Chapitre II : La Famille Summers

Les différents quartiers réservés aux passagers les moins fortunés se trouvaient dans les ponts les plus bas du navire, depuis le pont D jusqu'au G, et ils étaient strictement séparés des autres Classes par de solides grilles noires constamment fermées.

A l'avant du pont G, les couloirs et les escaliers étaient métalliques et colorés par la même peinture blanchâtre qui donnait un aspect assez morne, et vide de décoration.

De plus, de larges tuyaux d'évacuations étaient visibles au plafond, rendant les coursives de ce pont fort peu agréables à observer.

Erik se faufilait à l'intérieur avec difficulté. En effet, sa large carrure, qui faisait presque l'entière largeur de l'étroit couloir, était un handicap pour avancer sans bousculer la plupart des autres passagers qu'il croisait.

De plus, le doux, mais assez fort bercement du navire dû aux vagues se faisait désagréablement ressentir, car ils se trouvaient au pont le plus proche de la ligne de flottaison, alors Erik n'arrivait pas à mettre un pied devant l'autre sans – lui aussi – tanguer sous les mouvements réguliers du paquebot, et il posait fréquemment ses mains sur les murs pour se stabiliser.

Après le départ du navire, Lehnsherr s'était empressé de chercher sa cabine, dans l'optique de poser ses maigres affaires, pour vite trouver un moyen d'atteindre les ponts des passagers de Première Classe, afin d'espionner Shaw et le mystérieux jeune homme qui l'accompagnait.

Il avait prévu de voler une veste appartenant à un passager fortuné en guise de déguisement, car les vêtements qu'il portait actuellement étaient si miteux qu'il serait directement repéré dans la fosse des riches, et renvoyé dans ses quartiers par les officiers avant même qu'il ne trouve Shaw.

Malheureusement, la recherche de sa cabine était presque une mission impossible, tant il devait tendre le cou pour percevoir les chiffres gravés sur les portes qui s'enchaînaient.

Erik retint un soupir de soulagement quand il perçut finalement le nombre correspondant à sa cabine, et il fondit sur la porte en question comme un aigle sur sa proie, en l'ouvrant avec précipitation.

Il attendait avec impatience d'être enfin seul, à l'intérieur de sa cabine, à l'abri de tous les bavardages futiles et des rires des enfants excités qui agressaient ses oreilles depuis le début du voyage.

Après tout, Erik n'avait pas vraiment l'habitude d'être au centre d'une population joyeuse, alors un peu de silence et de tranquillité étaient les bienvenues.

Malheureusement, Dieu n'exauça pas ses envies, car à la seconde où il referma la porte derrière lui, il se retrouva nez à nez avec deux jeunes hommes qui s'étaient joyeusement rués vers lui.

Ils se tenaient si près de lui qu'il aurait tressailli de surprise s'il ne s'appelait pas Erik Lehnsherr.

« Bonjour 'Voisin de Cabine' ! S'exclama l'un d'eux avec bien trop d'enthousiasme pour ne pas perturber Erik, Je suis Alexander Summers, mais comme ma mère devait être bourrée quand elle m'a donné cet horrible prénom qui est un fardeau à lui seul, appelles-moi Alex. »

Erik cilla sous le tutoiement employé avec légèreté, et il recula discrètement de quelques pas pour avoir un minimum d'espace entre lui et ses deux interlocuteurs.

Il accepta timidement de serrer la main tendue par le dénommé Alex, en espérant paraître nonchalant.

Celui-ci était un jeune homme tellement petit qu'Erik le dépassait d'une bonne tête. Un large sourire était étalé sur ses lèvres, traçant deux maigres fossettes sur ses joues légèrement creusées, rappelant le fait qu'il ne roulait pas sur l'or.

Pourtant, la maigreur de son visage échouait à estomper le charme qu'il dégageait, de par ses longs cheveux blonds qui frôlaient ses épaules, et ses yeux bleus foncés dotés de longs cils recourbés.

