"J'ai été très chiant dans ma jeunesse"
A l'occasion de son 27e sketch, Anouck avait demandé à Charlie de venir. Bien entendu, il avait accepté et Léa s'était glissée à côté de lui dans la voiture afin d'assister au sketch en direct. C'était la première fois qu'ils allaient au Moulin Rouge et voyaient donc très peu leur amie depuis qu'elle s'était installée à Paris. Quelle fut donc leur joie en arrivant devant la bâtisse rouge lorsqu'il virent la jeune femme qui discutait avec d'autres adultes devant l'entrée.
— Anouck ! Cria Léa.
La concernée se retourna à l'appel de son prénom. Ses yeux s'agrandirent sous la surprise de voir sa blonde à cinq mètres d'elle.
— Léa ! S'écria-t-elle en retour.
Les deux Nancéiens s'élancèrent vers elle et la serrèrent fortement dans leurs bras.
— Vous m'étouffez, là, les gens ! Dit-elle en se dégageant. Aaaah, comme ça fait du bien de vous voir, tous les deux ! Mais je savais pas que tu viendrais aussi, Léa !
— Je peux repartir, si tu veux, hein…
— Non !
— Je t'ai manqué, avoue.
— J'avoue.
A côté d'elles, Charlie sifflota l'air de rien.
— Oh, Cha', merci d'être là, vraiment ! C'est super sympa de ta part d'avoir bien voulu faire la route pour ça !
Elle ne lui laissa pas le temps de répondre et se jeta dans ses bras.
Près du petit groupe, les pensionnaires les regardaient et cela fit sourire deux trois d'entre eux.
— Vous m'avez manqué, vous ne vous imaginez pas. Surtout toi, Cha' !
— Okay, j'ai compris, je me barre.
Bien entendu, Anouck plaisantait exprès pour provoquer une réaction chez son amie.
— Léa, tu devrais savoir qu'elle déconne, à la longue, déclara Charlie.
La blonde retrouva son sourire Freedent et ébouriffa les longs cheveux bruns de son amie, provoquant le rire du trio. Anouck les mena devant les humoristes et commença à les présenter.
— Bon alors voilà Léa et Charlie, mes deux meilleurs amis. Cyril et Guillaume, vous les avez déjà vus, fut un temps.
— Bien sûr, comment oublier une furie pareille, lâcha Guillaume en parlant de Léa.
La blonde plissa les yeux, ne voyant pas de quoi il pouvait parler.
— A la dernière d'Antigone, t'as voulu me tuer. Je t'ai dit que je parlais, et c'était avec eux… Tu ne te souviens plus ? J'ai toujours envié ta mémoire. C'est fou de se souvenir d'aussi peu de choses quand on fait du théâtre !
— Eh ! Je te rappelle que j'ai eu peur, à ce moment là ! Alors je préfère oublier ces choses !
— Enfin bref. Donc les gens, vu votre peu de culture humoristique, voici Cyril Garnier, Guillaume Sentou, Florent Peyre et Nicole Ferroni.
— T'abuses, Anouck, je connais quand même un peu, je te signale ! Protesta Charlie.
La jeune fille lui donna un petit coup de poing sur le bras. Léa commença à faire le tour des artistes pour leur serrer la main. Cette fille n'avait vraiment peur de rien. Guillaume ne put s'empêcher de repenser aux débuts d'Anouck dans l'émission, ainsi qu'à leur première rencontre sept mois auparavant. La comédienne était une des filles les plus timides qu'il ait vu et pourtant, sa meilleure amie était une vraie boule d'énergie qui ne souciait de rien et qui avait l'air de vivre sa vie à fond, sans se poser de question. Il pensa alors aux progrès qu'avait effectués Anouck quant à la confiance en soi. Elle était désormais beaucoup plus assurée et l'événement avec Cyril et Jérémy avait confirmé ce progrès. Le seul point où ce manque de confiance était encore visible, c'était dans la manière de s'habiller de la jeune femme. Les tenues trop masculines qu'elle portait trahissaient ce malaise vis-à-vis de son propre corps Anouck était assez complexée alors qu'elle n'avait aucune raison de l'être. Mais cela viendrait avec le temps.
Charlie s'avança à son tour pour saluer les comiques. Il était d'ailleurs nettement plus facile pour Charlie que pour Anouck de saluer Cyril : le jeune homme mesurait 1m85. A côté de lui, les deux filles semblaient naines, Anouck plus que Léa. La blonde faisait 1m72, soit plus ou moins la taille de Guillaume, tandis que Noukia mesurait plutôt 1m60.
Les fumeurs ayant fini leurs cigarettes, les pensionnaires rentrèrent. Anouck patienta un peu avec ses amis puis les abandonna dans la file pour aller se préparer pour son sketch.
Lors du tournage pour l'émission du mercredi, Anouck descendit les marches pour effectuer son sketch. La première partie se passa plutôt bien et elle fit un signe à son meilleur ami pour qu'il quitte sa place et la rejoigne sur le plateau en le faisant passer pour un simple spectateur. La fin du sketch se déroula tout aussi bien que le début et Noukia remonta dans la loge accompagnée de son ami.
