Les loups de la forêt de Gravity Falls étaient habituellement plutôt calmes. L'été était une période un peu difficile pour eux car la nourriture se faisait plus rare. La raison était l'éclosion des œufs de Bigfoot qui leur imposait de restreindre leur territoire de chasse le temps que les nouveaux nés deviennent matures et n'aient plus des besoins nutritionnels exorbitants – impliquant notamment la viande de loup.
La faim pouvait parfois les pousser à attaquer l'Homme. Mais les habitants de Gravity Falls étaient tellement insouciants et surtout résistants, qu'ils n'avaient pas peur d'eux. Alors ce n'était pas des proies de choix pour les loups affaiblis.
Pourtant, ce soir-là, ils sortirent de leur réserve pour se diriger vers la cabane dans les bois qui abritait la famille Pines. Pourquoi ? Ils ne le savaient pas. Ils ne faisaient que suivre les ordres du chef de leur meute, un énorme mâle brun aux crocs longs comme un gnome, à l'échine solide comme la pierre et la gueule plus hirsute qu'un manotaure. Il n'était pas comme eux et ils avaient été forcés de se soumettre à son autorité lorsqu'il avait tué l'ancien chef de meute. A la lueur de la pleine lune, le sang dans ses poils paraissait presque noir.
Il les conduisit jusqu'à la cours, devant l'imposante bâtisse, et poussa un hurlement à faire pleurer un homme dans son lit.
Son regard jaune scintilla dans l'obscurité quand les autres reprirent son appel, par centaine dans la forêt, et d'un bond stupéfiant, il se jeta contre la porte de derrière, la défonçant sous l'impact.
Le bruit réveilla immédiatement Dipper et Mabel, qui sursautèrent dans leur lit, se redressant. Les grondements effrayants au rez-de-chaussée les firent blêmir.
- ONCLE STAN !, s'écrièrent-ils en se précipitant au secours de leur grand-oncle.
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Stan secoua la tête, les oreilles bourdonnantes. Il retira son gant à six doigts et se glissa l'auriculaire dans l'oreille pour tenter d'en chasser le sifflement.
Le portail reconstruit devant lui ne marchait toujours pas, mais il avait bon espoir d'y parvenir cet état. Son projet de longue date était dans sa dernière ligne droite et il allait bientôt réussir à ramener son frère.
Ce n'était qu'une question de temps. Il ne pouvait pas s'interrompre.
Ignorant totalement ce qu'il se passait au-dessus de sa tête, il passa devant les écrans des caméras de sécurité sans les voir et sortit sa boîte à outils pour reprendre ses réparations sur l'engin de son frère.
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Lorsque les enfants parvinrent à l'escalier, il se retrouvèrent nez à nez avec un horrible loup-garou. Dipper se figea mais Mabel se plaça devant lui, armée de son lance-harpon.
- N'approche pas, gros tas de mauvaise humeur à poils !
La créature poussa un rugissement affolant qui projeta des gouttes de salive verdâtre devant elle, dévoilant une double rangée de dents aiguisées. Dipper entraîna Mabel et ils battirent en retraite précipitamment dans leur chambre.
- Comment on va faire !?, s'écria Dipper en s'arrachant les cheveux.
Mabel déplaça un meuble pour bloquer la porte, tandis que Dandinou se cachait courageusement sous son lit.
- On n'a pas vu l'oncle Stan, où peut-il bien être ?!, continua Dipper.
- Tu ne pourrais pas essayer de chercher dans ton journal une solution, plutôt que de paniquer ?, demanda sa sœur en se tenant contre le meuble pour l'empêcher de tomber lorsque le loup-garou se jeta sur la porte, la faisant trembler sur ses gonds.
- Oui oui, marmonna Dipper en fouillant fébrilement dans ses affaires à la recherche du Journal.
Il l'avait un peu laissé de côté ces temps-ci et il était couvert d'une fine couche de poussière.
Les mains tremblantes, il ouvrit le journal et tenta d'en lire des bribes dans le noir, sans réussir à se rappeler de quoique ce soit dedans qui puisse les aider. La panique lui faisait perdre ses moyens, c'était comme si sa tête était brutalement devenue vide.
Il perçut à la lisière de son attention les hurlements des loups et des bruits de bagarre, accompagnés de coups de feu à l'extérieur.
- Oncle Stan !, hurla Mabel.
La porte fut une nouvelle fois secouée par l'impact de la bête contre le pan de bois. Dipper laissa tomber le journal pour prendre Mabel dans ses bras. Il n'y avait rien. Rien pour les sauver.
