avait passé une mauvaise semaine et n'était pas d'humeur à rire de ces débilités. Et elle le fit sentir.

— Bon, écoutez, je sais que ça vous amuse, mais c'est réellement très chiant pour nous. Vous comprenez ça ? Cyril est en couple et ça me ferait assez chier que ça foire à cause de rumeurs à la con, okay ? Ca fait quand même plusieurs mois que vous nous le resservez à toutes les sauces. Faut qu'on fasse quoi pour que vous nous lâchiez avec ça ? Je dois embrasser quelqu'un d'autre, c'est ça que vous voulez ?

Elle ne laissa pas le temps de répondre au jury. Elle se retourna vers Jérémy et colla ses lèvres aux siennes sous les yeux du duo.

— Voilà, vous êtes contents ? Je peux continuer, sinon !

— Non non, c'est bon… Calmez-vous, Noukia, on n'a rien dit de mal…

— Bah si, depuis plusieurs mois vous ne dites que de la merde par rapport à Cyril et moi. Alors non, je me calme pas. J'ai passé une semaine de merde et c'est certainement pas ça qui va me donner envie d'être gentille. Alors voilà, maintenant j'ai dit ce que j'avais à dire.

Elle se leva et retourna de l'autre côté de la loge. Heureusement pour elle qu'ils avaient déjà donné des notes, sinon elle se serait certainement faite griller sur ce coup. Ce fut à Arnaud Tsamere de descendre les marches afin de faire son sketch.

Les trois garçons qui avaient participé au sketch de Noukia s'approchèrent d'elle, Jérémy en tête.

— La prochaine fois que tu prévois de m'embrasser comme ça pour sauver le couple d'un ami, pense au mien, aussi…

— Je suis désolée, Jérémy, c'est venu comme ça… J'avais pas du tout pensé faire ça, c'était comme une sorte de pulsion. Cela aurait pu être Guillaume, aussi, mais t'étais juste derrière moi… Et puis si ta copine a un poil de cervelle, elle comprendra que c'est juste de la provoc' et que t'as rien demandé, et que je veux pas aller plus loin que ça.

Le pro de l'humour noir haussa les épaules et s'en alla.

— T'as du punch quand tu t'énerves, dis voir.

— J'en pouvais plus de leurs remarques à la con, Cyril. Franchement, j'en pouvais juste plus. Mais fais gaffe, hein. Embrasser Ferrari pour tes beaux yeux, je ne le ferai qu'une fois.

— Compris, chef.

Les deux amis partirent à leur tour.

Anouck se laissa glisser par terre en attendant la fin du sketch d'Arnaud et inspira profondément. Elle s'était énervée, l'adrénaline était montée d'un coup. Il fallait juste prier pour qu'elle ne fasse pas de malaise ou de crise d'angoisse.

Qu'ils étaient cons. Elle s'en foutait royalement de Cyril. Enfin, elle l'appréciait énormément en tant qu'ami, mais pas plus loin. Ce n'était pas Cyril qui lui faisait des nœuds dans le ventre.

Ce n'était pas Cyril qui la faisait rougir.