Chapitre IV : Dette Avantageuse
Ce fut quand Erik était en train de retourner au pont G qu'il se rendit compte que quelque chose n'allait pas, que quelque chose d'essentiel manquait, sans pour autant y mettre le doigt dessus.
Un mauvais pressentiment lui comprimait douloureusement l'estomac, et une boule se forma dans sa gorge, mais il n'arrivait pas à trouver la raison de ces symptômes.
L'absence du poids rassurant du collier autour de son cou fut le déclencheur qui lui fit comprendre que c'était précisément ce bijou qui manquait.
Tout ce qui restait de sa chère mère – la seule personne qui comptait pour lui – avait brusquement disparu. Il avait l'impression qu'on lui avait arraché un organe vital, le condamnant ainsi à vivre amputé, à l'agonie continuelle.
Il s'en serait littéralement arraché les cheveux s'il n'était pas dans un couloir bondé.
Dans l'espoir naïf que le collier d'Anastasia soit tout simplement resté dans sa cabine – même s'il ne s'en séparait jamais – Erik s'était rué vers sa chambre à s'en brûler les poumons, pour vérifier cette théorie qu'il espérait de tout cœur véridique.
Quand il ouvrit brusquement la porte de sa cabine, il retrouva les jumeaux Summers en sueurs, qui se combattaient avec acharnement au bras de fer autour d'une petite table, leurs biceps contractés face à l'effort intense.
« Tu as levé le coude ! » Ronchonna Scott d'un air boudeur, quand il perdit une nouvelle fois.
« N'importe quoi, Répliqua Alex, en levant les yeux au ciel devant la mauvaise foi évidente de son frère, Trouve une autre excuse pour justifier ta défaite, si tu veux paraître crédible... »
« Tu es favorisé parce que ton bras est plus petit que le mien ! »
« Ou alors, je suis simplement le plus musclé... » Ricana Alex, en évitant avec agilité le coup de poing fraternel que lui envoya Scott dans l'épaule, en représailles.
Alex jeta un coup d'œil surpris et assez inquiet vers Erik qui se précipitait à l'intérieur de la cabine, sans même les saluer.
Celui-ci se rua sur son sac, avant de le fouiller énergétiquement, vidant entièrement son contenu sur son lit. Scott lui aussi fut assez perturbé par son arrivée en trombe parce qu'il fronça les sourcils, en gardant le silence.
En effet, le visage d'Erik était tordu par une angoisse brute mélangée à une certaine fureur qui le rendait presque dément. Ses sourcils étaient tellement froncés qu'une large ride se traçait sur son front lisse, et sa mâchoire était si contractée que les jumeaux pouvaient la voir pulser.
Les yeux gris aciers écarquillés à l'extrême, il fouillait son sac avec tellement de précipitation que ses vêtements de rechange étaient éparpillés sur les draps blancs, mais il ne semblait pas trouver ce qu'il recherchait, parce qu'il grognait de frustration, et sifflait quelques jurons entre ses dents serrées.
Les jumeaux n'osèrent pas lui réclamer leur paiement pour l'information qu'ils ont donnée, alors Alex intervint assez timidement, en évitant soigneusement d'aborder ce sujet :
« Alors, le blond... Comment c'était, la Première Classe ? »
Ils ne s'étaient pas attendus à le retrouver si tôt, à vrai dire. Au moment même où ils lui avaient révélé la bonne grille à franchir illégalement sans être vu, Erik était directement parti, leur promettant un bijou en guise de paiement, pour le soir.
Alors, le retrouver seulement une dizaine de minutes après leur conversation à la salle à manger était assez surprenant.
« Mouvementé. » Répondit-il sèchement, sans arrêter de fouiller son sac de manière déchaînée.
« En résumé, tu t'es fait prendre... » En déduisit Alex, sans aucune moquerie dans son ton.
Le fait qu'Erik ne réagisse pas verbalement à sa remarque, et se contente de lui jeter un regard venimeux suffit à Alex pour comprendre que la réponse était positive.
