LE DESTIN RETROUVE
Coucou ! Voici un nouveau chapitre qui je l'espère vous plaira. J'espère vos avis et vous embrasse. Bises, Bergère
Comme un sursaut
Il était temps de se l'avouer : elle habitait chez les Dumbledore. Cela faisait un an qu'elle était arrivée : en tout et pour tout, elle avait passé dix nuits dans d'autres draps. Les choses s'étaient installées, petit à petit. De plus en plus naturelles, et de plus en plus bizarres aussi. Son amitié avec Albus n'avait jamais été si forte, jamais si puissante ni si étrange : ils se parlaient de façon ouverte et honnête. Parfois aussi ils se voyaient à peine, ils se parlaient à peine pendant des jours… mais cela n'était pas un problème, c'était un élément comme un autre, une partie de l'ensemble. Elle se sentait souvent gênée d'être elle-même, d'être si peu séduisante ; mais elle était aussi capable de vivre auprès de lui, dans sa compagnie, dans la vie de tous les jours.
Parfois, il lui faisait de ces petites remarques qui la retournaient entièrement. Certaines étaient agaçantes, lui faisaient sentir encore davantage qu'elle n'était pas si belle, pas si bien. D'autres au contraire lui donnait une sensation de puissance, presque de féminité renouvelée. Parfois, elle aurait presque pu penser qu'il flirtait : il la regardait longuement, sans un mot. Et puis d'autres jours il lui parlait de lui, de sentiments profonds, de questionnements existentiels. Elle n'osait presque plus parler, de peur de briser l'enchantement, de faire cesser ces confidences.
Personnellement, cela dit, elle allait droit dans le mur. Elle n'avait pas d'emploi. Elle n'avait même plus de réel espoir. Albus lui avait dit de penser à l'enseignement, mais il l'avait suggéré presque sans y croire, presque sans y penser. Pour sa part, il avait lu pendant des jours et des jours sur la métamorphose, et allait reprendre le poste de professeur de Métamorphose. Il semblait assez peu enthousiaste, à vrai dire. Mais les choses avançaient.
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On en arrivait à deux ans. S'il avait fallu mettre un mot sur sa situation, elle aurait été gouvernante de la maison, ou encore peut-être simplement d'Ariana. Tout le monde dans la famille et dans leur entourage avait le bon goût de ne rien faire remarquer, et de ne pas prononcer ce mot… mais enfin. Elle ne travaillait pas. Elle ne travaillerait pas, du moins pas dans ces conditions : elle ne cherchait plus, tout simplement. Elle y pensait à peine, et c'était sans doute une attitude d'autruche, mais c'était aussi la seule qui puisse convenir ; car regarder à plein les espoirs qu'elle avait eus, en finissant sa scolarité, et constater où elle en était intellectuellement et professionnellement depuis… il y aurait eu de quoi aller chercher de l'arsénic. Et encore, au milieu de cela restait le fait qu'elle pouvait parler avec Albus, les week-ends, les vacances, et qu'il partageait avec elle de nombreux problèmes académiques et pratiques : cela tenait son cerveau un peu en éveil, tout de même.
Aberforth finirait sa scolarité dans un an : il reviendrait, sans doute prendrait-il le relai auprès d'Ariana. Une part d'elle souhaitait être libérée de ce rôle constant, mais elle se savait aussi attachée à cette fille si timide et blessée. Et, plus égoïstement, si on la laissait sans activité elle prendrait à nouveau conscience de sa situation réelle. Et, cela, non merci.
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« - Hermione, je m'ennuie. »
Il lui avait dit ça avec un air si honnête, une pure constatation. Cependant, sans parvenir à s'inquiéter de ce qu'il disait, elle dût réprimer un rire un peu jaune.
« - Et tu me dis ça à moi ?
- Je ne compare pas nos situations, expliqua-t-il de façon terriblement factuelle. L'enseignement est quelque chose d'enrichissant, plus que je ne pensais… Mais tout de même, ce sont des choses que je maîtrise.
- C'est le principe.
