3.

En pleine nuit, prévenu qu'une visiteuse s'était présentée aux portes du château, Skendar avait enfilé une robe de chambre et accompagné de deux serviteurs s'était rendu où elle l'attendait.

- Salmanille !

Pâle comme une morte, les rondeurs de sa grossesse masquant les fatigues de sa fuite, plutôt bien vêtue, c'était ainsi que Skendar l'avait retrouvée.

- Salmanille, enfin !

- Oui, j'aurais tellement voulu arriver plus tôt… Mais je n'osais. Et puis, dans le fil d'actualité de la Flotte, j'ai lu un message codé de la générale Nhoor me rappelant que j'avais toujours une place dans la Flotte terrestre !

- Bien sûr ! approuva Skendar alors que l'on servait un en-cas rapidement préparé à la jeune femme. Le mandat d'arrêt ne concernait que votre père, mais je comprends évidemment que vous soyez tous demeurés solidaires ! En revanche, vous, Salmanille, aviez une raison très personnelle, impérative, de sortir du bois, au propre comme au figuré !

De fait, elle regarda autour d'elle dans le salon, passa la main sur son front.

- Albator ne peut qu'être reparti, depuis longtemps maintenant ? fit-elle sur le simple ton de la constatation. Sans doute est-ce mieux ainsi…

- Est-ce vraiment un bien ? glissa Skendar.

- Forcément, il est votre fils, vous ne verrez jamais plus le mal en lui !

- Détrompez-vous, Salmanille. Je sais exactement ce qu'est Albator. Son dossier est chargé et le rattrapera, sous peu je le crains. Mais je ne pourrai jamais que lui venir en aide si nécessaire, et cela même si ça heurte sa fierté ! Puis-je demander où vous avez trouvé refuge ?

La jeune femme sourit en finissant son repas sur une énorme bouchée de purée.

- D'abord la Suisse, comme il se devait. Mais mon père souhaitait un point de repli plus sûr, ou plutôt qui lui permettait des sorties possibles en cas de découverte de sa cache. Murillon passait à proximité, nous avons donc rejoint cette station spatiale mobile qui est entièrement dédiée aux jeux, tous les jeux, illégale mais officieusement tolérée vu ce qu'elle paie en droit de passage des territoires galactiques et donc toutes les planètes la voudraient en réalité à proximité ! Murillon a opéré une boucle pour revenir près de la Terre… Nos comptes sont bloqués, seulement les officiels, ceux non déclarés nous permettent de vivre largement !

- Vos parents savent-ils qu'Albator est… ?

- Non ! Je n'ose imaginer leur réaction s'ils l'apprenaient ! Déjà qu'ils m'ont considérée comme une irresponsable de n'avoir pas pris assez mes précautions, bien qu'en réalité je n'ai eu seulement qu'un dixième des relations qu'on me prête ! Je suis franche et directe, aussi trop souvent les gens pensaient que je concrétisais mes rencontres… Au contraire, j'ai apprécié de nouer de sincères amitiés avec des hommes, et non que ça se termine en un batifolage de passage ! Mais, pour mes parents, c'est demeuré une pilule dure à avaler ! Qui sait, une fois le souvenir du Pirate atténué par les actes présents du corsaire… Tout aurait été néanmoins plus facile s'il avait accepté de reprendre l'identité de sa naissance ! Il ne le fera jamais, c'est tout. Est-ce que je peux voir Alhannis, à présent ? Je ne le réveillerai pas, je souhaite juste admirer son sommeil !

Skendar se resservit de thé.

- Alhannis n'est pas ici.

- De quoi ? ! s'étrangla Salmanille.

- Il est avec son père.

- Mais c'est extrêmement dangereux ! Un cuirassé corsaire n'est pas une place pour un bébé !

- Il y a des enfants, même très jeunes, sur des vaisseaux de guerre de la Flotte, releva doucement Skendar.

- Oui, mais…

Il posa une main apaisante sur le poignet de la jeune femme.

- Je vous assure qu'Albator a songé à tout, Alhannis n'aurait pu être mieux installé, entouré. Et son père donnerait sa vie pour protéger celle de votre fils.

- Je sais… J'espérais tant… Enfin, dès que j'aurais repris mon commandement, je pourrai communiquer avec l'Arcadia, voir mon fils qui tient son duvet incandescent de mon arrière-grand-mère que j'adorais ! Il y a eu des roux dans votre famille ?

- Quelques-uns, parmi les plus turbulents et brillants représentants de la lignée ! Je crois qu'Alhannis a de qui tenir, et à commencer par ses parents !

- Merci…

Salmanille fronça les sourcils, comme si elle se rendait seulement compte d'une évidence.

- Vous avez été suspendu ! ?

- Pour les neuf mois que durent une de nos missions. Je reprendrai mes fonctions, et le commandement d'un nouveau cuirassé, à la fin de cette période. J'ai échappé au pire.

- La générale a-t-elle su, pour vos autres interventions envers votre fils ?

- Oui, mais vu le mensonge collectif de mon beau-frère et de sa fille, elle n'a pas pu entamer toutes les poursuites.

- Elle vous aime bien, pas vrai ?

- Indéniablement. Tout autre que moi, aurait fini dégradé et chassé, je le crains. Alliance avec l'ennemi, quelque part, pour lui rendre la santé alors que la Flotte le voulait plutôt mort que vif, c'était assez impardonnable !

- Comme vous l'avez relevé, il y a un moment, vous ne pouviez agir autrement, c'était votre enfant !

Skendar se leva.

- J'imagine que vous reprenez le commandement de votre Ephaïstor ?

- Oui. Mes parents poursuivent avec la station spatiale de jeux, et mes frères retournent à leurs études. Il reste quelques jours à mon congé maternité. Je peux finir de retrouver une apparence humaine et apaisée.

- La chambre de Mademoiselle est prête, annonça une bonne en entrant dans le salon.

- Allez-y, Salmanille, vous serez en paix ici.

- Merci, Skendar.

Il sourit.

- Et tutoyons-nous, tu fais partie de notre famille, si c'est bien un honneur pour toi ?

- Un grand honneur, assura la jeune femme. J'espère pouvoir enfin apprendre à connaître celui qui est le père de mon fils.

- Ce ne seront que de belles surprises, désormais, assura Skendar. Et, au vu de nos contacts, je constate qu'il s'occupe très bien d'Alhannis.

- Je n'en doutais pas. Ce bébé était sans nul doute ce qui pouvait le mieux le mener vers l'apaisement. A tout à l'heure Skendar, et désolée de t'avoir sorti du lit !

- Je préfère de loin notre entrevue à une nuit complète de sommeil !

Mais ce fut avec un certain empressement qu'ils prirent le chemin de leurs chambres !