Chapitre III : Rencontre

Chişinău, 7 Février 1903, 9h30.

« Réveilles toi, mon crapaud. »

La voix douce d'Anastasia tira sans brusquerie Erik de son sommeil réparateur, mais l'adolescent grogna tout de même de mécontentement, en enfonçant sa tête dans son oreiller troué, dans l'espoir naïf qu'ignorer l'arrivée de sa mère lui permettrait de dormir quelques minutes de plus.

Malheureusement, leur demeure ne comportait qu'une seule pièce. Par conséquent, Erik ne bénéficiait pas d'une chambre individuelle dotée d'une porte à verrouiller pour avoir la paix.

Alors, il était contraint à abandonner son sommeil, parce que sa mère ne le lâcherait pas.

Il frissonna sous le froid mordant qui glaçait continuellement l'air de sa maison.

Aucune saison ne faisait exception à la température polaire de la demeure, car les murs étaient trop fins pour protéger la famille de l'extérieur. De plus, le fait que ces derniers soient tellement usés qu'ils étaient troués, emplis de failles et grignotés par la moisissure et les bêtes n'arrangeait pas la situation.

Ignorant la mauvaise humeur de son fils, Anastasia s'assit sur le petit matelas grouillant de puces – qui faisait office de lit à Erik – et elle lui secoua fermement l'épaule pour s'assurer qu'il ne se rendorme pas.

« Arrêtes de m'appeler 'Mon Crapaud', Ronchonna-t-il sèchement, tout en s'étirant, Je n'ai plus 10 ans. »

« Bien observé, Erik. Tu as 15 ans, aujourd'hui ! » Annonça-t-elle joyeusement, un sourire excité étirant ses lèvres gercées.

L'adolescent ouvrit doucement ses paupières, et il protégea ses yeux des rayons du soleil aveuglants qui passaient à travers la petite fenêtre, avec sa main.

S'extirpant péniblement du petit plaide qui lui servait de couverture, il jeta un coup d'œil à la pendule poussiéreuse qui fonctionnait une fois sur deux, et il cilla plusieurs fois pour rendre sa vue moins trouble afin de lire correctement les aiguilles rouillées.

« 9h30 ?! S'étonna-t-il en paniquant, Pourquoi ne m'as-tu pas réveillé, maman ? Je devais labourer le champ à 6 heures... »

Pendant qu'il protestait, il se redressa d'un seul coup, les yeux parfaitement ouverts, cette fois-ci, et ce fut seulement à ce moment là qu'il réalisa que sa mère lui avait apporté le petit déjeuner sur un plateau, qui était posé sur la petite table.

Rien de luxueux : Deux morceaux de pain et un verre de lait, mais le geste était tout de même apprécié à sa juste valeur.

En se frottant le visage, Erik grimaça de douleur quand quelques crampes musculaires se manifestèrent, à force de dormir toutes les nuits sur un matelas si dur qu'il n'y aurait aucune différence s'il s'allongeait à même le sol.

« Si tu as dormi tout ce temps, c'est parce que tu en avais besoin, mon crapaud, Répondit-elle avec douceur, Et c'est ton anniversaire. Alors, pas de travail ! »

Erik ouvrit la bouche pour objecter, mais sa mère le fit taire par un simple regard intransigeant, alors il abandonna sa lutte, ravalant toutes les protestations qui germaient dans son esprit.

Il avait toujours spontanément aidé pour les récoltes, prenant ainsi la place de son père décédé, parce qu'il estimait que c'était injuste que sa mère fasse seule tout le boulot.

Elle prenait progressivement de l'age, alors pousser quotidiennement la lourde charrue – qui n'était plus tirée que par un seul cheval, l'autre étant mort il y avait quelques mois – abîmait son corps déjà trop usé par la vieillesse et la fatigue.

De plus, Erik était peut être jeune, mais il bénéficiait d'une forte masse musculaire, bien plus efficace que celle de sa mère.