- Bien sûr c'est le principe. Mais il faut que je me mette à faire davantage de recherche à côté. »
L'idée faisait sens, elle se contenta d'hausser les épaules depuis son fauteuil – un vieux fauteuil abîmé qui devait être dans la famille depuis des décennies… mais enfin depuis des mois elle était la seule à s'y assoir.
« - Tu veux un verre ?
- Ce n'est pas raisonnable Albus, mais oui, tout à fait. »
Il eut un petit ricanement, quelque chose d'affectueux, et vint déposer dans ses mains un lourd verre et son fond de whisky – avec de la glace, elle était incapable de boire cela totalement pur. En lui faisant glisser l'objet entre les doigts, il entra en contact avec elle un instant. Sa peau était chaude, elle était bizarrement douce aussi, de façon presque gênante, et l'inattendu du contact acheva de la faire frissonner. Dans ces instants-là, elle se souvenait de tout ce chemin qu'elle n'avait pas parcouru.
Il se rassit dans son fauteuil, un peu lourdement, et elle l'entendit prendre une longue gorgée. Pour le moment, elle était incapable de dire quoique ce soit, sa voix tremblerait.
« - Tu sais, moi je n'ai jamais pu avoir ta patience. »
Elle savait qu'il faisait référence à Ariana et, par égard pour la sensibilité du sujet, elle ne releva et ne commenta pas. Elle haussa les épaules avec un peu d'exagération, espérant qu'il regardait dans sa direction à ce moment-là. Visiblement, il avait conscience d'avoir abordé un sujet délicat, et de s'être dévoilé parce qu'il n'enchaîna pas pendant un moment. Il y eut un bruit de verre contre la table.
« - Si tu veux utiliser la pièce d'en bas, tu pourrais y faire quelques potions ?
- Quoi pour m'occuper ?
- Oui. Je pensais plutôt à les vendre par correspondance… je ne te vois pas vraiment faire tout cela sans une raison, sans un but.
- Hm… »
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« - Elphias a finalement été confirmé, déclara-t-elle par-dessus son épaule. »
Elle avait les deux mains sur sa cuillère en bois, et si tourner la tête un instant était une option, il était hors de question pour elle de cesser de tourner. Pas en dernière phase de cette fichue potion qui trainait depuis trois jours.
« - Vraiment ?
- Il a envoyé un hibou. J'avoue qu'il était à ton nom, mais enfin la lettre nous était adressée à tous les deux alors je ne me suis pas sentie trop coupable de… Une seconde, 29, 30, voilà ! Donc oui, pas trop coupable de l'avoir ouverte, finit-elle. »
Albus avait posé son chapeau sur la table dans l'entrée de son laboratoire : parfois, il rentrait le soir, sans dormir à Poudlard. Cela ne lui déplaisait pas, et un peu d'agitation ne faisait aucun mal, ni à elle ni à Ariana, même si le seul changement était sa venue à lui… Et puis cette manière de se raconter leur journée avait une sorte de charme casanier, impossible de s'en défaire.
« - Alors il est quoi, assistant d'un assistant du Ministère ? fit-il avec un peu d'ironie en se penchant sur son chaudron et en inspirant largement. Potion de mémoire ? demanda-t-il en haussant un sourcil.
- Non, herbicide… Et ne te moque pas d'Elphias ! D'accord ce n'est pas brillant mais c'est un poste solide – et je ne peux pas en dire autant. Il n'a jamais eu ton brio… »
S'approchant d'elle, Albus posa la main sur son coude un instant et répondit avec un petit sourire :
« - Je ne me moquais pas sérieusement. Mais c'est… mignon cette manière de tout défendre. »
Occupée à mettre l'herbicide dans des flacons, elle se contenta de secouer la tête sans conviction. Elle avait presque une nouvelle à lui annoncer, mais la chose était si ridicule, tout compte fait. Enfin…
« - En tous cas il est temps qu'Aberforth finisse sa scolarité…
- Tu dis ça une fois par mois.
- Oui, mais j'en suis venu à l'exclure de ma classe aujourd'hui ce qui avait quelque chose d'absurde et d'humiliant.
