LE DESTIN RETROUVE
Voilà la suite, je vous embrasse et j'espère vos avis ! Bises, Bergère
Jeu de main
Il était si vieux, dans ce portrait. Elle avait oublié à quel point il avait été vieux, sur la fin… Merlin que cette remarque pouvait être stupide. Mais son regard, son regard n'avait pas changé, absolument pas : il brillait si absolument, mais au travers des coups de pinceaux, c'avait quelque chose d'effrayant. Elle se sentit nauséeuse, la tête lui tournait et… Non, non et non. Hors de question ! Résolument, elle se tint les yeux grands ouverts, fixant un petit presse-papier sur le bureau, respirant largement, refusant de se faire renvoyer où que ce fût. Elle en avait les yeux embués de larmes, mais l'étourdissement se calma, petit à petit, et elle revint entièrement à la réalité. La bonne réalité, celle-ci.
« - Hermione tout va bien ? »
Le ton inquiet de la directrice se vit redoubler un instant après, sans qu'elle n'ait eu le temps de répondre, par un commentaire du tableau.
« - Minerva, vous nous l'avez épuisée. »
Sa voix avait vieilli, elle aussi. Oh, elle était parfaitement reconnaissable, évidemment, mais enfin elle avait quelque chose d'éraillé, d'ancien, et la douceur de ses inflexions avait été recouverte par une patine, comme si ses cordes vocales avaient été usées par le temps. Il parlait plus grave, aussi. Sans doute pouvait-elle remercier Merlin pour ces petites différences, elles la sauvaient de l'impression douloureuse dont elle sentait qu'elle pouvait reprendre à tout instant. Evitant le regard du tableau, et fuyant aussi celui de Minerva, elle se releva de sa chaise.
« - Je suis navrée Minerva, je viens de me rendre compte que j'ai un rendez-vous dans cinq minutes, parvint-elle à déclarer de façon presque crédible.
- Bien sûr, allez-y, je vous verrai dans deux jours. »
Elle dévala les escaliers, traversa deux couloirs à toute allure, puis se laissa tomber contre un mur en se donnant un coup sur le front. Non mais franchement, si Minerva ne se doutait pas de quelque chose après une sortie comme ça… Ce n'était pas la nausée en elle-même qui l'avait faite paniquer, ni même de revoir Dumbledore – sous quelque forme que ce fût. Non, c'était que cette sensation-là ne pouvait objectivement signifier qu'une chose : elle allait retomber dans tout cela tête la première un de ces jours. L'angoisse monta en elle. Que deviendrait sa vraie vie si elle ne sortait jamais de ce cercle infernal, si cette vie parallèle devait mettre un an, deux ans de sa vie. Tout le monde avancerait, et elle ne verrait passer que l'illusion du début du XXe siècle.
Et, derrière cette première angoisse, une autre. Plus étrange, plus gênante même : quelle pouvait bien être la suite de l'histoire ? Elle s'était réveillée en embrassant Albus – mon Dieu c'était absurde, pensé comme ça ! Quand reviendrait-elle ? Cette relation continuerait-elle ? Si son destin n'était pas arrivé à son aboutissement, alors sans doute y aurait-il d'autres événements que la mort d'Ariana qu'elle éviterait. Ou ferait avoir lieu. Une sorte de sensation de responsabilité lui pesait soudain sur le cœur, et se rappeler que tout ça n'était qu'une vision et qu'elle n'y pouvait rien… n'y changeait rien. Elle avait un bizarre pressentiment, un peu froid dans le dos. Bon, il fallait qu'elle se change les idées, vite.
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Cela faisait des jours. Plusieurs jours supplémentaires, qui passaient à la vitesse de l'éclair, si concentrée qu'elle soit à les vivre. Parfois, elle se sentait trembler de l'intérieur, commencer à disparaître en quelque sorte, fondre lentement, et elle savait précisément vers où se fondait son âme, qui se laissait glisser, glisser, prête à basculer dans l'abîme. Elle n'en parlait à personne, elle le cachait désespérément, gardant au creux de son cœur, comme un secret honteux, la béance de sa vie – sans cesse au bord du gouffre du passé – et la résistance qu'elle y opposait, résistance qu'on lui avait si clairement déconseillée. Au moins savait-elle qu'elle replongerait, cette conscience rendait chaque instant plus lourd, plus important aussi. Elle s'accrochait à Ron un peu confusément, trop fort presque, violemment : l'autre jour, elle lui avait mordu la lèvre, en l'embrassant pour le sentir vraiment vivant et il en avait saigné un peu. Elle déclarait aux gens, même à ceux qu'elle connaissait à peine, tout ce qu'elle avait de beau, de positif, de vrai à leur dire. On la regardait un peu étrangement, des sourcils se levaient d'un air vaguement critique. Tant pis. Elle se savait à l'aube d'un nouveau voyage, dont elle ne connaissait ni les modalités ni la fin : elle se sentait presque dans l'adieu, constamment.
