Chapitre V : Dans le Monde de la Première Classe

« Désirez-vous un simple rafraîchissement, Monsieur Xavier ? » Retentit une voix polie qui couvrit le fluide bruissement des vagues qui s'entendait distinctement sur le pont A sur lequel Charles et Erik étaient toujours installés, commençant leur première partie d'échec.

Le télépathe détacha à regret son regard de l'échiquier en face de lui, pour porter son attention sur son valet personnel.

En effet, il avait pris une suite de luxe, comprenant une salle à manger, un salon, une salle de bain et des toilettes. Par conséquent, un personnel de service attitré lui avait été automatiquement affecté, en plus des femmes de chambres qui étaient à ses ordres.

Il aurait donné n'importe quoi pour s'en débarrasser, même si cela faisait à peine 3 heures qu'il avait embarqué sur le Titanic. Ce n'était pas qu'il n'appréciait pas leurs compagnies, mais il détestait cet esclavage.

Il était parfaitement capable de se servir un verre lui-même, ou de mettre le radiateur de sa cabine, sans aide. Il lui était presque interdit de se servir de ses deux mains, et il se sentait incompétent, voire même diminué.

Un simple rafraîchissement... Répéta sarcastiquement Erik dans sa tête, en jetant un coup d'œil dédaigneux vers les différentes bouteilles de champagnes alignées sur le plateau présenté par le valet.

Il était certain que ce plateau orné de fins filaments d'or était plus cher que son ancienne maison...

« Pour la troisième fois depuis le départ du navire, appelez-moi Charles, le réprimanda-t-il avec douceur, en souriant avec chaleur, Bien aimable à vous de me le proposer, mais non merci. Profitez de cette journée, visitez le paquebot, au lieu de vous occuper de moi. »

Le valet acquiesça humblement avec gratitude, et il jeta un bref coup d'œil intrigué vers Erik, qui leva un sourcil devant ce regard insistant.

« Beau costume, Monsieur. » Complimenta calmement le valet d'un ton étrange qui laissait suggérer qu'il n'en pensait pas un mot, avant de tourner les talons, sans attendre de réponse.

Perplexe, Erik fronça les sourcils, et il se jaugea pour vérifier qu'il n'était pas devenu assez fou pour s'être habillé en costume sans qu'il ne le sache ou s'en rappelle, mais il portait toujours bel et bien ses vêtements miteux marrons foncés, avec deux larges bretelles pastelles.

Il comprit à cet instant pourquoi personne ne l'avait encore abordé, ou même démasqué : Charles maintenait une illusion, en modifiant ses vêtements.

C'était assez impressionnant de le voir manipuler tant d'esprits, sans même broncher, mais il avait de la chance que le pont ne soit pas énormément fréquenté, à cette heure-ci.

Il remarqua ensuite le sourire amusé qui flottait sur les lèvres de Charles, alors il se pencha en avant, en plissant les yeux :

« Quelle sorte de costume m'avez vous choisi, au juste ? » Demanda-t-il avec méfiance, en tentant de rendre sa voix aussi menaçante que possible.

Contre toute attente, Charles éclata de rire, et Erik se surprit à apprécier ce son assez court, mais terriblement envoûtant.

Bien différent des hurlements et des gémissements de douleur qu'il avait côtoyé toute sa vie, ce rire aiguë, limite enfantin, semblait le plus beau son du monde, en comparaison.

« Ne vous inquiétez pas, vous n'avez jamais été aussi beau, Erik... Le rose cerise fait ressortir vos yeux. » Répondit le télépathe d'un ton mutin, en bougeant son pion blanc sur l'échiquier pour manger l'un des Fous noirs.

Erik serra les dents, et il le fusilla du regard, même si le cœur n'y était pas.

Il adoptait plus une moue boudeuse pour la forme que par réelle contrariété. D'ailleurs, son regard venimeux sembla redoubler l'hilarité de Charles, au lieu de l'intimider, comme en était l'effet recherché.