- Il vous reste moins d'un mois avant les ASPICs…
- Oui. Enfin bon. Il va rentrer ce week-end, je suis désolé de t'imposer ça.
- Albus, je n'ai pas la relation conflictuelle que tu as avec ton frère. Probablement parce que ce n'est pas mon frère, tu sais… Et puis je n'aurais pas à me plaindre même si c'était le cas, je ne suis pas chez moi.
- Hermione, arrête avec ça s'il-te-plait. Tu rends tant de services… Enfin, reprit-il visiblement gêné d'entrer sur ce territoire un peu vague, et à part Elphias ?
- J'ai fait ma 1000ème vente, plaça-t-elle d'un ton aussi naturel que possible.
- Oh, vraiment ! C'est… »
Il marqua une pause. Elle sentait ce qui se passait en lui : il avait conscience de l'accomplissement que c'était, mais aussi de l'aspect ridicule de cette petite réussite sans conséquence. Avec un peu d'anxiété, elle attendit qu'il se décide sur l'une ou l'autre de ces possibilités.
« - C'est formidable, conclut-il d'une voix un peu dure néanmoins. Est-ce que…
- Oui ? demanda-t-elle lorsqu'au bout d'une minute il n'avait pas continué.
- Que penserais-tu d'aller manger en ville, samedi soir ? Pour célébrer ça ? Aberforth peut rester avec Ariana.
- Euh… oui, parvint-elle à balbutier la gorge sèche. »
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Stop. Il fallait cesser de lire trop de choses, trop de significations à demi-réelles, dans cette situation. Ne sachant que dire, Albus avait proposé la solution du restaurant. Ce n'était pas un rendez-vous romantique. Elle avait déjà passé un temps extravagant à se soigner, à se regarder, à s'essayer. Elle ressemblait à elle-même, un peu plus fardée, un peu plus décolletée. Si elle continuait, tout cela prendrait un cours carrément ridicule quand elle se trouverait face à l'incroyable regard scrutateur d'Albus, dans son exagération stupide et ses tentatives de séductions sans résultat. Apprendrait-elle jamais ?! probablement pas…
« - Tu es prête ? »
La voix venait de derrière la porte, elle sursauta et en laissa tomber le khôl qu'elle tenait à la main. D'un murmure elle élimina la tâche au sol et jeta un dernier œil à son reflet.
« - Oui, oui. »
Il était habillé exactement comme d'ordinaire, mais elle s'efforça de ne rien y lire. D'ailleurs, il ne se moqua pas de son attirail et se contenta de l'aider à passer une cape sur sa robe avant de sortir, en gentleman bien éduqué. Puis, après qu'ils eurent passé la porte, Albus la prit par le bras et les fit transplaner. Brutalement, elle se demanda ce qu'Aberforth pouvait bien penser de tout cela… mais préféra éviter de s'attarder, sous peine d'achever de mélanger tous ces sentiments qui s'agitaient déjà en désordre en elle.
Il faisait chaud dans le restaurant presque vide. Une sorte d'auberge, elle n'avait jamais mis les pieds dans un restaurant pour sorciers avant. Elle avait passé les dix premières minutes un peu embarrassée, et puis Albus s'était mis à parler de métamorphose. Le reste du dîner alors s'était écoulé vite, si vite. Lorsqu'il n'y avait pas de risque de se découvrir, elle se sentait si à l'aise en sa présence, émue d'une façon délicate qui perdait de son aspect problématique. Cela dit, à partir du dessert, il s'était mis à la fixer : ce regard bizarre, illisible, qu'elle lui voyait régulièrement. Comme s'il avait été occupé à la peser, à la juger.
« - Bon, bonne soirée de célébration ? demanda-t-il en ressortant.
