Ce chapitre se déroule peu avant la fin de l'épisode 17. Sur Odyn, Aya essaie de faire le point sur sa relation avec sa « mère ».
Parents
Il était plus de minuit. Hal Jordan et son équipe dormaient, profitant de ce qui était peut-être leur dernière nuit complète avant un long moment. Seule Aya ne dormait pas. Elle aurait pu se mettre en veille en laissant uniquement un système d'urgence actif mais cela ne lui était pas venu à l'esprit. D'abord, elle se sentait obligée de veiller sur ses amis et ensuite, elle avait tout simplement envie de profiter d'un petit moment de solitude avant le départ.
Des milliers d'étoiles brillaient dans le ciel. Le silence régnait ou plutôt, il aurait régné pour une oreille humaine mais Aya percevait des centaines de petits bruits : des insectes, des oiseaux, le bruissement du vent… C'était merveilleux de rester là, d'écouter et de regarder les étoiles. Soudain, Aya décida d'aller marcher un peu. La nuit était peut-être encore plus belle un peu plus loin.
Un oiseau de nuit hulula et Aya frissonna tandis qu'elle avançait parmi les arbres. C'était la première fois qu'elle entendait le cri de cet oiseau, d'ailleurs fort joli. C'était aussi la première fois qu'elle se promenait toute seule. L'intelligence artificielle avait été fabriquée pour obéir, travailler, se soumettre, contenter ses propriétaires et devancer même leurs demandes. Elle s'accommodait bien de ce mode de vie car les occupants actuels de l'Interceptor étaient tous gentils avec elle mais c'était la toute première fois qu'elle faisait quelque chose uniquement pour elle. En s'accordant cette balade innocente, elle avait presque l'impression de commettre une indécence. Et c'était bon.
Elle s'assit au bord d'un lac. Le soleil commençait à se lever, teintant le ciel de rose, d'orangé et de pourpre. Aya enregistra chaque détail, chaque instant de son premier lever de soleil. Elle regretta un instant que Razer ne soit pas avec elle mais elle chassa vite cette pensée. Après tout, ses compagnons avaient besoin de sommeil.
Quand le jour fut presque levé, Aya remarqua deux taches blanches qui glissaient sur le lac. Elles s'approchèrent et l'A.I. comprit qu'il s'agissait de deux grands oiseaux blancs, suivi par six petits bébés oiseaux. Les adultes se tenaient à un mètre de la rive et regardaient dans sa direction. Ils semblaient attendre quelque chose. Mais quoi ?
- Ils ont faim, énonça une voix juste derrière elle.
Aya se retourna et aperçut Saint Walker qui venait d'arriver sans qu'elle l'entende. Elle le salua et le vit s'approcher et lancer une poignée de graines en direction des oiseaux. Aussitôt, les oisillons se précipitèrent en poussant des petits cris très doux. Aya les regarda picorer, toute émue.
- Ils sont adorables, murmura-t-elle.
- Tiens, tu veux essayer ?
Le Blue Lantern lui tendait une autre poignée de graines. Aya les prit dans sa paume et les lança à son tour. A nouveau, les petites boules duveteuses se bousculèrent en gazouillant. Saint Walker les contemplait, pensif.
- Ils ont faim ? demanda Aya.
- Oui, les nuits sont froides en ce moment. Ces bébés n'ont que dix ou onze mois: ils passent la nuit sous les ailes de leurs parents. La première chose qu'ils font le matin, c'est chercher à manger.
- Pourquoi leurs parents ne mangent-ils pas maintenant ?
- Parce qu'ils se méfient. Ils nous surveillent, tu vois ? Si tu fais mine de toucher un de leurs enfants, ils vont t'attaquer.
- Je n'ai aucunement l'intention de faire du mal à un de ces bébés, protesta Aya.
- Je sais.
Un long silence s'ensuivit. Aya ne put s'empêcher de penser que chronologiquement parlant, elle avait le même âge que ces fragiles oisillons : onze mois. Seulement, contrairement à ces petites boules de duvets, sa « mère » ne l'avait jamais prise sous son aile pour la protéger du froid. Au contraire, elle avait essayé de la tuer.
