21.
- Je m'appelle désormais Albator ! rugit l'intéressé qui aurait aimé dévaler le grand escalier à impérial, mais qui en réalité fonctionnait presque au ralenti, son épaule le lançant davantage à mesure que le stress le gagnait.
- Mais ce ne fut pas innocemment que vous m'avez révélé votre véritable identité, rétorqua le capitaine du Karyu, bien campé sur ses jambes, poings serrés.
- Il me devenait très difficile de garder ce secret à partir du moment où nous revenions ici, protesta Albator en se plantant devant le visiteur.
- Non, vous avez sciemment préparé cette révélation, vous avez soigneusement orchestré la manière de faire ! gronda l'officier de la République Indépendante. Oh oui, comment penser qu'Ilian Waldenheim aurait pu rentrer dans le moule Militaire, sa sale petite nature ne pouvait que le prédestiner à une voie de Pirate ! Vous n'avez pas changé, vous êtes machiavélique !
- Ce n'est pas faux. Ca me définit même assez bien ! J'aime ça ! laissa froidement tomber Albator tout en affichant sur le visage un léger sourire de défi.
Et ce fut sans surprise qu'il se prit en pleine joue le poing du visiteur.
Skendar avait attendu un moment dans le salon, buvant une autre tasse de thé, avant de se lever pour le quitter et se diriger vers le grand hall d'entrée.
Il se tint en haut des marches de la dernière volée d'escalier, une main sur la massive rampe de bois et d'or.
Comme il s'y attendait, Le capitaine du Karyu écumait littéralement de rage, poings encore serrés, légèrement haletant, les traits crispés par les émotions qui l'agitaient. Quant à sa victime, elle était à genoux au bas de l'escalier, essuyant de sa main valide le sang qui ruisselait de son nez et de sa bouche, le visage marqué de rouge là où il avait été martelé.
Albator se redressa lentement, dos appuyé à la rampe.
- Alors, soulagé ?
- A peine, mais je ne suis pas du genre – en dépit des apparences – à frapper un ennemi à terre. Comment avez-vous pu faire ça, Albator ? Je commençais à vous apprécier, à vous faire confiance… Mais, ce que vous êtes en réalité… Je vous avais confié, sans savoir, combien ce passé douloureux m'avait marqué, et j'ai passé dix ans à l'oublier.
- Et à moi, on a tout fait pour que je ne me rappelle pas du mien ! jeta rageusement le capitaine de l'Arcadia, également de la souffrance dans la voix, et plus psychologique que réellement physique.
La phase de fureur pure passée, Warius continuait de se calmer, et il devenait plus réceptif aux propos de son alter ego de capitaine de cuirassé.
- Oui, fit enfin l'officier de la République Indépendante, bien qu'opposées, nos histoires se rejoignent, quelque part. Nos univers d'enfance ne peuvent se comparer mais bien nos épreuves… J'ai perdu tous les miens.
- Et mon père a cru des années durant avoir perdu son seul enfant.
- Où est le bar ? jeta Warius. J'ai grand besoin d'un verre !
Warius ayant pu faire les liens entre les archives de la Flotte terrestre sur Ilian Waldenheim, le protégé du roi des Pirates et le corsaire de la même Flotte, cela avait été à lui de faire quelques confidences.
- Je crois que vous comprendrez aisément tous les deux, bien que ce ne soit pas vraiment comparable. Mais mes parents étaient les derniers de notre petite lignée. Ils devaient espérer sa renaissance avec les douze membres de ma fratrie après qu'ils se soient installés sur Torka, une toute petite planète de la République. Mais des femmes-papillon, les Carsinoés, ont attaqué, réduit la flore à l'état de désert, et tout s'est éteint… Quand des secours sont venus à la rescousse de la colonie, il y avait peu de survivants. Et de ma famille, il n'y avait plus que moi. J'ai été ramené sur Minéa, ma planète d'origine à ce qu'on m'a dit je n'ai jamais pu le vérifier mais plutôt qu'un orphelinat j'ai préféré filer. J'ai passé une année dans la rue, avant de finir en maison de redressement sous prétexte de m'éduquer. Au départ, ce ne fut pas vraiment le meilleur de mes sorts, j'y ai été affublé du nom de « Zéro » qui est devenu le mien car j'étais si insignifiant pour la bonne société, et même plutôt rien du tout ! Mais ce centre de redressement, malgré tout, ce ne fut pas si mal puisque comme je me suis montré bon élève j'ai obtenu… une Bourse, et une place dans la meilleure Académie Militaire qui soit, sur Terre !