Les Lehnsherrs vivaient dans un village pauvre et peu habité, mais ils étaient les plus fauchés, car ils vivaient uniquement grâce aux récoltes d'un vaste champ agricole qu'ils possédaient depuis plusieurs générations.

Ils étaient de simples paysans, contrairement aux autres habitants du village qui possédaient des petits commerces qui se situaient près de la ville

Leurs voisins n'étaient pas riches, mais ils arrivaient à vivre dans un certain confort, contrairement à eux, qui peinaient pour survivre.

« Merci, maman, Dit-il en souriant avec franchise, mais... »

« Pas de mais ! L'interrompit-t-elle sévèrement, en levant avec entêtement un doigt tordu et tremblant devant elle pour lui demander le silence, J'ai un cadeau pour toi. »

A ses mots, elle passa ses mains ridées derrière son cou, et en sortit un magnifique collier en argent, qui brillait sous les reflets du soleil.

Erik n'eut même pas le temps de se demander avec quel argent elle avait bien pu se payer cette merveille, parce qu'elle le lui tendit simplement avec un sourire étincelant, attendant qu'il le prenne.

Comme Erik restait parfaitement immobile, une incompréhension intense lisible sur son visage, elle lui fourra de force le bijou dans les mains, avant d'offrir une explication :

« Mon père m'a offert ce collier, à mes 15 ans. Sais-tu ce que le pendentif représente ? »

Les yeux gris d'Erik analysèrent l'objet avec attention.

La chaîne épaisse et assez lourde portait un pendentif en forme de rond, sur lequel étaient gravés quatre fins traits qui se joignaient en un point, au centre du cercle formé par le pendentif.

Au bout de chaque trait était réalisé un petit symbole, comme un triangle, ou la lettre Z.

Le tout formait un magnifique pentacle qui n'avait même pas une rayure, malgré son ancienneté.

« Un sceau de Salomon. » Devina Erik, d'une voix réservée, tremblante d'admiration.

Étant un Juif pratiquant, il connaissait sur le bout des doigts l'histoire de Salomon, mais sa mère développa tout de même, les yeux pétillants d'excitation :

« Salomon était connu pour les pouvoirs exceptionnels qu'il possédait. Pour aider le peuple juif à affronter les problèmes quotidiens, il créa des sceaux – dont chacun eut une fonction spécifique, comme par exemple, celle d'avoir une bonne santé, ou celle de trouver l'amour – des allumettes, et des talismans pour leur les offrir. Le sceau que tu tiens est celui de la prospérité. »

Erik fut se faire violence pour ne pas lever les yeux au ciel sous l'ironie de la situation : Sa mère portait autour de son cou depuis ses 15 ans, le sceau qui attirait l'argent et la réussite sur le plan économique ou de la santé, mais leur condition de vie était l'antonyme même de prospérité...

L'expression d'Erik s'assombrissant sous ses réflexions, Anastasia comprit ce qui se jouait dans la tête de son fils.

Les paupières de celle-ci s'affaissèrent de lassitude, tandis que son excitation d'enfin offrir un présent qui avait de la valeur s'estompait peu à peu.

« Il ne m'a pas porté chance, Admit-elle tristement en se pinçant les lèvres sous la nervosité, Mais je suis certaine qu'il te portera chance. Fais moi confiance, mon crapaud... »

Erik mit le collier autour de son cou sans réticence, donnant ainsi son accord, dans un hochement de tête qu'il espérait naturel.

Un large sourire fendit le visage de sa mère, et elle plongea sa main dans les cheveux de son fils pour les ébouriffer gentiment.

L'adolescent adorait ce présent, et le visage de sa mère qui s'illumina de joie, quand il accepta de le porter, était une vision si rare et si pure qu'il décida qu'il l'aimait deux fois plus.

Le collier le reliait, en quelque sorte, à Anastasia, et à ses descendants, lui donnant l'impression d'être plus proche de ses derniers, sans même les avoir connus.

