24.
Venu sur la passerelle, Toshiro eut un regard pour le fauteuil vide de son capitaine.
- Clio ? dit-il à l'adresse de celle-ci qui massait doucement la main gauche de Fulker qui s'était blessé en effectuant une réparation de fortune dans sa salle de bain.
- Tu te doutes que ce n'est pas facile pour lui. Comme tu me l'as raconté, tu l'as souligné au MBS de Gun Frontier !
- Je n'imaginais que ce serait à ce point…
- Alhannis est devenu toute sa vie, à son corps défendant quelque part. Le bébé a ranimé son cœur et l'a rempli, même si Albator le considère encore un peu comme un jouet, comme un petit animal découvrant la vie. Albator redoute le retour de Salmanille.
- C'est sa mère, objecta Toshiro alors qu'ils s'étaient approchés de la grande barre pour discuter hors de portée des opérateurs présents, dont Kei.
- Elle l'a porté neuf mois, une symbiose absolue, poursuivit la Jurassienne. Les circonstances ont fait qu'elle a dû le laisser partir à peine né. Et Albator a dû prendre la relève et c'est sur lui qu'Alhannis a reporté toute son attachement. Cela va être très difficile pour tous les deux. Albator le sait pertinemment et il a autant peur que ça ne traumatise Alhannis que d'être lui-même blessé.
- Tu crois que Salmanille Khurskonde va reprendre Alhannis ? souffla le petit ingénieur.
- C'est possible. Comme tu viens de le dire, elle est la mère, une Militaire, et à l'unanimité, on lui donnera la préférence sur un ancien Pirate dont l'instinct paternel s'éveille à peine !
- On peut faire quelque chose pour Albator ?
- Etre là. Ce qui va arriver, quoi qu'il arrive, ressort de sa vie privée.
Debout face à l'une des baies de son appartement, le capitaine de l'Arcadia avait vu l'Ephaïstor sortir de son ultime saut spatio-temporel, avait senti son propre cuirassé ralentir, et suivi la progression du vaisseau de la Flotte terrestre qui avait fini par se ranger à son tribord, lançant un tube d'arrimage.
Il soupira et quitta le salon à grands pas.
L'opercule du sas s'ouvrit et encadrée par quatre soldats, fusil à l'épaule, la capitaine de l'Ephaïstor vint au-devant du grand corsaire balafré.
- Permission de monter à bord ?
- Tu y es déjà ! ironisa sans aucune joie le capitaine de l'Arcadia.
- Tu as meilleure mine que je ne l'imaginais au vu des rapports que j'avais lu sur ta blessure.
- Généralement, je récupère plus vite que ne le prévoit mon Doc. Toi aussi, tu sembles en forme, Salmanille.
La jeune femme fit signe aux deux soldats devant elle de s'écarter.
- J'ai perdu toutes les rondeurs de ma grossesse. J'ai retrouvé ma ligne d'avant. Quant à ces quatre-là, simple mesure de sécurité, je ne pouvais l'éviter, reprit-elle à l'adresse d'Albator.
- La Flotte ne me fait, et ne me fera jamais aucune confiance, grinça ce dernier. Je ne peux pas lui donner tort, si un jour je n'obtenais pas plus d'elle que je ne lui cède, je retournerais ma cape !
Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent et ils embarquèrent dans la cabine, les soldats demeurant près du sas.
- Comment va Alhannis ? jeta vivement Salmanille, laissant totalement de côté son rôle de capitaine de cuirassé.
- Il a encore grandi et grossi depuis les dernières photos et les enregistrements que je t'ai fait parvenir. Il n'a aucun mal à se contorsionner pour léchouiller ses pieds et assis il parvient presque à garder le dos droit sans aide. Il commence à avoir de la conversation, produit des petits sons du genre "geugeugeu" et attrape les objets. Et si tu le soutiens, il touche le sol du bout des pieds. Quant à sa masse de cheveux, elle est assez impressionnante pour son âge.
- Mon petit ange… Il mange bien ?
- C'est peu de le dire ! Et il évacue en conséquence, ajouta Albator avec une mimique pas très engageante, mais ça c'est pour Cyvelle !
Après l'ascenseur et le tapis roulant de deux coursives, ils étaient parvenus devant les imposantes portes en bois de l'appartement du capitaine de l'Arcadia.
Il saisit la visiteuse par le bras, serrant machinalement un peu plus qu'il n'aurait dû.
- Quelles sont tes intentions, Salmanille ?
- Je viens le rechercher, je suis sa mère, sa place est auprès de moi !
Masgoll s'était prudemment caché dans une pièce voisine, conscient qu'il n'aurait pu qu'impressionner, plutôt défavorablement la capitaine de l'Ephaïstor, Cyvelle étant plus dans la lignée de l'idée qu'on pouvait se faire d'une nounou !
Cyvelle, justement, avait apprêté le bébé afin de le présenter dans ses plus beaux habits. Lavé, talqué, il portait un petit ensemble d'un vert pâle doux au toucher, la petite veste fermée par un gros nœud et elle lui avait mis un bonnet pourvu de petites oreilles rondes.
Sourire aux lèvres, très fière d'Alhannis qu'elle avait dans les bras, elle s'approcha des deux jeunes gens.
A la vue de son père, le bébé gazouilla en agitant les bras.
- Tu es magnifique, mon cœur, murmura-t-il alors qu'Alhannis se saisissait de ses doigts.
Cyvelle pivota légèrement afin de présenter son précieux fardeau à une Salmanille bouleversée par les émotions à la vue de la beauté à laquelle elle avait donné le jour.
- Mon petit cœur, il me tardait tant de te revoir. Tu m'as tant manqué ! murmura-t-elle en se penchant sur le bébé.
Alhannis ouvrit des yeux ronds, avec comme un mouvement de recul. Il poussa de stridents cris de terreur.
- Et alors ? questionna Clio, qui, plus tard, était venue retrouver son ami à nouveau seul dans son appartement.
- Il n'a pas été aisé d'apaiser Alhannis. Mais il s'est calmé et on a pu tenter une approche moins franche de sa mère. Elle a pu le prendre et le câliner. Là, je crois qu'il s'est souvenu et il a plutôt apprécié…
- Mais toi, à chaque fois moins qu'il renouait le lien avec sa maman, remarqua la Jurassienne.
- Forcément !
- Et, Salmanille a changé d'avis, en constatant tout ce que tu avais organisé pour t'occuper de votre fils ?
Albator demeura silencieux un long moment.
- Non, avoua-t-il sans surprendre son amie. Elle veut le reprendre et va envoyer des soldats prendre toutes ses affaires…
