Cela faisait maintenant une semaine que la terrible bataille avait eu lieu, et les esprits étaient encore marqués. Derek était de loin le plus touché, et personne ne pouvait comprendre sa douleur. Il alla se coucher dans le vieux salon abandonné, seul, pendant que ces bêtas se réconfortaient les uns et les autres. L'alpha s'endormit avec le coeur gros, sachant que la journée du lendemain serait difficile.
Il se réveilla tôt, le jour d'après, emmitouflé dans la couverture qu'il avait partagée avec Stiles deux semaines avant. Il sortit de sous la couette sans un mot, bien qu'il aurait grommelé en temps normal parce qu'il faisait froid. Il alla s'habiller machinalement, sans vraiment savoir ce qu'il faisait. Un pantalon noir, une chemise blanche ainsi qu'une veste sombre qui serait parfaite pour la circonstance. Il se saisit d'une cravate, assortie au reste de son costume et se dirigea vers sa voiture. Son coeur tapait frénétiquement dans sa poitrine au fur et à mesure qu'il se rapprochait de la forêt. Au fond de lui, il n'avait pas envie d'y aller ; il ne savait pas s'il y avait sa place.
Il se gara enfin et commença à mettre sa cravate. Il recommença plusieurs fois, n'arrivant pas à placer correctement. Il finit par s'énerver et tapa à de nombreuses reprises contre son volant. Il enfoui sa tête dans ses bras, qui reposaient sur la malheureuse roue en plastique qui avait souffert à cause des chocs répétés. Il souffla longuement pour reprendre son calme, avant de sortir de la voiture. Il préféra rester à l'écart des autres, déjà réunis depuis quelques minutes. Tous essayaient de retenir leur émotion. Derek, appuyé contre le tronc d'un arbre, vit la multitude de monde présent pour la funèbre occasion. Christopher Argent était là pour soutenir sa fille, qui avait les yeux rougis. Lydia était serrée contre Jackson, qui avait perdu tout sourire arrogant pour cette journée ; plus loin Erica avait du mal à respirer, et Boyd et Isaac la soutenait du mieux qu'ils pouvaient ; le loup-garou frisé tenait la main de Danny qui avait les yeux rivés au sol. Melissa McCall semblait elle aussi bouleversée, tenant son fils anéanti par les épaules. Un peu plus loin, les deux frères Crinewhets se tenaient debout et observaient la scène d'un air désolé. Le shérif Stilinski était celui qui retenait le moins ses émotions, et le loup-garou adulte le comprenait parfaitement. Lui aussi, il ressentait le vide le plus douloureux au fond de son coeur, et la grande photo de l'adolescent en train de sourire, posée devant le grand trou où il reposerait bientôt pour l'éternité, n'arrangeait pas les choses. Une fois de plus l'alpha ressentit de la colère au fond de lui. Il s'en voulait de ne pas avoir pu faire plus pour le garçon. Il s'en voulait de ne pas l'avoir embrassé alors qu'il en mourrait d'envie. Et maintenant, il ne pouvait plus se rattraper.
L'état de Stiles s'était détérioré après que l'adulte soit sorti de la chambre. Il était beaucoup trop faible pour survivre aux deux attaques qui l'avaient touché. Stiles était mort un jour après. Le cercueil arriva, porté par 4 hommes, et les filles de la meute furent secouées de sanglots. La vision était trop forte pour elles. Derek ressentit le froid le plus glacial en lui, et la température n'était pour rien à ce phénomène.
Le père de la victime se retourna et vit l'homme qui observait la scène contre un arbre. Il le pointa du doigt, et toute l'assemblée regarda l'alpha.
"-Tu l'as tué !, lui cria-t-il.
Derek ouvrit de grands yeux ; comment pouvait-il lui dire ça ? Il n'y était pour rien, il avait essayé de le sauver.
-Meurtrier ! Tu devrais être à sa place !, hurla à son tour Scott.
-Non ... Vous vous trompez ... J'ai ... Je ..., essaya-t-il de se défendre.
-Tu quoi ? Tu as toujours été méchant avec lui ! Tu ne devrais pas être là ! Ici il n'y a que des gens pour qui il comptait !, ajouta Erica sur le même ton.
-Et les chasseurs, ils sont là pour quoi alors ?, dit-il en pointant les deux frères.
Il n'y avait plus personne à leur place, seule la neige était présente.
-Tu es fou, souffla Isaac.
-Je ne l'ai pas tué !, répéta Derek en implorant.
-Mais tu l'as laissé tout seul dans la forêt, tu es parti loin devant ..., l'accusa Scott une nouvelle fois.
-Je suis revenu dès que je me suis aperçu de son absence ! Je l'ai sauvé !, hurla l'alpha pour se défendre.