« Vous allez me le payer cher... Très cher. » Grogna-t-il, en plaçant sa dame au centre du plateau d'échec, avec plus de force que nécessaire car certaines pièces tremblèrent sous le choc.

Charles ne fut pas perturbé par cet élan de fureur feint, mais il eut la bonté d'arrêter de rire, par respect, ou par pitié... D'ailleurs, le petit sourire d'Erik prouvait qu'il n'était pas aussi en colère qu'il le prétendait.

« Vous voulez jouer, Charly ? » Demanda Lehnsherr avec ironie, en délaissant la partie d'échec en jeu pour porter toute son attention sur Charles.

Ses yeux gris attentifs ne manquèrent pas le petit tic qui agita le sourcil de Charles, sous ce surnom ridicule. Il avait pressenti que le télépathe détesterait ce surnom. Et apparemment, il ne s'était pas trompé.

« Ne m'appelez pas comme ça. » Siffla-t-il entre ses dents, d'un ton mi-amusé, mi-contrarié.

« Pourquoi pas ? Ce surnom fait ressortir vos yeux, Charly. » Railla Erik avec une innocence feinte, ne se rendant même pas compte qu'un large sourire amusé fendait son visage.

Lorsque Erik sourit de toutes ses dents, Charles fut surpris de constater que ce sourire transformait totalement le visage impassible de son interlocuteur, qui était d'ordinaire glacial et aussi lisse qu'un masque de cire.

Son expression générale était détendue, libérant son visage de sa crispation constante. Cette fois-ci, ses traits n'étaient plus creusés par la froideur, mais par l'amusement, traçant ainsi deux magnifiques fossettes sur ses joues.

« Très bien, j'ai compris, Capitula Charles dans un soupir humble, Je changerais la couleur de votre costume quand nous partirons du pont. »

C'est à dire, quand la partie d'échec se terminerait, et lorsque le gagnant ferait visiter une pièce de sa Classe respective... Autant dire qu'Erik avait hâte que cette maudite partie se finisse.

« Vous changez de couleur de vêtements régulièrement, en Première Classe ? » Demanda Erik avec ironie, alors il fut surpris quand Charles hocha la tête en guise de confirmation, le plus sérieusement du monde.

« Nous changeons couramment de tenues deux, voire trois fois par jour. » Révéla-t-il avec nonchalance, mais la petite grimace qui tordait sa bouche fit comprendre à Erik que cette mesure ne l'enchantait guère.

« Parce que vous ne savez pas manger sans vous tacher, ou juste parce que c'est un truc de riches ? »

« Un truc de riche. » Répondit Charles, en souriant sous l'expression employée. Puis, il déplaça son cavalier et prononça calmement : « Échec. »

Au début, le contrôleur des métaux avait eu l'intention de perdre intentionnellement, pour s'infiltrer dans la Première Classe, mais il avait abandonné cette idée, sachant que Charles ne serait pas facile à duper.

Après tout, ce dernier était loin d'être un idiot, alors il aurait su si Erik avait fait exprès de perdre.

Par conséquent, le russe jouait réellement, tentant de contrer les mouvements offensifs et défensifs de Charles dans le but de remporter la partie, même si celui-ci dominait clairement le duel.

Charles remarqua qu'Erik jouait principalement avec les pièces maîtresses, c'est à dire les plus puissantes et les plus mobiles du jeu, contrairement à lui, qui misait toute sa stratégie dans les pions, et la collectivité de ces derniers.

« Quel est votre pièce d'échec préférée ? » Demanda Charles avec intérêt, lançant ainsi le jeu du 'Je partage, Vous partagez', c'est à dire que quand l'un révélait une information aléatoire, l'autre était presque dans l'obligation de faire de même.

« La Dame, Répondit froidement Erik sans aucune hésitation, C'est la pièce la plus puissante, donc la plus utile. La votre ? »

« Le pion. »

« Évidemment, Railla Erik en levant les yeux au ciel, Vous aimez la pièce la moins considérée et celle que l'on sacrifie la première... Vous ne faites rien comme tout le monde, hein ? »

Charles sourit doucement, mais ses yeux bleus restaient sérieux quand il les plantèrent fermement dans ceux du russe.

