Chapitre 6 : Pile ou Face
Chişinău, 7 Avril 1903.
Les hurlements de terreur ne parvenaient pas à couvrir le slogan '' Tuons Les Juifs !'' qui était haineusement beuglé à répétition.
Erik n'avait encore jamais goûté à la saveur amère du chaos, jusqu'à maintenant.
Ses yeux étaient assaillis par des images sanglantes plus horribles les unes que les autres, si bien qu'eux-mêmes se retrouvaient totalement submergés par les événements.
Lehnsherr se demandait comment la situation avait pu dégénérer, à ce point là.
Il y avait encore quelques heures, il labourait tranquillement son champ agricole en compagnie de sa mère qui le complimentait chaleureusement pour ses travaux réussis, tous les deux insouciants de l'orage qui grondait silencieusement à proximité et qui prédisait une tempête meurtrière.
Mais soudainement, une foudre corrosive s'était abattue sur le petit village juif, sans prévenir.
La foule assoiffée de sang et droguée de haine balayait tout sur son passage, réduisant en lambeaux tout ce qu'elle avait à portée de main.
Certains pillaient les boutiques et enflammaient les différentes habitations, tandis que d'autres déchiquetaient les êtres humains avec leurs armes, qui allaient de simples fourches, aux armes à feux.
Le seul motif de cette émeute était leur statut de Juif, et le fait que beaucoup les accusait d'avoir assassiné le garçon retrouvé mort, en février.
Autrement dit, il n'y avait aucune raison valable qui aurait pu justifier cet affreux acte de violence.
Mais Erik n'avait nullement besoin de justification, il avait besoin d'aide, tout en sachant qu'elle ne viendrait jamais.
Comme tous les habitants du village qui se faisaient massacrer comme des vulgaires moutons à l'abattoir, il avait perdu l'espoir de voir l'armée russe venir à leurs secours, et mettre un terme à ce carnage.
La dure vérité était qu'ils étaient seuls. Livrés à eux mêmes, condamnés à affronter le sort cruel qui s'acharnait sur eux, sans aucun autre moyen de défense que la fuite désespérée.
« Erik ! » La voix stridente de sa mère le tira de ses songes.
Il se rua vers elle, tout en essayant de rester le plus discret possible, même si la panique générale le dissimulait efficacement des yeux des assaillants.
Les habitants du village étaient déchaînés, tous animés par le désir tenace de survivre.
Certains fuyaient à s'en brûler les poumons, en traînant leurs enfants en pleurs derrière eux, tandis que d'autres tentaient de défendre leurs maisons ou leurs proches dans un acte héroïque, mais qui se terminait le plus souvent par un assassinat aussi brutal que glacial.
Anastasia saisit fermement le bras de son fils quand il la rejoignit, et elle l'emmena sans ménagement à l'intérieur de leur demeure toujours intact – pour l'instant – pour l'amener dans une cachette.
Elle n'était pas idiote : elle avait compris que la fuite était impossible à réaliser sans se faire assassiner dans le dos, peut importe à quelle vitesse ils couraient.
La meilleure chance – si ce n'est l'unique chance – qu'ils avaient pour survivre était de se cacher, attendre que l'orage passe, et prier.
Si les assaillants ne suspectaient aucun habitant dans une maison, ils n'avaient aucune raison d'y entrer ou de la saccager.
Après tout, brûler les demeures des Juifs était bien plus excitant quand les possesseurs y assistaient, en tant que témoin impuissant.
Pendant leur course, Erik n'arrêtait pas de se retourner à chaque hurlement ou sanglot entendu dehors, et il serrait les dents à s'en faire mal, mais Anastasia l'empêchait de se concentrer sur les meurtres qui se déroulaient à l'extérieur, car elle le traînait avec brusquerie pour qu'il suive son rythme.
Arrivés à destination, Anastasia ne se donna pas le temps de reprendre son souffle, car elle ouvrit directement une grande armoire qui était assez spacieuse pour qu'un corps humain s'y cache.
De plus, de minuscules failles grignotaient le bois du meuble, permettant ainsi à l'homme, dissimulé à l'intérieur, de respirer.
Parfait... songea-t-elle, avec un espoir retrouvé qui réchauffa son cœur paralysé par la terreur de perdre son fils.
