II

-J… Je… Merci infiniment !

De nouvelles larmes de pixels perlèrent sur les joues de la paysanne, et conclurent cette quête. Kirito ne pouvait chasser de son esprit ce player killer sournois. Il lui avait donné plus de peur que de mal, mais il était probable que d'autres individus dans son genre progressaient en ce moment même de la même façon. S'il avait jeté son dévolu sur un joueur lambda, il aurait probablement fait une victime. Mais il avait eu la maladresse d'avoir les yeux plus gros que le ventre. Ce qui l'intriguait le plus était ce symbole présent sur le manteau. La veste en question appartenait au médecin, mais ce... cercueil rieur avait été tracé de manière barbare, probablement avec un fusain ou du charbon de bois. Et il s'agissait certainement de l'emblème d'une guilde. Ce n'était pas forcément le cas, bien entendu, mais durant la version bêta, les joueurs qui voulaient signaler leur appartenance à un groupe usaient du même stratagème. Si tout cela s'avérait vrai, alors une bande de player killers organisée s'était formée au lancement du jeu. Mais avait-elle perduré maintenant que ce dernier était mortel ?

Pour l'heure, la nuit était bel et bien tombée, et il serait mieux de dormir sur place. Il s'éloigna de la fermière pour se diriger vers l'auberge du village. Elle était aisément repérable par son enseigne, « Le repos bienveillant » tracé en lettres rouges visibles de jour comme de nuit, mais aussi par ses nombreuses lampes, accrochées contre les murs et sous le toits, qui, dans le noir, éclairait une grande partie de la place. Passant le palier, ouvrant la porte, il vit qu'une dizaine de joueurs se désaltéraient déjà sur place. Il n'était définitivement pas le seul à avoir eu cette idée. Ce qui leur frappa le plus fut cette mine renfrognée arborée par presque tous. Il était probable que ces joueurs avaient eu le même comportement après l'annonce d'Akihiko Kayaba. C'était également ce qui arrivait lorsque l'on annonçait à un patient une maladie mortelle. Le déni, la colère, la déprime et l'acceptation. Après quelques jours passés ici, la majorité des personnes prisonnières étaient à présent dans la troisième phase. Il put voir, dans le fond de la salle, un homme de grande taille, à qui on donnait la trentaine, pleurer la tête dans les bras, incapable de contenir ses émotions.

Arrivant au comptoir, il demanda à ce qu'on lui serve l'alcool « local », dont le nom était « sirop du paradis ». Cette appellation avait désormais quelque chose d'ironique. Néanmoins les joueurs continuaient à lui donner le nom d'alcool, car les effets étaient semblables. A la consommation, il donnait immédiatement une sensation de bien-être et de détente. Mais contrairement à la réalité, on ne passait pas par une phase d'ébriété, ni par le sérieux mal de tête du lendemain de cuite. Il était par contre prohibé d'en abuser, d'une part par son prix, et d'autre part car il pouvait provoquer une légère perte de points de vie. Et si, dans un jeu-vidéo, c'était quelque chose d'acceptable, quand la mort était une menace réelle, on devenait bien plus précautionneux. S'apercevant du fait qu'il était affamé, il commanda également un sanglier rôti. Sur Sword Art Online, les repas ne faisaient qu'apaiser la faim, mais il s'agissait désormais de son unique façon de se sustenter. Il ne devait pas laisser un mal de ventre le déconcentrer durant un combat. Il n'avait dépensé qu'une cinquantaine de Cols, la monnaie du jeu, sur les mille cinq cent qu'il possédait. Ce n'était pas une grande perte.

Une question lui vint soudain à l'esprit. Qu'allait-il advenir de son corps réel ? Bien que le Nerve Gear bloquait les sensations, il ne rendait pas immortel. Si lui-même n'était pas nourri en conséquence, sa mort arriverait dans quelques jours. Néanmoins, sa sœur et sa mère n'étaient pas idiotes, et il serait probablement emmené à l'hôpital, branché sur des tubes apportant des liquides nutritifs, et plongé dans un état équivalent au coma jusqu'à ce qu'il sorte du jeu… ou qu'il meure. Il chassa cette idée de son esprit. Il s'interdisait de mourir. Il devait revenir à sa famille, sain et sauf. Il cessa de trop penser pour écouter les conversations alentour.

