"J'imagine qu'après toutes ces années, vous êtes attaché..."

Guillaume venait à peine de garer la voiture que déjà Léa était sortie. La pile électrique sautillait pour tenter de se réchauffer un peu. Anouck regardait l'endroit où vivait Arnaud. C'était une petite maison de banlieue, typique dans cet arrondissement de Paris. Une dizaine de voitures étaient garées le long de la route parmi elles, Anouck reconnut celle de Pascal et Sandra, de Majid et Hugues, de Jérémy, probablement venu avec Constance et Lamine, de Nicole, de Florent et de Bruno, alias Babass.

Les cinq s'agglutinèrent devant la porte d'entrée et Cyril sonna. On ne tarda pas à ouvrir. Arnaud apparut.

— Enfin ! Vous êtes en retard, dites donc !

— On a eu un peu de mal à la récupérer, fit Guillaume en désignant Anouck.

— Entrez ! Invita Tsamere en s'effaçant pour leur laisser de la place.

Ils ne se firent pas prier deux fois et s'engouffrèrent tous à l'intérieur de la maison, où la température était déjà plus supportable pour la blonde et les frileux. Contrairement à dans la voiture, l'ambiance ici était chaleureuse, joviale. Tout le monde était détendu et parlait avec tout le monde. Cela les changeait du silence qui avait régné dans l'automobile pendant la moitié du trajet. Les trois humoristes firent le tour des personnes présentes dans le salon et saluèrent ceux qu'ils n'avaient pas vus de la journée. Charlie était resté en arrière, tout comme Léa qui exceptionnellement n'avait pas eu la hardiesse de s'avancer. Anouck revint donc vers eux afin de les présenter.

— Bon bah… Je vous présente Léa et Charlie, mes deux meilleurs amis. Ceux qui étaient aux enregistrements d'aujourd'hui, vous l'avez peut-être déjà vu, c'est lui qui est intervenu dans mon sketch.

Certains hochèrent la tête en guise d'approbation. Anouck se lança courageusement dans l'énumération de tous les comiques qui se trouvaient dans la pièce.

— Bon, alors les gens, là vous avez Arnaud, Olivier, Arnaud, Jérémy, Constance, Lamine, Vérino alias Olivier, Babass alias Bruno, Pascal, Sandra, Florent (vous connaissez), Steeven, Christopher, Nicole (vous connaissez aussi), Hugues, Majid et enfin Elodie, la femme d'Arnaud. J'espère que vous avez retenu parce que je ne compte pas passer ma soirée à vous rappeler qui est qui.

— …

— Okay, je crois que je vais passer ma soirée à vous rappeler qui est qui.

Quelques petits rires se firent entendre et les conversations reprirent là où elles s'étaient arrêtées. Arnaud invita les cinq arrivants à s'asseoir et prendre quelque chose à boire. Comme il n'y avait plus de chaise libre, Guillaume prit l'initiative d'aller chercher les trois chaises pliantes qu'il avait mises dans le coffre de sa voiture. Anouck lui proposa de l'aide qu'il ne refusa pas. Ils sortirent tous les deux rejoindre le véhicule. Guillaume déverrouilla les portes et ouvrit le coffre. Alors qu'il tentait de sortir les chaises, Anouck demanda :

— Pourquoi tu as tellement insisté pour que je vienne ?

L'homme s'arrêta, se redressa et la regarda.

— Parce que je voulais que tu viennes ?

— Non, sérieusement. Il y a bien une raison pour que tu n'aies pas lâché l'affaire !

— Euh… Je voulais que tu viennes ?

Anouck soupira. Cet homme était impossible. Un vrai gamin. Lui recommençait à tirer les chaises.

— Guillaume, je te parle sérieusement.

— Pourquoi tu tiens absolument à avoir une réponse ?

— C'est le genre de chose qui me stresse. Dis moi juste, ce n'est pas la mort !

Guillaume parvint finalement à sortir les chaises du coffre et en tendit une à la jeune femme.

— Mais c'est parce que je t'aime bien. Tu fais toujours bande à part, alors je voulais être certain que pour cette fois, on passerait un bon moment tous ensemble !

Anouck s'arrêta.

— Juste pour ça ?

— Juste pour ça. Tiens, donne-moi voir ta chaise et prends les gâteaux qui sont dans le coffre.

