19.
Venu ventre à terre au siège de sa Flotte, Skendar avait néanmoins dû devoir patienter dans un salon, que sa générale en ait fini avec les deux capitaines venus lui faire rapport de vive-voix.
Il avait longuement patienté avant de voir un visage connu et une silhouette désormais familière entrer dans la pièce mais il retint aussitôt son élan car un inconnu, lui – en longue veste gris foncé et jaune avec casquette sur la tête et ganté de blanc – le suivait de près.
- Je suis venu aux nouvelles… se contenta-t-il alors de dire de façon neutre.
- Capitaine Waldenheim, je vous présente le capitaine Warius Zéro, jeta de fait rapidement Albator, une lueur d'avertissement dans son unique prunelle marron. Lui et moi faisons un voyage éclair… Que nous vaut l'honneur de votre présence.
- Je suis venu vous offrir l'hospitalité, expliqua Skendar en se raccrochant à une partie de la vérité, attendant de comprendre les tenants et aboutissements des actions de son imprévisible fils !
Warius fronça les sourcils, ayant un involontaire regard vers le capitaine de l'Arcadia.
- A la rigueur, me concernant, je pourrais essayer de comprendre, capitaine Waldenheim, bien que la générale ait mis un logement à ma disposition pour les trois jours de mon séjour… Mais, le capitaine Albator n'est-il pas l'ennemi que vous avez patiemment et rageusement traqué ?
- Je ne suis plus un Pirate, releva l'incriminé. Celui qui me pourchassait doit me considérer comme un allié, désormais ! Et, Warius, je crois que la générale Véhale Nhoor appréciera que vous et moi soyons au même endroit, au cas où.
- Je vous ai déjà dit que personne ne vous avait délégué un quelconque droit à diriger ? ! grinça Warius.
- Oui, plusieurs fois ! Quant à moi, je ne refuse jamais une invitation à squatter !
- Je ne comprends quand même rien ! maugréa Warius qui se tourna vers Skendar. Capitaine, je ne sais pas pour vous, mais moi je me souviens… Croyez-moi, il vaudrait mieux que je demeure loin.
- Et vous résisteriez à la tentation de me garder à l'œil, capitaine Zéro ? persifla Albator qui avait parfaitement conscience de jouer avec un feu incandescent qui risquait de le consumer en retour !
- C'est très tentant, j'avoue… Mais mes souvenirs avec les Waldenheim me sont terriblement désagréables. Je préfèrerais éviter…
- Je ne vous laisse pas le choix, décréta le capitaine de l'Arcadia. Vous venez vous colleter à votre passé, ou vous vous la coulez douce au lieu choisi par la générale Nhoor. Laissez-moi deviner : vous allez nous suivre ?
- Les guets-apens prévisibles me gonflent, mais les mystères et les défis me dopent bien plus encore !
Warius haussa négligemment les épaules.
- Je suis adulte à présent. Aucun Waldenheim ne m'impressionnera plus jamais.
- On verra, glissa Albator.
La limousine blanche conduite par Honk s'arrêta dans la cour intérieure et devant l'entrée monumentale du château des Waldenheim qui dominait depuis sa colline le village d'Heiligenstadt.
Plus raide que jamais, le capitaine du Karyu de la République Indépendante en était descendu, la mine figée et grave comme s'il allait à l'échafaud – ayant parfaitement compris qu'on le menait dans un véritable complot mais coupé de son vaisseau ne pouvant que faire au moins mal pour fonctionner !
N'en menant guère plus large, mais le dissimulant autant que possible, Albator était sorti du long véhicule, demeurant lui aussi immobile devant les marches.
Skendar avait suivi les deux jeunes gens, bien que ce fut à lui que le chauffeur de maître avait ouvert la portière en premier.
- Albator ? murmura-t-il en venant à la hauteur de son fils. Pourquoi ? Je sais que ce souvenir fait partir des rares qui te sont revenus… Un des pires – bien que je ne sache rien des cinq années de violences et de sang dont Lothar Grudge avait fait ton univers, toute ta vie, sans espoir de meilleur… Mais, si tu dis à ce Zéro…
- J'ai tout fait pour éviter cet instant. A son corps défendant, Warius Zéro a reconnu que mes tortures d'adolescent l'avaient profondément marqué, blessé, traumatisé… Il faut que j'y mette fin, si tant est que cela soit possible, si tant est que cela va finir par me faire démolir la tronche !