« Tu cherches quoi ? » Demanda doucement Scott, sans aucune curiosité. Il essayait juste de faire la conversation pour briser l'ambiance pesante de la pièce.
Erik abandonna sa recherche dans un gémissement étouffé, et il frotta ses yeux brûlants de fatigue dans un soupir à fendre l'âme, l'air désemparé, comme si le monde venait de s'effondrer sur lui.
« Faut que j'y retourne. » Déclara sèchement Erik avec détermination, en ignorant superbement la question précédente.
Erik savait que c'était incroyablement stupide de sa part de se rendre de nouveau au même endroit où il s'était fait prendre, mais il ne reculerait devant rien pour retrouver son bien le plus précieux.
Il pourrait fouiller le bateau entier s'il le fallait.
Il priait intérieurement pour que personne n'ait dérobé son collier, et il avait toujours l'espoir qu'il soit resté à l'endroit où il pensait l'avoir perdu, c'est à dire au pont A, où il avait fait la fâcheuse rencontre du riche agressif.
« Mais t'es suicidaire ? S'exclama Scott, en levant frénétiquement ses deux bras pour montrer son désaccord, Tu vas y retourner deux fois dans la même journée, alors que tu t'es déjà fait prendre ? »
« Ton inquiétude est touchante. » Répliqua ironiquement Erik, sa voix teintée d'ennui.
« T'as rencontré un Cul-Serré, et tu veux le rejoindre, ou quoi ? »
Erik commençait déjà à se précipiter vers la porte quand la remarque assez insolite du frère Summers le figea sur place, et il se retourna brusquement pour lui faire face, en lui lançant un regard interrogateur.
« Un... Quoi ? » Demanda-t-il, avec une incrédulité palpable.
L'expression confuse d'Erik était si intense qu'Alex rit doucement, tandis que deux taches rouges colorèrent les joues de Scott.
C'était la première fois que Lehnsherr voyait l'un des jumeaux embarrassé par l'un de leurs commentaires sarcastiques quotidiens, et cette image était définitivement à retenir.
« Une fois dans un bar... Quelqu'un de sage m'a révélé qu'il surnommait les plus fortunés comme ça, parce qu'ils sont fades et... coincés, avec leurs manières de politesse... » Se justifia Scott, en tentant de ne pas baisser les yeux sous le regard dur d'Erik, tandis qu'Alex se mordait la lèvre inférieure pour étouffer le fou rire qui menaçait de sortir.
« Et je suis sûr que ce 'Quelqu'un de sage' était en réalité ton frère qui avait bu trop de bières, ce soir là... » Cingla froidement Erik en ouvrant sèchement la porte, mais il ne pouvait pas s'empêcher de sourire un peu, vaguement amusé malgré lui.
Il admettait que 'Cul-Serré' était un surnom assez adéquat... Personnellement, il désignait les riches comme étant des Sans-Saveurs, et il préférait nettement son expression, parce qu'elle était bien moins familière, même si l'image recherchée était similaire...
« Ouais, Avoua Scott avec un faible sourire, Alex ne tient absolument pas l'alcool... »
« Faux ! » Protesta le concerné avec entêtement.
« Vous êtes mineurs, qui plus est... » Intervint Erik, en haussant un sourcil d'un air blasé.
« On a 18 ans, dans 11 mois ! Viens avec nous ce soir ! » Dirent-il simultanément.
« Ce soir... » Cingla Erik avec irritation, la question absente dans sa voix.
Il commençait à réellement perdre patience, parce qu'il n'avait vraiment pas le temps de partager cette conversation futile avec eux.
« Viens à la fête des Troisièmes Classes pour que je te montre mon déhanché et mon goût prononcé pour l'alcool. » Proposa Alex d'un ton taquin, même s'il n'était pas assez naïf pour croire qu'Erik accepterait son invitation.
« J'ai une tête à me rendre dans des soirées dansantes pour jeunes ? » Cracha violemment Erik, mais les jumeaux ne furent pas perturbés par la sécheresse de son ton.
