4.

Arrivé le premier aux coordonnées de rencontre, l'Arcadia avait opéré de petits cercles, attendant le cuirassé de la République Indépendante.

- Aller à la traque aux Pirates, ça ne manque pas de sel, remarqua le chauve Kréon depuis sa console radar. Si certains doutaient encore que nous avions retourné notre veste, et pour toi ta cape, capitaine, c'est fait !

- Mais, qui pourchassons-nous ? interrogea Maji Takéra depuis la salle des machines.

- Un vaisseau en forme de dirigeable sous lequel se trouve un étrange galion espagnol qui est en fait son centre de commandes. Son capitaine est très modeste pour l'avoir nommé le Queen Eméraldas.

- Dédicace à sa femme ou à sa fille ? hasarda Kei.

- Nous verrons le moment venu. La Flotte ne sait pas grand-chose de lui. Et chez les Pirates on ne parlait que de son épouvantable puissance de feu : canons à répétitions à sa proue, sabords sur toute sa longueur, sans compter un rai surpuissant jaillissant du cœur de l'œil de verre à la proue du dirigeable. Nous ne serons pas trop de deux face à lui.

Le capitaine de l'Arcadia reposa la tasse de café sur l'accoudoir de son fauteuil en bois.

- A propos de renseignements, avec qui faisons-nous jonction ?

- La République Indépendante nous envoie une de ses dernières créations : le Karyu, l'informa Kei.

- Et qui commande ce Karyu ?

- Le capitaine Warius Zéro.

- Oh non, n'importe qui, mais pas lui…

- Tu le connais ?

- Je l'ai croisé. Heureusement, je doute qu'il se souvienne de moi et du sale gamin que j'étais alors !

- Mais tu es toujours un sale gosse ! jeta Kei dans un petit rire.

- Hilarant, grinça Albator.

- Le Karyu est à portée de scans, fit Kréon.

- Sur écran !


L'image du Karyu apparut alors, un pont inférieur bordeaux et pourvu de deux sas de sorties pour les jets de combat, un pont supérieur argent, avec deux énormes bouches de canons, de courts ailerons latéraux et de doubles empennages entourant le gouvernail, quant à la tour de commandement elle s'élevait aussi orgueilleusement que celle de l'Arcadia.

- Demande de communication entrante, fit Kréon.

- Evidemment, ce Zéro ne peut que suivre la procédure à la lettre, il a toujours été si discipliné, soumis ! Mets-le en ligne.

Le visage d'un jeune homme aussi brun que le capitaine de l'Arcadia apparut, les immenses yeux marron, son uniforme gris sombre et jaune, casquette à visière bien calée sur la tête.

- Warius Zéro, se présenta-t-il, je suis le commandant du Karyu.

- Et moi, je…

- Je sais très bien qui vous êtes ! siffla l'officier de la République Indépendante, ce qui fit courir un désagréable frisson le long de l'échine du corsaire.

Vu qu'il se trouvait hors de sa République, c'était Warius qui était venu à bord de l'Arcadia.

Ce dernier, réfrénant une légère appréhension, se contenta de lui souhaiter la bienvenue.

- Vous êtes sûr de me connaître ? ajouta ensuite le corsaire borgne et balafré, au visage mangé par les mèches folles de sa crinière caramel.

- Ma République est assez éloignée, petite, mais nous avons entendu parler des Pirates ! Evidemment, vous avez fait régner la terreur avec le Deathsaber et vos premiers pas avec l'Arcadia furent assez surprenants. Ce nom d'Albator est familier de tous ceux de ma flotte car nous avions pour ordre de vous descendre, sauf que pour moi l'occasion ne s'est pas présentée à temps !

- Trop aimable, grinça Albator.

- On m'a obligé à cette collaboration, contre pire que ce que vous étiez, je ne vois pas pourquoi je dissimulerais ma totale opposition aux ordres auquel je me soumettrai néanmoins scrupuleusement. Au moins, les cartes seront sur table, capitaine Albator ! Ce fut votre nom de Pirate, le corsaire en a-t-il un autre ?

- Non, sinon je l'aurais décliné ! ironisa le capitaine de l'Arcadia. Albator me suffit amplement… Ca le fait plus que de s'appeler Zéro !

- Sur un chèque, ça le fait au contraire très bien ! rétorqua le jeune capitaine de la République Indépendante.

- Vous êtes moins neuneu que vous en avez l'air ! conclut Albator.

- De quoi ? !