« Tu peux me passer le journal, s'il te plaît ? » Changea-t-il précipitamment de sujet, afin de fuir la conversation sentimentale qui le rendait mal à l'aise.

Sa mère hocha simplement la tête, et elle lui balança l'objet demandé dans un petit rire, qui atterrit avec précision dans les mains de son fils.

Même si les paysans étaient généralement analphabètes, son père avait appris à lire et à écrire à sa femme, qui avait transmis ce savoir à son fils. Malheureusement, même si ce dernier lisait avec facilité, il n'avait plus tenu une plume depuis trop longtemps, si bien qu'il n'était même pas certain d'encore pouvoir former une lettre.

En arrachant un bout de pain avec ses dents, Erik déplia le journal russe 'Бессарабец qu'ils lisaient quotidiennement, et ses yeux commencèrent à rapidement balayer les lettres inscrites.

Tandis qu'il mâchait son petit déjeuner avec lenteur, Erik fronça les sourcils pendant sa lecture, et il fut si horrifié par ce qu'il lisait qu'il en perdit l'appétit.

Furieux, ses doigts se crispèrent sur le papier avec force, si bien que ce fut un miracle que le journal ne se déchire pas, et il rappela sa mère.

L'urgence qui perlait dans son ton devait être si intense qu'elle se précipita immédiatement vers lui, et elle lui demanda vivement quel était le problème.

« Ils ont retrouvés un corps, hier. Le journal accuse les juifs du meurtre. »

Il n'eut même pas le temps de donner plus de détails, car sa mère lui arracha assez impoliment le journal des mains, et ses yeux défilèrent à une vitesse fulgurante entre les lignes des différents articles, la mine grave.

En résumé, le cadavre d'un jeune chrétien, nommé Mikhaïl Rybatchenko, fut retrouvé dans la ville de Dubasari, située à environ 30 kilomètres au nord de Chişinău.

L'article publié par Pavel Krouchevan blâmait les Juifs de l'assassinat, et il n'était pas le seul à avoir ce genre de soupçons, car la fin du journal présentait en anecdotes, une accusation similaire délivrée dans un autre journal nommé Свет, qui affirmait que le garçon avait été tué par la communauté juive à des fins rituelles, pour utiliser son sang.

Toutes ses accusations étaient absurdes, étant donné que l'article précisait tout de même que le père de la victime avait été arrêté, et était considéré comme le principal suspect de l'affaire, mais elles étaient largement suffisantes pour déclencher une polémique, et empirer les tensions déjà existantes entre la population russe et les Juifs.

En effet, Erik ne s'était jamais senti en sécurité dans son pays natal, car la communauté juive était rejetée par la population russe, l'obligeant ainsi à vivre en groupe, à l'écart des autres, comme s'ils étaient de vulgaires parasites à éviter à tout prix.

Chaque matin, il craignait qu'une armée débarque dans leur village et le saccage par haine, en massacrant le plus de juifs possibles.

« Nous devons partir, maman, Pressa-t-il, en la fixant avec une intensité presque agressive, Nous ne sommes pas en sécurité, ici ! Encore moins maintenant ! »

« Et aller où ? Riposta-t-elle tristement, en déchirant le journal par quelques gestes rageurs jusqu'à ce qu'il finisse en lambeaux, Le champ est notre seule source d'argent. Si nous partons, nous mourrions de faim avant même d'avoir trouvé un abri. Cela se tassera, mon crapaud. »

Aucune faiblesse ne venait effriter la certitude qui transpirait de sa voix ferme, mais Erik était toujours dubitatif, et assez craintif.

Il avait l'horrible impression que toute cette histoire allait rapidement dégénérer, et se terminer en massacre.

Présent, Titanic.

« Échec. » S'exclama Charles, avec un sourire tellement fier que Raven dut se faire violence pour ne pas tirer puérilement la langue.

