J'étais censée poster hier mais figurez-vous que j'ai shooté dans la baignoire - sans faire exprès évidemment. J'étais pieds nus. Un de mes orteil n'a pas survécu. Il était tout bleu. ca m'a quelque peu occupée toute la journée. Mais du coup me voilà.

Ceci, mes très chers, est le dernier chapitre de cette fiction. J'éprouve une certain soulagement, mais aussi quelques regrets. J'étais plutôt heureuse de les faire souffrir, ces deux-là. Mais tout à une fin, n'est-ce pas ? Et celle-ci ne va pas vous plaire.

Comme je l'ai déjà dit la semaine dernière, vous penserez certainement que ca se termine en queue de poisson. J'en suis navrée. Mais aussi cruelle que je sois, je ne me sentais pas de faire un descriptif détaillé. Vous comprendrez en temps voulu.

Bonne lecture, malgré tout.


AMORTENTIA

Don't you know that ? Hearts are breakable


Chapitre 13 : Question de volonté


Il ne pensait pas que ce fut possible, mais ça l'était : il était encore plus stressé devant la porte de bois qui se dressait devant lui que devant la maison du Terrible Grand-Frère.

Une petite voix désagréable lui murmurait que c'était une mauvaise idée. Après tout ce temps, il était bien trop tard pour revenir en arrière et changer les choses. Richard s'en sortirait mieux sans lui. Il avait un frère prêt à écumer le monde pour faire la peau à quiconque poserait la main sur son cadet avec de mauvaises intentions, des amis prêts à partir en guerre pour défendre son honneur. Des parents adorables, si toutes les anecdotes qu'il avait raconté sur eux lors du tournage du Hobbit étaient vraies. A quoi bon venir ressasser le passé ?

En fait, Luke avait plus besoin de Richard que Richard n'avait besoin de lui. Parce que Richard était une victime dans toutes ces histoires. Une victime que le temps pouvait aider. Luke, lui, devait se débattre avec la culpabilité et la honte. Des maux que seul son amant bafoué pouvait vaincre, s'il lui prenait l'envie de le sauver. Il était venu là dans l'espoir de sauver son âme, un but parfaitement égoïste. Il doutait que Richard soit assez bon pour passer outre le poignard que Luke avait planté dans son dos et lui apporter l'absolution qu'il appelait de ses voeux. Cela dit, murmurait une faible voix qui ressemblait étrangement à celle de Lee, il ne pourrait pas savoir tant qu'il n'aurait pas osé frapper. Il n'aurait jamais la réponse à la grande question qui régissait son existence depuis un an - à savoir : Richard pourrait-il lui pardonner sa méchanceté et le reprendre ? - s'il ne prenait pas son courage à deux mains.

Restait à décider s'il avait la force d'encaisser le refus qui ne manquerait pas d'arriver.

Sans lui demander son avis, son poing s'éleva tout seul et donna trois coups contre la porte de bois. Horrifié, Luke entendit des pas approcher, une voix féminine crier "je m'en occupe !" et une clé tourner dans la serrure. Le battant s'ouvrit, révélant une femme aux cheveux blonds comme les blés. Une sorte de Brigitte Bardot, d'une quarantaine d'années, la vulgarité en moins. Elle tenait fermement à la main une télécommande grise. Une arme potentielle ? Elle écarquilla ses yeux verts bordés de khôl noir, stupéfaite. Luke ouvrit la bouche pour parler mais elle ne lui en laissa pas le temps. Une ombre de panique passa sur son visage juste avant qu'elle ne lui claque la porte au nez. Le verrou tourna deux fois et des pas précipités s'éloignèrent.

- "JACK !" l'entendit-il hurler. "JACK ALERTE ROUGE !"

- "C'est quoi, déjà, l'alerte rouge ?" demanda une voix que Luke aurait reconnu entre mille, même étouffée par le lourd battant de bois qui lui faisait face.

Le coeur de Luke rata un battement. Il était là. Enfin, il avait fini par le trouver.

- "VA OUVRIR CETTE PUTAIN DE PORTE !"

Pas commode, la beauté blonde. Sans trop savoir comment, Luke fut soudain certain d'avoir rencontré la fameuse Caroline Ravenhurst, domiciliée à New York, avec qui Richard s'était enfui. Il leva une nouvelle fois le poing et frappa encore.

Un silence mortel se fit dans l'appartement. Luke sentit une grande lassitude s'emparer de lui.

- "On ne vous a jamais dit que c'était très impoli de claquer la porte au nez des gens ?" dit-il assez fort pour être sûr d'être entendu par-delà la porte verrouillée.