Ces dernières ouvrirent la bouche en même temps pour objecter que ce n'était pas une fête réservée aux jeunes, et qu'il y aurait bel et bien des adultes, mais ils abandonnèrent, sachant qu'Erik était trop borné et têtu pour qu'ils arrivent à le convaincre.
« Non, tu as une tête d'un tueur qui découpe des orphelins... Et je dis ça en tout amitié, bien entendu. » Railla ironiquement Scott, en le pensant à moitié.
« Et qui mange des bébés pandas... » Rajouta Alex avec humour.
Il était vrai qu'Erik était tellement paniqué que son visage crispé par la frustration était rouge, et quelques gouttes de sueurs coulaient sur ses tempes, le rendant assez terrifiant.
« Je ne viendrais pas. » Refusa froidement Erik, de mauvaise humeur, avant de se ruer dans le couloir, sans même fermer la porte.
« Au revoir à toi aussi ! » Cria Alex, avec un sourire amer.
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« Charles, faites au moins semblant de vous intéresser à ce que je vous raconte... »
La voix acide de Raven tira sauvagement Charles de ses pensées rêveuses, et son regard vague se posa soudainement sur sa sœur, reportant ainsi son attention – qui avait été détournée – sur elle.
« Pardonnez-moi » S'excusa-t-il rapidement, qui admettait volontairement qu'il n'avait pas un seul moment écouté sa sœur, ne se fatiguant pas à prétendre le contraire.
Raven ne semblait pas en être offensée. Elle paraissait juste curieuse devant le comportement inattentif de son frère aîné.
A vrai dire, il était dans cet état rêveur depuis l'intervention du passager de Troisième Classe.
De plus, elle avait remarqué qu'il effleurait machinalement du bout des doigts sa montre restituée, sans qu'il semble lui-même s'en rendre compte. Se sentant d'humeur taquine, un petit sourire se dessina sur ses lèvres pulpeuses :
« Je ne vous ai jamais vu défendre un être avec autant de ferveur. » Commenta-t-elle avec une légèreté forcée, pour masquer son ton malicieux.
Surtout que c'était faux. Charles avait toujours aidé les autres de son plein gré avec acharnement, fidèle à sa nature excessivement altruiste, peut importe le rang social de la personne à secourir.
Mais elle était persuadée que son frère était distrait par cette rencontre précise, alors elle voulait le pousser aux aveux.
Charles ne répondit pas, se contentant de la fixer d'un air ennuyé, alors elle poursuivit :
« Vous l'avez laissé partir, même quand il a volé votre montre... Quelle générosité de votre part pour un simple criminel. »
« Il n'y a rien de criminel dans ce que j'ai vu en lui, Raven. » Répondit doucement Charles, mais avec une foi totale.
« Vous avez lu son esprit ? » Demanda-t-elle rapidement, avec un certain étonnement.
Pendant l'enfance de Charles, son pouvoir avait été tellement volatile et incontrôlable que son frère avait complètement été à sa merci.
Par conséquent, il avait lu accidentellement toutes les pensées des autres, sans même le vouloir, ou s'en échapper.
Pendant des années, il avait capté chaque sentiment qui était à porté de lui, condamné à ressentir, et à endurer les émotions des autres, comme la colère, la joie, la tristesse, la douleur, ou la peine. Un horrible fardeau à porter pour un seul adolescent.
C'était pour cette raison que Charles avait toujours cherché à bloquer sa télépathie, et à limiter ses étendues, alors il avait construit de solides barrières dans son esprit pour l'affaiblir.
Sans ses protections, il capterait chaque pensée ou émotion autour de lui, et il serait capable de contrôler plusieurs êtes à la fois, alors ces barrières lui permettaient d'utiliser sa télépathie comme il le souhaitait, à piller les souvenirs et les émotions d'un seul esprit à la fois, sans être submergé par les autres.
C'était assez effrayant de savoir que Charles avait la capacité de vous contrôler, ou de sonder votre esprit sans que l'on ne puisse se défendre, alors qu'il n'utilisait même pas entièrement sa télépathie.