Elle soupira d'agacement, en mettant une nouvelle fois son Roi noir hors de danger. Sa défaite quasi imminente était si flagrante qu'elle ne savait même pas pourquoi elle n'abandonnait pas la partie. Par fierté mal placée, sans aucun doute.

Après le repas du midi, ils avaient décidés de se rendre au pont À, pour s'installer sur deux transats qui leur étaient réservés.

Ils avaient admiré en silence l'océan bleu qui s'étendait à perte de vue, leurs yeux suivants le mouvement lent et hypnotisant des vagues éclairées par le soleil éclatant.

L'odeur salée et acide de la mer chatouillait leurs narines, mais elle ne leur déplaisait point. Ils avaient aussi cherché une quelconque trace de terre, mais même si le Titanic était parti, il y a seulement une heure, l'océan dominait.

Cette constatation était à la fois magnifique et effrayante à savoir. Ils étaient seuls, désormais.

Les autres passagers, quant à eux, jouaient aux cartes, ou se promenaient tranquillement.

Leur contemplation de l'océan avait duré un moment, jusqu'à ce que Charles propose une partie d'échec. Elle regrettait d'avoir accepté, à présent.

Le Titanic avançait à une vitesse assez soutenue, si bien que Raven avait enlevé son chapeau pour s'assurer qu'il ne s'envole pas, malgré le fait qu'ils étaient en dessous d'une verrière qui était censée les protéger du vent.

« Je suis certaine que vous trichez. » Grogna-t-elle entre ses dents, avec une mauvaise foi évidente.

Charles sourit avec amusement, tandis qu'il mangeait le cavalier de sa sœur avec sa dame blanche.

Elle savait qu'il était bien trop honorable pour utiliser sa télépathie afin de lire déloyalement ses stratégies, mais elle ne pouvait pas s'empêcher d'admettre ses soupçons de tricherie, à chaque défaite.

« Vous êtes juste une piètre stratège, chère sœur. » Riposta-t-il posément, en riant doucement devant la mine boudeuse qu'affichait sa sœur.

Si les yeux de cette dernière avaient été des armes à feux, le corps de Charles aurait déjà été criblé de balles.

Un reniflement dédaigneux lui répondit, tandis que Raven fixait d'un air désespéré l'échiquier sur lequel les pièces blanches dominaient.

A vrai dire, elle avait la possibilité de gagner la partie, si elle bougeait sa Tour Noire sur la case D3. Mais elle n'avait qu'une chance pour faire ce mouvement, parce qu'au prochain tour de Charles, ce serait lui qui mettrait le Roi de sa sœur Échec et Mat.

Il priait silencieusement pour qu'elle n'ait pas remarqué cette opportunité, pendant que c'était son tour.

En retrait, Erik, vêtu d'une veste noire, observait attentivement le mystérieux jeune homme, qui jouait tranquillement aux échecs avec une jeune femme blonde, qui devait sûrement être sa compagne.

Lehnsherr luttait pour garder ses yeux braqués sur le couple installé sur deux transats, sans fermer ses paupières d'ennui. Il était presque déçu de cette vision péniblement innocente et banale.

Il s'était attendu à retrouver le jeune homme en compagnie de Shaw, en train de comploter à voix basse, mais ce n'était pas le cas.

Ce qui se déroulait sous ses yeux n'avait rien de croustillant ou de suspect. Juste une partie d'échec fade et banale, si bien qu'il commençait même à douter que cet homme – à qui on donnerait le bon Dieu sans concession – soit véritablement concerné, et allié avec Shaw.

Erik s'ennuyait tellement qu'il aurait pu littéralement se dégonfler tant il soupirait. Sa position elle-même révélait son ennui mortel : Il s'appuyait familièrement sur le mur avec son épaule, les bras croisés devant son torse musclé, en bayant à s'en décrocher la mâchoire.