Porte qui s'ouvrit brusquement, sans qu'il n'ait entendu de pas s'approcher, sur un homme plus petit que lui, aux cheveux roux flamboyant visiblement de très mauvaise humeur.

- "On ne vous a jamais dit que c'était très impoli de droguer les gens pour abuser d'eux ?" grinça l'homme hargneusement, ses yeux bruns luisant de fureur.

- "C'est surtout illégal..." entendit-il la voix de Caroline marmonner à l'angle du couloir qui se déroulait derrière celui que Luke pensait être Jack Gallagher.

Luke soupira, extrêmement fatigué par toutes ces conneries, et se massa les tempes pour dissiper la migraine qu'il sentait poindre. Il ignorait comment diable Richard avait appris qu'il avait usé de l'aphrodisiaque contre lui, mais il n'avait pas la moindre envie de se pencher sur ce mystère maintenant.

- "Je veux juste parler à Richard."

Il espérait que le rouquin qui se dressait entre lui son but n'aurait pas perçu le soupçon de désespoir qui percait dans sa voix. Le sourcil qui se haussa avec scepticisme le détrompa.

- "Qu'est-ce qui vous fait croire que Richard est là ?" demanda Gallagher avec hauteur.

- "IL NE VEUT PAS VOUS PARLER ! Pas vrai, Rick ?" s'enquit Ravenhurst.

Jack ferma les yeux, soudain aussi las que Luke, et mima son geste de se masser les tempes.

- "Caroline, nom de Dieu, il n'était pas au courant que Richard était là..."

Le silence tomba, personne n'osant faire le moindre bruit ni dire quoi que ce soit. Un soupir se fit entendre à l'angle du couloir, bientôt suivi par un rire irrépressible qui enchanta Luke.

- "Mais qu'elle est bête, c'est pas vrai..." gémit Jack en se retenant de rire.

Caroline Ravenhurst passa la tête à l'angle du mur, ses longs cheveux coulant de son épaule en rideau blond, les yeux plissés avec mauvaise humeur.

- "Oui bah ça va ! Ca peut arriver à tout le monde de se tromper !" s'écria-t-elle avant de disparaître. "ET TOI ARRETE DE RIRE !"

Le rire redoubla. Un sourire étira bientôt les lèvres de Luke, sincèrement heureux d'entendre ce son qui lui avait manqué durant l'année passée. Puis il baissa les yeux pour rencontrer ceux, réfrigérants, de Gallagher, qui refusait toujours de le laisser entrer. Le rire cessa soudain avec un "Aïeuh mais ca fait mal !" crié d'une voix aigue fort peu virile, suivi d'un "Tu l'as mérité !" revanchard. Jack adressa à Luke un regard désespéré. Compatissant, le comédien posa une main sur son épaule et la tapota pour insuffler un peu de force à l'homme qui lui faisait face.

- "Elle a jeté ta télécommande par la fenêtre, Jack !" cria Richard avant que sa voix ne soit soudain étouffée.

- "C'est sur toi que je l'ai jeté, c'est pas ma faute si elle a rebondi sur ta sale tête !"

Luke était ahuri. Peut-être cet appartement abritait-il une faille temporelle qui renvoyait ses occupants à l'âge tendre de l'enfance ?

- "Ils m'épuisent", dit le roux. "Je ne sais plus quoi faire d'eux."

- "Je peux vous débarrasser d'un d'entre eux, si vous voulez..."

Gallagher se permit de rire à cette proposition pourtant sérieuse.

- "Bien essayé. Entrez."

Stupéfait, Luke fit un pas dans l'appartement, n'osant pas croire à sa chance.


OoOoO


La scène qui attendait les deux hommes dans le salon était apocalyptique. La télévision diffusait en sourdine un épisode de "Cauchemar en cuisine" où Gordon Ramsay se faisait masser le dos avec la patronne d'un restaurant visiblement trop stressée. Du canapé, on ne voyait qu'une Caroline à demi-redressée qui frappait sa victime à grands coups de coussin, laquelle essayait de se défendre en lui attrapant les poignets, sans succès. La femme se figea en voyant Luke. Toute trace d'hilarité disparut de son visage et son regard se fit tranchant.

- "Tu l'as laissé entrer ?" grogna-t-elle l'air mauvais.

Jack Gallagher croisa les bras sur son torse et redressa la tête.

- "Richard est assez grand pour se défendre, il n'a pas besoin d'une chienne de garde."

Caroline Ravenhurst sembla effarée. Elle regarda son ami roux comme s'il lui était poussé une deuxième tête puis, voyant qu'il ne flanchait pas, baissa les yeux.