— Décidément, Noukia, vous avez un faible pour les grands !
Elle s'attendait à ce genre de réflexion, mais elle prit tout avec le sourire.
— Oui, sauf que ce n'est toujours pas mon copain.
— C'est ce qu'on dit, oui ! Vous avez vu comme vous étiez collés ?
— Mais rooh ! Vous êtes pas croyable. Charlie et moi, on se connaît juste depuis très très longtemps, alors forcément, ça crée des liens et de la complicité.
— Et puis, je suis un peu comme vous, monsieur Ruquier, si vous voyez ce que je veux dire, intervint Charlie.
Anouck ne s'attendait pas à ce qu'il dévoile ça au grand public. Lui qui avait toujours tenté de rester discret par rapport à son homosexualité…
— Oh, pardon, excusez-moi…
— Il n'y a pas de mal… Mais laissez juste Anouck tranquille, arrêtez de voir des couples là où il n'y a que de la complicité.
Il avait dit tout ça avec le sourire, pour ne pas blesser, vexer ou énerver le jury. Après tout, il n'était qu'un simple participant au sketch d'une jeune pensionnaire parmi tant d'autres. Et surtout, il ne voulait pas attirer de problèmes à Anouck.
— Mais il faudra quand même que l'on m'explique cette lubie des géants, Noukia !
— Tout ce qui est petit est mignon et tout ce qui est grand est con. Mais il y a quelques exceptions, n'est-ce pas !
Les Kicékafessa jouaient aussi, et Pascal ne put s'empêcher d'intervenir en se plaçant devant la caméra.
— Je confirme !
Cela provoqua le rire dans le public, ainsi que dans le jury et chez les humoristes. Pauvre Sandra, ce qu'elle se mangeait, quand même ! Mais Anouck comprenait ce rôle qu'elle se donnait, le rôle de punching-ball qui reçoit toutes les vannes liées au physique en pleine tronche. La jeune femme avait conscience de ne pas être un top model et jouait des fois de l'autodérision quant à son poids qu'elle jugeait trop élevé, ou par rapport à son visage qu'elle n'aimait pas spécialement, à part ses yeux.
— Par contre, Noukia, interpella Jean Luc Moreau, ça serait bien si tu t'investissais plus dans les personnages féminins. Tu es crédible dans beaucoup de rôles, mais quand tu fais une sorte de nunuche princesse comme tu viens de le faire, je ne sais pas, mets des robes ou des jupes…
Charlie éclata de rire sous les regards d'incompréhension. Anouck, elle, sourit et frappa à nouveau le jeune homme sur le bras. Elle savait pourquoi il disait ça. Les autres, en revanche, pas du tout. Et le garçon ne dirait rien.
L'enregistrement se termina assez rapidement après son passage et elle redescendit dans les loges afin de retrouver ses amis humoristes. Bien entendu, elle n'oubliait pas les deux Lorrains. Elle leur envoya un sms pour leur dire de la rejoindre à la sortie du Moulin Rouge.
Tandis qu'elle était en train de se changer dans sa loge, Anouck entendit frapper à la porte.
— Deux secondes !
Elle ôta son t-shirt en vitesse et boutonna sa chemise aussi rapidement que possible.
— Oui ?
Guillaume apparut dans l'entrebâillement de la porte.
— Oh, c'est toi ? Entre !
— Dis, tu viens avec nous ce soir ? Demanda-t-il en s'avançant.
— Où ça ?
— Bah on va tous chez Arnaud, il nous invite tous, enfin presque. Et on fêtera aussi l'anniversaire de Bruno…
— Oh… Je serais bien venue, mais j'ai Léa et Cha' qui sont chez moi…
— Mais c'est pas grave ! Emmène-les, ça ne dérange pas. Mais viens, s'il te plaît…
Il lui tendit la main pour l'inviter à le suivre. Anouck ne savait pas comment prendre cette supplication. Elle était certes très touchée que Guillaume insiste pour qu'elle vienne, mais sa timidité reprit le dessus et la fit rougir.
— Eh ! Je ne te demande pas en mariage, je te demande de venir manger avec nous ! Pas la peine de rougir pour ça !
Pour masquer la gêne grandissant en elle, Anouck balança son t-shirt sur le comique.
— Aha ! Tu seras bien obligée de venir si tu veux récupérer ton t-shirt !
Et il sortit de la loge en courant.
— Guillaume ! Reviens ici de suite !
Bien évidemment, il ne l'entendit pas. Elle récupéra son petit sac à main et se mit à le poursuivre. Elle le vit de dos en train de parler avec Cyril et Charles Hudon. Elle posa son index sur sa bouche pour dire aux deux hommes de ne pas bouger et de ne pas trahir sa présence. Anouck s'approcha à petits pas de Guillaume et lui sauta dessus. Il tomba en avant sous l'effet de la surprise, et la jeune femme atterrit sur lui.
— Rends-moi mon t-shirt ! Intima-t-elle.
— Non !