« Le pion est directement classé comme une pièce sans importance, et à sacrifier le plus vite possible, et il est vrai qu'il n'a aucune utilité, seul. Mais pourtant, ce sont les pions, ensembles, qui ancrent le jeu, qui protègent le Roi, et qui permettent de mettre notre stratégie en place. Sans eux, personne ne pourrait gagner, parce qu'ils sont indispensables, mais sous-estimés. Un pion peut détruire une Reine, et nous pouvons parfaitement mettre un Roi en Échec avec des pions, s'ils sont bien placés. Ils prouvent que la collectivité est plus puissante que le pouvoir. »

Erik avait écouté chaque mot avec une attention soutenue, et il ne put que donner raison à cette analyse complète.

Cela faisait à peine une heure qu'il connaissait Charles, mais il avait tout de suite compris que ce dernier était spécial, et pas seulement à cause de sa télépathie. L'analyse des échecs prouvait que Charles visualisait le monde d'une manière différente des autres.

Ce que les autres voyaient noir, Charles le voyait blanc. Quand les autres détectaient uniquement de la laideur, Charles arrivait à visualiser une certaine beauté.

Ce qui pouvait être une bonne, comme une mauvaise habitude.

De plus, la manière dont il agissait avec lui – tout en simplicité et en douceur – prouvait sa sincérité à propos du but de leur arrangement : celui de simplement mieux le connaître.

Pourtant, Charles ne lui avait toujours rien demandé à propos de lui, tout comme Erik n'avait toujours pas abordé le sujet des surdoués, parce qu'il ne se sentait pas encore tout à fait à l'aise et en confiance pour en parler.

« Si jamais je gagne, et que je vous fais visiter la Troisième Classe, j'espère que vous n'avez pas la phobie des rats... »

Erik ne put s'empêcher d'injecter de la moquerie dans sa voix grave et masculine. Il est vrai qu'il ne voyait pas Charles en Troisième Classe, et il était persuadé que le télépathe ne tiendrait pas une minute dans un confort aussi modeste, entouré d'hommes les moins aisés.

Un confort qui était déjà un luxe aux yeux des passagers de Troisième Classe, mais certainement pas pour les riches, comme Charles, qui ont vécu dans le véritable luxe toute leur vie...

D'ailleurs, Erik ne comprenait pas pourquoi Charles proposait de visiter la Troisième Classe, s'il perdait. Un homme aussi fortuné que lui devrait être dégoûté du mode de vie de la pauvreté, ou alors totalement désintéressé, mais ce n'était manifestement pas son cas...

« Quelques rongeurs ne vont pas me traumatiser, mais je vous remercie de vous soucier de ma santé mentale. » Cingla assez froidement Charles, qui avait totalement saisi la moquerie et le cheminement des pensées d'Erik, sans même se donner la peine de les lire.

« Il n'y pas d'or sur nos plateaux... » Railla Erik, sans parvenir à masquer le reproche dans sa voix.

« Fortuné ne veut pas forcément dire sybarite, Erik, Riposta Charles sèchement, ses yeux bleus devenant bien plus glaciaux, J'ai aidé pendant des années les pauvres, et je suis allé pendant des mois dans des repaires tellement misérables que même vous ne pourriez pas y dormir une seule nuit. Alors je survivrais bel et bien au confort modeste, pendant une heure. »

Erik comprit le message sous la froideur inhabituelle de Charles : il était allé trop loin.

A vrai dire, il n'avait aucun droit de juger Charles, ou de lui reprocher sa richesse, car celui-ci ne l'avait pas provoqué une seule seconde sur sa pauvreté, comme si cela lui était parfaitement égal, ce qui devait être le cas.

Bien entendu, Lehnsherr était jaloux, car le télépathe avait eu la chance de grandir dans le confort, et de jouir d'une enfance paisible, en tant qu'enfant gâté et choyé de tout plaisirs exigés.

C'était probablement pour cette raison qu'il avait une vision du monde différente, presque utopique. Après tout, donner automatiquement sa confiance à un voleur de Troisième Classe prouvait à Erik que le télépathe était naïf.