Soudain le monde se teinta de gris, les sons s'atténuèrent pour finalement s'éteindre, et le temps se figea.
- Moi je peux, répondit Bill à ses prières silencieuses.
Dipper leva un regard vide vers le haut, et le triangle était là, flottant au-dessus de sa tête.
- Je t'ai manqué ?
- S'il te plaît !, supplia Dipper. Je ferais tout ce que tu voudras.
Il entendit le sourire de victoire dans la voix de Bill lorsqu'il s'exclama joyeusement :
- Tu sais ce que je veux. Alors avons-nous un accord ?
- Oui. OUI !, s'écria Dipper, le visage blême. Sauve-nous. Sauve ma famille !
- Tu sais ce qu'il te reste à faire, susurra Bill en tendant la main.
Le garçon se jeta sur la petite main qui venait à peine de s'enflammer, la serrant sans se soucier du feu bleu qui la parcourait.
Bill éclata de rire :
- Comme si c'était fait Pine Tree, dit-il en claquant des doigts.
En un clignement d'yeux, Dipper ressentit le temps reprendre son cours.
Les hurlements s'arrêtèrent brusquement et les coups contre la porte s'interrompirent.
Mabel serra Dipper plus fort contre elle et il lui rendit son étreinte.
Il ne savait pas ce qu'il avait vendu en acceptant le pacte que lui proposait Bill. Mais quoiqu'il ait à faire, ça en valait la peine.
Il enfouit le visage dans les cheveux de sa sœur.
Oui, ça en valait la peine.
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Bill ne hanta pas le sommeil de Dipper cette nuit-là, même s'il en mourrait d'envie. Il se contenta d'être là, présence invisible, indiscernable dans les ombres, à l'observer dormir.
Il ne pouvait pas le toucher, même s'il aurait bien voulu. Il aurait pu le faire dans ses rêves, mais il voulait le laisser digérer les événements de la soirée.
Bien que personne n'ait été blessé (si l'on excepte bien entendu les loups avec lesquels Stan Pines s'était battu) le garçon avait eu beaucoup d'émotions, et Bill ne doutait pas qu'en le poussant à bout, il risquait juste d'aggraver les choses.
De plus, il aimerait que Dipper évite de faire le rapprochement entre lui et les loups. Bien sûr, c'était tout à fait auxiliaire qu'il le sache ou non, mais Bill préférerait que ce ne soit pas le cas. Il pouvait bien se dire que c'était pour rendre le garçon plus malléable, mais la véritable raison, il n'en était pas vraiment sûr.
Il évitait donc de se présenter à lui tout de suite. Leur prochaine rencontre devait se passer dans une ambiance plus sereine, afin que Dipper remplisse sa part. Sinon il risquait bien de trouver une astuce – Bill n'avait pas été très clair sur les termes du marché. Dipper pouvait décider d'attendre de nombreuses années s'il le souhaitait, et étant donné les plans que Bill avait pour lui et son monde, quelques années risquaient d'être un temps trop long.
Le garçon grogna dans son sommeil et détourna le visage du mur. Bill se pencha et contempla avec attention l'expression paisible de l'adolescent. Il voulait voir celui-ci se tordre d'embarras et l'entendre l'insulter, en n'ayant d'autres options que d'exécuter ses ordres.
Cette perspective, plus proche que jamais, l'excitait suffisamment pour ranimer des flammes dans son esprit. Sa forme spectrale frémit et des tentacules d'encre jaillirent de sa petite silhouette en triangle, prêts à engloutir Dipper dans leur étreinte asphyxiante.
Bill ferma l'œil et parodia un baiser moqueur sur le front du garçon. Il pourrait l'avoir maintenant, le réveiller et le forcer à remplir sa part du marché.
Mais il ne le ferait pas. Demain serait une très belle journée pour cela.
« Bonne nuit Pine Tree... », railla-t-il dans un dernier caquètement.
A moins que ce ne fut sincère...ce n'est pas comme s'il allait chercher à le savoir de toute façon.
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Finalement, ce fut presque par hasard que Dipper apprit la signification du mot effeuillage.
Soos était en train de réparer une fenêtre au rez-de-chaussée - puisque que celle-ci avait été démoli pendant l'attaque de la nuit précédente - quand l'oncle Stan vînt lui parler.
Dipper, qui balayait le porche, remarqua leurs airs de conspirateur et s'approcha discrètement pour mieux entendre, les espionnant depuis un coin de mur.
