9.
Comme à son habitude quand elle était trop perplexe, la blonde seconde de l'Arcadia était venue se confier à Clio.
- Je ne comprends pas cette soudaine propension qu'à Albator à littéralement courir après ce Warius Zéro – qu'il ne peut guère encaisser au demeurant ? !
- Je crois que notre ami y voit un peu de son reflet.
Kei fit presque un bond dans son fauteuil.
- Mais, ils sont opposés au possible ! protesta-t-elle.
- Désormais, bien moins que tu ne peux le penser, poursuivit paisiblement la Jurassienne. Et Warius a l'avantage d'avoir entier accès à la mémoire de son passé
- Mais Albator s'est toujours accommodé de son amnésie. La vie que lui avait fabriquée Lothar…
Kei se pinça les lèvres.
- … Oui, évidemment… Lothar lui avait monté toute une vie et il se reposait entièrement sur les bases fournies par notre roi. Lothar avait tellement bien bâti son personnage, qu'il a pu fonctionner sans se poser de questions, et s'il en avait, Lothar continuait de broder et de perfectionner son mensonge ! Là, ce monde l'a rejeté suite à son instinct réflexe pour protéger son père et ces souvenirs ne peuvent en rien l'aider dans cette nouvelle vie.
- Et les bribes de souvenirs qui lui reviennent le déstabilisent bien plus qu'elles ne l'aident, poursuivit Clio. Albator doit énormément envier ce capitaine de la République Indépendante, et ce même s'il ne s'en rend pas compte et qu'il réagit de façon viscérale face à quelqu'un qui représente une autorité à laquelle il ne veut pas directement se soumettre !
Clio reposa sa harpe.
- Ce Zéro représente en sus ce qu'Albator aurait pu, aurait dû devenir ! Ils ont le même âge, ils ont entamé le même parcours professionnel – leurs milieux sociaux sont à l'opposé en revanche, bien que ce Zéro ait fini par atteindre une stabilité financière certaine. Ils sont tous les deux de jeunes parents, sauf que le capitaine du Karyu est marié.
Kei ouvrit des yeux ronds.
- Tu sais tout cela rien qu'en ayant effleuré l'esprit de Zéro ? hoqueta-t-elle, soufflée.
- Mieux : Albator m'a laissé accès à son dossier ! pouffa la Jurassienne.
La seconde de l'Arcadia s'assombrit.
- Mais de quoi vont-ils bien pouvoir parler ? ! Enfin, du moment qu'ils ne finissent pas par s'entretuer !
- Tout est possible avec Albator, gloussa encore Clio avant de reprendre sa musique.
Visiblement toujours sur la défensive, et mal à l'aise de se trouver à nouveau sur un ancien vaisseau Pirate, Warius ravala rapidement ses sentiments afin de ne pas froisser un hôte qui ne pouvait qu'être très susceptible, mais lui-même n'entendait pas être aussi poli et réfléchi comme il l'était à l'ordinaire !
- Vous comptez me soumettre à la question tout en me remplissant l'estomac ? attaqua-t-il d'emblée.
- Exactement ! gloussa le corsaire tout de noir vêtu, sa longue cape battant doucement à ses mollets.
- Pas de passage sous la tondeuse, et encore moins de tenue un tant soit peu Militaire ? remarqua le capitaine de Karyu en se retrouvant dans le salon attenant à la salle à manger où celui de l'Arcadia recevait ses, très, rares invités.
- Je ne rentrerai plus jamais dans aucun moule, moi ! grinça Albator en désignant sans plus de façon la petite table où avaient été disposés des mise en bouche qu'accompagnerait un cocktail bleuté lui aussi prêt dans son shaker transparent.
- Et si moi aussi j'étais venu avec des questions ? jeta Warius en s'installant dans un fauteuil.
- Mon dossier est limpide ! protesta le corsaire balafré qui semblait préférer demeurer debout à quelques pas de son visiteur, adossé à un panneau de bois sculpté.
L'ensemble des salles en enfilade détonnait assez, on ne s'y serait pas attendu sur un cuirassé de guerre : boiseries, draperies, coussins épais et au satin reflétant les lumières des lustres chargés, nombreux bibelots et même des tableaux de maître.