Pourtant, Raven n'avait pas peur de lui, car elle savait qu'il n'abuserait jamais de ses dons à des fins néfastes. Il se permettait uniquement d'intercepter certains sentiments, pour savoir si un individu était bon ou mauvais, en fonction des émotions qu'il captait. C'était sûrement ce qu'il avait accompli, avec Erik.
Bien entendu, Charles avait mûri, et à présent, à l'age de 23 ans, il pouvait à présent parfaitement contrôler sa capacité sans barrière, mais ces dernières le rassuraient, alors il les maintenait en place presque à chaque instant.
« Je n'ai pas lu ses pensées, mais je n'en ai nullement besoin pour savoir qu'il n'est pas un criminel. J'ai senti de la colère, de la haine et de l'amertume, mais aussi du bon et... »
Charles s'interrompit subitement, et ses yeux glissèrent vers l'endroit où il avait ramassé le collier, il y a seulement quelques instants, comme s'il se remémorait la scène de rencontre.
« Et ? » Encouragea Raven, en levant un sourcil.
« Et la trace de son esprit était différente. Je ne l'ai pas lu, rassurez-vous, mais... Son empreinte... »
Il n'avait pas besoin de développer davantage pour faire passer le message désiré.
Raven sentit ses yeux s'écarquiller de stupeur, et, dans un rire éclatant, elle saisit presque avec violence le bras de son frère pour le secouer face à l'excitation :
« Il est comme nous ? » Demanda-t-elle précipitamment, dans un souffle.
« Il a la même empreinte que la notre. » Rectifia doucement Charles en hochant tout de même la tête en guise de confirmation.
Il n'y avait aucune excitation ou fascination dans sa voix calme, juste une satisfaction sans limite d'avoir enfin trouvé un autre surdoué que sa sœur, grâce à ses dons.
N'ayant pas lu ses pensées, il ne connaissait pas la capacité d'Erik, mais il était assez curieux de le savoir. C'était peut être stupide, mais Charles se sentait lié à ce dernier sans même le connaître, parce qu'ils partageaient une différence commune.
Soudain, le petit sourire qui flottait sur les lèvres rouges de Charles disparut quand il sentit une trace familière près de lui qui se distingua des autres.
Rien de bien flagrant, si ce n'est une faible sensation connue qui lui titillait l'esprit. Pour préciser sa captation, Charles pressa deux doigts sur sa tempe en fronçant les sourcils, le visage crispé par la concentration.
« Quand on parle du loup... Il est de nouveau ici. »
« Enfin un homme qui a compris que les règles sont faites pour être transgressées ! » Affirma gaiement Raven, qui se mit à rire doucement, en mettant sa main gantée devant sa bouche.
C'était la deuxième fois que le passager de Troisième Classe brisait la loi, et s'infiltrait dans les ponts réservés aux Premières Classes, alors Raven songeait qu'il défiait juste l'autorité par orgueil, mais Charles avait une autre idée concernant la raison de sa seconde venue.
Le collier perdu, sans aucun doute.
Il ouvrit la bouche pour lui annoncer qu'il allait le rejoindre, mais il n'était manifestement pas le seul à savoir anticiper les réactions de sa sœur, parce qu'elle savait déjà ce qu'il s'apprêtait à faire. Cette dernière le connaissait par cœur.
« Je vais vous laisser entres hommes, dans ce cas. » Déclara-t-elle fermement avec un sourire assez mystérieux au coin des lèvres.
Elle ne laissa même pas le temps à son frère de protester car elle partit rapidement, en lui faisant un signe malicieux de la main, avec un clin d'œil. Charles ne savait pas s'il devait être amusé par le comportement enfantin de sa sœur, ou s'en irriter.
Pendant ce temps, Erik aurait pu hurler à s'en irriter la gorge jusqu'à ce qu'il n'ait plus de voix, pour évacuer tout le désespoir qui le submergeait totalement.
Il avait présumé retrouver son collier à l'emplacement exact où il avait été malmené, comme si son bien l'aurait sagement attendu.