Il avait passé la matinée à attendre le moindre signe de la présence de Bill, sans succès. Toute distraction était la bienvenue.
Stan avait passé le bras autour des épaules de Soos et ce dernier lui montrait une photo de Melody dans son porte-feuille.
- On discute via skype, expliqua Soos en souriant. Comme ça on peut se parler et se voir en même temps.
- N'empêche qu'une relation à distance, ça ne doit pas être évident...un homme et une femme ont leurs besoins tu sais.
- Oh ça va. On s'en sort plutôt bien. On n'oublie jamais de manger ou quoi...
Stan lui donna un coup de coude avec un clin d'œil coquin.
- Oh allez quoi, je ne parlait pas de ça. Tu sais bien. Faire crack-crack, tirer sa crampe, chafouiner... tremper son biscuit quoi...
Dipper ne connaissait aucune de ces expressions, mais il vit Soos piquer un fard – visiblement, lui avait compris.
- Monsieur Pines, je...je ne vois pas Melody comme ça...
- Roooh, mais c'est très sain mon petit Soos. Ya pas de mal à ça. Vous êtes des jeunes gens en pleine fleur de l'âge.
Soos secoua la tête négativement en rougissant.
- Elle et moi, on...on n'est pas vraiment...enfin vous voyez, on est pas intéressé par ces choses-là.
Le vieil homme afficha une moue sceptique.
- Quoi, vous n'avez même pas...je sais pas, elle ne s'est jamais effeuillée devant toi ? Même pas ça ? Avec vos trucs, là, vos webcams...ça se fait, non ?
C'était amusant car plus la conversation avançait, plus Soos devenait pourpre, à tel point que Dipper se demandait s'il n'allait pas exploser. Il retira même sa casquette pour s'essuyer le front, la nervosité le faisant suer davantage.
- Non non, marmonna-t-il maladroitement. On se parle juste, et on n'enlève aucun de nos vêtement...
Dipper cligna des yeux en faisant le lien : alors apparemment, effeuillage signifiait enlever ses vêtements ?
Il se détourna de la scène et colla son dos contre le mur en se plaquant la main sur la bouche. C'était ce que voulait Bill.
Il rougit à cette pensée. C'était ce que voulait Bill, et il lui avait promis.
Il frissonna d'appréhension en l'imaginant...et un soupçon de désir lui noua les entrailles.
Pourquoi...comment avait-il osé lui demander cela ?
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C'était difficile pour Bill de patienter avant de pouvoir parler à Dipper. Il pourrait surveiller ce dernier pour s'occuper, mais ça ne ferait que rendre l'attente plus pénible encore. Même après des millénaires, il ne s'était toujours pas habitué à la frustration, au fait que ses appétits ne soient pas immédiatement comblés. Il était un démon, un être de désirs intenses et pressants qui ne pouvaient souffrir d'aucun délai. Il avait appris à jouer avec cette émotion, à s'en distraire en faisant des plans compliqués – parce qu'il était ainsi fait, il n'était pas n'importe quel démon, il était unique, particulier ; il avait cette intelligence acérée qui l'avait tout de suite mis à l'écart des autres et lui avait permis de construire de grands projets, dont certains duraient depuis des siècles et des siècles.
En bref, l'attente le tuait à petit feu.
Il mourrait d'envie d'aller jeter un œil à ce que faisait le garçon. Cela lui coûterait un minimum d'effort, pourtant il s'abstenait. Il avait bien entendu beaucoup d'autres choses à faire – farfouiller un peu dans la tête du facteur pour effacer les brides de souvenir de la nuit dernière quand il l'avait forcé à attaquer les enfants (il ne voulait pas que le facteur se souvienne de quand il était loup-garou. Il pouvait se servir de son ignorance pour l'utiliser à sa guise), se manifester à un rendez-vous (des adolescents essayant d'invoquer un démon dans un cimetière – ça promettait d'être amusant), s'infiltrer dans la brigade temporelle du Time Baby sans que celui-ci ne s'en aperçoive (il avait déjà trouvé sa victime, il fallait maintenant explorer un peu son paysage mental pour savoir sous quel angle l'aborder).
Pourtant, malgré ça, ses pensées finissaient toujours par revenir à Pine Tree, et son œil avait toujours une nette tendance à se tourner vers le Shack. Il devait vraiment s'efforcer de ne pas regarder, même si ça le démangeait.
Ce serait encore plus savoureux d'avoir quelques surprises, le moment venu.