Le russe ne pensait pas que l'on naissait naïf, mais on le devenait, quand on ne connaissait pas la douleur, ou la cruauté.

« J'avais oublié que vous êtes l'altruiste de l'histoire. » Répondit Erik, en déplaçant négligemment sa Tour.

Même si cette remarque était assez ironique, il le pensait sincèrement. Pas beaucoup d'hommes aurait été indulgent avec un voleur comme il l'avait été généreusement, avec lui.

« Personne ne devrait avoir honte de son rang social, Argumenta fermement Charles, Je n'ai pas le droit de mépriser votre pauvreté, mais vous n'avez aucun droit de mépriser ma richesse non plus. »

Erik avait bien trop d'amour propre pour admettre à voix haute que Charles avait raison, mais le fait qu'il ne réplique pas, et qu'il se contente de hocher la tête équivalaient à des excuses, alors le télépathe le prit comme tel, et il s'adoucit.

Charles semblait jeune et idéaliste, mais il possédait une sagesse impressionnante pour son âge jeune.

« Ce serait un véritable honneur que de visiter la Troisième Classe, Erik... C'est bien pour cette raison que j'ai proposé ce partage de Classes... »

Et pour mieux me connaître, ajouta Erik pour lui-même.

« Je partage, vous partagez... C'est ça ? »

« Exactement. » Charles lui offrit un sourire chaleureux, avant de déplacer une dernière fois son pion, pour le coup fatal :

« Mais j'ai bien peur que la rencontre avec les rats devra attendre. Échec et Mat. » Il lui jeta un coup d'œil presque craintif avant de lui demander avec douceur : « Voulez-vous toujours continuer notre arrangement ? Vous êtes libre de partir si... »

« Je suis un homme de parole, Charles, Je finirais notre arrangement. Où m'emmenez-vous ? » Erik ne l'avouerait jamais, mais il était extrêmement curieux de savoir où Charles comptait le mener.

Découvrir la Première Classe n'était pas une expérience à négliger, après tout.

« J'ai une petite idée. » Répondit mystérieusement son vis-à-vis, un large sourire illuminant son visage délicat.

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« Vous aviez dit que vous changeriez la couleur de mon costume ! » Grinça Erik avec amertume, en lançant des regards venimeux aux passagers de Première Classe qui lui lançaient quelques coups d'œil curieux et intrigués.

« Et je tiens toujours mes promesses, Répondit Charles en ôtant avec élégance son chapeau noir, libérant ainsi sa magnifique chevelure brune ondulée, Votre tenue n'est pas le problème, mais votre attitude, en revanche... »

« Qu'est-ce qu'elle a, mon attitude ? » Demanda Erik avec agressivité, en se tortillant sur son fauteuil en rotin blanc.

« J'ai beaucoup d'adjectifs en tête... Négligée ? Inconvenante ? Discourtoise ? Arrêtez moi quand je commence à prendre froid... » Le Taquina-t-il, en souriant avec amusement, révélant ses dents blanches parfaitement alignées.

Erik ne s'attendait pas à ce que Charles ait autant d'humour. Dans son esprit, tous les riches étaient des Sans-Saveurs corrompus, ou des Culs-Serrés méprisants et abjects, comme le disaient si brillamment les Jumeaux Summers, mais Charles était manifestement une exception.

Décidément, cet homme n'arrêtait donc jamais de le surprendre...

De plus, Erik mentirait s'il affirmait qu'il détestait la compagnie du télépathe. Tout paraissait facile avec celui-ci. Il émanait une aura apaisante qui mettait à l'aise n'importe qui, même le froid et insensible Erik Lehnsherr.

De plus, Charles respirait l'innocence et la gentillesse. Une bonté qui ne semblait avoir aucune limite, et qui fascinait Erik autant qu'elle l'irritait.

Avec le recul, il se demandait comment il avait pu concevoir l'idée que le télépathe soit un allié de Shaw.

Le Café-Véranda où Charles avait décidé de l'amener était à l'image des passagers de Première Classe : élégante et raffinée.