Au moment où l'idée de tourner les talons et d'essayer de trouver Shaw lui titillait l'esprit, une voix rauque et hostile rugit près de lui, le faisant sursauter de surprise :

« Hé vous ?! Qu'est-ce que vous faites ici ?! »

Un homme corpulent, accompagné d'amis avec lesquelles il jouait à la marelle anglaise, posa son manche de bois avec lequel il poussait un palet, et s'avança d'un démarche rapide et sauvage vers Erik, pour venir se planter devant lui.

Le cerveau d'Erik tourna à plein régime, analysant sa conduite passée pour chercher l'élément qui l'avait trahi aux yeux du riche, qui l'avait démasqué. Il le trouva, en se maudissant intérieurement pour sa maladresse.

En effet, aucun passager de Première Classe digne de ce nom ne se serait avachi contre le mur, les bras nonchalamment croisés, comme il l'avait fait. Ils avaient enduré une éducation bien trop stricte pour en arriver là...

Avant même qu'il puisse réagir ou inventer une excuse bancale, l'inconnu lui saisit la veste volée avec ses deux mains pour l'écarter, et ainsi, révéler les vêtements pauvres dissimulés qu'Erik portait, en dessus.

Et merde... Songea-t-il avant d'être sauvagement bousculé par l'homme qui l'a interpellé, le dégoût incrusté sur ses traits vulgaires et grossiers.

Erik resta un moment sans voix devant cette violence injustifiée dont faisait preuve le passager de Première Classe, qui semblait être hors de lui, comme s'il n'avait jamais croisé un pauvre de sa vie.

Lui qui pensait que tous les riches possédaient une politesse sans limite, et adoptaient des règles de bonne conduite de manière limite obsessionnelle, il venait malheureusement de tomber sur le riche qui faisait exception... Quelle poisse !

« Saleté de parasite ! Cracha-t-il en jaugeant avec mépris les vêtements miteux d'Erik, des flammes de dégoût dansant dans ses yeux, Vous ne savez pas lire, en Troisième Classe ? C'est interdit de venir ici ! »

« Je me suis perdu. » Articula lentement Erik d'une voix glaciale, en étirant chaque syllabe, comme s'il expliquait un problème épineux à un enfant de 5 ans.

Les poings d'Erik se crispèrent dangereusement quand il fut poussé une seconde fois par son interlocuteur avec une telle brusquerie que son dos percuta durement le mur derrière lui.

La colère commençait à monter, brûlant dans son estomac et aveuglant ses pensées cohérentes.

D'ailleurs, l'idée de se jeter sur cet imbécile et de le rouer de coups effleura son esprit, car sa fierté refusait de se laisser malmener par l'un de ses putains de riches sans se défendre, mais son agresseur était accompagné de ses amis, qui les entouraient, observant Erik en ricanant avec une curiosité malsaine, comme s'il était une bête de foire.

« Perdu ? Avec une veste volée et des grilles fermées ? Vous vous moquez de moi ? » Grinça-t-il, son regard se faisant de plus en plus dur, mais Erik ne baissa pas les yeux.

« Non, je me le permettrais pas. » Répliqua Lehnsherr d'un ton si sarcastique que sa remarque doubla le courroux de son interlocuteur.

« Tu te crois drôle, vermine ? »

Le tutoiement soudain fut le signe que la situation allait rapidement dégénérer, au plus grand dam d'Erik, qui ne voulait surtout pas se faire remarquer.

Malheureusement, son interlocuteur beuglait à s'en arracher les cordes vocales, attirant ainsi l'attention de tous les passagers présents sur le pont. Pourtant, aucun des passants n'intervenait pour arrêter cette querelle, se contentant d'observer la scène avec un intérêt malsain, ou avec irritation.

Sachant qu'il n'avait aucune chance contre plusieurs opposants, Erik tenta de se faufiler entre le groupe d'amis pour s'enfuir, mais il fut si brusquement plaqué contre le mur par deux hommes que quand il fut lâché, Erik s'effondra sur les genoux comme une vulgaire poupée de chiffon, momentanément sonné, mais il serra les dents à s'en faire mal, pour étouffer le moindre gémissement qui menaçait de sortir de sa bouche.