La chute fut d'autant plus douloureuse quand tous ses espoirs furent brutalement réduits à néant, quand il réalisa que le bijou n'était pas là, et qu'il n'avait aucune idée où chercher.
Les larmes lui piquaient furieusement les yeux, mais il ferma ses paupières de toute ses forces pour les empêcher de couler. Il fulminait dangereusement, manquant de perdre le contrôle de ses pouvoirs tant il était furieux contre lui-même.
Il était tellement hors de lui, perdu dans ses sombres songes, qu'il ne remarqua même pas qu'un individu s'approchait silencieusement de lui.
« C'est la deuxième fois que vous vous perdez en une journée... Retentit une voix familière dans le dos d'Erik, Alors soit j'en conclus que vous avez un sens médiocre de l'orientation, ou alors vous avez un faible pour le pont A des Premières Classes... »
Erik sursauta de surprise, et il pivota brusquement pour faire face à son vis-vis, même s'il avait déjà reconnu cette voix douce inimitable.
« Vous me suivez ? » Cracha Erik, en fusillant le passager fortuné du regard.
Cette question était assez ironique, étant donné qu'il était celui qui avait traqué Charles depuis le début de cette maudite journée, mais il était bien trop perturbé pour s'attarder sur cette constatation.
« Je pourrais vous poser la même question. » Répondit calmement Charles, avec ce même sourire bienveillant étalé sur ses lèvres si rouges qu'on aurait pu croire qu'il s'était appliqué du rouge à lèvres écarlate.
« Comment saviez-vous que j'étais là ? » Enchaîna Erik avec hostilité, sur la défensive.
Le passager de Troisième Classe s'approcha dangereusement de son interlocuteur, le dépassant d'une bonne tête, si bien que Charles dut tendre le cou à l'extrême pour continuer de le regarder dans les yeux, mais il ne recula pas pour autant.
A vrai dire, il ne tressaillit même pas devant la posture rigide du russe, et devant cette proximité intimidante.
La différence d'attitude entre les deux hommes était limite comique. L'un était raide, tendu à l'extrême, serrant les poings à s'en blanchir les phalanges, tandis que l'autre adoptait une posture décontractée, sans cesser de sourire.
Erik avait l'impression qu'il pourrait lui balancer plusieurs coups de poing dans la mâchoire qu'il continuerait de sourire tranquillement, imperturbable.
« J'ai mes dons. Vous avez les vôtres. » Répondit calmement Charles.
Cette réponse semblait sans importance à première vue, mais la manière dont il prononça le mot 'don' était appuyée.
De plus, être la cible de ses yeux perçants était extrêmement désagréable, parce qu'Erik avait l'impression d'être transpercé et disséqué par ces prunelles azures, comme si elles sondaient chaque recoin de son âme, et qu'elles lisaient en lui comme dans un livre ouvert.
Il ne savait pas s'il trouvait ces yeux magnifiques, ou malsains. Deux saphirs brillants aussi précieux que coupants.
Charles donnait l'impression de connaître chaque secret enfoui au plus profond de l'esprit torturé du Russe. Comme s'il savait à propos de ses pouvoirs, alors Erik garda le silence.
« Se sentir anormal – différent de la société – est un sentiment qui ronge petit à petit notre raison, jusqu'à la folie, Affirma posément Charles, avec un détachement forcé, Mais se sentir seul est le pire sentiment qui soit. La solitude n'est pas bienfaisante, comme certains penseurs le croient. Elle est juste écrasante, et elle nous isole comme les barreaux d'une prison. »
Même si Erik ne comprenant pas pourquoi Charles disait ces paroles, chaque mot atteignait parfaitement sa cible, et le transperçait comme des lames brûlantes, car ces derniers résumaient tous ses tourments à eux seuls.
Il n'avait jamais compris pourquoi il possédait ses dons qui le séparaient de l'humanité générale, parce que personne d'autre n'en avait des similaires.
« Je ne vois pas de quoi vous parlez. » Siffla-t-il avec prudence, tentant de rendre sa voix la plus neutre possible pour effacer le mensonge, même si les battements de son cœur commençaient à s'accélérer, sans aucune raison apparente.