- Oui, franchement surprenant, reconnut Warius qui avait détaillé avec plus d'attention que la première fois cet environnement. Cela semble issu d'une autre époque, d'un autre milieu même !
- Sans aucun doute, si j'en crois vos origines. Plus que tout autre vous méritez la place que vous occupez.
- Tiens, un compliment ? Mais inutile de m'amadouer, je ne fonctionne pas ainsi !
- Je l'espère bien. Et vous n'en seriez pas là si c'était le cas, poursuivit Albator en se mettant à table alors que la cuisinière venait de servir le velouté de l'entrée.
- En revanche, vous concernant, si vous appelez cela un dossier limpide, pour moi il est extrêmement léger ! Vous avez jailli comme un jouet à ressort de sa boîte pour écumer l'espace cinq années durant. Mais, il n'y a rien sur les deux décennies précédentes !
- Normal : Lothar Grudge, roi de quelques dizaines de bandes de Pirates, m'a « mis au monde ». Le reste, tout le reste, n'avait aucune importance.
- Je pense tout le contraire, et je suis sûr que vous aussi ! rétorqua presque violemment le capitaine de la République Indépendante. Qu'avez-vous donc de si honteux à cacher dans votre passé ?
- Tout ! fit Albator, avec évidemment une totale sincérité, ce que son interlocuteur ne pouvait comprendre. Et comme c'est moi qui ai déclenché les hostilités, je réclame le droit d'interroger !
- Et moi celui de ne pas répondre !
- Ca marche. Je saurai tout, de toute façon. L'autre fois, de l'enfance et l'adolescence, vous ne ressortiez que les tourments au Pensionnat. Pourquoi ? C'est un âge où l'on aime se torturer entre garçons !
- J'ai eu affaire à un maître en la matière, gronda Warius. Il lui fallait se faire la main, et j'étais là, et comme de bien entendu je ne m'étais jamais intéressé à lui !
- Mais lui vous a trouvé, ironisa Albator en tranchant de belles bouchées dans sa pièce de viande, repoussant un peu dédaigneusement du bout du couteau les crudités qui l'accompagnait mais faisant un sort à l'assiette de grosses frites.
- Je crois que pour certains gamins issus de l'élite de la bonne société, ou qui se considèrent ainsi, les enfants comme moi sommes repérables comme le nez au milieu du visage…
- Oui, vous n'avez pas idée !
Devant sa coupe de sorbet, Warius reposa sa cuillère sur la soucoupe.
- Pourquoi cette fixation sur cette période de mon adolescence ?
- On dit que le passé forge l'avenir. Vous l'avez rappelez. J'ignore ce que cela signifie. Je n'ai pour bases et enseignements que les cinq années de ma vie de Pirate., et je n'en regrette rien, presque. J'aimerais entendre une autre expérience.
- Pas ce soir, je dois rentrer.
- On vous attend ?
- Bien sûr ! J'ai une vie privée et normale, moi !
De retour sur son Karyu, Warius s'était précipité à ses appartements privés.
- Tu n'aurais pas dû veiller, Marina.
La chevelure d'un bleu doux, certaines mèches ramenées en macarons naturels autour des joues, le regard saphir, la jeune femme se leva.
- Je t'attendrais jusqu'au bout de la nuit.
- Ce qui fut assez le cas en cette occasion, une fois de plus. Tu parais si fatiguée, ma belle. Et tu as à me seconder sur la passerelle, d'ici quatre heures ! Et j'aurai à te faire procéder à de nouvelles investigations sur le passé du capitaine de l'Arcadia.
- Nous savons déjà tout…
- Je veux ce que nous ignorons, tous.
- D'accord, je m'y collerai. Mais, d'ici là, ça laisse assez de temps.
- Pour quoi ?
- J'ai appelé mes parents, notre fille dort tranquillement, nous pouvons songer à lui donner des frères et sœurs !
- Tu es redoutable, pouffa Warius, ayant déjà déposé les armes, la laissant lui ouvrit ses vêtements avant de la soulever entre ses bras pour la porter à leur lit, se repaissant déjà de sa chaleur et de ses frissons. A côté de toi, le capitaine de l'Arcadia fait vraiment piètre mine en matière de dictateur pour parvenir à ses fins.
- Et je suis… ?
- Beaucoup plus sexy que lui !