« Comme mon charmant frère ne me présente pas, Intervint fortement l'autre jeune homme, lançant un regard appuyé vers Alex en feignant l'indignation, Je le ferais moi-même. Scott Summers. Nous sommes jumeaux. »

« Sans blague... » Railla froidement Erik, en levant sarcastiquement un sourcil devant cette constatation évidente.

En effet, Scott ressemblait trait pour trait à son frère. Il avait hérité du même nez busqué, des mêmes yeux bleus foncés, et de la même mâchoire forte. Seul ses cheveux courts et bruns le différenciaient de son jumeau.

En voyant l'embarra se peindre progressivement sur leurs visages, Erik se mordit nerveusement la lèvre inférieure, en se réprimandant intérieurement pour son manque de tact.

S'il voulait que la cohabitation se déroule sans encombre, il devrait faire des efforts pour être un minimum fréquentable.

« Erik Lehnsherr. » Se présenta-t-il d'une voix qu'il espéra moins mordante, en tendant sa main vers Scott avec fermeté, que ce dernier prit faiblement avec un petit sourire.

« Je m'excuse d'avance, Monsieur Lehnsherr... Mes garçons sont assez directs avec les inconnus... La plupart se seraient déjà enfuis... » Surgit une voix féminine plus amusée qu'agacée.

Erik n'eut même pas le temps de tourner la tête vers la source du bruit qu'une femme d'une cinquantaine d'années se planta devant lui, tout en se séchant les mains avec un chiffon jaunâtre tellement crasseux qu'elle se les salissait.

« Je vous rassure. Ce n'est pas deux garçons qui vont m'effrayer. J'ai côtoyé pire, Madame Sum... » Mais la réponse d'Erik fut coupée sans ménagement par son interlocutrice, qui lui posa familièrement une main sur son avant bras avec un sourire amical pour l'interrompre.

« Je vous en prie, appelez-moi Katherine. Je ne suis pas une vieille dame de 60 ans. »

« Pour l'instant... » Marmonna Alex dans sa barbe, mais d'une voix suffisamment portée pour que tous les occupants de la pièce entendent sa remarque.

« Dans seulement trois années... » Ajouta doucement Scott avec un sourire complice en direction de son frère.

Ces derniers firent une moue innocente quand Katherine leur jeta un regard noir par dessus son épaule.

« Je suis peut être vieille, Alexander et Scott, mais je suis encore capable de vous mettre des coups de pieds dans vos derrières ! » Répliqua la vieille femme avec véhémence, mais sans aucune hostilité.

Erik se surprit à sourire avec amusement, mais il contrôla bien vite les mouvements de ses lèvres pour conserver son expression neutre limite ennuyé.

Chaque membre de cette famille avaient un caractère bien trempé, et ils étaient assez... atypiques.

Néanmoins, Erik ne s'en plaignait pas, car il ne disait pas non à un peu de pimant et de bonne humeur dans cette cabine fade, et dans sa vie en général.

Les deux frères éclatèrent simultanément de rire, mais n'osèrent pas ajouter une quelconque remarque, prenant l'avertissement de leur mère au sérieux.

« On va visiter le bateau, m'man. » Annoncèrent-ils à l'unisson, les deux frères se dirigeant déjà vers la porte sans même demander la permission.

« Visiter... Répéta sarcastiquement Katherine qui trahit son mécontentement en plaquant autoritairement ses mains sur ses hanches, Dites plutôt que vous allez dans des endroits qui vous sont interdits... ! »

« Vous avez une vision positive de vos enfants, Katherine. » Commenta Erik avec plus de légèreté qu'il ne l'aurait voulu, tandis que les deux adolescents souriaient, nullement offensés par l'allusion péjorative de leur mère.