Le fermoir de son collier s'ouvrit sous le choc, et le bijou se rependit par terre, sans qu'Erik ne s'en rende compte.

« Appelez un steward pour que ce voleur soit arrêté... »

Erik rêvait de lui cracher à la figure, pour effacer l'air insupportablement triomphant étalé sur le visage bouffi de son interlocuteur, une voix sèche et féminine couvrit à elle seule le brouhaha excité de certains passagers :

« Nous avons eu les éducations les plus strictes, mais nous sommes ceux qui se comportent le plus comme des singes... Cette sauvagerie est désolante, mon frère... »

Elle avait fait mine de s'adresser à son frère, mais sa voix, assez forte pour se faire clairement entendre, suffit à figer tout le monde sur place.

D'un même mouvement, le groupe d'amis se tourna vers elle, un mélange de méfiance et d'étonnement gravé sur leurs visages respectifs, mais certains passants profitèrent de ce moment de pause pour partir silencieusement, ne voulant pas être mêlé à cet incident.

La foule se dissipant progressivement autour d'Erik, ce dernier eut un champ de vision nettement meilleur, lui permettant de se rendre compte avec horreur que la femme en question qui prenait sa défense était celle qui accompagnait le mystérieux jeune homme qu'il espionnait.

Bordel de merde ! Enragea-t-il.

Rien n'allait comme il l'avait prévu, décidément. Il s'était fait doublement repéré. Pathétique.

« Ce que ma charmante sœur tente de vous dire, Intervint Charles avec une nonchalance qui contrastait avec l'étincelle de colère qui grésillait dans ses yeux bleus, C'est que malmener un individu n'est pas très aimable, de votre part. »

Sa voix restait polie, mais son ton contenait une connotation tellement glaciale qu'un silence de plomb accueillit son intervention, et la plupart reculèrent assez craintivement de quelques pas, alors que le télépathe était toujours assis sur son transat qu'il n'adoptait nullement une position agressive.

Erik était toujours à terre, la respiration sifflante de fureur, mais aussi d'étonnement quand l'homme aux yeux bleus intervint, lui aussi, avec entêtement.

Il n'avait pas l'habitude d'être aidé par simple charité, alors son premier instinct fut la méfiance, se disant que cette bonne action cachait une stratégie néfaste, dans le but de le manipuler.

Il se contenta de fixer avec attention son 'sauveur', sans aucune gratitude, mais avec un intérêt dissimulé.

Ce dernier était assez petit et frêle, ne dégageant rien d'impressionnant aux premiers abords, mais cette fausse nonchalance glaciale était plus terrifiante que des hurlements de colère, alors Erik comprenait l'air déstabilisé de son agresseur.

« C'est un passager de Troisième Classe ! Il n'a aucun droit d'être ici ! » Se justifia avec véhémence l'attaquant d'Erik, mais d'une voix nettement moins assurée, comme s'il craignait que le mystérieux jeune homme lui saute à la gorge, au moindre mot de travers.

« Et donc ? Riposta calmement Charles en se levant gracieusement de son transat pour se joindre à eux d'une démarche décontractée, Faut-il le tabasser, et le jeter par dessus bord pour le punir de ce crime impardonnable ? »

Le sarcasme était si mordant qu'Erik en aurait ri s'il n'était pas la proie actuelle.

Son agresseur dut accomplir un effort surhumain pour ne pas reculer quand Charles se planta devant lui, ses yeux bleus intenses plongés dans les siens.

« Il a volé une veste. » Argumenta doucement l'agresseur, en jetant un regard noir à Erik, qui était toujours immobile, par peur que le moindre mouvement qu'il effectuerait déclencherait une autre bataille.

