15.

Quittant sa console, Marina se dirigea vers le poste surélevé de son capitaine d'époux qui jetait de fréquents coups d'œil vers l'Arcadia qui volait à bâbord du Karyu.

- Allons, inutile de piaffer ainsi, tu sais que Doc Surlis préviendra Machinar dès que l'état de son patient aura évolué, quel qu'en soit le sens, murmura-t-elle en posant une main rassurante sur son épaule. A quoi penses-tu ?

- Albator a un enfant !

- Oui, c'était tout à fait de l'ordre du possible, il est jeune et en bonne santé, remarqua doucement la jeune femme aux macarons bleutés, en robe rose par-dessus ses collants immaculés. Évidemment, ce fut une sacrée surprise, en ces circonstances surtout !

- Le capitaine de l'Arcadia est fou à lier d'avoir exposé ce bébé à ce massacre !

- Je ne crois pas que se faire tirer comme un lapin devant ses jeunes yeux faisait partie des intentions d'Albator, glissa-t-elle.

- Si tu avais entendu le cri du tout petit, soupira Warius en passant les mains sur son front. Dire qu'à quatre mois il ne devrait n'en être qu'à ses premiers gazouillis innocents… Sa nounou a eu beau l'emmener immédiatement, le traumatisme était fait.

- Ça aurait pu arriver n'importe quand. C'était inévitable. Et Alhannis est le fils d'un ancien Pirate, son univers ne sera jamais rose bonbon… Mais, bien sûr qu'il n'aurait pas dû assister à cela, ajouta-t-elle. Pourtant je pense que jusque là son père a tout fait pour le protéger, le préserver. Où voudrais-tu d'ailleurs que se trouve ce bébé ?

- Près de sa mère, par exemple, grinça l'officier de la République Indépendante.

- Peut-être est-ce pire ? avança Marina en s'asseyant sur un strapontin près de son époux.

- Et pour commencer, qui est sa mère ? !

- Pourquoi, ça t'intéresse ? ne put-elle s'empêcher de glousser.

- Je me demande qui peut bien trouver à son goût cet échalas borgne et balafré ! gronda-t-il en serrant les poings.

- Ne soit pas mauvaise langue, Warius. Cet Albator dégage un charme sauvage, terrible ! C'est un animal, un grand fauve, et on n'a qu'une envie, lui faire rentrer les griffes pour se blottir contre lui !

Le capitaine du Karyu eut un grand sursaut.

- De quoi ? ! s'étrangla-t-il. Mais tu ne l'as jamais vu, en chair et en os !

- Pas besoin, sourit coquinement sa femme. Le voir sur écran est déjà suffisant. Son visage est marqué, c'était un Pirate, ça en fait un mauvais garçon et les filles les adorent !

- Il te fait cet effet ? s'étonna sincèrement Warius en fixant son épouse avec des yeux ronds.

- Je suis une femme !

- Hé bien, toi, je te garde ici sous clés ! aboya-t-il précipitamment.

Marina lui caressa tendrement la joue.

- Ne te fais donc pas plus mauvais que tu ne l'es en réalité. Vos premiers échanges verbaux furent houleux – rivalité de mâles dominants - mais tu as fini par l'apprécier, ce corsaire !

- J'avoue… Ils sait mener son cuirassé, il y fera sa nouvelle réputation – s'il reste en vie – jusqu'à sans nul doute éclipser son passé de Pirate avec le Deathsaber.

- Tu as bien étudié son dossier.

- C'était la moindre des choses si nous voulions collaborer en bonne entente. Je n'ai jamais voulu de cette coopération, mais je devais me soumettre aux ordres. Albator a assuré face à la Janae et au Queen, avant de revenir en catastrophe pour son fils… Et je serais très curieux de savoir qui est la mère et où elle est !

- Une Pirate ? Cela relève de la logique, le fait qu'une histoire ne puisse survivre en ces conditions et qu'un cuirassé corsaire soutenu par les flottes de défense est quand même plus sûr qu'un vaisseau Pirate !

- Ça me semble la seule conclusion logique, approuva Warius.

Il laissa un moment sa femme le câliner, leurs mains invisibles sous le bureau du poste de travail.

- Et, qu'est-ce qui te tracasse, encore ? reprit Marina.

- Albator a surgi de nulle part, il y a presque six ans à présent. Mais qu'a-t-il été de lui, les vingt premières années ? ! Il n'y a rien… C'est impossible ! Tout le monde a un passé, même noir, surtout si il est noir et non avouable ! Ce type n'a pas pu surgir du néant ainsi !

Marina esquissa un sourire.

- Qui sait, si vous vous caressez enfin mutuellement dans le sens, il finirait par te faire des confidences ?

- Ce n'est pas vraiment l'impression qu'il donne ! Il n'y a pas plus secret et renfermé que ce gars !

- Sans doute une des raisons pour lesquelles il est encore en vie. Un Pirate ne reste pas vivant en balançant son CV sur le GalactoNet !

Warius eut alors un petit rire.

- Un qui doit la trouver mauvaise, c'est Skendar Waldenheim qui l'a traqué durant tant d'années, pour se faire narguer jusque dans la cour de son propre château !

- Mon petit soldat toujours propre sur lui, je vois ce qui te séduit chez ce brun ténébreux : son panache !

- Un indéniable sens de la mise en scène. Il suffit de voir comment il est fringué !

Une ombre soucieuse passa sur le visage du capitaine du Karyu.

- J'aimerais vraiment que Doc Surlis contacte Machinar. Cette inconscience prolongée m'inquiète.

- Machinar est demeuré sur l'Arcadia en compagnie de son confrère Mécanoïde. Le capitaine du cuirassé corsaire ne peut être en de meilleures mains !

- Il n'empêche que je me tracasse ! Et il y a un dernier point que j'aimerais éclaircir : il m'a fait venir à deux reprises à son bord, mais il a réussi à soigneusement éviter tout contact physique, ça m'intrigue…

- Mon mari parfait est vraiment un curieux de première ! pouffa Marina en l'embrassant à en perdre le souffle, ce qui fit copieusement rire ceux présents sur la passerelle, Raï et Shizuo sifflant vigoureusement entre leurs doigts.


Les portes de la chambre s'ouvrirent sans faire de bruit.

- Toshiro !

A pas lents et légers le petit ingénieur binoclard s'approcha de la Jurassienne qui s'était installée au chevet du blessé.

- Je venais aux nouvelles, murmura-t-il.

- Albator a encore bien besoin de dormir. Son organisme doit récupérer, du sang perdu, du traumatisme des os brisés. La prothèse que ce Doc Machinar a posée doit prendre pour lui rendre l'entier usage de son épaule et de son bras droit.

- Je peux rester un peu avec toi ?

- Bien sûr.

Toshiro fit glisser un tabouret à côté du fauteuil de Clio, s'installa, alors que le silence revenait dans la chambre, seulement troublé par l'infime vrombissement des moniteurs et le léger débit des compte-gouttes des perfusions.