- "Tu veux que je reste avec toi ?" demanda-t-elle d'une voix beaucoup plus douce, presque maternelle. "Si tu n'es pas prêt..."

- "Par le Ciel, il EST prêt !"

- "Les traîtres n'ont pas droit à la parole", grinça Caroline sans relever les yeux.

- "Sauf quand ils sont chez eux. Si tu n'es pas contente, je ne te retiens pas."

- "Quoi, tu me jettes dehors ?"

- "Arrêtez, tous les deux..."

La voix calme de Richard mit tout le monde d'accord, et le silence revint. Des mains pâles se posèrent sur les hanches de Caroline et la délogèrent de sa place pour permettre à leur propriétaire de s'assoir en même temps qu'elles déposaient la femme au bout du canapé. Luke retint son souffle. Est-ce que c'était vraiment en train d'arriver ? Richard se leva et remit son pull correctement avant de se tourner vers son visiteur. Malgré lui, Luke nota qu'il avait beaucoup maigri depuis la dernière fois qu'il l'avait vu. Des cernes entouraient ses yeux clairs et il se tenait voûté, comme s'il cherchait à se faire le plus petit possible pour qu'on ne le remarque pas.

Tranquillement, il se dirigea vers la table ronde et récupéra son manteau sur une chaise avant de l'enfiler. Caroline se leva à son tour et se tordit les mains, semblant vouloir dire quelque chose sans savoir comment le formuler. Son regard, pourtant, était assez éloquent pour que Richard comprenne le message informulé et retourne auprès d'elle pour l'embrasser sur le front. Il lui chuchota à l'oreille quelque chose qui ressemblait à un "je t'appelle plus tard" avant de rejoindre Jack. Gallagher ouvrit les bras pour étreindre son ami brièvement avant de s'écarter du couloir pour le laisser passer. Richard dépassa Luke sans lui accorder le moindre regard, s'attendant simplement à être suivi sans avoir besoin de lui dire.

- "Soyez sages" se contenta-t-il de dire en ouvrant la porte d'entrée.


OoOoO


Ils marchèrent longtemps sans échanger le moindre mot. Le brouhaha continu de la ville ne semblait pas déranger Richard, qui marchait d'un bon pas, les mains dans les poches. Luke suivait, sans oser demander où ils allaient, s'ils allaient vraiment quelque part. Il ne pensait pas que Richard lui répondrait, de toute manière. Alors il suivait, profitant de ces instants pour réfléchir à la manière d'entamer cette conversation qu'il savait déjà difficile. Le visage impassible de Richard ne l'aidait pas. Impossible de savoir dans quelles dispositions se trouvait son ancien amant. Néanmoins, il acceptait sa présence à ses côtés, c'était forcément un bon point, n'est-ce pas ? Un bon début. Une base solide.

La circulation s'accéléra alors qu'ils débouchaient sur un grand boulevard longeant la Tamise. Richard traversa la route sans se préoccuper de la main qui clignotait en face de lui, décomptant les secondes restantes avant que les feux de circulation permettent aux voiture de rouler. Luke pressa le pas pour le rattraper et finit par courir quand le feu passa au vert pour éviter d'être renversé. Essoufflé, il revint au niveau de son ancien amant, qui n'avait pas cessé d'avancer.

- "Tu essayes de me tuer ?" demanda-t-il dans une vaine tentative d'humour.

Richard ne répondit pas. Il ne semblait même pas l'avoir entendu. Son regard clair était fixé droit devant lui, refusant de se tourner vers Luke. Il s'engagea sur la voie piétonne d'un grand pont parcouru dans les deux sens par une file de voiture en mouvement perpétuel. Un écritau placardé sur la pierre annonçait sommairement le nom du pont, mais Luke n'y fit pas attention. Des balcons s'avancaient à intervalle régulier au-dessus de la Tamise, permettant aux touristes de s'assoir sur de vieux bancs de bois pour admirer les eaux brunâtres du fleuve. La vue devait sûrement être très belle, mais Luke n'en avait proprement rien à faire. Il n'avait d'yeux que pour l'homme qui marchait devant lui, indifférent à sa présence. Indifférent à son existence.

Son estomac se noua douloureusement et il tendit le bras pour s'emparer de celui de Richard. Campé sur ses deux pieds, il le ramena vers lui d'une traction. Enfin, il parvint à s'attirer l'attention de son ancien amant, qui posa sur lui un regard glacé.

- "Tu m'emmènes où ?" demanda Luke d'un ton qu'il n'espérait pas trop sec.

- "Nulle part. Tu vas où tu veux."