- Albator, tu es blessé ! protesta encore Skendar en s'assurant que l'attelle maintenait bien l'épaule et le bras droit de son fils contre son torse. Tu ne pourras pas lui opposer de résistance !
- Je ne le compte pas. J'ai mérité tout ce qu'il m'infligera… J'ai été tellement odieux à cette époque… Je ne me reconnais pas, ou plutôt je ne vois pas là l'enfant à qui tu avais inculqué les règles d'honneur ou même simplement de cœur envers des tiers… Mais je sais désormais d'où Lothar Grudge a fait rejaillir mes pires travers pour me transformer en son arme destructrice ! Cela a toujours été en moi, je l'exprimais depuis si longtemps à l'état latent, il n'a eu qu'à presser le bouton de mon amnésie, si je puis dire…
- Albator, tu ne peux plus reculer. Et le capitaine Zéro attend notre bon plaisir…
Repoussant de sa main valide le pan de sa cape de suie doublée de sang qui battait assez violemment sous la forte brise du matin, Albator s'avança vers Warius qui effectivement patientait au pied des marches.
- Vous résistiez, capitaine Zéro, mais vous voilà au fief des Waldenheim. Et vous avez, au moins, un relatif bon souvenir du maître de céans.
- Skendar Waldenheim était venu s'excuser, auprès du jeune ado que j'étais, des agissements de son fils. Il a fait montre de tant d'honneur, lui… Le pauvre…
- Comment cela ? Vous le plaignez alors qu'il n'a fait que palier à l'inconduite de son fils.
- Je n'ignore pas que Skendar Waldenheim a perdu cet unique enfant, contre les Pirates, avant d'affronter plus tard une immonde essence : vous ! Mais, quoi qu'il se soit jamais passé entre son fils et moi, Skendar Waldenheim pleure depuis son Ilian…
Warius parut se prendre la tête entre les mains.
- Je le plains, je ressens un écho à mon propre misérable passé et à la perte des miens, sauf que ces Waldenheim baignaient dans le fric depuis toutes les générations… Au vu des rapports Militaires, je ne peux que me joindre au deuil de Skendar Waldenheim, pour son enfant…
- Est-ce que je soupçonne un « mais » ?
- Non…
Albator eut un sourire sarcastique.
- En ce cas, je le fais pour vous : mais, cet Ilian Waldenheim a ajouté des pierres de souffrances à votre jeune destinée. Je sais très bien que vous n'avez absolument rien oublié !
- Oui, mais tout ce que vous me dites là est compliqué, entremêlé, et sans sens… Sans compter que ça ne vous regarde pas ! Quel besoin de ranimer ce triste passé ?
Warius leva les yeux sur les bâtiments et les tours du château d'Heiligenstadt.
- C'est beau, c'est reposant… Je… Je crois que je pourrais apprécier de me reposer ici… murmura-t-il comme pour changer de sujet, véritablement mal à l'aise.
Albator saisit soudain le capitaine du Karyu par son épaule gauche et se lança.
- Je suis ici, chez moi, je vous dois la vérité, capitaine Zéro… Vous avez trop souffert… Nous avons à évoquer ces pénibles moments, croyez-moi !
- Je sais que vous ne vous souvenez pas de votre passé. Je ne peux vous faire dès lors le moindre reproche !
- Vous êtes décidément bien trop gentil pour votre fonction et vos responsabilités, soupira Albator. Enfin, là, je sais que vous allez faire éclater votre rage, qui n'en est que légitime. Je l'ai même provoquée, à ce stade. Je l'ai voulue, je ne pouvais plus retenir ce pauvre et terrible secret… C'est moi, Warius.
- Vous, qui ?
- Je suis Albator, la créature fabriquée par Lothar Grudge, le Pirate. Je suis Albator, le corsaire que j'ai choisi d'être, au moins pire. Mais, avant lui, j'étais Ilian Waldenheim, la saloperie de môme qui a fait de votre déjà rude survie un enfer !