Pourtant, Alex sauta sur l'occasion offerte par Erik pour taquiner sa mère, comme il le faisait à longueur de journée :

« Ah, tu vois ! Je ne comprends pas pourquoi tu as une aussi mauvaise image de nous, m'man. Nous sommes de véritables anges. C'est assez vexant... »

Pour toute réponse, Katherine haussa un sourcil, lui demandant silencieusement s'il souhaitait vraiment débattre et s'aventurer sur ce terrain là, alors Scott intervint :

« OK, tu n'as peut être pas tort, m'man, Commenta-t-il joyeusement, tandis que les deux frères sortaient de la cabine, On se voit au déjeuner ! »

Dès que la porte claqua, Katherine s'affala de fatigue sur son lit en soupirant lourdement, comme si le ciel venait de s'effondrer sur elle, et qu'elle devait par conséquent le porter entièrement sur ses frêles épaules.

Le petit sourire amusé qui jouait sur les lèvres d'Erik, sans que ce dernier ne se rende compte de sa présence, s'effaça progressivement devant la détresse qui émanait soudainement de la vielle dame, mais il s'efforça à rester de marbre, prétendant ne pas avoir vu ce changement brusque d'attitude.

Le silence étant revenu, Erik eut le temps de choisir son lit, et de jeter quelques coups d'œil pour regarder son environnement avec un peu plus d'attention.

La cabine était modeste, et seulement équipée de quatre couchettes divisés en deux lits superposés situés de chaque coté, et d'un lavabo dans le coin. Rien d'admirable en soit, mais le confort qu'offrait les draps était non négligeable, et représentait un luxe pour eux.

Soudain, Erik entendit sa propre voix résonner, alors qu'il ne se souvenait même pas avoir ouvert la bouche :

« Que se passe-t-il, Katherine ? » Demanda-t-il avec tant de douceur que sa propre voix lui parut étrangère.

La vieille dame sursauta légèrement, comme si elle avait oublié sa présence, et elle hésita pendant quelques instants en reniflant sans aucune grâce.

« Vous devez penser que je suis une mère indigne... » Finit-elle par répondre, sa voix tremblante de tristesse.

A la seconde où ces mots franchirent les barrières de ses lèvres, Katherine mit sa main devant sa bouche, les yeux écarquillés d'horreur.

Ce n'était pas dans son habitude de craquer, et surtout pas en compagnie d'un inconnu qui n'en avait probablement que faire de ses problèmes et ses doutes.

Pourtant, cette horrible pensée lui trottait dans la tête depuis la mort de son mari, c'est à dire depuis cinq ans, et elle ne parvenait pas à s'en débarrasser. Surtout quand elle contemplait sa vie...

Ils avaient vécus dans le luxe et la richesse grâce à la fortune de son mari. Ils étaient dépendants de ce dernier, mais ils avaient ignorés cette constatation, étant persuadés que rien ne viendrait troubler leur bonheur.

Pourtant, quand son mari décéda, ils se retrouvèrent à la rue, sans aucun bien, du jour au lendemain.

Depuis, elle se saignait pour offrir à ses enfants un minimum de confort, jonglant entre plusieurs travaux épuisants, avec comme salaire juste assez de pièces pour acheter le pain quotidien.

Comme si cette situation ne suffisait pas, ses deux fils lui désobéissaient et s'attiraient quotidiennement des problèmes sans qu'elle puisse intervenir.

Même s'ils ne la blâmaient pas pour leur pauvreté, elle ne pouvait pas s'empêcher de s'octroyer une importante part de responsabilité dans leur misère. Elle était pathétique, incapable de se faire obéir, d'élever et de protéger correctement ses enfants...

Levant un sourcil de surprise, Erik descendit de son lit du haut par l'échelle, et vint naturellement s'asseoir à coté de Katherine, qui refusait de rencontrer le regard gris et perçant du russe.

« Rien de ce que j'ai vu laisserait à penser que vous êtes une mauvaise mère... »

Il ne savait même pas pourquoi il se donnait la peine de la réconforter. Après tout, il ne la connaissait que depuis quelques minutes, et apaiser les âmes tourmentées n'était nullement sa spécialité.

Il avait assez de problèmes lui-même pour s'occuper de ceux des autres...

