Comment Dipper s'était retrouvé dans cette galère ? Il ne se souvenait plus. Au début, ça lui avait paru une bonne idée de chercher dans le Journal un moyen de trouver ce qu'il cherchait.
Il avait fait une sieste, et bizarrement, lorsqu'il s'était réveillé, le Journal était ouvert pile à la bonne page.
Comme il était en train de le feuilleter quand il s'était endormi, il ne s'en était pas étonné – même si, en ayant fait plus attention, il aurait constaté que l'encre de la page manuscrite était encore fraîche. Celle-ci indiquait une mystérieuse tribu vivant dans la forêt de Gravity Falls, et disposant d'immenses savoirs.
Certes, il avait été quelque peu intrigué par le changement d'écriture de cette page par rapport aux autres, mais enfin certaines pages du Journal était couvertes de sang séché, et l'écriture n'était pas toujours très nette, alors il l'avait ignoré.
Maintenant qu'il se retrouvait attaché à une broche au-dessus d'un feu de camp bien nourri, entouré de petites créatures poilues visiblement anthropophages, il se demandait s'il n'aurait pas dû y prêter davantage attention.
- Hey Pine Tree, comme on se retrouve !
La voix de Bill Cipher ne le surprit même pas ; il s'attendait à l'entendre.
- Très amusant, grogna-t-il.
Il constata néanmoins que le feu ne brûlait plus et que les petits monstres avaient cessé de danser autour de lui.
Bill s'approcha, la tête à l'envers pour être dans le même sens que Dipper.
- Tu vas te faire manger si tu restes là.
- Je ne serais pas là si tu ne m'avais pas joué un tour !
- Tu ne serais pas là si tu savais ce qu'« effeuiller » veut dire !, répliqua le démon. Et moi non plus d'ailleurs. Car devine qui est venu pour te sauver ? Tu en as de la chance, quand même !
Dipper grinça des dents.
- Je ne veux pas de ton aide ! Qui sait ce que ça pourrait me coûter !
- Roh, tout de suite, la méfiance ! Comme si j'étais du genre à abuser de ta faiblesse pour te faire des choses inavouables...
- C'est le cas !, s'écria Dipper.
Le triangle grossit brusquement et s'empara de la broche comme si elle ne pesait rien, ramenant le garçon à l'endroit et face à son œil immense.
- Je t'ai fait des choses inavouables ? Quand ça ?
Dipper devint rouge comme une pivoine, sans répondre. Bill s'adoucit et rapetissa.
- C'est bien ce que je pensais...
Soudain il disparut et les couleurs réapparurent. Dipper cligna des yeux, sa vue mettant quelques secondes à se réadapter.
Les petits monstres poilus poussèrent des cris stridents et le garçon décida judicieusement de prendre la fuite, toujours attaché à sa broche en bois.
Invisible, Bill le regarda courir comme un dératé à travers les bois, poursuivi par une horde de petites créatures armées de lances, et se mit à rire.
Le gamin était très divertissant et il voulait définitivement conclure un nouveau pacte avec lui.
.
Une fois de retour à la maison et s'être débarrassé de ses entraves, Dipper s'effondra dans le fauteuil de l'oncle Stan. La télé était allumée et à peine était-il en train de se blottir contre l'accoudoir que des parasites envahirent l'écran. Il n'y fit pas attention, jusqu'à ce qu'une voix spectrale s'élève dans les airs.
- Pine Treeeeee...
Dipper sursauta et se redressa vivement contre le dossier, le visage blême. Mais la voix de Bill Cipher continua à résonner :
- Pine Treeee !
Soudain un poing viril asséna un coup sur le dessus du téléviseur ; l'écran cathodique revint à la normale.
- Saleté !, grogna l'oncle Stan en se grattant les fesses.
Il alla s'asseoir dans son fauteuil, tandis que Dipper s'écartait pour lui laisser la place.
