"Ca fait vingt-cinq ans qu'on est potes, c'est vrai... Et c'est beau !"
— Tu vis dans dix mètres carrés !
— Quarante, rectifia Anouck.
— Mais c'est pareil ! Un vrai trou à rats, là ! T'as de la place pour quoi ? Un lit, une télé et un ordinateur !
— Ce qui me suffit amplement, Léa. Je ne suis presque jamais chez moi, et quand j'y suis, je n'ai besoin que d'une table pour écrire mes sketches. La télé et l'ordinateur, c'est du loisir dont je ne me sers presque jamais… Jusqu'à présent, je ne savais pas que le métier d'humoriste demandait autant de travail !
— T'as même pas de lit deux places, s'indigna Léa depuis la chambre de son amie.
— Je suis seule, je te rappelle !
— Et alors ? On n'sait jamais ! Imagine que tu ramènes un super beau mec, tu comptes faire quoi avec ton lit juste assez grand pour mon cul ?
— Ca leur donnera une raison de se tenir l'un sur l'autre, intervint Charlie, jusqu'alors resté muet.
Anouck pivota et se retourna face à son ami, avec un sourire dépité du genre « toi alors… ! »
— Bah quoi ! C'est vrai !
Ils se fixèrent dans les yeux et éclatèrent de rire. Léa revint à ce moment-là.
— T'es sûr que t'es gay, Cha' ? Nan parce que sinon, c'est avec toi que cette folle devrait partager son lit.
Les deux amis de toujours la regardèrent.
— Tu lui as fait fumer quoi, à Léa ? Demanda Anouck à l'homme.
— Rien du tout, c'est bien ça le problème…
Léa attrapa l'oreiller d'Anouck et le leur balança. Cela dégénéra en bataille générale. Noukia et Charlie, qui étaient à la base dans le même camp, finirent par se taper dessus également. Ils riaient aux éclats et cela faisait du bien. L'humoriste ne savait plus depuis combien de temps elle n'avait pas autant ri avec ses deux meilleurs amis. Quoi qu'il en soit, cela faisait trop longtemps. Depuis qu'Anouck avait emménagé ici, le trio ne s'était réuni que trois fois et la Parisienne, comme se plaisait à l'appeler Léa, passait le plus clair de son temps à dormir, manger et écrire. Enfin bon, cette fois, ils étaient ensemble et profiteraient le plus possible des trois jours où les Nancéiens resteraient à Paris. Les oreillers et couvertures fouettaient toujours l'air quand une sonnerie les interrompit.
— Ah, y a quelqu'un en bas…
Léa, qui était la plus proche de la porte, se saisit de l'interphone
— Ouiiiiii ?
— Euh, oui ? C'est l'amie d'Anouck, là ?
— Ouiiiiii !
— C'est Guillaume, vous pourriez lui dire qu'on n'attend plus qu'elle… Et vous.
— Hein ? De quoi ? Noukiaaaaa ? C'est ton pote Guillaume, il dit qu'il attend que nous…
Anouck soupira et laissa tomber son coussin par terre, ce qu'elle allait regretter trente secondes plus tard.
— T'as mon t-shirt ? Demanda-t-elle en prenant l'interphone dans la main.
— Vous vous dépêchez, oui ? On est garé en double file, j'ai pas envie qu'on se fasse choper !
— Guillaume, je t'ai dit que… AIE ! Léa !
La blonde lui avait envoyé l'oreiller dans la tête.
— Ecoute, Guillaume, on n'est pas prêt ni rien, j'ai rien pour Bruno, j'ai rien pour Arnaud, et puis je veux pas m'incruster !
— Tu t'en fous, tu descends tout de suite avec eux et on vous emmène ! M'oblige pas à venir te chercher !
— Qu'est-ce qu'il se passe ? Demanda Charlie derrière Anouck.
— Il se passe que môssieu veut m'emmener… Veut nous emmener de force à la soirée de chez Arnaud Tsamere.