Poudlard était une autre chose. Les lourdes pierres du château la rendaient presque tremblante, elle y vibrait à l'unisson avec les courants d'air, elle s'y sentait une affection un peu aigre pour certains recoins, mais même en fouillant dans ce qu'elle avait vécu, elle ne pouvait comprendre cette aigreur. Un jour sans doute. En y pensant. En y retournant. Peut-être jamais aussi… Tout de même, il y avait dans ce lieu quelque chose de plus intime que dans tout le reste. Sans doute était-ce, mais elle ne parvenait pas à l'exprimer en ces termes, le lieu où ces deux existences, réelle et irréelle, se retrouvaient, se correspondaient enfin.
Et puis, évidemment, un jour c'était arrivé. Elle l'avait senti avant même de se voir emportée, pressenti plutôt. Bizarrement, elle n'avait pas eu envie de s'enfuir en courant pourtant, plutôt une sorte de curiosité presque malsaine. Elle était entrée dans le bureau de Minerva et, dans un coin, évitant de regarder le portrait de l'ancien directeur, elle avait remarqué dans un coin, brillant, un petit bijou. La Directrice avait suivi son regard et dit :
« - Oui, oui, je sais, c'est un peu ridicule de conserver ce fatras qui appartenait à feu Dumbledore.
- Non, pas du tout… »
Elle aurait voulu être convaincante, mais elle sentait que sa voix s'éteignait un peu, son inflexion baissant ne pouvait avoir rien de bien vif. Tant pis, c'était trop tard. Oui, définitivement, la curiosité prenait le dessus : elle fit deux grands pas, ses jambes un peu flageolantes, s'approchant de la source. Oui c'était bien une bague sertie d'un diamant : elle avait envie de la saisir, c'était indécent cette curiosité. Une part d'elle pourtant savait que d'ici un instant, peut-être quelques minutes, peut-être quelques heures, elle ne serait plus ici pour répondre de son acte et écouter son instinct paraissait si facile.
« - Hermione ? »
Ça y était. Son attitude était étrange, elle devenait une sorte de vieille folle hantée par des pensées. Une Sybille Trelawney, mais façon Cassandre à l'envers, condamnée au silence et ne sachant pas son propre passé. Hum, ridicule. Elle se redressa lentement, secoua la tête et cligna des yeux pour revenir à sa présence normale, à sa conversation avec Minerva, à la normalité.
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Elle était toute seule, dans une petite pièce capitonnée de blanc, un peu ridicule, meringuée. Elle était elle-même meringuée et blanche, un corset lui serrait la taille à lui faire repenser les notions de respiration, et surtout elle se sentait vidée de tout enthousiasme. Elle avait été si heureuse, si enthousiaste, si impatiente. Elle l'avait vécu avec intelligence, avec maîtrise, parce qu'elle était elle-même. Mais maintenant qu'elle y était, elle se sentait si vide, éperdue en quelque sorte, comme si on lui avait enlevé toute capacité à la sensation. Son intelligence savait lui rappeler que c'était là une manière normale de gérer une telle nouveauté et un tel stress, de gérer un tel changement de statut et une réussite émotionnelle. Sans doute était-ce par contraste avec le calme d'Albus qu'elle se sentait si bête, si inappropriée. Cela dit, elle ne l'avait pas vu depuis deux jours, elle n'avait aucune idée de l'état dans lequel il était – et, pourtant, elle était sûre qu'il se tenait calme face à son miroir, dans sa pièce à lui, et qu'il réajustait sa tenue en pensant à autre chose.
Peut-être devrait-elle faire la même chose. Elle inspira, expira, se planta devant le miroir dans un mouvement très violent, très masculin. Non, peut-être pas masculin. Plutôt pas franchement féminin. Elle se regarda. La silhouette, elle, était très féminine. Elle n'avait pas d'amies, mais Albus avait payé ce qu'il fallait pour qu'on vienne, à coups de baguette et de nœuds serrés au plus près du corps, faire d'elle cette sorte de poupée couverte de blanc, voilée, quasiment impossible à reconnaître dans son costume. Aujourd'hui, pour ce qui serait sans doute la seule fois de sa vie, elle était belle. Sa robe était blanche, immaculée – et en cela, pour une fois, elle était une femme traditionnelle, vêtue d'un blanc virginal, vierge elle-même jusqu'à ce soir. Elle y paraissait fine de taille, plus grande qu'elle n'était. Limitée dans ses mouvements, on aurait même pu la croire gracieuse.
La vraie différence cependant, était sans doute dans sa tête : elle s'était toujours fait fort d'être fière de son intellect et de s'en contenter. Aujourd'hui, deux femmes tirées à quatre épingles étaient venues s'assurer qu'on voyait sur son visage, sur ce crâne crépu, s'épanouir une beauté extérieure. On lui avait comme lissé la peau, coloré les joues. On lui avait rosi les lèvres, et s'était à croire qu'on avait trouvé ces yeux, dans ce visage aux sourcils en général froncés sur des livres. Et, surtout, ses cheveux étaient lisses, ils paraissaient doux – elle n'avait pas le droit de les toucher. Ils transformaient toute sa personne. Elle en devenait femme. Femme et plus fille, pour une fois, au jour de son mariage. Pourtant le vide restait.