Lehnsherr laissait les deux hommes de Première Classe débattre sur son sort, sans intervenir, priant pour que l'homme aux yeux bleus soit un bon parleur, pour qu'il sauve sa peau.

Étrangement, Erik mit automatiquement son sort entre les mains d'un inconnu, ce qui était assez inhabituel, venant de lui.

« Et je suis certain que tous les passagers de ce paquebot vous seront éternellement reconnaissant pour avoir arrêté un tel criminel. Monsieur, pourriez-vous retirer cette veste, pour qu'elle soit rendue à son propriétaire ? »

L'élément qui fit comprendre à Erik que l'homme aux yeux bleus s'adressait à lui fut le changement brusque du ton, qui passa de mordant à bienveillant.

Ce fut seulement à ce moment là qu'Erik réalisa que la voix de cet individu était incroyablement douce, comme l'écoulement d'une rivière.

Il y avait tellement de chaleur et d'aménité injectées dans cette voix qu'il resta un moment abasourdi, lui qui avait seulement côtoyé les aboiements et le mépris, pendant des années.

Personne – à part sa mère – n'avait employé une telle douceur et un tel respect à son égard, alors il retira la veste volée sans un mot, et la tendit docilement au jeune homme, qui la prit en lui adressant un sourire chaleureux.

« Mon ami, Proposa posément Charles en reportant son attention sur l'agresseur, mais le terme employé n'était pas du tout amical tant son ton était sec, Je m'occupe de lui, vous pouvez retourner à vos occupations. Vous avez manifestement besoin de vous détendre, alors je vous recommande de vous rendre au pont F, aux bains électriques. Le ticket coûte seulement 1 dollar. »

Le conseil ironique était en réalité une invitation polie à quitter rapidement les lieux.

Le message fut cependant reçu, parce que le groupe d'amis déguerpit sans protester, non sans jeter quelques regards peu aimables à Erik, et à Charles, mais ce dernier les ignora superbement, et il se pencha vers Lehnsherr, toujours assis par terre, et il lui tendit la main, avec un sourire.

Erik fixa avec incrédulité pendant un long moment la main tendue, comme si cette dernière était irréelle.

C'était idiot d'être obsédé par ce simple geste altruiste, mais personne ne lui avait jamais tendu la main pour l'aider à se relever, alors il fut déstabilisé pendant un temps, ses yeux vitreux rivés sur la main de Charles, qui ne se retirait toujours pas.

« Je peux vous assurer que ma main ne mord pas. » Commenta gentiment Charles devant l'hésitation de son interlocuteur toujours à terre.

Alors, Erik accepta la main tendue, et il fut rapidement remis sur pied.

Pendant qu'il saisit la main de l'inconnu de Première Classe, Erik remarqua qu'une magnifique montre en or ornait son poignet, alors il ouvrit rapidement le fermoir avec ses doigts experts, et il mit en œuvre ses compétences de voleur professionnel pour lui dérober rapidement le bijoux, en guise de paiement pour les jumeaux Summers, avant de le mettre dans sa poche, sans que le riche ne le remarque.

« Charles Xavier. »

« Erik. » Répondit-il froidement, tous ses sens en alerte.

Il n'était pas assez fou pour révéler son nom de famille à un inconnu.

Cette preuve de méfiance ne sembla en aucun cas perturber Charles, qui continuait de sourire tranquillement, sans insister, et Erik lui en fut reconnaissant.

Erik ne le remercia pas pour son intervention, car il savait que Charles, aussi gentil qu'il puisse être, allait s'empresser de prévenir un steward pour le vol de la veste.

Il n'était pas assez naïf pour croire qu'il serait magiquement épargné par bonté d'âme.

« On peut dire que le voyage commence à merveille pour vous, Erik, Commenta doucement le télépathe, Assurez vous de ne plus vous perdre, dans les prochains jours... »

La manière dont il prononça le verbe 'perdre' prouva qu'il n'était pas dupe, et qu'il ne croyait pas en cette excuse pitoyable, mais encore une fois, il ne demanda pas plus de détails.