Mais en vérité, s'il l'aidait, c'était parce que le sujet abordé était un point sensible, alors il se sentait concerné, et était presque dans l'obligation de lui faire oublier cette pensée totalement fausse qui l'empoisonnait.

Lui qui croyait avoir perdu toute humanité depuis longtemps, il s'était manifestement trompé, quand son cœur se serra douloureusement devant la détresse de Katherine.

Erik comprenait ce qu'elle ressentait parce que sa propre mère avait été dans le même cas. Cette dernière s'était toujours reprochée la pauvreté excessive dans laquelle ils vivaient, de la maison miteuse qui s'effondrait à chaque coup de vent, des mauvaises récoltes...

Elle n'avait jamais supporté de voir les joues de son fils se creuser progressivement à cause de la famine qui les rongeait, alors elle avait sauté des repas, pour lui donner sa portion, et elle s'effondrait le soir, en pleurs, quand elle pensait qu'Erik dormait, en se maudissant elle-même.

Il avait vu cette horrible vision toute sa jeunesse, et il refusait qu'une autre mère vive ce cauchemar infernal.

« Laissez tomber. Je ne vais pas vous déranger plus longtemps. » Trancha Katherine d'une voix qu'elle espérait ferme, en se levant si brusquement du lit qu'Erik faillit sursauter.

« Vos enfants ont de la chance de vous avoir, Katherine. Peut importe la misère, vous êtes là pour eux. C'est suffisant, croyez moi. »

Erik aurait fait n'importe quoi pour revenir en arrière, et dire ses simples mots à sa véritable mère, mais il n'avait jamais osé, se promettant qu'un jour, il les lui révélerait.

Malheureusement, il n'en avait jamais eu l'opportunité. Encore moins après son décès...

La concernée se raidit toute entière, mais quand elle se retourna, son visage parcheminé de rides n'était plus contorsionné de tristesse et d'épuisement. Ses traits reflétaient quelque chose de plus léger, comme de l'espoir.

« Vous êtes gentil. » Dit-t-elle sincèrement, avec un petit sourire montrant sa gratitude.

Un ricanement amer sortit de la bouche d'Erik, tandis qu'il secouait la tête négativement.

« On m'a désigné par de nombreux noms. Gentil n'est pas l'un d'eux... » Répliqua-t-il assez froidement, mais Katherine haussa les épaules avec nonchalance, en balayant son intervention d'un geste vague de la main, pour illustrer son désintérêt.

« Je me fiche de l'opinion des autres. Je n'ai pas besoin d'eux pour juger un individu. » Riposta-t-elle fermement, un air buté si profondément ancré sur son visage qu'Erik n'osa pas la contredire une nouvelle fois.

Il décida qu'il aimait bien cette femme forte et assez têtue.

Soudain, l'air familier 'The Roast Beef of Old England' joué au clairon par un steward se fit entendre à travers la porte, les réduisant tous les deux au silence.

En effet, ce steward passait de pont en pont en jouant cette mélodie, pour inviter les passagers à se rendre dans leurs salles à manger respectives, ce que firent Erik et Katherine sans perdre de temps.

~~

« Vous rappelez-vous de la fois où j'ai surpris nos grands parents en plein ébats amoureux quand je suis entrée dans leur chambre ? »

Raven avait eu l'intelligence de baisser la voix, mais son éclat de rire soudain, rapidement suivi par celui de son frère – qui avait mis sa main devant sa bouche pour étouffer son rire – était si fort que pratiquement toute la salle l'entendit, malgré le fait qu'ils étaient à une table assez isolée des autres passagers.

Après tout, la salle à manger des Premières Classes située au pont D était totalement silencieuse tant les différentes conversations partagées étaient chuchotées.

Quelques têtes se tournèrent vers eux, dont certaines étaient ennuyées, d'autres atrocement irritées.