Autant pour le bon début. Richard reprit sa marche, laissant Luke où il était. Il serra les dents et le rattrapa. Il passait sa vie à lui courir après, c'en était risible. De nouveau, il lui prit le bras et le stoppa. Cette fois, il le conduisit à un des balcons et l'assit sur un banc avant de lui faire face, les poings sur les hanches. Luke perdit rapidement sa superbe devant le regard dénué d'intérêt que Richard lui opposait. Ses bras retombèrent le long de son corps comme des poids morts.

- "Richard, il faut qu'on parle."

Le genre de phrase que personne n'aimait entendre. Peu importait le contexte, qu'il soit privé ou professionnel, familial ou amoureux, ces mots annoncaient toujours une crise. Malgré tout, la conversation était certainement plus simple quand on avait pas affaire à un mur.

- "Fais un effort, s'il te plaît..." marmonna-t-il devant le manque de réaction de Richard.

- "Pourquoi ?"

Luke fronça les sourcils, l'incompréhension se peignant sur son visage.

- "Pourquoi devrais-je faire un effort ? Je n'ai pas envie de te parler. Je n'ai même pas envie de te voir. Ta seule présence me donne envie de vomir..."

Luke recula, le souffle coupé, comme si un coup de poing l'avait frappé en plein ventre. Le visage de Richard était si mortellement sérieux que son estomac se retourna.

- "Mais..."

- "Mais QUOI ?"

Richard se leva d'un bond, son masque d'impassibilité volant en éclat. Ses yeux clairs perdirent leur passivité pour s'illuminer de colère, et de douleur aussi. Luke resta figé alors qu'il avancait vers lui, sa voix s'élevant sans se soucier des passants qui les regardaient d'un air outré.

- "Tu t'attendais à quoi, exactement ?" s'écria-t-il. "Tu croyais que j'allais t'accueillir à bras ouverts comme si de rien n'était ? Comme si tu n'avais pas failli foutre ma vie en l'air ?"

Luke secoua la tête, les mots qu'il brûlait de prononcer étaient coinçés dans sa gorge nouée.

- "Alors ? Tu voulais qu'on parle, et maintenant tu ne dis plus rien ? Réponds !"

Il en était incapable. Il avait cru, naïvement, qu'il pourrait supporter la fureur de Richard, voir même son rejet simple et net. Il n'en était rien. Il était complètement démuni devant cette explosion de colère, devant la douleur qui brillait dans les yeux bleus posés sur lui.

- "Je... Je..." tenta-t-il sans succès.

- "Je, je..." mima Richard sans aucune pitié pour ses difficultés. "C'est bien ça le problème, tu ne penses qu'à toi, sans t'occuper des conséquences de tes actes !"

Sur ce point, au moins, il pouvait le détromper.

- "J'y ai pensé. Je... J'avais prévu de tout balancer à ton ex, pour "foutre en l'air" ton couple, comme tu dis. Je n'avais simplement pas prévu que ça prendrait de telles proportions."

Richard semblait estomaqué. Il le regarda comme s'il était un monstre de foire, à la fois fascinant et terrifiant. C'était un peu comme ça que Luke se sentait, lui aussi.

- "Tu avais prévu tout ça depuis le début ? Toutes ces conneries, les articles, tout ?"

- "Non, non, ça ce n'était pas de mon fait, la française m'a trahi."

- "Au moins, tu sais ce que ça fait de se faire poignarder dans le dos."

Ca n'était que trop vrai, même si sa trahison dépassait de très loin celle d'Ambre Neveu.

- "Au moins, c'est clair" déclara Richard en passant les mains dans ses cheveux ébouriffés. "Si j'ai pu penser un seul instant que tu étais innocent, dans ce bordel, je sais maintenant que non. Tu avais tout organisé..."

Luke fit un pas vers lui, horrifié de voir la douleur prendre le pas sur la colère dans le regard de Richard, et son ancien amant recula d'autant.

- "Je te jure que je ne voulais pas tout ça !" s'exclama-t-il d'une voix désespérée. "Tout ce que je voulais c'était... C'était..."

- "Quoi ?"

La voix de Richard était si amère, si déçue. Il n'aimait pas cette voix. Savoir qu'il en était responsable lui donnait envie de hurler.

- "Qu'est-ce que tu voulais, Luke ? Après avoir vu ce dont il était capable à Heathrow, qu'est-ce que tu pouvais bien vouloir de moi que je ne t'ai pas donné pour que tu m'abandonnes là-bas, en sachant ce qui m'attendait ?"