« Vraiment ? Répliqua Charles en injectant une fausse incrédulité dans sa voix toujours aussi douce, Je sais que vous vous sentez seul. Vous ne l'êtes pas, Erik. Vous ne l'avez jamais été. »
« Vous n'avez rien d'autre à faire ? Comme, j'en sais rien... Vous occuper d'affaires de riches, par exemple... » La mâchoire d'Erik était si soudée que ces mots franchissaient difficilement les barrières de ses lèvres.
Celui-ci se sentait proprement ridicule. Il aurait juste dû ignorer ces paroles et partir, au lieu de répliquer, rentrant ainsi bêtement dans le jeu de son vis-à-vis.
Mais cet homme le déstabilisait, et pas dans le bon sens du terme, alors il n'arrivait pas à agir intelligemment.
Charles soupira si lourdement que ses épaules s'affaissèrent.
Je partage, vous partagez.
Erik décolla de plusieurs mètres du sol. La voix douce de Charles avait résonné dans sa tête, alors que ce dernier n'avait même pas ouvert sa bouche ou remué ses lèvres.
Cette intrusion étrange dans sa tête déclencha l'instinct sauvage qui grondait en lui. Après tout, quand un animal se sentait menacé, il sortait les griffes.
Dans un grondement sourd, Erik plaqua durement Charles contre le mur d'en face, sa main puissante enserrant fermement le col de sa chemise blanche impeccable.
Même si Charles grimaça légèrement sous l'assaut brutal, il ne se défendit pas une seule seconde, se laissant docilement coller contre le mur, à la merci des bras solides d'Erik qui tremblaient sous le choc de sa démonstration de télépathie.
Il ne semblait même pas étonné par cette agression soudaine, comme s'il s'y était attendu.
Erik avait la désagréable impression d'être prévisible avec Charles, et il détestait ce sentiment.
« Qu'est-ce que c'était que ça ?! » Siffla-t-il dangereusement, son visage si près de celui de Charles que ce dernier sentit son souffle chaud sur sa joue.
« L'un de mes dons. Vous n'avez rien à craindre de moi, Le résonna Charles avec douceur, sans chercher à se dégager, Tout comme je n'ai rien à craindre de vous, malgré vos capacités. »
« L'argent vous a rendu sénile, Charles. » Gronda froidement Erik, qui refusait de capituler.
Charles l'observa pendant un moment avec gentillesse et compréhension, avant de plonger doucement sa main dans sa poche sans geste brusque, pour en sortir le collier d'Erik.
« Je suppose que vous cherchiez ceci ? »
Revoir le pendentif de sa mère fut un soulagement si brutal qu'Erik ne réfléchit pas un seul instant.
Agissant avec son cœur, il attira son bien métallique avec son pouvoir, et l'objet s'envola brusquement de la main de Charles pour venir se loger dans le creux de la sienne avec une rapidité déconcertante, puis il s'empressa de le remettre autour de son cou.
Quand l'euphorie du moment se dissipa, Erik se rendit compte avec effarement ce qu'il venait de se produire.
Serrant les dents, il redouta un hurlement de terreur, il s'attendit à du dégoût ou du mépris incrustés sur les traits de Charles, mais contre toute attention, le visage de celui-ci s'illumina d'admiration, et il se mit à rire doucement, sans chercher à dissimuler son émerveillement.
« Le contrôle des métaux, donc. » En déduisit-t-il avec douceur.
Cette réaction le détendit, alors Erik desserra lentement son emprise, avant de le lâcher complètement, et de s'éloigner de quelques pas.
« Vous... Vous... » Bredouilla-t-il pathétiquement, sans trouver les bons mots pour exprimer son effarement.
Puis, il prit une profonde inspiration, et quand il fut certain qu'il arriverait à prononcer une phrase complète et cohérente, il se lança : « Qu'êtes vous ? »
Le sourire béas qui jouait sur les lèvres de Charles s'effaça peu à peu, pendant que ce dernier réfléchissait pour trouver la manière la plus délicate de lui annoncer son pouvoir, sans le faire fuir.