Elle saisit le bras d'Erik et le bourra violemment à l'intérieur, et elle était sur le point de refermer la porte, mais la voix désespérée et paniquée de son fils l'arrêta dans son mouvement :
« Viens avec moi dedans ! »
« Restes ici, Crapaud. Caches-toi, et ne sors sous aucun prétexte. » Ordonna sa mère avec autorité, mais son fils avait malheureusement hérité de l'entêtement de son père.
« Viens dans cette putain d'armoire ! » Siffla-t-il entre ses dents tellement serrées que ce fut un miracle que ces quelques mots sortirent de sa bouche.
Il mourrait d'envie de se battre contre ces maudits barbares, pour en crever le plus possible, mais sa mère maintenait sa main plaquée contre son torse pour le retenir physiquement.
« Il n'y a pas assez de place, pour deux, Crapaud ! Argumenta précipitamment Anastasia, d'une voix qu'elle espérait assurée mais qui tremblait imperceptiblement, Je vais me cacher dans la cave. Toi, tu restes là et tu ne fais aucun bruit. »
Il y avait une fatalité dans son ton qui ne plut définitivement pas à Erik.
Comme si elle ne croyait pas elle-même en ses propres paroles, et qu'elles n'étaient qu'un lot de mensonges. Pourtant, elle ne lui laissa même pas le temps d'ouvrir la bouche pour protester :
« Promets-moi que tu resteras caché ! » Sa voix était ferme et intransigeante, et l'autorité maternelle était tellement intimidante qu'Erik ne songea même pas à refuser.
« Je te le promets. » Répondit-t-il précipitamment, sentant les larmes qui lui brûlaient les yeux, tandis que sa mère tentait de lui sourire avec confiance, sans succès.
Anastasia lui baisa le front avec une lenteur excessive, comme si elle savourait ce contact – Ce dernier contact – avant de refermer l'armoire dans un hochement de tête ferme et satisfait.
Elle sentit son cœur se briser en lambeaux quand elle la verrouilla, enfermant ainsi son fils à l'intérieur sans que ce dernier ne le sache.
Elle n'avait jamais été une femme courageuse, mais l'amour de son fils lui donnait un courage inégalable, et une force d'esprit à faire pâlir les militaires. Elle se battrait comme une lionne pour sauver la vie de son fils. Même au péril de la sienne.
Elle s'était promis de ne jamais mentir à Erik, de lui montrer la dure réalité telle qu'elle était, sans illusion.
Pourtant, elle venait de briser cette promesse, à cet instant – en prétendant se rendre à sa cave – mais elle était trop concentrée sur son ultime objectif pour culpabiliser.
Il restait qu'un petit groupe d'assaillants près de leur demeure, le reste ayant poursuivi les pauvres villageois qui tentaient de s'enfuir.
Par conséquent, ils rentreraient bel et bien dans leur maison, pour chercher des Juifs, c'était inévitable. A moins de les éloigner, en servant d'appât.
Balayant les larmes sur ses joues humides d'un geste rageur de la main, elle sortit de sa demeure avec discrétion, et elle repéra le groupe sans aucun problème, car le village était désert, et ils étaient les seuls à aborder une expression diaboliquement satisfaite, en ricanant bruyamment.
En prenant une grande inspiration, elle se décala légèrement de l'entrée de sa maison pas à pas, pour que personne ne soupçonne qu'elle habitait à cet endroit, et elle se mit à courir, en faisant le plus de bruit possible.
Quand elle vit au coin de l'œil qu'ils la poursuivaient avec des cris sauvages, elle retint un soupir de soulagement.
Soudain, elle fut percutée par une force incroyable venue de nulle part, une sorte d'énergie destructrice si puissante qu'elle fut littéralement balayée comme un pantin désarticulé, et elle s'effondra au sol avec une telle brusquerie qu'elle sentit son genou se tordre violemment en un CRAC sonore.
Le groupe ne tarda malheureusement pas à la rattraper.
« Quelle chance ! Il en reste encore une ! » Ricana un premier, en partant dans un énorme éclat de rire gras.
« Les Juifs sont tous partis. Aucune tripes, ces vermines... Tous des lâches !» Cracha un second, en toisant avec un mépris cuisant Anastasia qui était au sol, en gémissant de douleur, ses mains tremblantes plaquées sur son genou brisé.
Elle résista à la tentation de jeter un regard vers sa demeure, mais elle savait qu'elle avait échoué.