-Tu n'as pas été assez rapide ! Il s'est fait tirer deux fois dessus ! Il est mort maintenant !, dit Allison en séchant ses larmes.
-Je ... Je ne l'ai pas tué -répondit Derek, la gorge nouée.- Je l'... J'étais ...
-Amoureux ? Tu étais amoureux ?
Stiles venait de sortir de son cercueil ; il se releva et Derek vit qu'il portait son sweat-shirt rouge, troué au bras et à l'estomac, et taché de sang.
-Tu étais amoureux de moi Derek ? Vraiment ? Alors pourquoi tu ne m'as jamais embrassé ?, lui dit-il d'une voix lointaine, qui se prolongea en écho dans les oreilles du chef de meute.
A présent, toutes les voix des personnes qui assistaient à l'enterrement du garçon répétaient en différé des "Pourquoi ?" accusateurs. La cravate noire se resserra autour de sa gorge, et il hurla du mieux qu'il put.
-Stiles ! Stiiiiiiles !"
Il étendit son bras vers le garçon, qui se replaçait dans son cercueil de bois, pendant que ses proches se retournaient et lui faisaient dos, alors qu'il étouffait.
"-Stiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiles !"
Il faisait presque jour. Derek venait de se relever d'un seul coup sur son canapé qui lui servait de lit. Il avait hurlé le prénom du garçon alors qu'il était en train de faire un horrible cauchemar ; dans son réveil douloureux, il avait agrippé le dossier du vieux canapé, et avait brisé son bois ancien. L'alpha avait les yeux grands ouverts, il transpirait et avait du mal à respirer, comme si la cravate lui serrait toujours le cou. Il se ressaisit au bout de plusieurs minutes difficiles pendant lesquelles il se remémora son mauvais rêve. Il dégagea les bouts de bois de sa main crispée, et alla dormir sur un autre canapé. Sur le sofa bleu, Derek s'étala avec sa couverture ; la tête appuyée contre l'accoudoir, il se rendit compte qu'il était allongé sur quelque chose. Il se souleva légèrement et retira le tissu de sous lui. C'était le T-shirt beige qu'avait porté Stiles toute une nuit, serré contre son âme-soeur. Derek se souvint l'avoir lancé là lorsque il était revenu de chez Deaton et avait défait ses affaires ; à présent, il n'avait quasiment plus l'odeur de l'humain, et bien que le loup-garou le presse sous son nez, il ne sentait plus rien. Il le serra contre lui, malheureux de ne pas pouvoir être avec celui qu'il aimait le plus au monde, et se rendormit.
Lorsqu'il se réveilla, quelques heures plus tard, il s'assura qu'il n'était pas en train de rêver. Il se leva et se frotta le bras qu'il venait de se pincer. Il alla s'habiller d'un jean noir et d'un T-shirt gris qu'il couvrit de son blouson de cuir. Sa carapace sombre lui serait utile pour sa journée ; il se dépêcha de ranger la pièce avant que ces bêtas n'arrivent. Il avait été décidé, un peu contre son gré, que la meute allait se réunir dans le vieux salon pour prendre ses marques et pour discuter de l'avenir du groupe. L'alpha était en train de manger un bout du pain qu'Erica lui avait apporté, se doutant que l'homme ne mangeait plus grand chose depuis la lutte de la forêt, lorsque la porte s'ouvrit en laissant apparaitre un garçon emmitouflé dans une doudoune rouge. Son visage était sombre et fatigué, et contrastait avec celui de l'adulte, qui avait les yeux grand ouvert de surprise et qui avait un morceau de pain à moitié dans la bouche.
"-Stiles ?, demanda-t-il la bouche pleine.
-Je suis le premier arrivé visiblement, lui répondit-il en baissant les yeux.
Les deux hommes restèrent silencieux, sans bouger. Derek ne pouvait pas détacher son regard de l'adolescent, malgré lui. Le plus jeune des deux s'avança enfin, et alla s'assoir non loin de l'alpha qui mangeait. La chaleur de son manteau commença à le gêner et il décida de l'enlever, seulement sa blessure à l'épaule entravait ses mouvements et il peina à retirer sa seconde manche. Le lycanthrope vint lui prêter main forte, ce qui ne sembla pas plaire au lycéen. Il donna un coup d'épaule rageur pour montrer son mécontentement et arracha sa doudoune des mains du leader.
-Je suis désolé, murmura le brun.
-C'est bon, c'est pas grave, lui répondit-il désagréablement, en détournant le regard au sol.
Derek soupira et l'on pouvait presque entendre son coeur se briser au son des mots froids lancés par l'adolescent.
-Je suis désolé Stiles ..., répéta le loup-garou.
-Je t'ai dit que ce n'était pas grave, redit à son tour le garçon, en haussant la voix.
