18.

Après une journée à s'être occupée de l'Arcadia, Kei était venue retrouver Clio et Toshiro dans l'appartement de son capitaine pour un dîner à trois, en amis.

- Toshiro m'a rapporté tes propos d'hier après-midi, fit la Jurassienne en reposant la coupelle qui contenait son alcool. Pourquoi j'ai eu l'impression que tu trouvais qu'Albator ne s'occupait au mieux de son fils ?

- Si tu as conclu cela, c'est que je me suis bien maladroitement exprimée. Albator fait tout ce qu'il peut pour gérer une situation à laquelle il ne s'attendait pas, mais un bébé est la dernière chose qu'un Pirate, ou même un corsaire, aurait songé voir débouler dans sa vie.

- Albator n'a pas hésité, et il a voulu ensuite garder le nouveau-né auprès de lui, remarqua Toshiro en se gavant de boules de riz diversement farcies.

- Une réaction viscérale, animale, d'un mâle pour son petit. Leur relation est devenue quasi fusionnelle, et ce que j'ai vu hier le prouve. Ils s'apaisent chacun au contact de l'autre. Et si jeune soit-il, Alhannis a complètement assimilé le lien avec son père qu'il ne connaissait même pas avant sa venue au monde ! C'est très important, c'est très touchant, mais une relation parent-enfant est encore bien plus complexe. Albator n'a fait qu'en effleurer la surface jusqu'ici. Et plus notre situation va se compliquer, moins il aura de temps pour Alhannis qui va pousser comme un champignon et toujours réclamer plus !

- C'est dans l'ordre de la nature, plus ou moins vite, plus ou moins lentement, selon les espèces, glissa Clio. Albator apprendra. Et d'ici quelques semaines, ou mois, il aura à rétablir des liens avec Salmanille Khurskonde. Qui sait, ils finiront peut-être par former une famille.

Kei fit la grimace.

- Un ex-Pirate et une Militaire ? C'est comme si tu mêlais un policier de terrain et une avocate judiciaire ! Ce n'est vraiment pas comme s'ils avaient noué une véritable histoire d'amour, voulu un bébé, et que la vie les avait séparés, reprit-elle. Tout les séparait et ils se sont jetés dans les bras l'un de l'autre pour une folle nuit… Ajoute à ce tableau gris, Clio, que la véritable identité d'Albator, et donc du père d'Alhannis, demeurent un secret, et tu réaliseras à ton tour que tout cela part plutôt dans une mauvaise direction.

- Nous verrons, préféra conclure Toshiro en apportant le gâteau au chocolat et un flacon de liqueur très sucrée pour la Jurassienne.


Une dernière fois, Machinar avait assisté le Doc de l'Arcadia durant l'examen de leur patient.

- Comme je le pensais, tu n'as plus besoin de mes compétences, Surlis, surtout depuis que tu as téléchargé mes programmes de microchirurgie. Je peux dès lors retourner à mon bord, bien que mes assistants n'aient que quelques ongles retournés, muscles froissés ou rhumes à se mettre sous la dent !

- J'ai apprécié ton aide.

- Je peux mettre les bouts ? insista ledit (im)patient qui n'avait retenu de l'échange que ce qui l'intéressait !

Surlis ne put retenir un sourire.

- Comme si tu étais en état d'aller bien loin, capitaine ! Tu vas avoir besoin un bon moment encore de la pompe à analgésique portative. Mais, en effet, tu peux retrouver ton appartement et le berceau d'Alhannis va être ramené à sa chambre.

- Où en sommes-nous ?

- Sur ce point Kei ou Kréon te renseigneraient mieux. Vu les échos entendus, je peux juste te dire que nous allons nous arrimer au chantier mobile durant la prochaine nuit. Le capitaine du Karyu et toi rejoindrez la Terre en navette intergalactique.

- Tu feras partie des bagages ? ne put s'empêcher de s'inquiéter Albator.

- Bien sûr, avec Cyvelle et Alhannis. Je profiterai de la halte à Heiligenstadt pour faire mettre à jour mes fichiers de pédiatrie.

- Je peux entrer ? fit Toshiro en passant la tête par la porte.

- Oui, nous avons fini.

Le petit ingénieur prit la nacelle où vagissait Alhannis, dans un demi-sommeil

- Tu veux me servir d'escorte ? gloussa le grand corsaire balafré.

- J'aimerais pouvoir faire plus pour toi, Albator, avoua Toshiro. Mais je ne peux que m'occuper de ton cuirassé.

- C'est primordial, vital, protesta alors le capitaine de l'Arcadia en posant une main amicale sur l'épaule du petit ingénieur. Tu as un rôle bien plus important à ce bord que moi ! Je devrais te le dire plus souvent, désormais.

- Que ce soit rare n'en est que plus précieux, sourit alors Toshiro en saisissant solidement la nacelle du bébé pour l'emporter.

Albator le suivant, songeant qu'il aurait bien fait se déverser en une fois le contenu de la pompe à analgésique mais il semblait bien qu'il devrait accepter pour un bon moment encore la douleur permanente de son épaule bloquée provisoirement et de son bras en écharpe.


Devant déjà débarquer au chantier naval mobile, Eméraldas s'était tenue sur le pont d'envol de l'Arcadia où se tenait la navette pénitentiaire, six gardes promus à sa surveillance.

Selon toute évidence, aucun des deux capitaines qui pouvaient se targuer de sa capture n'avaient l'intention d'assister à son départ, mais cela ne lui faisait absolument ni chaud ni froid ! En revanche, apercevoir le cercueil de son père lui rappela son geste et elle en conçut des remords tout en sachant avoir agi au moins mal possible et sauvé bien des innocents.

- Capitaine Flumershand…

- Eméraldas, juste Eméraldas.

- Capitaine Eméraldas, si vous repartez dans la mer d'étoiles si chère à mon capitaine, je serai heureux de pouvoir améliorer votre dirigeable !

- Vous le pourriez ?

- Je peux tout !

Un léger sourire étira les lèvres pleines et rouges d'Eméraldas.

- Dommage que cela ne se réalise jamais… Mais j'apprécie l'offre et j'aurais aimé connaître quelqu'un affirmant avoir de tels talents !

- Un cadeau, proposa soudain une voix derrière Toshiro et Eméraldas.

Rose d'émotion, Fulker Orhon, l'ancien homme de peine aux mines de carcinium, tendit un petit paquet à la jeune femme qui en défit rapidement l'emballage.

- Un bijou ! Vous savez parler aux femmes, vous !

Avec presque une espièglerie de gamine, elle épingla la grosse broche torsadée, comme piquée d'une flèche par le travers, à sa combinaison noire.

- Le rouge vous va mieux, glissa encore Toshiro qui devinait aisément que sa proposition ne faisait guère le poids face à la parure et se retirait, le dos légèrement voûté.

Après que les portes du pont d'envol se soient refermées, que la dépressurisation ait été faite, la navette pénitentiaire s'envola.

A quelques heures de distance, une navette intergalactique ferait de même, elle aussi en direction de la Terre.