16.

- Je me souviens de vous : vous protégiez le bébé, avec l'autre créature… Je ne sais pas comment, mais je suis sûre que vous deux le pouviez parfaitement. Et, oui, votre capitaine aurait dû vous laisser faire, il n'aurait pas fini dans cet état.

- Il a imposé la présence d'Alhannis à bord. Masgoll et moi sommes prêts à donner notre vie pour lui, mais Albator n'entend pas que nous la sacrifions s'il est là, il estime de son devoir de veiller lui-même sur son fils.

Clio tira les plis de sa longue robe pour s'asseoir sur une banquette. Eméraldas se rassit à son tour, mains posées sur ses genoux.

- Si je ne m'étais pas laissé désarmer par mon père, ça aurait pu finir autrement.

- Des hypothèses dont nous ne saurons jamais rien, intervint un peu vivement Clio.

La Pirate rousse fronça les sourcils, ce qui tira la profonde cicatrice qui marquait désormais sa joue gauche sans cependant atténuer son insolente beauté.

- Pourquoi votre capitaine n'a-t-il pas saisi ses propres armes ? s'étonna-t-elle alors.

- Alhannis était à ses pieds, s'il avait pris ses armes, il l'aurait bousculé. Il a préféré bondir en avant pour tenter de vous sauver, il n'a pas été assez rapide…

- Personne n'a jamais pu battre mon père en duel. Je ne l'ai eu que par surprise.

Eméraldas serra les dents pour résister à l'envie de frotter sa balafre qui la démangeait, lui incendiant le visage.

- Comment avez-vous pu surgir si à propos malgré tout ? interrogea Clio.

- Mon père n'avait pas fait mystère de ses intentions.

Les prunelles bleues de la capitaine du Queen Eméraldas étincelèrent.

- On ne s'en prend pas aux enfants ! Mais vu la pente sur laquelle était mon père, cela ne l'arrêtait plus… Il l'aurait fait, sans aucune hésitation ! Je me devais de l'arrêter.

- Vous avez tué votre père, glissa doucement la Jurassienne.

- Je n'avais pas le choix. J'ai vu votre capitaine à l'œuvre, il n'a fait qu'une bouchée des commandos Mécanoïdes de mon Queen. Son fils lui importait avant tout, et il a complètement relâché sa concentration. Fatale erreur, qu'il n'aurait jamais dû commettre. Ce bébé ne doit pas reste à bord, sinon il causera votre perte à tous !

- Nous sommes parfaitement aptes à nous organiser, siffla Clio qui sentait la moutarde lui montez au nez.

- Désolée, je me suis égarée et j'ai été irrespectueuse. Mais j'ai trouvé ce désastreux final cafouillis au possible, et votre capitaine a été à deux doigts de perdre la vie, en essayant de sauver la mienne… Comment va-t-il ?

- Il commence lentement à recouvrer des forces. Ses constantes vitales atteignent enfin un niveau minimal, il ne devrait plus tarder à revenir à lui selon les Docs Mécanoïdes. Nous n'allons pas tarder à nous arrimer à un chantier naval mobile de la flotte de défense troïdienne, qui était le plus proche de nous, pour réparer, avant de foncer vers la Terre afin de faire le point sur notre premier vol en tant que corsaires.

- J'en suis heureuse pour vous. Votre nouvelle vie vous emmènera sûrement très loin. Me concernant, elle ressemble furieusement à une voie sans issue.

Clio se leva et spontanément se pencha sur la jeune femme rousse, lui prenant les mains.

- Il fallait être courageuse pour s'opposer à votre père, en prenant dans le feu de l'action une si terrible décision ! Vous avez bien plus de cœur que votre père. Votre destin est entre vos mains. Il peut sûrement être encore long et beau, j'ai foi en votre avenir.