« Comment oublier... Répondit Charles en essayant de contenir son rire, Le pire n'était pas la découverte, mais le fait que que vous leur avec dit ' Vous faites encore l'amour à votre age ?' Ils n'ont plus osé vous regarder dans les yeux pendant au moins une semaine, à chacune de leur visite. »

« J'avais seulement 14 ans ! Je n'étais encore qu'une adolescente innocente... » Riposta-t-elle vivement, un sourire éclatant révélant toutes ses dents blanches.

Raven ne put qu'admirer le fait que même quand Charles riait à gorge déployée, il gardait toujours son dos parfaitement droit et une attitude digne, alors qu'elle était presque effondrée sur la table, se tapant le genoux droit à plusieurs reprises avec sa main pour tenter d'atténuer son hilarité, sans succès.

Ils adoraient se remémorer le bon vieux temps, et d'autres moments drôles de leur enfance qui avait été heureuse, jusqu'à ce que tout bascula à la mort de Brian Xavier, et du deuxième mariage de leur mère, Sharon, avec leur beau-père, Kurt Marko.

« Et la fois où vous avez failli vous évanouir dans l'université parce que vous vous reteniez de tousser ! Vous êtes vraiment timide, Charles. C'est adorable. » Railla Raven, en prenant une maigre bouchée de son poisson assaisonné de safran.

« Je ne suis en aucun cas timide, Raven... Je ne voulais pas déranger les autres élèves ! » Protesta doucement Charles en tentant de ne pas trop sourire.

Il voulut ajouter autre chose, mais il se tut quand un serveur entra dans son champ de vision, portant un long plateau à l'aide de sa main.

« Votre caviar, Monsieur. » Annonça-t-il élégamment, tandis qu'il déposait à l'aide d'une petite cuillère argentée une noisette d'œufs d'esturgeon sur l'une des assiettes vides en face de Charles.

« Pourrais-je avoir un verre de champagne ? Et pourriez vous en servir un à mon frère, ici présent? » Demanda poliment Raven en tendant son verre vide, qui fut rempli instantanément de la boisson demandée, ainsi que celui de Charles, qui ne protesta pas sous cette demande soudaine.

« En quel honneur ? » Demanda-t-il curieusement en saisissant l'un des innombrables couverts qui entouraient son assiette principale.

Pour toute réponse, Raven leva hautement son verre devant elle en le tenant par le pied, et attendit que Charles l'imite, avant de déclarer :

« À votre école pour surdoués ! »

Dès que les deux verres furent doucement entrechoqués, ils burent simultanément une mince gorgée du champagne, le sourire aux lèvres.

En fermant les yeux, ils laissèrent les fines bulles pétillantes titiller leurs langues, en savourant le goût délicieux du liquide.

« L'école n'est qu'un projet, Raven... » Commença à protester Charles après sa gorgée, mais il fut interrompu par sa sœur :

« Un formidable projet qui verra bel et bien le jour, j'en suis certaine... »

Puis, elle demanda, en faisant tournoyer le champagne dans son verre : « Comment comptez vous réunir tous les surdoués ? »

« Chaque esprit a une empreinte particulière, une sorte de signature, expliqua Charles avec un passion qui n'était pas feinte, Je n'ai pas besoin de lire les pensées pour parvenir à différencier les esprits, mais ceux qui possèdent des... capacités se distinguent des autres empreintes, alors j'arriverais à les détecter sans effort. »

« Nous avons donc un esprit qui possède une signature différente que celles des humains ? Alors, nous sommes vraiment différents des autres... Une nouvelle race bien plus puissante ! » En déduisit gaiement Raven, mais le regard tout sauf aimable que lui lança Charles et le petit pli qui barra son front trahissaient son mécontentement.

« Nous sommes nous aussi des êtres humains, Raven. Nous ne sommes pas une race. Nous possédons le même corps, les mêmes organes, et les mêmes capacités de raisonnement qu'eux. Nous ne sommes pas supérieurs : Nous mourrons aussi de maladie, ou de vieillesse. Alors non, nous ne sommes pas plus puissants. »

Sa voix était restée douce et compréhensive, mais elle était dénuée de la chaleur habituelle qui la caractérisait.