-Pas un monstre, non… J'ai bien reconnu un joueur, il avait le curseur vert au début.

Cette voix venait d'un homme, un adulte de grande taille, tout en muscles et en tendons, un véritable colosse qui possédait un lourd marteau en bois et en pierre. Il portait une armure allant du torse à la taille, et était couvert d'un large manteau de laine.

-Si des gens commencent à en tuer d'autres on va jamais s'en sortir… se lamenta une jeune fille aux cheveux bruns coiffés en chignon. Pourquoi on ne peut pas s'entraider…

-Tu sais, répliqua l'adulte, certains humains voient pas la différence entre le bien et le mal. Ils cherchent que leur profit et leur bien sans réfléchir aux conséquences que ça peut avoir, même sur leur propre situation… C'est triste mais c'est comme ça…

-Tu crois que ton assassin, là, est mèche avec notre gars ? demanda une soldate à l'armure complète en métal, qui serrait son épaisse veste de toile.

-Peut-être, enfin ça m'étonnerait, je penche plutôt pour des actes isolés…

-Je peux rejoindre votre discussion ?

Les cinq joueurs se retournèrent vers Kirito, qui afficha un air gêné. Reprenant rapidement sa contenance, il ajouta :

-Vos PK, est-ce qu'ils avaient une marque ressemblant à ça ?

Il montra le manteau de son agresseur, sur lequel était tracé le fameux cercueil surmonté d'un visage souriant et moqueur.

-O… Ouais… dit la soldate.

-Pareil, répondit le colosse.

-Alors ils sont sûrement de mèche avec le mien.

Il leur raconta alors son histoire, de son arrivée dans le village Cinq à son agression dans la cabane de feu le médecin. Il apprit également les noms des autres membres de cette table ronde. Le colosse se nommait Kyojin et la jeune brune Chowa. La soldate Sake était accompagnée de sa jumelle Sosa-kan. Pour finir, il y avait Diavel.

Chowa était une combattante au fleuret, à la peau mate, aux yeux noirs et aux cheveux bruns coiffés en chignon. Sa tunique jaune était uniquement couverte d'un plastron de cuir, lui permettant un déplacement léger et des attaques très rapides. Elle était assez jeune, moins de vingt ans, mais était aussi grande que Kirito, bien que son visage d'enfant donnait l'information sur son âge véritable. Kyojin était assez âgé, au moins quarante ans, et se targuait d'avoir été bûcheron dans le monde réel. Sa carrure imposante en témoignait. Sa tête était ronde aux cheveux roux, et il portait une moustache bien lustrée. Sake avait environ vingt-cinq ans elle possédait une épée accrochée à sa ceinture. Les carrés de peau non couverts par ses vêtements étaient clairs. Ses cheveux étaient également roux et son visage plein de tâches de rousseur. Ce même visage était sérieux, et ses yeux assez étroits. Elle était probablement myope dans la vraie vie, mais ici, ne portait pas de lunettes. Sosa-kan, en tant que vraie jumelle, lui ressemblait beaucoup, mais ses cheveux étaient plus longs, ses yeux plus ouverts, et son regard plus souriant. Elle maniait deux poignards, qui étaient dissimulés sous sa veste à capuche. Cette dernière était verte, du vert des feuilles ou des fougères, lui assurant un camouflage dans les forêts hostiles. Diavel se décrivait comme un stratège d'une vingtaine d'années. Il portait une large tunique bleue bordée de quelques rayures rouges, et le haut de son corps était protégé par plusieurs armatures en métal sur les bras, les épaules et le torse. Ses mains étaient couvertes par des gants blancs semblables à ceux de Kirito, à la couleur près. Son visage rectangulaire et déterminé arborait un sourire presque continu, et ses cheveux teints en bleu étaient écartés de façon à laisser son front dégarni.