Elle aurait dû courir beaucoup plus loin, toujours plus loin de son fils, qui devait sûrement avoir une vue parfaite de ce qui se produisait dehors, car elle se retrouvait pile en face de la porte ouverte de sa maison, à seulement quelques mètres de distance.
L'un des hommes du groupe n'était pas aussi enthousiaste que les autres. A vrai dire, aucune émotion ne s'inscrivait sur son visage aussi froid et inexpressif qu'un masque.
Il était le représentant fidèle de l'indifférence totale et cuisante.
Ce fut lui qui s'avança, et il s'agenouilla près d'elle avec une lenteur délibérée, mais avec une certaine grâce, sans aucune saccade.
C'était assez déstabilisant parce que son expression n'était ni méprisante, ni compatissante, comme s'il se moquait du massacre qui se déroulait sous ses yeux, et qu'il était uniquement présent par hasard, ou pour se divertir.
« Vous avez de belles foulées, Constata-t-il froidement, avec un soupçon d'ironie, Voilà ce que nous allons faire, Juive. »
A ses mots, il sortit nonchalamment une petite pièce d'argent, et la fit agilement tourner entre ses longs et fins doigts.
« Qu'est ce que tu fous, Shaw ? » Demanda l'un du groupe, une incrédulité totale tordant ses traits grossiers, tandis que plusieurs gouttes de sueurs dégoulinaient sur son menton gras.
« Un petit jeu. »
A quelques mètres de là, Erik s'acharnait contre la porte de l'armoire pour tenter de l'ouvrir, mais elle ne cédait pas sous ses violents coups de poings enchaînés sans aucune pause.
Il sentit que plusieurs de ses phalanges se brisèrent sous le choc, mais la douleur ne l'empêcha pas de continuer sa lutte perdue d'avance contre cette maudite porte fermée qui le séparait de sa mère.
Il avait une vue horriblement détaillée de la scène, si bien qu'il pouvait percevoir chaque trait du visage de sa mère, tordu par la terreur et la haine.
Elle était effondrée sur le sol, entourée par plusieurs russes, comme une faible proie piégée dans de solides filées.
L'un était agenouillé devant elle, et il tripotait une pièce entre ses doigts, le plus naturellement du monde, et l'adolescent perçut les lèvres fines de ce dernier remuer, mais il était trop loin pour entendre ce qu'il disait.
« Pile, je vous tue. Face, je vous laisse la vie sauve. Que la chance soit avec vous. » Annonça le bourreau, d'une voix plus sarcastique que joueuse.
Sa voix avait été suffisamment portée pour qu'Erik l'entende.
Et puis, il lança simplement la pièce avec son pouce.
Erik ne se rendait même pas compte qu'il retenait sa respiration, jusqu'à ce que ses poumons réclament douloureusement de l'air. Il eut l'impression que cet instant durait une éternité, car il distinguait chaque rotation que la pièce effectuait dans les airs, au ralenti.
Il aurait dû repartir à l'attaque et briser la porte, et ainsi, s'élancer pour sauver sa mère, mais son corps ne répondait pas à sa raison, alors il restait stupidement figé sur place comme une statue de pierre, incapable de faire le moindre mouvement.
Quand la pièce retomba dans la main de l'homme, sous les ricanements du groupe, le bourreau la retourna brutalement sur son avant-bras, et il lui jeta un bref coup d'œil, avant de reporter nonchalamment son attention sur Anastasia, qui tremblait autant de haine que de douleur.
« La chance ne vous sourit pas. Dommage... Des derniers mots avant de mourir ? »
Pour toute réponse, Anastasia cracha son plus beau mollard au sol près des chaussures du russe, mais ce geste de défi n'impressionna pas le moins du monde ce dernier, bien au contraire, car il paraissait amusé, et il ne jeta même pas un regard vers l'emplacement du crachat.
Comme si Erik savait instinctivement ce qui allait se produire, il ferma ses paupières de toutes ses forces.
Le soleil lui-même détournait le regard, ne voulant pas assister à cet assassinat, car une épaisse couche de nuages vinrent obstruer sa vue à ce moment précis. Et puis soudainement, un coup de feu assourdissant, suivi d'un râle d'agonie, retentit si brutalement que l'air en vibra.
Un coup de feu qui figea le temps.
Un coup de feu qui brisa un cœur humain.
Un coup de feu qui réduisit le monde lui-même au silence. Un silence honteux. Un silence horrifié.