Elle la luit tendit et se saisit des deux cartons qui se trouvaient effectivement à l'arrière du véhicule. La porte de la maison s'ouvrit et Cyril apparut.

— Il vous en faut du temps pour chercher trois pauvres chaises !

— Si t'es pas content, tu viens les chercher toi-même, Cyril, fit Guillaume avec un grand sourire.

— C'est dit si gentiment !

Il s'approcha donc de son ami et lui prit les chaises des mains avant de retourner à l'intérieur. Guillaume se retourna vers son amie et lui prit un des cartons. Ils rentrèrent à leur tour. Elodie prit les gâteaux et les rangea dans le frigidaire avant de retourner aux fourneaux. Guillaume et Anouck allèrent rejoindre les autres mais se rendirent compte que les trois chaises que Cyril avait embarquées étaient désormais occupées par le grand, Léa et Charlie.

— Roh merde, pesta Guillaume.

Garnier lui fit le geste du 'Rlaaaaa' et Anouck ne put s'empêcher de pouffer, attirant sur elle le regard foudroyant de l'humoriste. Voyant son amie debout, Charlie lui fit signe et tapa sur ses cuisses. Anouck tira la langue à Guillaume et alla s'asseoir sur son meilleur ami. Guillaume restait donc seul, debout.

— Oh, y a pas de raisons, siffla-t-il entre ses dents.

Ainsi, Cyril se retrouvait avec un poids en plus sur ses cuisses.

— Oh mais fais comme chez toi, Guillaume.

— Mais c'est ce que je fais, Cyril.

L'aîné prit une coupe de champagne qui se trouvait sur le buffet à côté d'eux et trinqua avec le nez de son ami.

— Santé !

Il but une gorgée. Olivier/Vérino posa sa chaise à côté d'eux.

— Bon, Anouck. Quand est-ce que tu te trouves un gentil monsieur à aimer ?

Anouck crut qu'elle allait s'étouffer avec sa salive.

— Ca te prend souvent, Olivier ?

— Mais c'est une question ! Je te vois sur les genoux de ton pote, alors je demande quand est-ce que tu seras sur les genoux d'un mec que tu embrasseras en même temps.

— Mais je suis très bien sur les genoux de Charlie ! Et puis le truc, c'est pas de trouver quelqu'un à aimer mais plutôt quelqu'un qui t'aime.

— Aha ! Ca, ça veut tout dire ! Fit-il avec un sourire radieux sur le visage ! Vas-y, raconte. C'est qui ?

Elle rougit.

— Mais personne ! Je n'ai personne en vue, là ! Enfin si, vous ! Mais pas dans le même sens…

Non, elle devait s'arrêter là avant le massacre psychologique.

— Non, c'est bon, j'ai rien dit.

— Anouck ? T'es lesbienne ?

Vérino l'avait dit assez fort pour que quatre autres personnes se retournent. Elle le regarda avec des yeux comme des soucoupes.

— Mais non ! C'est pas parce que j'ai pas de copain que je suis pas intéressée par les hommes !

— Non mais on ne sait jamais, hein !

— Mais pourquoi tu me poses des questions comme ça, toi, d'abord ? Marie t'a largué ? Tu connais quelqu'un qui est raide dingue de moi ?

— Non, c'était juste pour savoir…

— Donne lui une raison potable, sinon elle va te saouler jusqu'à ce que tu lui dises, intervint Guillaume.

Cette fois, les rôles furent inversés : Anouck le foudroya du regard et lui se contenta de lui tirer la langue.

— Bah je voulais juste savoir, c'est de la curiosité, c'est tout ! C'est rare de voir des filles comme toi célibataires…

— Comme moi, c'est-à-dire ?

Léa leva les yeux au ciel.

— A tomber par terre, super drôle, super sympa… Tu la connais, la liste, Noukia.

— Ce n'est pas comme ça que je l'aurais dit, mais c'est ça, admit Olivier.

— Mais qu'est-ce que vous avez tous à me dire toujours ça ?

Cette fois, ce fut à Charlie d'intervenir.

— Ecoute, Anouck, si tout le monde te le dit, c'est que quelque part, y a un fond de vérité. Alors maintenant, t'es gentille, tu écoutes ce qu'on te dit et tu fermes ta gueule.

Elle tourna la tête pour voir le visage de son meilleur ami et fit la moue.