- Dis donc, t'aurais bien besoin d'une bonne douche, fit remarquer le vieil homme en lui jetant un coup d'œil rapide, tout en zappant avec la télécommande.
Dipper se frotta le nez, essuyant un peu de boue séchée – il avait beaucoup trébuché.
- J'irais me laver avant le dîner, marmonna-t-il.
Peut-être qu'il avait imaginé la voix. Peut-être qu'il était tout simplement épuisé après cette course-poursuite à travers les bois.
- Du moment que tu n'en mets pas partout, ça me va, répondit l'oncle Stan en arrêtant son choix de programme sans vraiment regarder, tout concentré qu'il était sur Dipper.
« Comment as-tu pu faire ça, Brandon ? On est une famille ! »
« Je ne peux vivre sans Maria ! Je me moque qu'elle soit femme de chambre, je l'AIME ! »
« Mais enfin, Brandon, cesse donc cette folie ! »
- Oh, mais c'est Plus Belle La Vida !, s'exclama Mabel en rejoignant les garçons sur le fauteuil. Je ne savais pas que vous aimiez cette série...
- Ah heu mais non !, s'exclama Stan en cherchant fébrilement la télécommande. Je me suis trompé, c'est tout !
- Allons oncle Stan, pas la peine d'avoir honte !, susurra Mabel avec un grand sourire.
Le vieil homme s'empressa de changer de chaîne en affichant son meilleur air bougon.
- Maiiiis, je voulais savoir ce qu'allait faire Brandon !, se plaignit la jeune fille en essayant de lui prendre la télécommande.
Ne voulant pas prendre part à la dispute, Dipper effectua un retrait stratégique en direction de l'escalier. Il rejoignit ainsi sa chambre, et ce sans encombre, pendant que sa sœur et leur oncle se battaient au rez-de-chaussée. Il se laissa tomber à plat ventre sur son lit. Il était sale mais s'en souciait comme d'une guigne. Ses paupières se fermaient toutes seules.
Ses yeux tombèrent sur le Journal et il se rappela de ce qu'il s'était passé après sa sieste de l'après-midi.
Une bouffée d'adrénaline le réveilla aussitôt et il se redressa. Mais c'était trop tard :
- Pine Tree !
Dipper soupira en constatant que le paysage était à nouveau en gris. Il ne s'était pas vraiment réveillé. En fait il était en déjà plein rêve.
Le triangle au dessus de sa tête vint fourrager dans ses cheveux et Dipper grogna de mécontentement, mais Bill considéra que l'absence de tout mouvement de recul était une victoire en soi.
- Oh arrête, tu adores ça !, le rabroua Bill en s'écartant néanmoins. Alors, tu as réfléchi à mon offre ?
- Quoi ? Tous les secrets de l'univers contre un « effeuillage » ? Peu importe ce que c'est, si ça vaut toutes ces connaissances, ça doit être au-delà de mes possibilités...
- Et pourtant, je suis sûr que tu t'en sortirais très bien, susurra Bill, l'air de rien.
Dipper sauta de son lit et recula de quelques pas.
- Qu'est-ce que tu veux ?
Le démon lui jeta une œillade enjôleuse en battant lentement des cils.
- Peut-être que je suis venu te séduire.
Le garçon lui jeta un regard vide et le triangle soupira en faisant tourner sa canne.
- Oh, allez, réfléchis ! Quel autre intérêt j'aurais à venir te chercher ?
- Tu as toujours des intentions cachées, protesta Dipper en croisant les bras. Mais je ne me laisserais pas avoir cette fois !
- Et si mes intentions étaient cachées derrière le fait qu'elles sont sensées être cachées, hm ?, lança la créature en apparaissant brusquement derrière Dipper.
Ce dernier sursauta et s'écarta vivement en le fixant des yeux.
- J'ai dis non ! Je ne conclurais plus jamais de pacte avec toi !