Luke resta sans voix. Il ne pouvait pas nier avoir ressenti une cruelle satisfaction en quittant l'appartement New Yorkais de Richard en sachant que l'Affreux Jeremy allait lui coller une raclée dont il s'en souviendrait jusqu'à la fin de ses jours. Il se souvenait avoir pensé que ça lui apprendrait à jouer avec les sentiments des autres. Mais lui, qu'était-il si Richard était un méchant ? Sa seule faute était d'avoir eu trop peur de l'Affreux pour oser le quitter. C'était lâche, peut-être, mais ça ne méritait pas toute la cruauté que Luke avait déployé pour le punir. Si Richard était un méchant, lui, qu'est-ce qu'il était ? Le Diable, à égalité avec Jeremy ?

Richard secoua la tête devant son silence coupable, un sourire désabusé sur les lèvres, et quitta le balcon. Il dépassa Luke en prenant soin de ne pas le toucher et, sans plus lui accorder un regard, s'en alla aussi vite que sa dignité en miettes le lui permettait.


OoOoO


Il n'arrivait plus à respirer. Ses poumons étaient hermétiquement fermés. L'air sifflait entre ses dents, sans parvenir à s'engouffrer plus loin dans ses voies respiratoires. Bientôt, il sentit un engourdissement se diffuser dans ses membres, son coeur accélérant de secondes en secondes. Des éclairs noirs jaillirent devant ses yeux, signe que son cerveau commençait à dérailler, et que l'inconscience était proche. Luke tituba jusqu'à un banc pour s'y asseoir, mais sa vision se troubla et il trébucha sur un pied de bois. Il se rattrapa au rebord de pierre du pont et, voûté, tenta désespérément de faire plier ses poumons. Mais ils étaient obstinés, presque autant que leur propriétaire, et restèrent de marbre.

Ses jambes commencèrent alors à trembler. Ses muscles étaient tétanisés de devoir tenir sans le renfort d'une bouffée d'oxygène salutaire. Il avait l'impression que son coeur avait migré dans sa tête, se réfugiant dans la salle d'état-major avec le cerveau pour établir une stratégie, et ses battements résonnaient dans ses tempes avec force, de plus en plus vite. Sa poitrine le brûlait à force de tenter de s'ouvrir pour faire passer l'air. Devant l'imminence d'une catastrophe qu'il ne savait gérer, son cerveau éteignit sa vision, qui se brouilla, pour se concentrer sur les poumons récalcitrants. Puis, ses jambes l'abandonnèrent. Mais ses poumons ne s'ouvraient toujours pas. Son coeur accéléra, plus vite, encore plus vite, et Luke comprit que ce qui était une difficulté à respirer s'était simplement muée en crise de panique incontrôlable et paralysante. Si bien qu'il ne put faire le moindre geste, ni pousser le moindre cri, quand il se sentit basculer.

Et le vide l'aspira.


OoOoO


Sa conscience lui revint aussi soudainement qu'elle s'était fait la malle.

Avec une violence inouïe, le noir bienfaisant dans lequel il baignait se changea en flots de lumière aveuglants. Le silence fut remplacé par un brouhaha incompréhensible. La brûlure, dans sa poitrine, était revenue en force, si bien qu'il ne put rien faire d'autre que pousser un glapissement pitoyable. Ce n'était même pas un cri mélodramatique, à sa grande honte, mais une sorte couinement à mi-chemin entre la souris étranglée et le chat aphone.

Après quelques secondes de profonde terreur où Luke ne sut plus ni où il était ni qui il était, des ombres se mirent à se mouvoir autour de lui, délimitant des silhouettes indistinctes, puis des personnes de chair et de sang un peu trop solides à son goût. Trop de monde, trop proche. Sa respiration s'accéléra. Ses yeux s'écarquillèrent d'effroi.

- "Ecartez-vous, laissez le respirer, bande d'imbéciles ! Allez, bougez-vous !"

Un petit homme fluet, doté d'une voix de stentor impressionnante, faisait des mouvements brusques pour dissiper la foule qui s'était attroupée autour de lui. Luke prit alors conscience de plusieurs choses :

Premièrement, il était allongé.

Deuxièmement, il était allongé sur une surface dure et goudronneuse qu'il identifia comme un trottoir.

Troisièmement, le brouhaha indistinct qu'il entendait était le tumulte d'une ville bourdonnante d'activité.

Quatrièmement, puisque sa mémoire acceptait enfin de lui revenir, cette ville se trouvait être Londres, capitale de l'Angleterre.

Cinquièmement, une main passait et repassait dans ses cheveux dans un mouvement apaisant et si terriblement doux qu'il aurait bien pensé à pleurer s'il n'était pas occupé à vérifier encore et encore que ses poumons se gonflaient d'air.