Raven ne répondit pas immédiatement, mais elle n'en avait nullement besoin pour exprimer son désaccord, parce que Charles le savait déjà.

Son frère voyait son pouvoir comme un bonus, un petit plus qui ne le différenciait pas de la race humaine, mais elle, voyait le sien comme un don extraordinaire, qui confirmait sa supériorité.

Même si, parfois, elle aimait son pouvoir autant qu'elle le détestait...

« Nous ne sommes pas normaux, Charles. Si nous sommes pareils que les humains comme vous l'avancez, alors pourquoi voulez vous construire une école spéciale pour eux et les séparer de l'humanité ? » Argumenta-t-elle en baissant la voix, mais elle sut qu'elle ne le ferait pas changer d'avis.

Pour quelqu'un qui paraissait faible et timide, son frère était l'homme le plus têtu qu'elle connaissait, et qui avait un fort caractère quand il s'agissait de défendre ses idéaux.

Pourtant, même s'il se battait pour faire entendre ses croyances, il respectait l'opinion des autres, et n'essayait pas de forcer les autres à adhérer aux siennes.

« Vous savez parfaitement pourquoi... » Riposta-t-il doucement, en soupirant, plus de lassitude que d'exaspération.

Oui, elle le savait, à vrai dire. Pour apprendre aux 'surdoués' à contrôler leurs pouvoirs sans les craindre, pour ensuite les intégrer dans l'humanité, en leur prouvant qu'ils n'étaient pas si différents.

Charles lui même avait craint sa télépathie destructrice, et avait été totalement à sa merci, étant plus jeune. Pourtant, il s'était construit seul, sans l'aide de personne.

Être terrifié par soit-même était le pire sentiment du monde, alors il ne voulait pas que quiconque vive ce qu'il avait traversé dans son adolescence.

Il serait une sorte de guide spirituel à tous ses futurs élèves.

« Toujours aussi prompt à aider les plus faibles... » Soupira Raven en lui adressant un mince sourire, mais non forcé.

Elle admirait et détestait à la fois la capacité de Charles à privilégier le bien être des autres avant le sien. Il était si altruiste qu'il pourrait sacrifier sa propre vie pour un inconnu, et se soucier du confort d'un autre, plutôt qu'au sien.

Sa personnalité était totalement dénuée d'égoïsme, mais cela pouvait devenir un défaut, à la longue. Après tout, penser à soit-même n'était pas un crime et était même naturel...

« J'ai toujours eu un faible pour les âmes perdues. » Répondit-il gentiment, en lui lançant un regard appuyé, la visant implicitement, ce qui arracha un sourire amusé à sa sœur, avant de continuer son repas.

Son frère avait le don d'aider les hommes les plus désespérés, et les aider à se reconstruire entièrement, morceau après morceau. Elle en était le parfait exemple.

Ils étaient si obnubilés par leur repas qu'ils ne remarquèrent même pas le regard brûlant d'Emma rivé sur eux depuis une vingtaine de minutes, et plus particulièrement sur Charles.

Sébastien Shaw, qui était en face d'elle en train de déguster son saumon fumé, haussa son sourcil devant le regard insistant de sa compagne sur le scientifique.

Le fait qu'elle n'ait même pas encore touché à son assiette l'irrita encore plus.

« Si tu continues à regarder le scientifique comme cela, je vais finir par croire que tu es tombée sous son charme. » Railla-t-il avec légèreté, mais d'une voix si glaciale qu'Emma comprit que c'était plus un avertissement qu'une plaisanterie.

« Je n'arrive pas à lire ses pensées. »

Cette explication fut la seule chose qu'Emma fut capable de prononcer tant elle était intriguée.

Quand Shaw avait rencontré Charles Xavier, elle avait sondé son esprit, comme elle le faisait à volonté à chaque fois qu'elle s'ennuyait, pour se divertir avec les soucis et les histoires polémique des autres.