Erik vécut la course folle qu'effectua la balle. Il put littéralement la sentir perforer ses vêtements, transpercer sa chair et se loger dans son cœur encore palpitant. Il sentit aussi le sang qui s'écoulait abondamment de la blessure provoquée. Un liquide vital qui s'échappait de son corps bien trop rapidement.
Il vivait une mort, comme si elle était la sienne. Comme s'il était sa propre mère.
Il n'osa pas ouvrir ses yeux, parce que sa raison savait ce qu'il verrait, même si sa partie émotionnelle refusait obstinément d'y croire. Il préférait l'obscurité à la réalité.
Des larmes salées roulaient sans filtre sur ses joues creuses. Le corps déchiré par de violents sanglots saccadés et silencieux, il s'effondra à genoux sans tenter de se rattraper, comme s'il était celui qui avait reçu la balle meurtrière en plein cœur.
Il aurait préféré être la cible de cette balle. La mort était préférable à cette douleur qui lui remuait les tripes.
« Un Juif de moins ! » Annonça fièrement l'un du groupe, tandis que Shaw songeait avec satisfaction : Un humain de moins... Chaque humain tué nous rend plus forts.
« Dégageons d'ici. » Cingla froidement celui-ci, en lançant un bref regard nonchalant au cadavre à ses pieds, avant de partir tranquillement, en remettant sa précieuse pièce dans sa poche.
Erik était tellement envahi par le désespoir qu'il ne se rendit même pas compte que la porte de l'armoire se solidifiait toute seule, comme par magie, des bouts de métaux quelconques s'assemblant l'un avec l'autre, afin de la fortifier. Il se barricadait lui-même dans l'armoire, sans en avoir conscience, pour assurer sa survie.
Pour que personne ne puisse jamais l'ouvrir.
Pour qu'aucune balle ne la traverse.
Titanic, Présent.
« Permettez-nous de nous joindre à vous, Monsieur Xavier, et votre ami ? » Demanda poliment Shaw avec un sourire faux au coin des lèvres, en désignant les deux chaises vides près de Charles et Erik d'un geste vague de sa main ornée de bagues brillantes.
« Volontiers. » Répondit aimablement Charles, tandis qu'Erik aurait donné tous ce qu'il possédait sans hésiter, pour que le télépathe refuse.
« Sans vouloir m'immiscer dans votre conversation, je trouve ces qualificatifs adéquats... »
Sous le haussement de sourcil méprisant de la part de Charles sous cette confession, Shaw se mit à rire doucement d'un air si forcé que c'en était presque risible : « Ne me regardez pas comme cela, Monsieur Xavier. Il existe des pauvres et des riches depuis toujours... Inutile de s'attendrir sur une plaie éternellement ouverte. »
Son ton moqueur ne plut manifestement pas à Charles, parce qu'il se pencha en avant, un air sérieux gravé sur son visage de porcelaine.
« Personne n'a à me dire de quoi je devrais m'attendrir ou non, Monsieur Shaw. » Répliqua rudement Charles, et Erik fut assez surpris par cette soudaine froideur, qui ne se dégageait pas uniquement de la sécheresse de son ton.
En effet, ses yeux neutres étaient glacés, et son expression indéfrichable accentua l'impression qu'il était une véritable poupée de porcelaine, en plus de son teint pale et lisse de tout défaut.
Erik avait toujours cru que Charles était gentil avec tout le monde, même en compagnie du plus abject des êtres humains qui peuplait cette terre.
Mais apparemment, il fallait croire que le télépathe avait un instinct infaillible, quant à détecter les connards finis, et il savait montrer son animosité, quand il le fallait.
Shaw se racla la gorge d'un air faussement gêné, en lançant un bref regard appuyé vers Emma, qui comprit le message transmis.
Elle focalisa son attention sur Charles, et elle tenta d'entrer avec discrétion dans son esprit, mais elle fut incapable de briser les défenses solides et infranchissables construites avec talent, malgré l'acharnement qu'elle y mettait.
Malheureusement, elle accentua la pression avec trop de violence, et avec pas assez de subtilité, car elle vit Charles tressaillir de surprise.
Sans prévenir, une force destructrice la balaya de l'esprit envahi, et elle fut éjectée sans aucun ménagement, deux yeux tranchants braqués sur elle avec suspicion, et avec effarement.
Frustrée par ce nouvel échec, elle tenta l'esprit d'Erik, mais elle se heurta aux mêmes barrières précédentes, avec la signature de Charles.