- Mauvaise pioche ! commenta Albator en passant outre les recommandations de deux Docs Mécanoïdes et en vidant de petits verres d'une liqueur verte coup sur coup !
- C'est peu de le dire… Ça fait partie de mon passé, du vôtre aussi même si je suis le seul à m'en souvenir. C'est revenu trop brutalement, de façon trop inattendue, je ne peux pas le gérer. Je retourne au logement que m'a assigné la générale Nhoor. Je repartirai au moment convenu, mais je ne veux plus vous revoir, Albator !
Ce dernier soupira, pâle, épuisé, mais tentant toujours de faire bonne figure, en pure perte.
- Je n'ai pas avoué que pour vous provoquer, capitaine Zéro, ou vous traumatiser en ramenant de douloureux souvenirs, se livra-t-il. J'ai à assumer ce passé, j'ai à en payer le prix. Vous êtes le premier d'une longue liste, je le crains, au vu de mes exactions sanguinaires… Je veux en reconnaître celles qui se présenteront à moi, au gré des facéties du destin… Je suis à vous, Warius Zéro !
- Très bien, je n'en espérais pas tant !
Warius vida son verre de rose liqueur de fleurs, se leva, provoquant un irrépréhensible réflexe à redresser à leur tour, sur la défensive, des deux maîtres de maison, mais il ouvrit ses mains gantées vides d'arme ou d'intention immédiate de nouveau pugilat à sens unique.
- Nous nous retrouverons, capitaine Albator, prévint-il.
- Je l'espère bien. L'espace n'est pas assez grand pour nous deux. Et nous avions fait une équipe assez efficace contre ceux du Queen Eméraldas.
- Non, pas pour ça, gronda Warius, l'air mauvais, je veux une véritable mise au point entre nous !
- « point » avec un G ?
- Non, à nouveau. Je songeais plutôt à un duel dans les règles de l'art. Vous avec ce que vous appelez un gravity saber et moi avec mon propre saber.
- Si ce n'est que ça, on peut s'y coller de suite, gronda le plus jeune maître de céans. Je peux parfaitement manier mon gravity saber de la main gauche ! Je suis parfaitement ambidextre, en tout !
- Je n'en doute pas. Mais, physiquement parlant, vous ne pourriez pas tenir la longueur de l'affrontement et sa puissance. J'attendrai que vous soyez rétabli et, là, je vous retrouverai !
- J'espérais bien un duel à la loyale pour régler nos passés, mais pas en étant dans cet état, reconnut le grand brun borgne et balafré en se rasseyant, avec une involontaire grimace de douleur, la pompe à analgésique vide des doses quotidiennes depuis trop longtemps déjà.
Honk passa un instant les portes du salon.
- Tout comme je l'ai fait tout à l'heure, en ramenant le capitaine Zéro à son logement, puis ici, je le reconduits à cet hôtel ! Ensuite… ?
- Votre service est fini, reposez-vous ! firent d'une voix Albator et Skendar.
- Oui, mes maîtres.
Depuis une fenêtre, après avoir assisté au second départ de la journée du capitaine du Karyu, Skendar revint auprès de son fils.
- Ca va, toi ?
- Un peu, je pense… J'ai crevé l'abcès. A présent, il faut voir si l'infection se propage ou si la bonne santé mentale le réduit à quelque chose de sain que Zéro et moi pouvons gérer.
- Tu parles de plus en plus bizarrement, toi !
- Je me comprends ! Je retourne à mon appartement !
- Mais, on va servir le dîner…
- Je n'ai pas faim, même pas la force de me servir de mes couverts. Je vais demander à Cyvelle de prendre soin de mes ecchymoses, ensuite j'irai donner son biberon à Alhannis puis j'irai me coucher…
- Ca va, toi ? insista Skendar.
- Warius a cogné vraiment très fort. Il a évité mon épaule droite, mais ça a fait très très mal ! J'ai encore vraiment besoin de dormir… Et, non, je ne resterai pas plus que les jours prévus, je repars au plus vite vers la mer d'étoiles !
Et la prunelle marron d'Albator se mit alors à scintiller au possible à cette perspective !