-A six, ça devrait être pas mal de pouvoir enquêter en formant des groupes de deux à trois, déclara-t-il. Il suffirait de se déployer chacun dans un village différent pour interroger les gens. On n'aura qu'à se donner rendez-vous dans la Ville du Départ, ou même ici, comme vous voulez, pour échanger un peu tout ce qu'on aura trouvé sur ces… euh… Cercueils Souriants.

Ses comparses affichèrent un regard dubitatif. Ce plan était simple, mais personne n'y avait pensé pour autant. De plus, tout avait été déballé rapidement sur une voix et un air déterminé. Comme quoi, on pouvait persuader n'importe qui en y mettant le ton. Pour l'heure, Diavel montrait qu'au moins il n'avait pas déclaré son rôle juste pour mentir. Son idée fut acceptée à l'unanimité et des groupes se décidèrent. Kirito irait avec Kyojin, Diavel avec Chowa, et les deux jumelles resteraient ensemble. Le jeune épéiste se demande s'il n'était pas une perte de temps de mener ce genre d'enquête. Mais il ne pouvait pas abandonner complètement les autres joueurs. Comment était-il possible de progresser tranquillement, dans un monde déjà très dangereux, sachant que la menace pouvait aussi bien venir de monstres que d'autres joueurs, tapis dans l'ombre ? Et c'était également une menace pour les joueurs solitaires tels que lui, malgré l'avance qu'il avait accumulé. Sa survie pourrait donc dépendre de l'issue de l'investigation. Et sa promesse à sa famille également.

Au soir, Kirito, pour qui le sommeil ne venait pas, descendit dans la salle principale de l'auberge. A cette heure tardive, seules deux personnes s'y trouvait. L'épéiste n'eut pas de mal à reconnaître Chowa et Diavel, l'un reposant sa tête sur l'autre. Il nota que sur le doigt de la jeune fille se trouvait une bague d'alliance.

-Tu es sûr que c'est une bonne idée de les aider ? demanda-t-il.

-Ce serait déloyal de les lâcher maintenant… Avec tes déductions, on en aura vite fini.

-J'espère, oui…

-… Tu pleures ?

-Désolé… J'ai un peu… peur de mourir… dans ce jeu de…

Chowa prit son amant par les épaules et le mit bien en face de lui.

-Hey, Diavel. On va pas mourir.

Puis elle l'embrassa.

Marchant à tâtons pour ne pas se faire remarquer, quelque peu honteux d'avoir entendu une conversation privée, Kirito se dirigea rapidement vers la sortie. Il avait besoin de prendre l'air, ou tout simplement d'évacuer ses idées et ses pensées avec une bouffée de fraîcheur. A peine arrivé sur le palier, il nota la présence de Kyojin. Le colosse était assis sur le banc juste en dessous de la fenêtre. Il jeta un rapide coup d'œil à l'épéiste, puis dit en souriant :

-Ils sont mignons, hein ?

-Hein ? Je… Je vois pas… de quoi vous parlez, balbutia Kirito, dont les joues s'étaient empourprées.

Il expira très fort, regarda le bûcheron, et lui demanda :

-Vous… Vous avez quelqu'un dans le monde réel ?

-Plus depuis quelques années… Ma femme a été attrapée par un tueur en série qu'on appelle le cancer…

-Oh ! Je… Je suis désolé, s'excusa l'épéiste, sentant qu'il venait d'aborder un sujet pouvant faire remonter de lourds souvenirs. Malgré son air jovial, son vieux camarade avait traversé des épreuves qu'il ne connaîtrait peut-être pas.

-Pas de problème. Je m'en rappelle plutôt bien, maintenant… Kurisu était tout pour moi. Elle m'a transmis sa joie de vivre et m'a rendu heureuse.

-Vous n'avez pas eu d'enfants ?

-Si, deux. Mais ils sont maintenant assez grands, et je pense qu'ils peuvent se passer de leur vieux père, ahah… Et toi ? demanda-t-il soudain.

-Moi… ?

Kirito interrompit quelques secondes, et repensa à sa sœur. Ou du moins la cousine qu'il considérait comme telle. Il se remémora la dernière fois qu'il l'avait vu, indirectement par l'un des écrans du Colisée, lors de l'effrayante annonce d'Akihiko Kayaba. Il sourit. Et une larme perla au bas de son œil.

-Non...