Sixièmement, et là c'était surtout son petit côté romantique qui parlait, toute la lumière du jour s'était réfugiée dans les yeux bleus de Richard.

Luke voulut parler, dire quelque chose de très intelligent ou de simplement ému comme "tu es revenu pour moi", comme dans les films plein d'un romantisme dégoulinant que beaucoup de collégiennes affectionnaient. Mais il ne put, encore une fois, que pousser son fameux couinement. Un sourire un clairement moqueur étira les lèvres fines de Richard.

- "On ne m'avait pas encore fait le coup de la crise d'asthme." dit-il à voix basse.

- "Je suis pas asthmatique." parvint à siffler Luke en se demandant où diable était passé sa voix depuis qu'il était revenu à lui.

Richard hocha la tête, avec inscrit sur son visage cet air reconnaissable entre mille qu'on prend pour s'adresser à un enfant un peu attardé ou à une personne très âgée particulièrement sourde. Une sorte de patience mêlée de compassion et de pitié.

- "Tu en fais souvent ?"

- "De quoi ?" croassa Luke.

Ca devenait ridicule, cette voix.

- "Des crises d'asthme.", insista Richard.

- "Je ne suis pas asthmatique, je te dis !"

Richard ouvrit une nouvelle fois la bouche mais le petit homme fluet revint à cet instant. Il remonta ses lunettes toutes rondes sur son nez et observa Luke en fronçant les sourcils.

- "Il arrive à parler ?" demanda-t-il à Richard comme si Luke n'était pas là.

- "Vous êtes qui ?" intervint ledit Luke avant que Richard ne réponde.

Le petit homme remonta encore ses lunettes - demandez à votre opticien de les resserrer, franchement - et lui tapota la main comme s'il était à l'article de la mort.

- "Je suis médecin. Comment vous sentez-vous ?"

- "Vivant."

Le petit homme éclata de rire et lui tapota encore la main avant de la reposer sur son torse.

- "Heureusement que votre ami vous a rattrapé, mon garçon. Vous nous avez fait une belle crise d'asthme. Il faudrait songer à toujours prendre votre inhalateur avec vous quand vous sortez. Ca vous éviterait de faire un plongeon dans la Tamise."

Luke allait rembarrer fermement le médecin avant de se rappeler que, justement, il était médecin. S'il disait qu'il venait de faire une crise d'asthme, c'est donc que c'était le cas. Aussi s'abstint-il de regarder en direction de Richard. Il pouvait déjà sentir un petit sourire supérieur absolument horripilant ourler ses lèvres.

- "Est-ce que vous pouvez vous relever ?" s'enquit le petit homme en lui tendant une main secourable. "Je pense que vous devriez rentrer chez vous, pour vous reposer et vous remettre de vos émotions."

Luke hocha la tête et se remit sur ses pieds avec l'aide du médecin. Il vacilla sur ses appuis dès que le petit homme le lâcha, mais le bras de Richard, passé dans son dos, l'empêcha de tomber. Le petit homme les regarda à tour de rôle avant de sourire et de hocher la tête. Il récupéra sur le banc un chapeau melon - Seigneur, ça se portait encore ce genre de chose ? - et s'en fut d'un pas rapide sur un dernier signe de tête. Le silence s'étira entre Richard et Luke jusqu'à ce que le médecin eut disparu dans la foule des piétons passant sur le pont. Luke refusait toujours de regarder en direction de son sauveur.

- "A part ça, tu n'es pas asthmatique..." entendit-il marmonner d'un ton narquois.

Luke ferma les yeux et se frotta les tempes, soudain très las.


OoOoO


L'appartement de Richard reflétait assez bien sa personnalité. Du moins, celle que Luke avait vu lors du tournage du Hobbit, plus que celle dont il avait été témoin dans le gigantesque appartement de New York qu'il partageait, autrefois, avec l'Affreux Jeremy. Il n'irait pas jusqu'à dire que c'était le bordel, mais ça s'en rapprochait quand même dangereusement, si ce n'était de la cuisine qui étincelait de propreté. Il y avait des feuilles de script abandonnées sur la table basse du salon, évidement mélangées. Une veste sur un tabouret, devant le comptoir séparant le salon/salle à manger de la cuisine, une autre abandonnée sur la rambarde de la rampe d'escalier menant à la mezzanine, une troisième perdue sur le grand canapé. Des chaussures, nonchalamment laissées dans l'entrée. Des piles de livres, un peu partout, formant des tours dignes de Manhattan, bien que plus précaires. Une couverture pelucheuse jetée négligemment sur le dossier du canapé susmentionné. Et un molosse, affalé sur le tapis du salon, mâchouillant tranquillement un escarpin à semelle rouge. Un Louboutin. Il mâchouillait un Louboutin.