— Bah pourquoi tu dis pas oui ? S'exclama Léa.
— Parce que mademoiselle est une conne ! Se fit entendre une voix étouffée.
Anouck sursauta légèrement, se demandant si c'était bien…
— Guillaume ! Hurla-t-elle en ouvrant la porte d'entrée.
— Mais vous êtes très bien, tous les trois ! Hop ! Venez !
Il ne laissa pas le temps à son amie de répondre et lui attrapa le bras en faisant signe aux autres de le suivre.
— Merde, Guillaume ! Charlie, prends ma veste et ferme la porte à clé, s'il te plaît !
Il fit ce qu'elle lui avait demandé. Quand il arriva en bas de l'immeuble, il vit son amie de toujours refusant de monter à la place du milieu. Il alla donc s'y asseoir à sa place, lui laissant ainsi la fenêtre de droite. Elle avait besoin de voir les paysages défiler, même si à Paris, cela risquait d'être délicat. La voiture n'avançait plus qu'au ralenti, à moitié prise dans les embouteillages. Pour meubler le silence gêné qui s'était installé dans la voiture, Cyril tenta d'engager la conversation aussi bien avec Anouck qu'avec ses amis.
— Et vous vous êtes rencontrés comment ?
— On s'est planté des fléchettes dans les mollets, répondit Anouck du tac-au-tac.
Cyril lui jeta un coup d'œil à travers le rétroviseur, en souriant.
— Non, sérieusement ?
Les trois amis se regardèrent sur la banquette arrière. Charlie et Léa laissèrent Anouck parler.
— Bah Charlie et moi, on se connaît depuis la naissance, en fait… Nos mères sont meilleures amies depuis qu'elles ont quoi ? Treize ans ?
— Onze, corrigea Charlie.
— Ouais, onze ans. On a grandi ensemble, au début parce qu'on n'avait pas le choix, mais par la suite, on s'est rendu compte qu'on était vraiment fait l'un pour l'autre, pas dans le sens amoureux, mais une sorte d'âme sœur d'amitié. Bon, à l'adolescence, vers douze ans, ça a été plus compliqué parce que j'ai dû déménager dans les Vosges, alors que lui est resté dans le Haut-Rhin.
— T'es alsacienne ? S'étonna Cyril.
— Ouais, pourquoi ?
— Ca ne s'entend pas…
— Yo mais tu sais, j'ai quitté l'Alsace jeune, j'ai eu le temps de changer un peu, fit-elle en reprenant l'accent alsacien. Enfin bon, j'ai déménagé, mais on continuait à se voir une fois tous les deux mois, et on passait encore quelques semaines de nos grandes vacances ensemble.
— Et Léa ?
— C'est en déménageant que je l'ai rencontrée, en troisième, plus exactement. On avait quatorze-quinze ans, alors. Et ce qui est marrant, avec elle, c'est qu'avant qu'on devienne les amies inséparables que nous sommes aujourd'hui, c'est que pendant les quatre premiers mois de cours, on ne pouvait pas se blairer, mais alors pas du tout ! Il faut dire qu'on a nos caractères, hein !
— Ca, tu l'as dit, approuva la blonde.
— Et puis on s'est tous orienté vers les fac de lettres. Alors bien sûr, Léa et moi, on a dû attendre Charlie un an, mais ça nous a permis de vivre des choses pas mal en attendant.
— Pourquoi vous avez dû l'attendre ? Tu es plus jeune qu'elles ?
— Non, Anouck et moi avons le même âge, c'est Léa qui a un an de plus. Mais Anouck est une surdouée de la vie, elle n'a pas fait le CP. Une vraie rebelle, je vous promets. Donc pendant que je passais mon bac, elles ont pris une année sympathique et n'en ont rien fait.
— Tu rigoles, j'espère ! On a enchaîné les petits boulots pour pouvoir se payer cet appartement ! Enfin bon. On n'a donc pas été en fac pendant un an, et Cha' a réussi à convaincre ses parents de le laisser partir s'installer en coloc' avec nous. Et ça nous a menés là où on est aujourd'hui.