- Il n'y avait pas grand-chose à célébrer… Mais oui, merci beaucoup. »
Il faisait résolument froid, maintenant, et nuit. Avec les lumières des lampadaires on ne pouvait plus distinguer une seule étoile dans le ciel, et elle frissonnait même sous sa cape, assez pour se concentrer toute entière sur le froid au bout de ses doigts, et sur ses pas réguliers. Elle s'écoutait marcher, tout en faisant taire cette stupide attente romanesque qui ne cessait de pointer en elle. Il faisait nuit, ils marchaient côte à côte… et cette façon d'imaginer une vie parallèle l'insupportait. Non, il ne lui déclarerait pas sa flamme. Pas ce soir, pas un autre jour non plus. Elle était si concentrée sur son engourdissement dû au froid qu'elle n'avait pas tout de suite remarqué qu'il marchait plus doucement, qu'il l'observait encore. Cependant, au bout d'un moment elle s'arrêta et se retourna vers lui.
« - Albus ?
- Je ne me pense pas très… soumis aux conventions, déclara-t-il d'un air réfléchi.
- Eh bien… non, probablement pas, répondit-elle d'un air incertain. Pourquoi ?
- Rien. Hum. Et toi ?
- Et moi ? répéta-t-elle.
- Oui. Quelle est ta position face aux conventions sociales ?
- Moi ? rit-elle amèrement. Je cherche du travail comme femme célibataire. Enfin, je cherchais… Et je vis seule chez un homme. Qu'est-ce que tu en penses ? »
Il la fixa encore un moment avant de répondre. L'intensité de sa manière de plonger son regard bleu dans ses yeux la mettait même mal-à-l'aise à ce stade. Quoi, allait-il tout abandonner sur place pour… Non, c'était ridicule : s'il se sentait libre face aux conventions sociales, il était aussi très ambitieux, et ce du point de vue social autant qu'intellectuel.
« - D'accord, répondit-il enfin.
- Albus, est-ce que tu verserais désormais dans l'étude de caractère ? s'étonna-t-elle.
- Moi ? Non. Non, non, simplement j'aimerais faire quelque chose mais il me semble que la manière conventionnelle et l'ordre conventionnel n'ont pas trop de sens.
- Alors fais-le à ta façon ? suggéra-t-elle en levant les mains au ciel.
- Tu as raison. »
Un instant il la regardait. Le moment d'après, il s'était approché d'elle, si près, elle ne ressentait plus le froid de ses doigts et l'engourdissement de ses orteils, d'ailleurs à part l'étrange poids de ses lèvres sur les siennes elle ne sentait plus rien du tout et il fallut qu'elle s'agrippe à lui – tout ce qu'il y avait de plus maladroit – pour ne pas s'effondrer au sol sur ses genoux flageolants.
Il était là, pressant ses lèvres et elles seules contre les siennes, et il ne bougeait pas. Un instant, elle s'en effraya. Mais il était trop tard pour être anxieuse, trop tard pour reculer, car quoiqu'il fasse maintenant c'était lui qui s'était approché. Sans oser s'approcher plus entièrement elle tenta d'accentuer la pression de sa propre bouche, de faire sentir au travers l'incompréhensible mélange de ses émotions qu'elle était plus que d'accord avec cette approche non conventionnelle. Alors, lentement, avec une politesse toute britannique il l'embrassa vraiment, multipliant de petits mouvements le long de ses lèvres, s'appuyant à elle. Il n'approcha jamais le reste de son corps et, si tirée vers l'avant qu'elle se sente, elle résista à tout relâcher en elle et resta droite, goûtant ses lèvres, n'osant encore ouvrir les yeux, n'osant vérifier que cela était bien vrai.
« - Hermione, murmura-t-il en s'éloignant un instant. »
C'était sa voix. Evidemment, c'était lui. Avec effort, un peu de crainte, elle rouvrit les yeux. Cette distance entre leurs corps avait quelque chose de bizarre, elle se sentait abandonnée dans le froid. Elle croisa son regard, il semblait… franc. Alors, soufflant fortement, prenant son courage à deux mains, elle se saisit de ses deux mains, et revint l'embrasser à pleines lèvres.
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« - Son cœur va à une vitesse impossible !
- Je le vois, merci ! Avec un peu de chance, elle se réveille !
- C'est cela… »
Et pourtant, dans son lit aux draps blancs, la patiente s'était mise à s'agiter un peu puis, d'un air halluciné, elle ouvrit de grands yeux avant de retomber sur l'oreiller. Mais, cette fois, elle dormait.