Elle l'aimait et il l'épousait, se rappela-t-elle. Non, se corrigea-t-elle, elle l'aimait et il l'aimait. C'était un jour de bonheur. Elle baissa les yeux vers la bague à son doigt, une bague de fiançailles surmontée d'un diamant, une vieille bague familiale, qu'avait porté jadis Kendra Dumbledore, sa mère.
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Elle était mariée, elle était épouse, bientôt elle serait femme. Ses genoux flageolaient : non, elle n'était pas une femme moderne. Même avec Albus, même avec tout l'amour qui en elle n'avait cessé d'être souffrance que depuis quelques mois, elle avait peur de sa propre nudité – presque plus que de celle de l'homme qui l'attendait dans la chambre. Leur chambre. Ils l'avaient polie, pour la cérémonie. Mais ils n'avaient pu transformer qui elle était. Tant mieux, sans doute. En cet instant pourtant elle aurait aimé être coulée dans le corps d'une femme sûre d'elle, féminine, séduisante. Dans la peau de quelqu'un d'autre. Elle poussa la porte qui passait de la salle d'eau à la chambre d'Albus. Leur chambre. Il était assis sur le lit, il avait enlevé sa robe de cérémonie mais c'était bien tout : dans la longue robe de nuit blanche à volants qui lui tombaient sur les hanches avant de rencontrer le sol, elle se sentait bizarre, elle, face à sa normalité à lui. Il jeta un coup d'œil, de côté, et elle prit son courage à deux mains. C'était le plus beau jour de sa vie.
Elle vint s'assoir à côté de lui et resta là. Elle se sentait sèche, droite, tendue. Rien de la langueur qu'une femme peut avoir pour séduire. Impossible pourtant de faire redescendre ses épaules. Albus lui prit la main, doucement. Il ne semblait pas hésiter. Avait-il déjà fait cela ? Avec des femmes qu'il connaissait ? Avec des filles de joie ? L'idée la mettait bizarrement mal-à-l'aise. Et puis il se tourna vers elle et l'embrassa comme il l'avait fait le premier jour, presque sans toucher son corps, presque comme d'une poupée de porcelaine. Mais ses lèvres étaient chaudes, présentes, humides. Elle abaissa ses épaules brutalement, et décida de poser ses mains autour de la taille d'Albus : avec presque violence, elle alla poser le bout de ses doigts de chaque côté de sa chemise. Il ne changea rien. Elle eut envie d'éloigner ses mains indiscrètes, mais orgueil peut-être, ou désir, elle plaqua le plat de ses mains contre lui, les doigts prenant place à l'orée de son dos, les paumes contre sa taille – il avait une taille dessinée, elle en sentait le creux. Il exhala avec force, sur ses lèvres, une de ses mains vint saisir son épaule, de l'autre elle crut sentir, à peine, le bout de ses doigts quelque part dans son dos.
Il tremblait. Elle sentait sur son épaule trembler la paume moite de l'homme qu'elle aimait. Brutalement, instinct de femme peut-être, ou réflexion poussée au bout, elle sut qu'il n'en savait pas plus qu'elle sur l'amour physique. Elle ne se sentit toujours pas belle, mais moins intimidée. Aujourd'hui, dans ce couple, il était une chose où ils étaient à égalité : elle sut qu'elle l'avait ardemment désiré, une charge de tension lâcha son cœur serré. Elle se rapprocha de lui, le buste entier se collant à celui d'Albus. Son corps brûlait, une brûlure atrocement douce. Albus respirait lourdement, de façon erratique, il s'accrochait à elle maintenant, lentement ils basculèrent en position allongée. Ses sens à elle prenaient un tour étrange : dans son souffle perdu, malaisé, elle devinait une réaction similaire chez cet homme, il paraissait même plus perdu qu'elle. Au milieu de cette étrange transe, il saisit sa baguette et éteignit les chandelles.
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Elle était femme. Ses hanches douloureuses en étaient un étrange témoin. Elle ne se sentait pas différente, moins pudique peut-être. Seule dans ce lit qu'Albus avait déjà quitté, plus tôt au matin. Cette intimité était agréable, oui. Bizarrement pourtant, elle se sentait renforcée dans l'idée qu'elle avait avant tout épousé un intellect. Que lui aussi l'avait choisie elle sur des critères où cette proximité corporelle n'était pas première.
Au fond, c'était un partenariat : cette pensée au lendemain d'une première nuit d'amour, c'était ridicule. Elle devait être vraiment bizarre. D'ailleurs elle ne le pensait pas vraiment. Ou peut-être plutôt espérait-elle se tromper : avec Albus, elle souhaitait une entente véritable et ouverte. Elle ne croyait pas à la passion mais, dans la mesure du possible, c'était tout de même à cela qu'elle aspirait.
