23.
L'Octodiane Erkhatellwanshir barrit quand un corsaire tout de noir vêtu et drapé dans sa cape doublée d'écarlate franchit les portes de son Metal Bloody Saloon.
- Je ne vous espérais plus, capitaine Albator.
- J'ai eu quelques contretemps.
- Je constate, fit la massive tenancière en agitant ses huit bras, autant pour leur souhaiter la bienvenue que pour dégager de l'espace à son comptoir pour que le capitaine et le petit ingénieur binoclard de l'Arcadia puissent prendre place.
Après avoir jeté un coup d'œil aux nouveaux-venus, les clients du MBS s'étaient reconcentrés sur leurs verres et ou leur plat, selon les commandes.
- Contente de vous revoir, fit à son tour Maetel en venant d'une autre salle, elle aussi toute en noir, sans toque, sa blondeur plus lumineuse que jamais. Et je constate que je vous mets toujours mal à l'aise, Albator.
- Pas vous, mais votre omniscience !
- Je ne fais que traduire mes sentiments.
- Et que pressentez-vous pour moi, cette fois ? interrogea le capitaine de l'Arcadia.
- Vous vous êtes trompé !
- Mais encore ?
- Les flottes de défense ne vous traquent plus, mais ce sont vos anciens alliés qui s'y sont mis. Et qu'ils fassent coalition ou tentent leur chance au hasard des rencontres, ils peuvent vous tomber sur le poil à tout moment – vous savez, mieux que moi encore, combien ils sont rapides, invisibles, et surpuissamment armés ! Mais le pire viendra d'autres éléments du passé de ta deuxième vie, et tu en as déjà eu un avant-goût, ces ecchymoses au visage sont éloquentes.
- Mes victimes, comprit le grand corsaire balafré en vidant le godet de red bourbon que lui avait servi l'Octodiane. Warius n'était que le premier d'une longue liste… Je l'ai bien mérité !
- Non ! intervint vivement Toshiro en le prenant par son bras valide. Grudge s'est servi de toi, il a fait de ta vie un enfer sur terre, sans aucun avenir. Ton père t'a sauvé, et Alhannis a poursuivi sur cette voie.
- Alhannis ?
- Alhannis ne savait forcément rien du Pirate, il était innocent et tout frais en ce monde. Il t'a aimé inconditionnellement parce que toi tu l'aimais. C'est cette innocence qui a fait disparaître cette aura sanglante autour de toi, qui t'a ramené à ton propre père. Tu es son univers et tu as son bien le plus précieux entre tes mains : sa vie. Tu as déjà accompli ta rédemption, Albator, bien que tu n'étais responsable de rien, même si tu as accomplis ces atrocités…
- Tu ne sais rien.
- … même si tu as accomplis ces atrocités dont je n'ignore rien vu que j'ai téléchargé toutes les Archives, des Pirates et des flottes de défense ! avoua alors Toshiro, son regard planté dans celui de son ami.
- Les rapports et la réalité, soupira néanmoins ce dernier. J'ai massacré des équipages, anéantis des colonies, mis des demeures à sac, pour piller tranquillement. Et j'ai détruit tant et tant de vaisseaux civils qui ne m'attaquaient même pas, juste parce qu'ils étaient sur mon chemin ! Ça va me couper bonbon…
- Mais pour l'instant, profite du moment, c'est mérité, non ? lança une voix féminine. Et comme je te dois la vie, je ne verrai, presque, jamais le mal en toi !
- Eméraldas, sourit alors Albator en allant au-devant de celle qui venait d'entrer.
Quand il revint avec elle jusqu'au comptoir, Toshiro leva les yeux vers l'éblouissante rousse, notant avec une totale déconvenue qu'elle portait à son épaule la grosse et lourde broche offerte par l'opérateur aux armes de la passerelle de l'Arcadia.
- Ravi de vous revoir, capitaine Eméraldas. Il fait chaud ici, de la buée, ajouta-t-il en ayant ôté ses lunettes pour en essuyer les verres alors qu'en réalité c'étaient les larmes qui les avaient obscurcis.
Eméraldas tourna son cou gracile vers l'éternelle voyageuse qui, pour une des rares fois de sa vie, semblait pétrifiée.
- C'est moi qui vous fais cet effet ?
- Vous êtes…
- Je suis Eméraldas, la capitaine du Queen du même nom, vaisseau cargo et armé. Et je ne vois vraiment pas…
- Moi, je m'appelle Maetel. Je voyage à bord du 999 depuis des siècles. Au départ, Eméraldas était ma jumelle, vous lui ressemblez trait pour trait, jusqu'à cette balafre. Mais elle était mortelle, elle n'a jamais voulu transférer son âme dans un corps identique, créé rien que pour elle, comme moi. Elle a voulu rejoindre dans la mort le seul amour de sa vie… Je ne dirai pas qu'elle s'est réincarnée, mais que vous lui soyez si semblable n'est pas le fait du hasard. Il n'y a aucune coïncidence dans la vie, quoi qu'en pensent les êtres à la vie limitée dans le temps… Sauf que là, j'ai été totalement prise par surprise, je n'ai rien anticipé, ma vision du futur immédiat n'a pas fonctionné ! Vous voilà vous aussi sur le droit chemin, capitaine Eméraldas.
- C'est ce que j'ai voulu à partir du moment où les agissements de mon père m'ont écœurée. Je vais peut-être pouvoir racheter ses péchés…
Albator serra les dents, ayant failli jeter que les désirs de nouvelle vie de la jeune rousse étaient voués à l'échec !
Après avoir juste goûté un godet de red bourbon, Eméraldas s'était relevée.
- Je dois repartir. J'ai du matériel Militaire à apporter à destination.
Toshiro s'humecta les lèvres bien qu'il se sente totalement déshydraté en dépit de tous les verres descendus.
- Ma proposition tient toujours : je peux améliorer votre dirigeable !
- Ca me plaira, le moment venu, assura, à la surprise du petit ingénieur génial, la grande et magnifique rousse qui lui souriait d'une façon qui le faisait fondre !
- Je le ferai. Au fait, Fulker est sur l'Arcadia.
- Qui ?
- Celui qui vous a offert cette broche que vous portez. Elle doit vous tenir à cœur, et lui aussi, non ?
- Pas du tout ! J'ai transformé la broche en émetteur-récepteur, c'est tout ! Le génie technique m'a toujours plus fascinée que les cadeaux clinquants. Et vous semblez être quelqu'un d'exceptionnel, Toshiro Oyama !
Toshiro rougit jusqu'à la racine des cheveux et prétexta un besoin urgent pour se précipiter vers les toilettes.
Albator, Maetel et l'Octodiane rirent à gorge déployée. Le premier se leva.
- Je ne peux pas m'attarder…
Maetel sourit.
- Oui, ne perdez pas un instant, Albator, approuva-t-elle. L'Ephaïstor n'est plus très loin, entre vous et cet étrange vaisseau que vous devez aller identifier.
- Je n'aime pas ça… Ce vaisseau…
- Et vous avez raison, Albator, soupira Maetel en repartant vers la salle d'où elle était venue.