Elle ne respectait pas la vie privée. Après tout, elle avait été pourvue d'un don, alors elle l'utilisait. Elle détestait le talent gâché.

Pourtant, quand elle était entrée discrètement dans l'esprit du jeune scientifique, elle s'était heurtée à de fortes protections qui l'empêchaient d'atteindre les pensées et les souvenirs. Des barrières mentales tellement solides qu'elle ne fit même pas une brèche quand elle tenta d'accentuer la pression.

Elle n'avait jamais été confrontée à ce genre de situation auparavant, alors elle était un peu perdue et avait la désagréable impression d'être dans le flou complet, et elle détestait perdre le contrôle d'une situation.

Elle avait alors tenté de violer l'esprit de la sœur, mais les mêmes barrières étaient en place. Ce qu'elle savait avec certitude, c'était que ces barrières venaient de Charles. C'était lui qui les créait constamment et délibérément.

Elle aussi, pouvait créer des protections semblables, et si elle le voulait, était capable d'implanter ses propres barrières dans un autre esprit – comme l'avait sans doute fait Xavier avec sa soeur – mais elle était une télépathe...

Serait-il possible qu'il en soit un, lui aussi ?

« Comment ça ? » Demanda calmement Shaw, en fronçant les sourcils.

Dans un soupir, elle lui résuma sa découverte. Pendant qu'elle avançait dans son récit, plusieurs émotions passèrent sur le visage normalement inexpressif de Shaw.

D'abord une certaine surprise, ensuite de la suspicion, et pour finir, un intérêt vif et une curiosité flagrante.

« Intéressant... Penses-tu que ces barrières conjurées sont une capacité ? »

« Je le pense et je l'affirme. Il est un Homo Superior. »

Cette nouvelle sembla ravir Shaw, qui hocha la tête d'un air pensif, un sourire satisfait étalé sur son visage.

Le terme d'Homo Superior dérivé d'Homo Sapiens était utilisé par le couple pour définir les personnes qui, comme eux, bénéficiaient d'un pouvoir particulier.

Comme par exemple, Emma, celui de télépathe, et Shaw, celui d'aspirer l'énergie et de l'utiliser comme bon lui semblait.

« Moi qui croyait que ce voyage serait d'un ennui mortel. .. » Susurra-t-il en buvant une gorgée de son vin, une étincelle calculatrice dans son regard d'ordinaire froid.

« Je te remercie de qualifier ma présence 'd'ennui mortel'... » Rétorqua posément Emma d'une voix neutre, mais ses yeux bleus reflétaient tout de même une certaine vexation.

Shaw sourit en tapotant plusieurs fois sa bouche avec sa serviette, mais son sourire ne dégageait aucune chaleur.

« Tu es la plus excise des créatures que je connaisse. »

Même s'il venait de lui délivrer un compliment, sa voix était tellement nonchalante qu'il aurait pu utiliser le même ton pour réciter l'alphabet.

« Que faisons-nous, à présent ? » Demanda Emma d'une voix neutre, en saisissant finalement le couvert extérieur pour manger.

« Voyons si le charmant scientifique peut jouer un rôle dans notre petit projet... »

~~

« Puis-je me joindre à vous ? » Demanda Erik aux jumeaux qui acquiescèrent, sans arrêter leur conversation pour autant.

Erik s'assit naturellement à coté de Scott, et contempla d'un œil morne le ticket distribué, rédigé en Allemand, Finnois, Anglais et Suédois, qui indiquait le service auquel il devait se présenter pour prendre sa nourriture.

La salle à manger située au pont F était modeste, mais vaste. Composée de deux longues tables en bois alignées face à face et de chaises confortables, les passagers de Troisième Classe bénéficiaient d'un personnel attitré, et une bonne ambiance régnait dans la pièce.

De plus, Erik avait même le droit à de la compagnie, alors il était presque aux anges.

« Qu'avez vous fait, en Première Classe ? » Demanda-t-il calmement, en tentant de rendre sa voix la plus innocente possible pour ne pas paraître suspect.

