3.

Avec le temps, la crinière était devenue d'argent, ce qui en vérité conférait une dignité et une aura supplémentaire au légendaire Pirate de la mer d'étoiles.

- J'ai menti au gamin, Albator… avoua Warius, la mine penaude.

- Tu m'as raconté cet incident durant votre randonnée. Tu ne pouvais rien faire.

- Agir, non. Mais en revanche j'avais parfaitement entendu la voix menaçant Alérian !

- Comment cela se fait-il ? s'étonna le grand Pirate balafré. Tu n'es pas familier du surnaturel. Nous ne sommes qu'observateurs, et ce depuis toujours !

- Je ne saurais l'expliquer : proximité peut-être, l'effet de la nature sans perturbations autour de nous. Par contre, je pencherais plutôt pour le fait que les défenses d'Alie ne sont sans doute pas au top, et qu'il n'a pas pu arrêter le message télépathique qui lui était destiné !

Albator fronça le sourcil.

- Mais Alérian ne fait que renforcer ses pouvoirs ! protesta-t-il. Il est devenu le nouveau Roi des Dragons !

Warius dodelina de la tête, la mine préoccupée, martelant des doigts la table de travail de son bureau au premier étage de son ranch.

- Justement… Et Alie demeure un Humain. Il n'a pas les épaules d'une Déesse en devenir comme Maya ou une Hybride qui est la nouvelle Déesse Dorée ! Je crains que cette puissance ne le dépasse, qu'il ne peut plus endiguer les intrusions de ses ennemis.

- Tu analyses juste, ami, intervint Clio, la superbe Jurassienne au teint blême, à l'interminable chevelure bleu marine, aux yeux d'or en amande et dépourvue de bouche. Alérian est dépassé par les pouvoirs qui lui ont été récemment donnés. Tout être a ses limites. Alie pouvait supporter beaucoup, mais pas être le Dragon des Dragons ! Il va lui falloir faire avec…

Le temps de suspension alarma Albator et Warius.

- Sinon ? ! jetèrent les deux hommes en un bel ensemble !

- Sinon il ne résistera pas à la tentation de peut-être se servir de cette puissance pour lui-même !

- Non, pas Alérian. Jamais ! rugirent les deux amis.

Mais un léger doute venait de s'immiscer entre eux, à leur corps défendant, et il n'allait pas manquer de faire son chemin insidieux.


Revenu de camping, Alérian s'était d'abord rincé sous la douche, avant de passer un temps interminable dans le bain.

En épouse attentionnée, Danéïre était venue lui frotter le dos, Alcyn tenant la main d'Achénor gloussant à la vue du tableau.

- Et te voilà tout beau, tout frais, mon bel amour aux cheveux blancs !

- Mais je suis beau de naissance !

- Orgueilleux ! gloussa la jeune femme au teint de bistre et aux courtes boucles d'ébène en l'embrassant pour le faire taire, ensuite elle lui tendit le grand essuie éponge qu'avaient apporté les deux garçonnets.

Sans préméditation, Alérian bâilla à s'en décrocher la mâchoire, enfilant un bas de pyjama avant d'aller s'écrouler sur le grand lit, sombrant aussitôt dans le sommeil.


- Non, pitié, cela fait beaucoup trop cliché ! On ne peut pas m'éviter cette scène ?

Debout au bord d'un gouffre sombre dont les tourbillons qui en jaillissaient montaient haut vers le ciel, mais aussi en se heurtant provoquaient des appels d'air l'attirant vers le précipice.

Alérian rugit.

- Je sais ce que symbolise ce gouffre de nuit et sans fond ! Je sais que la charge que m'a offerte Denver est trop lourde pour mes épaules d'Humain. Je sais que tant de pouvoirs engendrent des responsabilités mais aussi une telle tentation de retourner sa veste et de devenir du côté des forts et non pour protéger les faibles ! Je pourrais être tellement puissant, omnipotent même, et que personne n'arriverait plus à m'arrêter ! Souverain des Dragons et Instance Surnaturelle, si je mixe ces niveaux de pouvoirs, je serai l'égal des Dieux eux-mêmes !

Le jeune homme eut un regard pour le gouffre, attirant, et ce n'était pas uniquement à cause du souffle qui tentait de l'aspirer. Et il lui aurait suffi d'un seul pas en avant !

Se réveillant en sursaut, Alérian eut le soulagement de constater qu'il n'avait pas réveillé sa femme en cauchemardant.

Mais contrairement ce à quoi il s'attendait, il ne ruisselait pas de sueur, ses cœurs battant à la folie. Il se sentait plutôt glacé jusqu'aux entrailles, ses dents pas loin de s'entrechoquer, massant sa peau froide et frissonnante des pieds à la tête.

- Je cauchemarde ou je meurs à petit feu ? souffla-t-il en quittant délicatement le lit. Je suis dévasté, ça c'est sûr, et je n'arrive pas à me défendre, comment en ce cas pourrai-je protéger qui que ce soit ?

Se levant, Alérian gagna la salle d'eaux et ouvrant les robinets, il se plongea dans un bain fumant, ce qui ne le réchauffa nullement.