« Pour faire court, je lis dans les pensées, et je peux contrôler un esprit. » Résuma-t-il assez craintivement, en se mordillant la lèvre inférieure sous la nervosité.
Erik blêmit, et il eut l'impression que son cœur cessa de battre.
« Vous avez lu mes... Enfin, vous... »
Charles l'interrompit avec autant de politesse qu'il le put, mettant fin à ses bredouillements pathétiques et mal assurés :
« Rassurez-vous, je n'ai pas lu le votre, et je ne compte pas le faire sans votre consentement... C'est contraire à mes principes. »
Erik aurait dû être terrifié d'être en compagnie d'une personne qui était capable de lui retirer son libre arbitre par la simple pensée, ou même lire son esprit et ainsi, découvrir son plan de vengeance.
Sa raison lui hurlait de fuir et d'éviter cet homme comme la peste, parce que ce dernier pourrait réduire à néant sa traque qui devait impérativement rester secrète, s'il voulait conserver l'avantage.
De plus, Charles pouvait très bien mentir, et violer son esprit en cachette, ou même contrôler ses faits et gestes en ce moment même.
Erik n'avait donc aucune raison de le croire, sauf son instinct quasi infaillible.
Étrangement, il avait développé une confiance instinctive envers Charles. Une confiance qui le confortait dans l'idée que ce dernier n'abuserait pas de son pouvoir sur lui.
« Je vous crois, Affirma Erik, et il fut surpris de constater qu'il était sincère, Alors... Il y en a d'autres, comme nous... »
C'était dur à avaler. Des années à vivre avec la certitude d'être seul et différent des autres.
Une certitude qui volait en éclats, avec la simple rencontre de Charles. Il avait l'impression que toute sa vie, toutes ses croyances ont été un mensonge, un simple leurre.
Il avait vécu dans un brouillard continuel, sans s'apercevoir, ou même concevoir l'idée que d'autres individus étaient dans le même cas que lui.
« Que me voulez-vous ? »
Pour la première fois, Charles parut surpris par la question posée avec méfiance, mais il se reprit bien vite, en lui offrant un sourire chaleureux.
« Si je dois être honnête envers vous – et envers moi-même – je désire vous connaître. Après tout, vous êtes le premier surdoué que je rencontre, après ma sœur. »
« Touchant. » Cracha Erik en levant les yeux au ciel, mais il savait qu'il en fallait bien plus pour déstabiliser ou vexer Charles.
« Mais après réflexion, je pense que vous avez une dette envers moi. »
Sa voix n'était pas acide ou sèche, bien au contraire. Elle était joyeuse, presque mutine.
« Une... dette » Répéta Erik, sans comprendre où le télépathe souhaitait en venir, puis il enchaîna avec cynisme : « Vous vous ennuyez, en fait... »
« Je vous ai laissé partir, après le vol de la veste et de ma montre. Vous me devez bien une petite contre partie... »
Il fit une pause, et il sourit innocemment devant la méfiance sans nom qui s'inscrivit sur le visage crispé d'Erik, avant de dire avec amusement : « Détendez vous, je ne vais pas vous demander de franchir un désert... Je souhaiterais juste trois parties d'échec. »
« Vous proposez des parties d'échec à chaque personne qui vous dérobe ? » Railla Erik avec sarcasme, en levant un sourcil pour garder contenance, et ainsi cacher sa surprise.
« Dieu merci, non ! Sinon, je passerai plus de temps à jouer aux échecs qu'à rédiger mes ouvrages scientifiques, Rit gaiement Charles, comme s'il était tout à fait normal de proposer un jeu de société à un bandit, et un inconnu de surcroît, Mais, encore une fois, pas tous les voleurs que j'ai croisé contrôlent le métal... »
« Est-ce tout ? »
« Pas exactement, j'en ai peur, mon ami... Une partie d'échec par jour, et le gagnant présente au perdant une salle spécifique de sa propre Classe. Histoire de pimenter notre arrangement... »
« Il n'y a pas de caviar, en Troisième Classe, Charles... Vous êtes certain de vouloir emmener un voleur en Première Classe, si, par malheur, je perds...? » Cingla sombrement Erik.