La pièce spacieuse était garnie de fauteuils blancs en rotin, dans un décor de palmiers et de plantes grimpantes, et une ambiance paisible y régnait, même si la salle était plongée dans un silence assez pesant, car la plupart des occupants chuchotaient.

« Alors, quelle est l'attitude idéale des riches ? Apprenez moi ! » Demanda Erik avec sarcasme, en se penchant en avant, posant ses deux coudes sur la table.

« Pas de coudes sur la table. Ensuite, vous êtes avachi sur votre chaise. Décroisez vos jambes. Le dos droit, les épaules en arrière, et la tête haute. »

Erik s'exécuta avec difficulté, et il grimaça car il se sentait prisonnier de son propre corps, car il lui était interdit d'effectuer des mouvements irréfléchis.

Erik constata seulement maintenant que Charles adoptait une posture parfaite, sans aucun défaut ou négligence.

Son dos était tellement droit qu'il ne frôlait même pas le dossier de son fauteuil, et ses mains étaient posées sur ses cuisses, ses longs doigts délicatement alignés. Chaque mouvement était calculé, comme s'il craignait de paraître vulgaire au moindre écart de conduite.

Cette véritable chorégraphie d'élégance amplifiait le charme envoûtant que dégageait Charles, en permanence.

Sa beauté en était presque décuplée. Au moment où cette pensée lu effleura l'esprit, Erik la chasse brutalement en secouant la tête.

Il se demanda pendant un bref instant combien d'années d'éducation stricte devait-on endurer pour adopter naturellement une posture élégante de manière obsessionnelle, sans même y penser.

« Votre dos n'est pas droit, mais courbé, Erik. » Ria Charles sans aucune moquerie, tandis qu'Erik levait tellement le menton qu'il luttait pour garder le télépathe dans son champ de vision.

Cette caricature aurait pu vexer le télépathe, mais ce dernier s'en amusait.

« Je suppose qu'il y une manière de parler, aussi ? »

« Que désirez vous, Messieurs ? » Une voix fluide les coupa de leur conversation, avant que Charles ne puisse répondre.

« Une bière. » Répondit directement Erik, sans réfléchir une seule seconde.

A la réaction de Charles qui luttait pour ne pas éclater de rire, le russe comprit qu'il aurait dû sagement garder sa bouche fermée.

« Je vous demande pardon ? »

« Nous prendrons deux thés, et deux sandwichs aux concombres, s'il vous plaît. » Commanda Charles d'un voix ferme pour attirer l'attention du steward qui fixait Erik d'un air totalement incrédule.

Opinant sans prononcer un mot, il se dirigea d'un pas pressé vers la sortie.

« OK... Vous ne buvez pas de bières... » En déduisit Erik, sans se reprocher sa maladresse pour autant.

« Pas à 15 heures, en tout cas, Rectifia doucement Charles en souriant avec indulgence, Pour revenir à votre question de départ, nous parlons à voix basse, et sans aucune vulgarité bien entendu. Même si ma sœur a légèrement quelques difficultés sur ce point. »

« Et comme je la comprends ! C'est pire que l'armée, ici. » S'exclama le russe, mais sans aucun mépris.

Il avait toujours su que le monde de la richesse était intransigeant, mais pas à ce point là.

Il y avait tellement longtemps qu'Erik n'avait pas profité d'une simple conversation avec un sujet innocent, que cette sensation de discuter sans but précis lui semblait presque inconnue.

« Votre commande, messieurs. » Annonça le steward de tout à l'heure, en posant deux tasses et deux petits sandwichs aux concombres sur leur table.

Le service était rapide, en tout cas.

« Nous en sommes fort aises ! » Parodia fortement Erik, d'une voix caricaturalement polie, ce qui déclencha un éclat de rire de la part de Charles, rapidement suivi par celui du russe.

Pendant qu'Erik riait, il oublia tous ses tourments, comme s'ils n'avaient jamais existé.