« Pas tes affaires, le blond. » Riposta Alex avec légèreté, avant de reprendre la conversation avec son frère qui avait été interrompue par l'intervention d'Erik.

Ce dernier fronça les sourcils sous la répartie. Il n'était même pas blond... Il était châtain, nuance.

Prenant une grande inspiration, Erik se lança, en se raclant la gorge pour attirer l'attention des jumeaux qui étaient plongés dans un débat sur le meilleur aliment existant : la pomme de terre ou le beauf.

« Je peux vous demander un service ? »

« Je me disais bien qu'il ne serait pas avec nous pour nos beaux yeux, Alex... » Intervint Scott avec un petit sourire, prouvant ainsi qu'il plaisantait.

Erik ne se démonta pas. Il avait affronté bien pire qu'une bande d'adolescents fougueux, après tout.

Ces deux là maîtrisaient l'art de délivrer des remarques cinglantes à volonté, mais d'un ton si léger que personne ne s'en vexerait.

« Savez-vous quelles grilles sont les moins surveillées ? »

Erik avait naïvement pensé que s'infiltrer dans les quartiers réservés aux Premières Classes serait facile. Après tout, il devait juste créer une brèche sur une grille, passer à travers, et la réparer grâce à son don.

Malheureusement, pendant son trajet de sa cabine à la salle à manger, il avait perçu que plusieurs patrouilles de stewards – chargés de veiller sur le bien être des passagers – circulaient de pont en pont, et plus particulièrement autour de l'emplacement des différentes grilles pour les surveiller, et être certain qu'elles soient solidement fermées.

Une illumination de génie s'était alors allumée dans son esprit pour résoudre le problème, quand il repensa à la visite du navire que les deux frères avaient effectué, avant l'heure du repas du midi.

Erik en avait déduit qu'ils avaient déjà dû analyser le terrain. Si quelqu'un pouvait l'aider, c'était bien eux.

« Pourquoi ? Tu veux faire quoi, en Première Classe ? » Demanda Alex avec agressivité, en plissant les yeux sous méfiance.

« Pas tes affaires, le blond. » Cingla Erik avec un sourire assez sauvage, qui révélait toutes ses dents.

Une méfiance sans nom s'inscrivit lentement sur le visage d'Alex – déclenchant le raidissement total du corps d'Erik, sous la tension – mais qui fut totalement balayée quand l'adolescent éclata soudainement de rire.

« Je plaisante, détends-toi, Rit-il en secouant la tête, Je me fiche de ce que tu veux faire en Première Classe. Que nous donnes-tu en échange ? »

Erik fut si abasourdi par le brusque changement d'attitude du blond que Scott eut presque pitié de lui, devant son air profondément confus.

« Je suis un peu à sec, en ce moment, gamin... » Répliqua assez sarcastiquement Erik en tâtant les poches de sa veste marron, prouvant ainsi qu'il ne possédait pas un sou.

Alex ne fut pas perturbé par cette réplique, se contenant de sourire. Il échangea un bref regard avec son frère, et ce fut ce dernier qui prit la parole :

« Nous ne voulons pas de ton argent, Expliqua Scott en buvant une gorgée de son eau, Mais si tu trouves une montre en or, ou des bijoux, nous ne les refuserons pas... »

« Vous voulez vraiment marchander avec moi ? »

« Chaque information a un prix. »

Erik émit un bref rire sans joie, mais il admettait que ses deux jeunes possédaient un cran qui lui plaisait grandement.

Il aurait très bien pu refuser, et chercher les informations demandées lui-même, mais Erik était impatient, et il ne pouvait pas attendre.

Il savait que la précipitation était souvent la faille d'un plan, qui pourrait détruire son projet de vengeance, mais il était trop émotionnellement concerné pour ne pas vouloir en finir au plus vite avec ce problème de grilles.

Il n'aurait qu'à voler quelques montres... Rien de bien difficile pour lui.

« Marché conclu. »