- Peut-être que tu le feras...si j'utilise la bonne carotte..., marmonna Bill en fronçant le sourcil.
Il vola à travers la chambre et s'empara de l'album photo de Mabel pour le feuilleter pensivement.
- Hey, rends-moi ça !, s'énerva Dipper en essayant de le lui arracher des mains.
Cependant, le démon fut plus rapide et son bras s'allongea vers le plafond pour mettre le livre hors de portée.
- Je ne fais que regarder !
- Ce n'est pas à toi !
- Je sais, jamais je n'aurais gardé un truc pareil !, rétorqua Bill. Qu'est-ce que tu es laid sur cette photo, Pine Tree, on dirait un éléphant constipé...
- Arrête !, s'écria le garçon en sautillant pour essayer d'attraper l'album. Rends le moi !
- Tu n'aimes pas que je critique tes photos ? Ooooh, celle-là n'est pas mal...
Soudain, la porte s'ouvrit.
- Qu'est-ce que tu as à parler tout seul Dipper ?
Mabel se tenait sur le seuil ; elle s'approcha et lui prit l'album des mains, car c'était lui qui le tenait – les couleurs étaient revenues, constata-t-il.
- Cela dit, je suis contente que tu aimes mon album. Je l'ai fait avec amour...pas vrai Dandinou ?
Le petit cochon grogna d'approbation.
- Ce n'est pas..., commença Dipper avant de s'interrompre.
Il n'avait pas spécialement envie de confier à Mabel que Bill le faisait tourner en bourrique. Non pas qu'il ait des secrets pour sa sœur, mais ça paraissait presque trop futile et en même temps trop sérieux pour qu'il lui en parle. Cette contradiction le laissait désorienté et il ne compléta pas sa réplique.
Mabel s'approcha et se colla contre le dos de son jumeau pour prendre l'album et l'ouvrir devant lui.
- Tu as honte parce que tu regardais les photos de Wendy ?, s'exclama-t-elle. C'est laquelle ta préférée ? Celle où elle est en maillot de bain, je parie...
Dipper rougit brutalement quand sa sœur désigna la dite image. Il repoussa l'album et se détacha d'elle.
- Ce n'est pas ça !
- Hoho, je vois, susurra Mabel en riant.
Elle se jeta sur son lit, faisant voler un nuage de paillettes. Dandinou la rejoignit pour se blottir contre elle. Dipper resta planté un instant, se souvenant qu'il était mort de fatigue l'instant d'avant. Néanmoins, la visite de Bill l'avait complètement ranimé.
Il récupéra le Journal et l'examina. Il remarqua que des petites annotations avaient été ajouté, avec la même encre que celle qu'il avait utilisé à son insu quand Bill avait pris possession de lui.
Par exemple, sur la page des licornes, on avait dessiné un petit triangle et écrit en dessous « Douchebag » avec une flèche. La page des gnomes « Délicieux avec une sauce béchamel ». Celle des morts-vivants « C'est moi qui lui ai appris ça ! ».
Dipper grimaça. Mais en même temps il était intrigué. Bill avait peut-être connu l'Auteur. Et ça, c'était l'un des mystères qu'il mourrait le plus d'envie de découvrir.
Son ventre se noua en réalisant que Bill avait vraiment quelque chose qu'il désirait, et qu'à partir de là, il allait certainement ressasser la question jusqu'à l'obsession, et sans doute jusqu'à ce qu'il n'ait d'autre choix que de céder.
Il mordit dans le stylo qu'il tenait dans la main, et de l'encre lui souilla les lèvres.
- Urgh !
.
Plusieurs jours passèrent de façon tranquille. Dipper s'abstint de prendre trop de risques – l'expédition auprès de la tribu cannibale l'avait quelque peu vacciné pour le moment. Il y avait suffisamment à faire au Shack pour s'occuper – Stan lui faisait faire des réparations qui à côté paraissaient moins dangereuses, comme de chasser les chauve-souris géantes s'étant installées dans le conduit de la cheminée, ou poser des pièges à gnomes pour les empêcher de piller les poubelles.