Toutes les tensions qui s'étaient accumulées sur ses épaules venaient de disparaître d'un seul coup. Il ne se rappelait plus de la dernière fois où il avait ri, simplement et pleinement, mais c'était divin.

Ses quelques secondes furent un bonheur absolu, si bien qu'il oublia complètement le véritable but d'avoir accepté cette dette : trouver Shaw.

Ce fut seulement maintenant quand Erik jeta un coup d'œil à sa tasse qu'il remarqua avec surprise le nombre incalculable de couverts qui entourait son assiette.

« Pourquoi autant de couverts ? C'est au cas où on en perd un ? » Demanda Erik avec curiosité, sans savoir lequel prendre pour couper son sandwich.

« Partez du couvert extérieur, en revenant vers l'assiette. » Devant le regard interrogateur que lui lança Lehnsherr, Charles précisa en souriant : « Un truc de riche. »

Un sourire amusé étira les lèvres d'Erik, tandis qu'il mélangeait brusquement le liquide de sa tasse avec sa cuillère, et Charles l'imita.

Le russe compara les deux méthodes avec un intérêt dissimulé, et il constata sans réelle surprise que Charles tournoyait silencieusement sa cuillère sans toucher sa tasse, tandis que celle d'Erik grinçait bruyamment.

Quand le télépathe retira la cuillère de sa boisson, il la racla doucement au bord de sa tasse pour l'essuyer, avant de la reposer sur sa petite coupelle associée.

Erik saisit sa tasse avec ses deux mains et la porta à ses lèvres pour prendre plusieurs gorgées saccadées de son thé. Il avait l'impression de se comporter comme un porc sans gène à coté de l'élégance de Charles.

« Alors ? Nous sommes autant 'Sans-Saveurs' que vous le croyez ? » Demanda Charles, sans aucun reproche audible dans sa voix douce.

Avant même qu'Erik ne puisse sentir de la surprise, le télépathe s'empressa de le rassurer : « Ne vous en faites pas, je n'ai pas lu vos pensées. Sur le quai, la discrétion n'est pas le fort les Troisièmes Classes quand ils parlent des Premières Classes, et je suis certain que vous connaissez ce qualificatif... »

« Et encore, vous n'avez pas tout entendu... » Grommela sombrement Erik, sans le contredire pour autant.

« Je n'en doute pas une seule seconde... »

« Pour répondre à votre question, je pense que tous les riches devraient être comme vous pour que ce préjugé disparaisse. »

Erik se rendit compte qu'il avait naturellement délivré un compliment seulement quand ce dernier sortit de sa bouche.

Le visage de Charles rougit fortement – et assez adorablement, selon Erik – et il se racla la gorge pour garder contenance.

« Comment sommes-nous surnommés ? » Demanda le russe avec intérêt, en croquant à pleine dents dans son sandwich, qui s'avéra tellement délicieux qu'il le garda plusieurs secondes de plus dans sa bouche pour savourer son goût divin sur sa langue.

« Parasites, mendiants, miséreux... Des noms que je n'adhère nullement. Certains fortunés se croient supérieurs aux pauvres, juste à cause de leur compte en banque... » Se désola Charles, en secouant la tête.

Erik hocha la tête sans un mot, et il ouvrit la bouche pour finalement lui parler du cas des surdoués - car il était enfin prêt à aborder ce sujet tant voulu – mais une voix rauque et détestable retentit près d'eux, alors que ni Charles, ni Erik ne s'étaient aperçus de cette présence inconnue.

« Certains sont naturellement supérieurs à d'autres, Monsieur Xavier. C'est ainsi. »

Erik reconnaîtrait cette voix rauque et détestable entre mille. Ses poumons se vidèrent si brusquement que c'en fut douloureux, et il dut fermer ses paupières de toutes ses forces pour se contenir de lui sauter à la gorge.

Ce fut à ce moment précis qu'il réalisa qu'il n'avait pas une seule fois songé à sa vengeance, en compagnie de Charles, alors que ce projet n'avait jamais déserté ses pensées depuis 9 ans.

Près de leur table se tenait Sébastien Shaw, avec sa femme, Emma Frost.