— C'est beau, se moqua Guillaume.
— Tu peux te foutre de nous, c'est quasiment la même chose pour Cyril et toi !
— Ah nan, déjà, on a pas passé toute notre vie ensemble, et puis il voulait pas faire ça, à la base.
Petit silence.
— Rlaaaaa !
Anouck explosa de rire. Cyril l'avait exprès, il savait que la jeune femme adorait cette réplique. Elle lui avait dit et demandé de la faire des dizaines de fois. Puis le silence retomba dans la voiture. Il aurait pu durer jusqu'à ce qu'ils arrivent chez Arnaud, mais c'était sans compter la curiosité de Guillaume.
— Pourquoi vous avez ri, avant, quand Jean-Luc a dit à Anouck de mettre des robes ?
Charlie et l'humoriste se regardèrent. Il allait répondre quelque chose mais Léa le devança.
— Parce que la dernière fois qu'elle s'est habillée en fille, Anouck avait encore un 'A' collé sur le coffre de sa bagnole.
— Wahou ! Mais pourquoi un tel rejet de la féminité, ma chère Noukia ?
— Parce qu'elle n'a pas de mec qui la fait se sentir bien dans sa peau, donc madame est complexée, continua Léa, ignorant le regard foudroyant de sa meilleure amie.
— T'as besoin d'un mec pour être bien dans ta peau ? Releva Guillaume en se retournant le plus possible vers elle.
— Mais nan, Léa exagère…
— Ce que Léa veut dire, c'est qu'Anouck — et tu ne le nieras pas — est complexée à cause de son corps alors que ça n'a pas lieu d'être. Et elle accorde également une importance trop élevée aux regards et aux dires des autres. Alors, depuis la dernière fois où elle a eu un copain qui en valait le coup et qui lui faisait sentir qu'elle n'avait pas à s'inquiéter, et surtout, qui la respectait, elle veut plus se montrer plus que ça. Ce qui est véritablement du gâchis pour les jeunes hommes que ça peut intéresser.
— Ce qui n'est pas le cas de tout le monde dans cette voiture, taquina Léa.
— On peut ne pas aimer les femmes mais apprécier leur beauté, l'un n'empêche pas l'autre, Léa. Tout comme une femme peut apprécier le physique d'un homme sans pour autant vouloir lui sauter dessus.
— Ce qui n'est toujours pas le cas de tout le monde dans cette voiture…
Cette fois-ci, Léa comprit qu'elle était allée trop loin quand elle sentit le talon de Charlie s'abattre contre son tibia.
— Aïe !
— Désolé, grandes pattes…
De son côté, Anouck s'était mise à regarder par la vitre. Cette fille n'était pas croyable. En cinq minutes, elle avait déballé des choses que seuls elle et Charlie savaient. Au-delà de ce son affection pour Garnier et Sentou, elle n'avait pas forcément envie qu'ils sachent de telles choses sur elle. Ses yeux s'embuèrent.
Merde, pensa-t-elle.
En plus d'être facilement sujette à des malaises, elle était trop sensible. C'était bien sa veine. Elle tentait tant bien que mal de retenir ses larmes. Elle ne devait pas pleurer. Après tout, ce n'était pas grand chose. Juste des mots. Des mots que Cyril et Guillaume auraient oubliés dans un mois. Peut-être même après la soirée, si celle-ci était suffisamment arrosée.
Charlie sentait le malaise de son amie. Tout le monde le sentait, mais seul lui pouvait réellement le comprendre. Et il se doutait que refouler le passé de telle manière n'était pas forcément quelque chose de bien à faire pour elle. Il passa son bras autour de ses épaules, l'attira contre lui et lui embrassa les cheveux.
Guillaume observa la scène dans le rétroviseur, puis fixa la route, songeur.