Il avait bel et bien quelques soupçons concernant la santé mentale de Charles, mais il avait à présent la certitude que ce dernier était fou à lier.
Ou alors excessivement extravagant...
« Ne soyez pas si dur envers vous-même, Répondit joyeusement Charles, en sortant élégamment de son veston un petit tube évasé en jade avec des ornements gravés dessus, Je partage, vous partagez, Erik. Mais si vous tentez de me dérober une nouvelle fois, je vous ferais croire pendant une journée que vous êtes une petite fille de 7 ans. »
La plaisanterie était osée, parce qu'Erik savait que Charles en était facilement capable.
A vrai dire, le télépathe disposait de la possibilité de le persuader de tout, même de s'ouvrir les veines, si cela lui chantait, mais Lehnsherr ne s'en offensa point, et il sourit discrètement avec amusement.
« Et si je refuse ? » Railla-t-il avec un air de défi, en croisant ses bras musclés devant son torse avec entêtement.
« J'en serais extrêmement peiné. »
« Et c'est censé me convaincre d'accepter ? » Ironisa Erik, en luttant pour ne pas trop sourire.
« Vous avez un cœur bien trop pur pour vouloir me peiner intentionnellement. » Répondit Charles avec fermeté, en allumant avec délicatesse sa petite cigarette qu'il avait insérée sur son fume-cigarette logé entre ses lèvres, avant de tirer une longue latte, emplissant ses poumons du goût familier de la nicotine.
Erik jeta un coup d'œil dédaigneux au fume-cigarette à l'extrémité duquel était insérée la cigarette.
Cet accessoire noble était fait de manière à ce que l'utilisateur puisse fumer sans toucher la cigarette des lèvres, afin d'éviter de se tacher les doigts. Seul les plus fortunés en disposaient, et surtout les femmes.
Cette action - que même Erik faisait de temps à autre - était banale et reproduite par tous, mais les riches avaient tout de même une manière différente et bien plus noble et élégante de l'exécuter, ce qui les séparait un peu plus des pauvres, et confortait Erik dans l'idée qu'ils vivaient dans deux mondes littéralement opposés.
« Ça ne dérangera pas les autres de vous voir fréquenter la plèbe ? » Demanda-t-il avec une nonchalance forcée.
« Je fréquente qui je veux, Erik. Je n'ai aucune leçon à recevoir de quiconque. » Répondit fermement Charles, avec une étincelle de défi dans son regard.
Cette réponse catégorique plut secrètement à Erik. Il aimait cette force de caractère, cette détermination et ce désintérêt du regard des autres qui se dégageaient de Charles, un homme au caractère effacé et timide, à première vue.
Erik n'y croyait pas, mais il envisageait sérieusement d'accepter cette dette. Premièrement, il était intrigué par Charles, qui était un homme comme lui, c'est à dire doté d'une capacité.
Erik manifestait l'envie d'en savoir plus sur le passé du télépathe, et sur les connaissances de ce dernier sur les surdoués qui semblaient bien plus développées que les siennes.
Mais surtout, ce marché lui donnerait la possibilité tant voulue de visiter les milieux de la Première Classe en toute liberté – s'il perdait les parties d'échec – et ainsi, lui permettre de chercher Shaw en toute discrétion, protégé par la présence du télépathe à ses cotés.
Se servir de Charles comme couverture ne perturberait pas sa conscience quasi inexistante, car il avait compris que s'infiltrer illégalement dans les ponts des Premières Classes pour traquer Shaw n'était pas la solution la plus efficace.
La proposition de partager les milieux de leurs Classes respectives apparaissait comme un miracle servi sur un plateau d'argent. Une chance à saisir, sans se battre pour l'avoir.
« Je prends les noirs. » Accepta Erik en soupirant, réprimant le sourire diabolique et fier qui menaçait d'étirer ses lèvres fines.