— Tu peux bouder, je m'en fous.

Ce qui fascinait le plus les autres humoristes dans cet échange, c'était la manière dont les deux amis de toujours se parlaient, se regardaient et se comprenaient. C'était le genre de complicité qu'on retrouvait dans le duo Garnier et Sentou, mais là, il s'agissait d'une femme et d'un homme qui se connaissaient depuis la naissance. Certains sceptiques ne croyaient pas à l'amitié entre les sexes, mais il était clair qu'entre Anouck et Charlie, ce n'était rien d'autre que ça. De l'amitié en or massif. Le genre d'amitié qui durait jusqu'à la mort. Guillaume s'imaginait toutes les promesses qu'ils avaient pu se faire depuis leur enfance. Ils avaient dû se jurer qu'ils grandiraient ensemble, qu'ils vieilliraient ensemble et qu'ils mourraient ensemble. Pouvoir décider d'une telle vie, lier ainsi deux existences pour le meilleur et pour le pire, tout cela était bien plus fort qu'une simple amitié, bien plus fort que l'amour même. Il n'y avait pas de nom pour qualifier ceci. Et c'était bien triste. Peut-être était-ce parce que les histoires comme celles-là étaient trop rares ? Guillaume n'en savait rien.

Le reste de la soirée se déroula sans encombres.

On avait apporté les gâteaux et Bruno avait soufflé les bougies qui s'accumulaient au fil des ans.

Ensuite, étant donné l'état légèrement pompette d'une majorité des invités, l'ambiance avait été rythmée par les conneries et les fous-rires à répétition. Hugues avait fini en caleçon suite à un pari débile et Lamine devait faire le tour de la maison à cloche-pied, trois fois. Ce n'était là qu'un léger aperçu de la fin de soirée.

Puis vint le temps de rentrer chez soi.

Les plus sobres prirent le volant.

De leur côté, Anouck et ses amis ne pouvaient pas compter sur Cyril ou Guillaume pour les ramener jusque chez eux. Cyril était encore net dans ses idées, mais Guillaume n'était plus récupérable pour la nuit. Anouck se désigna donc pour raccompagner tout le beau monde chez lui.

Elle commença par déposer Léa et Charlie à l'appartement, afin qu'ils puissent s'installer pour la nuit. Ensuite, vu qu'il n'habitait pas loin, ce fut au tour de Cyril de descendre de l'auto afin de rentrer chez lui. Enfin, vu qu'il habitait le plus loin et que c'était à lui qu'appartenait la voiture, Guillaume était le dernier à quitter la voiture. Mais comme il n'avait pas eu le temps de dessaouler, Anouck dû l'aider à descendre et à marcher jusqu'à la porte de son immeuble.

— Allez, Guillaume, mets-y un peu du tien…

Mais l'alcool et la fatigue n'étaient pas de cet avis. Alors qu'elle avait passé le bras de son ami au-dessus de ses épaules afin de le soutenir, Anouck pensa à quelque chose. Quelque chose qui ne se faisait pas, ou du moins qu'elle n'aimait pas faire.

— Guillaume, pourquoi tu as insisté pour que je vienne ?

On disait l'alcool révélateur des personnes et des vérités. C'était cruel d'en profiter, mais elle n'avait pas été satisfaite de la réponse qui lui avait été donnée. On verrait bien.

— Parce que je t'aime beaucoup beaucoup et que je voulais qu'on s'amuuuuuse ensemble !

Sur le coup, Anouck ne savait pas comment prendre cette justification. Peut-être devait-elle prendre en compte qu'il était saoul et que cela ne favorisait pas spécialement le choix d'un vocabulaire réfléchi. Aussi n'y pensa-t-elle pas longtemps et l'accompagna jusque son appartement. Ils furent accueillis par Anne, la compagne de Guillaume. Elle n'avait pas l'air enchantée de voir son homme à moitié écroulé sur Anouck, cela pouvait se comprendre.

— Voici ses clefs… J'ai garé la voiture à dix mètres de l'immeuble, il n'y avait que là où de la place était libre… Bonne soirée…

Anne remercia vaguement la jeune femme et lui referma presque la porte au nez.

Sympa… Maintenant, il s'agissait de rentrer à pied.

Vivante, de préférence.

Elle se fondit dans la nuit glacée d'octobre.