- Tout gentil, tout propre sur vous, le doigt sur la table des matières de votre règlement militaire… Croyez-moi, en cinq ans de piraterie j'ai accumulé plus d'expériences, dans tous les domaines, que vous n'en aurez en vingt ans de service aveugle !

- Je croyais que nous en avions fini avec les sarcasmes, pour passer à l'ennemi commun. Vous avez affirmé ne rien savoir du Queen Eméraldas de plus que sa puissance de feu.

Le capitaine du Karyu, à son tour, ne retint plus un ricanement.

- Si vous ne pouvez rien nous apprendre sur les Pirates, je ne vois vraiment en quoi vous êtes utile et justifie vos services !

- Moi, non plus, mais ça paie ! Ordi, envoie sur nos écrans toutes les informations répertoriées sur le Queen Eméraldas, ainsi que sa dernière position.

- Tout de suite, capitaine, fit la voix synthétique du Grand Ordinaire du cuirassé.

Afin de se montrer meilleur hôte qu'interlocuteur, Albator avait fait rappeler le capitaine du Karyu pour le dîner, mais cela avait aussi eu un tout autre objectif !

- La flotte de votre République Indépendante vous a plutôt bien formé, remarqua-t-il après que Turgote, la Mécanoïde cuisinière eut servi le plat.

- Tiens, vous sembliez plutôt insinuer le contraire lors de notre rencontre du début d'après-midi ?

- J'adore asticoter mon vis-à-vis, que je sois Pirate ou corsaire ! Belle carrière, j'ai eu copie de votre dossier, et elle ne fait que commencer. Vous ne pouvez qu'avoir un solide passé militaire derrière vous ?

- Que du contraire ! J'étais juste une petite frappe des rues, très jeune frappe de huit ans.

- Des confidences ? gloussa Albator.

- Je connais votre passé, à vous de découvrir le mien, gronda Warius qui n'en oubliait pourtant pas de savourer le rôti saignant avec ses légumes croquants et vinaigrés ainsi que les pommes de terre sautées. En fait, je crois même que je suis né dans la rue, j'ai fini de grandir dans une maison de correction mais au vu de mes talents j'ai pu obtenir une Bourse pour mes études. On m'a donné le nom de Zéro, il paraît que c'était celui de redoutables jets de guerre, il y a plus de deux millénaires.

- Et vous avez intégré l'Académie militaire de votre flotte.

- Oui, mais le parcours fut ardu. J'ai failli tout abandonner, après les années au Pensionnat, où je ne fus que le jouet d'un de ces gamins venus au monde avec l'orgueil de son passé. Il m'a humilié comme il est impossible de l'imaginer. Mais j'ai tenu bon, j'ai tout enduré car j'avais confiance en mes capacités. Et je m'en suis bien sorti. Je suis très fier de ma position actuelle car je ne la dois qu'à moi ! Aussi, si mon propre orgueil vous dérange, pour moi, il sera toujours bien placé, je le revendique même !

- Et si un jour vous vous retrouviez face à ce godelureau ? glissa Albator.

- Je le défierai en duel. Je ne suis plus cet ado sans nom et objet de risée de tous ! Il payera pour les sévices qu'il m'a infligés et qui ont fait de ma vie déjà difficile un véritable enfer !

- J'espère que le jour où vous le retrouverez n'arrivera jamais…

Warius eut un rire triste.

- J'étais bravache, l'instant d'avant. Je ne pourrai faire voir à cet être bouffi d'orgueil que je valais que ce pour quoi il me prenait. Il est mort, au combat, et plutôt superbement… J'en suis triste pour son père qui est un homme bien, lui.

- En ce cas, aucun risque que je vous vois vous tromper de cible pour aller lui remonter les bretelles, en plein affrontement contre le Queen ?

- Aucun, capitaine, je vous appuierai comme promis. Quels que soient mes sentiments envers vous, je remplirai ma mission.

- Tant de discipline, c'est d'un ennui…

- Capitaine, je peux te déranger ? fit une voix dans l'interphone intérieur.

- Oui, Toshiro ?

- Je t'ai localisé Gun Frontier !

- Bien, enregistre les coordonnées, nous irons une fois cette affaire du Queen Eméraldas réglée.

- « nous » tiqua Warius.

- Oui, je vous invite à vider quelques godets du meilleur red bourbon qui existe ! Sauf si ma compagnie…

- Je ne refuse jamais un verre !

- Finalement, nous aurons peut-être quelque chose en commun, fit Albator en esquissant un léger sourire.