Même pour Luke, c'était un crime innommable.

- "Nom de Dieu !" s'exclama Richard en remarquant la chaussure.

Il rejoignit le molosse et lui arracha l'escarpin de la gueule. Luke frissonna de peur en voyant la taille des crocs plein bave. Richard allait se faire dévorer.

- "C'est pas bien, Vanilla ! Je t'ai déjà dit mille fois de ne pas manger les chaussures de Caroline ! Vilaine fille !"

Richard lui donna un coup de chaussure sur le crâne et la créature posa son énorme tête entre ses pattes avant en gémissant pitoyablement, ses grands yeux bruns levés vers son maître pour l'amadouer. Mais l'anglais, comme tous les anglais, avait un coeur de pierre, aussi ne se laissa-t-il pas embobiner par cette comédienne de bas-étage. Il jeta feu la chaussure dans l'entrée, avec les siennes, et le talon aiguille frôla désagréablement le sommet du crâne de Luke durant le trajet.

- "Vanilla," dit-il d'une voix atone.

Richard tourna vers lui un regard interrogateur. Prenant son courage à deux mains, Luke fit un pas dans le salon, sans quitter le monstre des yeux.

- "Tu as appelé ton chien Vanilla."

- "Oui. Ca ne te plait pas ?" s'enquit Richard d'un air un peu inquiet.

En fait, ça lui convenait bien, comme nom. Le chien était doté d'un pelage de couleur crème, de l'exacte nuance d'une boule de glace à la vanille. Et visiblement, constata-t-il en regardant le chien et le maître, avait un caractère doux et confiant, plutôt paisible. Oui, ce nom convenait bien. Même s'il n'aurait certainement jamais appelé son chien Vanilla.

- "C'est un nom plutôt féminin," argua-t-il en haussant les épaules.

- "En même temps, c'est une chienne."

Ah. Voilà qui expliquait peut-être l'adoration qui brillait dans les gros yeux bruns de l'animal quand il les posait sur son maître. Bon. Pourquoi pas.

- "Je n'aime pas vraiment les chiens..." dit-il sur un ton d'excuse.

Richard lui sourit gentiment et lui fit signe de le suivre dans la cuisine. D'un geste, il invita Luke à s'assoir sur un tabouret tandis qu'il sortait deux verres et une bouteille de vin.

- "Vanilla est adorable", lui assura-t-il. "Elle ne ferait pas de mal à une mouche. Ou alors, juste à celles qui ressemblent à des Louboutin, taille 38, portées par Caroline."

Luke sourit à la plaisanterie et se détendit. Un éclat froid brilla alors dans le regard de Richard, et un sourire mesquin étira ses lèvres.

- "Par contre, Chocolate est une vraie vipère, et elle déteste les étrangers."

- "Chocolate ?"

S'en suivit un martelement assourdissant sur les marches de métal de l'escalier menant à la mezzanine. Pâlissant à vue d'oeil, Luke se retourna lentement. Pour voir débarquer la réplique exacte de la douce Vanilla, au détail près que son pelage était d'un brun chaud - d'où son nom - et que son expression était beaucoup moins amène. Des crocs démesurés jaillissaient de sa gueule et la créature se mit à grogner, ses yeux sombres résolument fixés sur lui. Le coeur de Luke cessa de battre. Deux aboiements terrifiants le ranimèrent.

- "Couchée, ma chérie."

Obéissante, Chocolate cessa de grogner et alla rejoindre sa compagne en secouant joyeusement sa queue. Luke porta une main tremblante à sa poitrine.

- "Heureusement, je l'ai bien dressée..." mumura Richard en fourrant un verre de vin plein entre ses mains.

Luke n'aimait pas les menaces. Or, cette horrible bestiole portant l'adorable nom de Chocolate - inutile de dire qu'elle était la préférée de Richard - en était une, et suffisamment explicite. D'autant qu'elle ne cessait pas de le regarder. Ca lui collait des sueurs froides.

- "Inutile de paniquer, elle ne t'attaquera pas si je ne lui en donne pas l'ordre."

- "C'est bien ça qui m'inquiète..."

Le rire de Richard emplit l'appartement, clair et joyeux. Comme devant la porte de Jack Gallagher, ce son fit s'envoler le coeur de Luke. Ca l'émerveillait, d'être encore capable de le faire rire malgré tout ce qu'ils avaient traversé. Ca l'émerveillait d'être là. Simplement être là, auprès de lui, dans son appartement. C'était un petit miracle. Mais bientôt, le rire de Richard s'éteignit. Son visage redevint pâle et cerné d'ombres. Le coeur de Luke se fendilla. Il lui semblait que son coeur ne cessait plus de se briser et de se reconstruire, depuis cette fameuse Première Parisienne. Ca devenait lassant.