Charles et Cyril se regardèrent bizarrement. C'est vrai que sorties de leur contexte, cette phrase et cette situation pouvaient sembler bizarres. Anouck dut s'en rendre compte.
— Nan mais c'est pas ce que vous croyez !
— On ne croit rien du tout !
— Je lui ai balancé mon t-shirt dans la tronche pour qu'il me laisse tranquille et il ne veut pas me le rendre si je viens pas chez Arnaud ce soir !
— Na ! Fit le concerné avec une voix de gamin.
Cyril étouffa un rire. Il se savait être le meilleur ami d'un gosse, mais à ce niveau là, cela relevait de l'étude psychologique, voire de l'hôpital psychiatrique.
— Guillaume, rends-lui son t-shirt…
— Na !
Ils se relevèrent.
— D'ailleurs, je l'ai plus, ton t-shirt, déclara-t-il en reprenant sa voix d'adulte. C'est Florent qui me l'a pris quand je l'ai croisé.
— Et tu crois vraiment que je vais gober une énormité pareille ? Je sais que je suis conne, mais il y a des limites !
— Bah il y a une solution, Anouck : tu fais comme il t'a dit et tu viens chez Arnaud, intervint Cyril avec un grand sourire.
— Oh non, pas toi ! C'est trop facile, deux contre une !
Cyril fit son grand sourire imbécile en écartant les bras, ce qui eut le don de faire sourire Anouck.
— Tu sais ce qu'il te reste à faire, fit-il avec un clin d'œil.
Anouck soupira. Guillaume leva la main en direction de son ami.
— Ouais Garnier ! Fit-il en appuyant bien sur le 'R'.
Et le grand lui tapa dans la main, complice. Leur amitié attendrissait Anouck au plus haut point. Elle avait longtemps souhaité être un homme pour pouvoir vivre une pareille expérience. Pour elle, ce lien si fort pouvant unir deux hommes sans être de l'amour était la chose la plus fabuleuse qui puisse exister au monde. C'est ce qu'elle avait toujours admiré chez le duo. Tant de complicité les unissait, leur permettant des folies comme s'embrasser ou déclarer avoir envie de l'autre devant tout le monde. Certes, les yaoïstes purs verraient bien plus que de l'amitié, mais elle non. Elle ne pouvait définitivement pas se résoudre à les imaginer ensemble. Encore moins depuis qu'ils la considéraient comme leur amie.
Et c'était cela, véritablement, qui lui donnait le sourire. Savoir qu'elle était l'amie de ces deux hommes qu'elle avait tant adulés et qui lui semblaient inaccessibles il y a sept mois encore. De ces deux hommes comme du reste de la troupe. Jérémy, les deux Arnaud, les deux Olivier, Pascal et Sandra… Toutes ces personnes, elle les avait adorées avant. Elle restait très admirative de ce que chacun faisait mais ce n'était plus réellement pareil. Ou du moins, elle avait la présence d'esprit de cacher sa fan attitude.
Surtout qu'elle aussi commençait à être reconnue dans les rues. Oh ! Bien sûr, pas à chaque croisement, mais il n'était pas impossible d'entendre dans les magasins des gens chuchoter des « C'est pas la fille chez Ruquier ? » ou « Je rêve ou c'est bien Noukia, là-bas ? ». Elle trouvait cela assez agréable. C'était peut-être aussi pour ça qu'elle aimait le théâtre et le spectacle au sens plus général. Pour la reconnaissance. Pour le plaisir d'entendre parler d'elle. Ce métier était celui des narcissiques, en quelques sortes. Ceux qui font quelque chose pour le mérite et être au centre de l'attention.
Toujours fut-il qu'elle devait rejoindre Charlie et Léa qu'elle avait complètement oubliés durant sa bataille avec Guillaume.
— Bon, je vais rejoindre Cha' et Léa. A plus !
— Tu viens ce soir !
— Je sais pas où il habite, Arnaud ! Cria-t-elle du bout du couloir.
Elle disparut de l'autre côté de la porte.
En effet, elle ne savait pas où habitait Tsamere. Cela n'aurait pourtant pas été compliqué à trouver, encore moins à demander. Le vrai problème, c'est que même si elle était considérée comme leur amie, Anouck avait toujours cette peur de déranger, de ne pas être à sa place. C'était pourquoi, lors de soirées de ce genre, elle faisait plutôt bande à part.
Une fois sur le trottoir, elle chercha des yeux ses amis.
— Enfin ! Clama une voix derrière elle.
— Eh ! Si t'es pas contente, Léa, tu peux rentrer directement à Nancy !
— Relax, ma vieille ! Tu sais que je t'aime.
Léa et Charlie — qui étaient venus en train à Paris et à pied depuis la gare — suivirent Anouck jusqu'à sa voiture et montèrent dedans. Elle démarra et partit en direction de son appartement.
Guillaume, quant à lui, n'avait pas dit son dernier mot. Alors comme ça, Anouck ne savait pas où logeait Arnaud ? Qu'à cela ne tienne ! Lui savait où elle habitait. Et il comptait bien la faire venir avec eux.