- Blue Lantern Saint Walker, demanda-t-elle soudain, tous les parents protègent-ils leurs enfants ?
- Je n'ai pas de réponse à cette question, répondit le Blue Lantern. Tout ce que je peux te dire, c'est que d'après mon expérience, la plupart des parents détestent voir souffrir leurs enfants.
- Pourquoi ?
- Si tu avais des enfants, demanda Saint Walker, aimerais-tu les voir souffrir ?
- Je ne dispose d'aucun système de reproduction biologique, répondit Aya, mais non. Je crois que je n'aimerais pas cela.
- Pourquoi ?
Aya resta muette. Elle aurait pu répondre par un raisonnement logique tel que « les Green Lantern protègent les innocents, y compris les enfants » ou « en terme de rentabilité, un enfant maltraité représente une perte de temps et d'énergie » mais ces réponses lui semblaient étrangement artificielles et inappropriées.
- Je ne sais pas, répondit-elle enfin. Je n'aime pas l'idée d'un parent maltraitant ses enfants, c'est tout.
- Alors tu as compris quelque chose que bien des gens ignorent.
Aya se répéta mentalement la fin de la conversation. Elle ne comprenait pas tout. Ce concept d'amour parental, surtout, lui semblait bien étrange.
- Me permettrez-vous de vous poser une autre question ? demanda-t-elle enfin.
- Bien sûr !
- Il y a des parents qui se montrent cruels envers leurs enfants. Pourquoi ?
- Je n'ai pas de réponse à te donner, malheureusement. Peut-être la trouveras-tu un jour.
Soudain, Aya réalisa que Saint Walker réprimait une grimace tout en regardant les bébés oiseaux, comme s'il avait mal en les regardant. Razer avait presque la même grimace à chaque fois qu'il était question de son Ilana…
- Pardonnez mon indiscrétion, Blue Lantern Saint Walker, demanda-t-elle, mais avez-vous des enfants ?
- Me permettras-tu de ne pas répondre à cette question ?
- Evidemment.
Le Blue Lantern se leva, comme pour faire comprendre que la conversation était terminée. Les oiseaux s'éloignaient déjà. Aya les suivit du regard un moment, puis décida de rejoindre l'Interceptor.
Les pensées se bousculaient dans sa tête. Sa « mère » avait essayé de la tuer, d'accord. Elle avait encore peur en y pensant mais après tout, elle n'y pouvait rien. Si ce que Saint Walker venait de lui dire était vrai, les oiseaux du lac étaient de bons parents et la responsable scientifique d'Oa, un mauvais parent. Aucun enfant ne choisissait ses parents, il fallait qu'elle fasse avec.
Tout d'un coup, quelque chose se mit en place dans l'esprit d'Aya. Cette Gardienne l'avait fabriquée, d'accord, mais elle avait aussi essayé de la disséquer, ce qui annulait la dette causée par l'action précédente. Aya ne lui devait donc pas davantage de déférence qu'envers n'importe qui d'autre. Elle n'avait pas besoin de l'appeler « mère », de s'inquiéter de son sort ou de lui témoigner une quelconque forme d'affection. Il s'agissait d'une pensée étrangement libératrice.
- Blue Lantern Saint Walker, demanda-t-elle soudain, est-il possible de changer de parent ?
- Si tu me parles de parenté biologique, je crains que cela ne soit pas possible, répondit l'autre. Cependant, je crois que chaque personne est influencée par de nombreuses personnes au cours de sa vie et qu'on peut même se créer de nouvelles familles.
- Je vous remercie. Une seule me suffit.
C'est fini, pensa Aya tandis qu'ils arrivaient en vue de l'Interceptor. Je ne me sentirai plus jamais triste en pensant à la responsable scientifique d'Oa. Je n'ai plus besoin d'elle. Je n'ai jamais eu besoin d'elle. J'ai déjà une famille.
A cette pensée, elle sentit couler une larme de joie.