Il fit un pas, puis deux, dans la direction de Richard et leva la main pour effleurer son visage. Il voulait juste toucher sa peau, s'assurer qu'il était bien là, lui apporter un peu de réconfort si ça lui était encore possible. Mais Richard intercepta sa main pour l'empêcher d'atteindre son but, et la repoussa. Doucement, certes. Mais c'était quand même un rejet. Nouvelle fissure.

- "Je ne t'ai pas pardonné", se contenta-t-il de dire.

Luke hocha la tête, comprenant parfaitement. Richard voulut retirer sa main. Les doigts de Luke se refermèrent sur les siens sans lui demander son avis - à l'un comme à l'autre - pour conserver sa chaleur un peu plus longtemps. Pour conserver la preuve de sa présence.

Une question lui brûlait les lèvres. Une question qu'il attendait de poser depuis un an, qui tournait sans cesse dans sa tête depuis que Richard avait quitté New York sans laisser de traces. Une question qu'il craignait, par dessus tout, de poser. Il avait peur que la réponse soit négative. Il avait peur, tellement peur. Toute la force qu'il lui avait fallu pour rejoindre Londres, affronter Chris Armitage, affronter Caroline Ravenhurst et Jack Gallagher, et enfin affronter Richard se dissipait comme des écharpes de brume. Il se sentait aussi faible et impuissant qu'un enfant. Il ne savait absolument pas quoi dire, ni quand direction aller.

Et, plus que tout, il avait peur. Terriblement peur.

Mais il n'avait pas fait tout ça pour rien. Il était venu à Londres pour une raison précise. Il avait affronté Chris Armitage, Caroline Ravenhurst et Jack Gallagher pour une raison précise. Et maintenant qu'il se tenait devant Richard, l'unique raison au monde capable de lui faire traverser un continent et un océan, il ne voulait pas flancher. Malgré sa peur. Même s'il savait au plus profond de son coeur meurtri qu'il ne survivrait pas à un rejet, il fallait qu'il parle, qu'il ose. Il fallait juste qu'il soit courageux. Juste une fois, une fois dans sa vie.

- "Est-ce que tu pourras me pardonner, un jour ?"

Le silence était assourdissant. Luke sentait son coeur battre à grands coups dans ses côtes mais avec un calme surprenant. Il avait osé. Et il se sentait bien. Pour la première fois depuis le début de cette affaire, il se sentait bien. En paix avec lui-même. Désormais, son sort n'était plus entre ses mains. De la réponse de Richard se déciderait son destin. C'était aussi simple que ça. Et, d'une certaine manière, c'était à la fois rassurant et reposant. Il n'avait plus qu'à se laisser guider, à attendre simplement le dénouement de cette histoire. De son histoire.

D'un simple mot, Richard pouvait lui redonner espoir et estime de soi, il pouvait lui permettre de se supporter lui-même et de regarder son reflet dans le miroir sans avoir envie de vomir. D'un simple mot, il pouvait également mettre un terme à une existence misérable que Luke haïssait et voulait voir cesser, enfin. C'était aussi simple que ça. D'une manière ou d'une autre, ça se terminait ici. Pardon et rédemption ou rejet et mort. Et son coeur battait paisiblement.

- "Est-ce que tu pourras me pardonner, un jour ?"

Est-ce que tu voudras bien de moi, un jour ?

Est-ce que tu me sauveras, est-ce que tu m'aimeras, un jour, Richard ?

- "Non."

Aussi simple que ça.


THE END


Et voilà. Oui, ça se termine comme ça. Je ne me sentais pas de faire le suicide de Luke. Ca aurait été too much, et puis tout ce qui me venait être beaucoup trop cruel ou sanglant. J'ai bien pensé à une simple pendaison mais ça aurait été redondant avec la crise d'asthme.

Bref, voilà. Et oui, c'est un BAD-END. Enfin ! Ca faisait longtemps ! Aaaaah, j'me sens mieux.

Des fois, j'me dis que je devrais écrire des romans policiers. Mais comme je suis une bille en enquête et en criminologie... J'vais essayer de me mettre aux romans d'Harlan Coben. Vous en pensez quoi ?

En tout cas, je tenais à vous remercier, toutes, d'avoir pris le temps de vous pencher sur cette fiction, de lire et de reviewer. Merci beaucoup.

Et peut-être à la prochaine, s'il me vient d'autres idées (de fanfictions classiques ou de RPF).

Je vous embrasse,

Aschen