- C'est gentil à vous, mais je vais troquer cette cellule contre une geôle moins confortable. Contrairement à votre capitaine, je ne suis celle du Queen que depuis une semaine, je n'ai guère de moyens de marchander une éventuelle liberté contre mes services… J'en parlais avec mon père il y a peu : je pourrais faire du Queen un vaisseau cargo de transport, mais je doute que ce soit à l'ordre du jour !

- Je le crains aussi. Mais je ne suis pas qualifiée pour discuter de ce genre de choses avec vous, je ne suis qu'une passagère, à demeure soit, mais juste une passagère. Maintenant, ne m'en veuillez pas, mais j'ai une autre visite à rendre. A bientôt, capitaine Eméraldas Flumershand !

- Juste Eméraldas, pria la jeune femme rousse. Je trouve que ça se suffit à lui seul. Tout comme pour votre capitaine !

- Il fait des émules ? Ça lui plaira à son réveil, je peux vous l'assurer.


Kei ouvrit des yeux ronds.

- Tu veux que je t'envoie en spacewolf sur le Karyu ?

- Oui, s'il te plaît.

- Pourquoi ?

- Warius est en train de se poser de saines et compréhensibles questions. Il lui faut des réponses pour qu'il continue à nous suivre… Albator ne peut pas les lui donner, je dois prendre les devants, et tant pis si ça ne lui plaît pas, à cette tête de bourrique !

- Et comment allez-vous faire ?

- Je vais être directe, je n'ai plus de temps à perdre en ménageant les susceptibilités. Kei ?

- Le spacewolf sera prêt sur sa catapulte d'ici quinze minutes.

- Merci.

Tablette à la main, Marina entra dans le bureau de son capitaine.

- La créature de Jura vient d'arriver.

- Ce ne sont pas les tâches qui me monopolisent depuis le début du voyage de retour. Je vais la recevoir.


Surlis et Machinar, les Docs Mécanoïdes de l'Arcadia et du Karyu posèrent un regard surpris sur un petit bonhomme

aux épaisses lunettes rondes, en pantalons kaki et t-shirt noir marqué de la tête de mort du bord.

- Et quelles sont vos intentions, Pr Oyama ?

- Professeur ?

- Oui, un maître en ingénierie ! Et que voulez-vous faire avec Alhannis ? Il dort, vous auriez dû le laisser dans son berceau, sous son dais de lumières et d'étoiles !

- Alhannis s'est calmé, mais il ne se sentira vraiment bien qu'au contact direct de son père, argumenta Toshiro en tenant dans ses bras le bébé. Je vais donc le glisser dans son lit, que leurs sommeils se rejoignent, et qu'ils s'apaisent mutuellement.

- Intéressant, murmura Machinar qui comparé à Surlis, qui avait tout de l'apparence humaine, demeurait plus proche du robot qu'autre chose.

- Albator est toujours dans un semi-coma, il ne pourra pas écraser son fils, mais je ne vois toujours pas où vous voulez en venir, Toshiro, ce que vous cherchez à prouver ?

- Rien que l'amour entre un père et son fils. Et même si son papa ne le serre pas contre lui, Alhannis sera contre lui, s'imprégnera à nouveau du contact de sa peau, de son odeur. Ils s'aideront mutuellement, et ce même s'ils dorment tous les deux ! Je ne sais pas si ça peut marcher, mais je sais que je dois le faire, pour eux. Vous allez m'en empêcher ?

- Non, on va vous aider, fit le Doc du Karyu en prenant entre ses mains le bébé.

- Suivez-nous, pria Surlis en se dirigeant vers la chambre du centre hospitalier où reposait le capitaine de l'Arcadia.

Surlis avait poussé un marchepied près du lit et Machinar avait rendu Alhannis à Toshiro qui s'était retrouvé à hauteur de son ami borgne et balafré toujours plongé dans son profond sommeil.

- Albator, c'est moi. Alhannis est là, il a besoin de toi, de simplement ton contact, de ton amour. Vous allez vous rassurer l'un et l'autre, j'en suis sûr !

Surlis écartant les draps, Toshiro plaça délicatement le bébé endormi contre le flanc de son père.