-Écoutes, je me doute bien que tu m'en veux de ne pas t'avoir attendu dans les bois, et c'est de ma faute si t'as été blessé ...
-Mais arrêtes ! Je m'en contrefous royalement d'avoir été blessé ! -s'emporta-t-il.- La seule... L'unique chose ... Que je te reproche -lui dit-il en le pointant du doigt et en retenant ses larmes- ... C'est de m'avoir laissé seul alors que j'avais besoin de ... J'avais besoin de toi.
Ses yeux papillonnaient pour chasser les gouttes d'eau salée qui menaçaient de s'écouler sur son visage blanc. Le coeur de Derek se serra en voyant l'adolescent passer la manche de son sweat-shirt sous son nez. Il se rapprocha de lui et posa une main sur son épaule.
-Stiles, je n'ai pas le choix ... Je ne veux pas qu'il t'arrive malheur à cause de moi ...
-Je suis malheureux parce que tu ne veux pas de moi, lui dit-il en plongeant ses yeux dans ceux de son lycanthrope.
L'alpha soupira une nouvelle fois, ces paroles le blessaient terriblement. Le garçon n'avait peut-être pas le don de se battre physiquement, mais ses mots avaient toujours de la portée.
-Ce n'est pas que je ne veux pas de toi -dit-il en posant sa main sur la joue de l'adolescent.- On est trop différents l'un de l'autre...
-Les contraires s'attirent, bouda le garçon.
-Oui et 'qui se ressemble s'assemble', les proverbes s'adaptent à la situation Stiles ... Toujours est-il qu'on ne peut pas ... Sortir ensemble ...
-Mais pourquoi ? Je t'aime, tu m'aimes, on peut vivre ensemble !
-Tu ne comprends pas ... Tu es encore ... Un enfant ... Et moi un adulte. Et on sait très bien que ton père ne sera pas heureux de te voir avec quelqu'un comme moi, lui dit-il en souriant tristement.
-Je ne suis pas un enfant !
Il frappa le bras de l'homme en face de lui, mais choisi la mauvaise épaule. Une douleur lui parcouru le bras gauche et il serra les dents. Derek regarda l'adolescent d'un air désolé.
-Ça va ?, lui demanda-t-il.
-J'ai l'air d'aller bien ? Tu crois vraiment que ça va, après ce que tu m'as fait ? Tu m'as brisé le coeur ...
-Je sais ce que ça fait ... Crois-moi ..., ajouta-t-il en lui caressant la joue doucement.
Stiles s'avança vers les lèvres du loup-garou, mais ce dernier recula et perdit l'équilibre. Les deux hommes, déstabilisés, tombèrent de leurs chaises jusqu'au sol ; Stiles s'écrasa sur le torse de son âme-soeur en grimaça en sentant ses blessures taper contre son corps.
-Stiles, ne refais jamais ça ... S'il te plait, lui dit l'homme brun en reprenant son souffle."
L'adolescent allait retenter l'expérience, sachant que sa victime était sous lui, mais des bruits de pas se firent entendre à l'extérieur et l'alpha se releva. Il saisit le garçon têtu et l'assit de force sur une chaise, avant de faire de même. La porte s'ouvrit, laissant passer la meute entière dans la pièce. Les jeunes allèrent saluer Stiles, qu'ils voyaient enfin hors de sa maison ; ils étaient heureux qu'il se soit remis si vite et ne garde pas de grosses séquelles.
La discussion dériva rapidement vers les semaines qui allaient suivre. Il fût décidé que l'entraînement allait reprendre dans quelques jours, si les lycanthropes se remettaient vite de leurs blessures, ce qui était le cas pour le moment. Les humains pourraient ou non y assister, selon leur volonté. Ils parlèrent aussi de la pleine lune qui arrivait bientôt ; Derek voulait s'assurer que ses bêtas allaient venir à l'ancien salon pour qu'il puisse les contrôler avec l'aide des humains.
Les adolescents se séparèrent enfin pour rentrer chez eux, chacun de leur côté. Une nuit de plus, ils laissaient leur alpha seul. Derek s'installa sur son sofa une nouvelle fois ; il se saisit d'un livre et posa le drap marron sur lui. Il tint son livre d'une main, laissant l'autre passer derrière sa nuque pour être confortablement installé. Alors qu'il tournait les pages, un détail lui revint en mémoire. Il se releva et se mit à chercher frénétiquement dans la pièce. Il souleva les coussins, chercha dans son sac, sous les meubles et dans les autres pièces de l'habitation. Rien n'y fit, il n'arrivait pas à remettre la main dessus. Il soupira ; une fois de plus l'adolescent n'en faisait qu'à sa tête. Une fois de plus il lui prenait quelque chose.
"-Stiles, arrêtes de voler mes vêtements, murmura-t-il en baissant les yeux au sol."