Soit Charles était l'homme le moins curieux du monde, soit il était juste respectueux de la vie privée. Dans les deux cas, il était bizarre, de toute façon.

Sa gentillesse débordante était étrange, ainsi que son sourire bienveillant qui prouvait qu'il était à l'aise, en sa compagnie.

Une attitude détendue qui était d'autant plus insupportable car Erik venait d'être pris avec une veste volée, mais ce détail ne semblait pas déranger Charles, qui agissait avec lui comme si ce vol était négligeable.

« Vous attendez une invitation pour prévenir un steward, ou vous voulez faire durer le suspense ? » Cracha irrespectueusement Erik, qui commençait à s'irriter de l'amabilité perturbante dont faisait preuve son vis-à-vis.

« Je ne vais pas les déranger pour une affaire aussi futile. »

Étant incapable de cacher son étonnement, Erik sentit ses yeux s'écarquiller.

Une réaction qui fit agrandir le sourire amusé de Charles.

« Vous voulez quoi, en échange ? » Siffla sèchement Lehnsherr entre ses dents, une méfiance sans nom se gravant sur ses traits tirés. « De l'argent ? » Proposa-t-il cyniquement, avec un sourire narquois.

« Un simple 'Merci' ferait l'affaire. » Répondit Charles, d'une voix toujours aussi aimable.

Puis, il remarqua, avec une certain intérêt, en penchant légèrement la tête : « Vous avez un accent assez prononcé... Allemand ? »

« Russe. » Erik fit une courte pause, en l'observant avec attention, avant de capituler en soupirant : « Merci. »

Pensant que la conversation était terminée, Erik contourna nonchalamment Charles et commença à s'éloigner, mais la voix calme de ce dernier l'arrêta :

« La montre que vous m'avez dérobé est un présent de mon père. J'y tiens beaucoup. »

Cette fois-ci, le corps entier d'Erik se figea, sa bouche s'ouvrant en un 'O' effaré, tandis qu'il pivotait craintivement sur lui-même pour se retrouver face à Charles, qui ne souriait plus, à présent.

Il y avait une lueur peinée dans ses yeux bleus, qui, étrangement, dérangea Erik, et il sentit le pincement douloureux d'une émotion qu'il n'avait plus ressentie depuis un long moment : la culpabilité.

La partie intellectuelle d'Erik envisageait sérieusement la fuite, avec la montre en poche, mais l'autre partie, celle qui était aux commandes, ne pouvait moralement pas s'y résoudre.

N'osant pas affronter le regard océan de Charles, il sortit la montre de sa poche, et la posa sur le transat sur lequel ce dernier avait été assis auparavant, sans mots d'excuses, mais sans aucun mot de protestation non plus.

Erik avait honte. Mais pas parce qu'il s'était fait prendre, mais parce qu'il avait tenté de voler Charles, alors que ce dernier l'avait aidé de son plein gré, par charité pure, sans rien demander en échange.

Cependant, il avait bien trop d'amour propre pour s'excuser, alors il jeta un bref coup d'œil à l'échiquier qui était gardé par la sœur de Charles, avant de dire :

« Tour noire en D3. Échec et Mat. »

Pendant qu'il partait, il entendit quelques exclamations surprises de Raven qui n'avait même pas remarqué cette possibilité, tandis que Charles souriait sincèrement dans son dos.

Soudain, le regard du télépathe fut attiré par un objet brillant qui longeait le sol. Voulant satisfaire sa curiosité, il s'approcha de l'emplacement de l'objet, sous les yeux interrogateurs de sa sœur, et il saisit le magnifique collier en argent, au sol.

Charles mit le pendentif dans sa paume, en l'analysant avec un intérêt non feint, et il reconnut presque immédiatement le symbole, grâce à ses études.

Un sceau de Salomon.