Depuis que Stan avait admis qu'il savait pour l'activité surnaturelle de Gravity Falls, ils pouvaient parler plus facilement, même si ce n'était jamais facile, parce que l'oncle Stan était toujours ce type ronchon, brut de décoffrage et malhonnête qu'il était au début de l'été. Néanmoins, Dipper n'avait plus à lui cacher les petits événements qui peuplaient leur vie quotidienne, ce qui était un certain soulagement.
Malgré l'ampleur du mensonge, ils étaient en fait devenus plus proches à la suite de cette révélation. Dipper se rendait compte à quel point le secret pouvait être nocif, empêchant la communication. Il espérait n'avoir jamais à mentir – pourtant, il mentait.
Il n'aimait pas ça, il savait que ce n'était pas bon, mais il comprenait pourquoi Stan se sentait obligé de ne rien dire pour protéger les autres.
Il ne pouvait pas parler de Bill. Il ne pouvait pas partager ce qu'il pensait et ressentait.
Il ne pouvait faire confiance à personne.
.
Bill se réjouissait de l'état d'esprit de Dipper qui se modifiait peu à peu grâce à ses soins. Il enfermait le garçon dans une bulle en l'obligeant implicitement au secret. Il savait qu'il touchait à ses sentiments, et il jouait avec comme d'un instrument extrêmement complexe.
Pour lui, ce n'était pas difficile : il ne ressentait plus grand chose – seulement des émotions très fortes, joie, colère, engouements soudains et détestations immédiates...
Il savait tout ce qui se passait au Shack, même s'il n'y était pas le bienvenu. Il avait des yeux partout – merci à l'ancien propriétaire. Il jouait sur des petits détails pour accentuer peu à peu l'ambiance entre les membres de la famille Pines. Plus ils s'aimaient, moins Dipper pouvait leur expliquer ses angoisses, pour ne pas les inquiéter.
Et Bill savait que Dipper cogitait dur sur la possibilité d'apprendre de nouvelles choses – sur l'Auteur, sur Gravity Falls, sur le surnaturel. Il s'en tenait à l'écart pour éviter d'y penser, pour éviter d'en vouloir plus, mais il était comme un fumeur essayant d'arrêter. Il suffirait de lui mettre un paquet sous le nez pour le refaire plonger, se disait Bill. Les humains étaient faibles et il était expert en tentations après tout.
Le démon se demandait juste de quelle manière il allait le faire tomber : il n'avait que l'embarras du choix.
Il observait Dipper à travers la fenêtre de la chambre des jumeaux. Le garçon était penché sur son livre, un roman d'enquête comme il les aimait – Bill avait remarqué qu'il avait rayé sur la page de l'éditeur à la fin, tous les tomes qu'il possédait déjà.
Il avait les pieds nus et ses orteils frétillaient quand il lisait un passage intéressant. C'était un réflexe adorable qui donnait envie à Bill de les lui gober un par un.
Il était temps de lui faire goûter à quelque chose de réellement excitant.
Dans le couloir, Mabel appela son frère, lui signalant qu'elle venait de libérer la salle de bain. Dipper mit son marque-page là où il s'était arrêté, et se leva pour fouiller dans un tiroir et en tirer un sous-vêtement propre, ainsi que son pyjama. Il quitta la pièce sous l'œil déçu du démon qui l'espionnait. La salle d'eau lui était malheureusement inaccessible à cause de la buée qui couvrait le miroir après que la jeune fille ait pris sa douche.
Cependant, la nuit approchait, et Bill, en jetant un œil à la bibliothèque de Mabel remplie de romans fantastiques à l'eau de rose, n'eut aucun mal à trouver une idée amusante.