Elle lança un regard hostile vers son adversaire, qui y répondit en levant gracieusement un sourcil, une étincelle de défi s'embrasant dans ses yeux glaciaux.
Les lèvres rouges du télépathe se recourbèrent légèrement en un rictus mi-satisfait, mi-méprisant, quand elle sourit d'un air faussement assuré, pour garder contenance.
Bien tenté, Emma. La voix tranchante comme une lame de rasoir de Charles résonna fortement dans l'esprit de la jeune femme, mais elle s'y était attendue, alors elle ne répondit pas, adoptant une attitude détendue.
Elle avait perdu le premier round, et elle le savait pertinemment.
Charles tenta de percer l'esprit de Shaw, mais il en fut proprement incapable. Il sentait une force inconnue et invincible qui le maintenait fermement à l'extérieur, comme un mur invisible opaque.
Il ne reconnut pas la signature d'Emma, alors il sut avec certitude que cette protection ne provenait pas d'elle. Troublé, il abandonna sa lutte, de nombreuses questions tourbillonnant dans sa tête confuse.
Mais surtout, il était malheureusement incapable de maintenir l'illusion du costume d'Erik sur lui, mais Shaw fit pourtant mine de ne pas avoir remarqué la tenue miteuse, ce qui était étrange.
Comme s'il était au courant que Charles créait une illusion sur les autres, et qu'il était le seul à lui résister – pour une raison inconnue – mais qui gardait cette information sous silence.
« Votre visage ne me dit rien... Je ne vous ai jamais croisé, en Première Classe, Monsieur... ? » Dit simplement Sébastien, en dévisageant Erik avec insistance, comme pour détecter la moindre trace de mensonge.
Erik, était tellement tendu que les muscles de ses épaules pulsaient, et il bouillait littéralement de rage à l'intérieur.
Il n'aurait jamais pensé qu'une simple voix puisse raviver les pénibles souvenirs qu'il avait consciencieusement enfouis au plus profond de son être, pour qu'ils ne remontent jamais à la surface.
Pile, je vous tue. Face, je vous laisse la vie sauve. Cette phrase bourdonna à ses oreilles, mais il fit de son mieux pour l'ignorer, et porter son attention sur son plus vieil ennemi avec un air naturel ancré sur son visage.
« Vous vous rappelez de chaque personne que vous croisez ? » Siffla-t-il froidement, en ignorant la question absente dans la voix de Shaw.
Il fut faire un effort olympien pour que sa voix ne soit pas trop cinglante.
« J'ai une bonne mémoire. » Riposta-t-il en haussant nonchalamment les épaules.
« Ce qui est un avantage précieux... On n'est jamais trop prudent, de nos jours. » Susurra Erik d'un ton léger, mais qui révélait une menace claire et précise, pour lui-même.
« D'où venez-vous ? » La question avait été bien trop sèche pour qu'elle soit innocente.
« La politesse suggérerait de demander le nom et le prénom d'une personne inconnue, n'est-ce-pas? » Railla doucement Erik, en prenant une petite bouchée de son sandwich pour paraître nonchalant.
Vu de l'extérieur, il était parfaitement calme et détendue, mais un véritable ouragan de haine chamboulait ses pensées.
« Où sont passés mes bonnes manières ? Sébastien Shaw, et vous êtes... ? »
« Erik Eisenhardt » Un véritable coup de génie de sa part que d'avoir inventé cette fausse identité pendant sa traque...
« D'où venez-vous ? »
« Russie. » Cracha Erik en plissant dangereusement les yeux. Il avait appris que le meilleur mensonge était la vérité déguisée.
« J'y suis allé en visite, il y a quelques années. Beau pays... Mais bien trop mouvementé à mon goût. Quel est votre profession ? »
Cette avalanche de question commençait à franchement l'irrite au plus haut point.
Il réussissait à contenir sa haine ravageuse dû à des années d'entraînement pour refouler ses émotions afin de garder un visage neutre, mais il ne la musellerait pas indéfiniment, surtout s'il continuait de le harceler de questions, concernant sa vie privée.
« C'est un interrogatoire ? » Siffla-t-il avec bien trop d'animosité dans sa voix grave.
« Je suis juste un homme curieux. » Répondit calmement Shaw.
Les deux hommes se battaient du regard, sous les yeux neutres d'Emma, et ceux intrigués de Charles, qui assistaient à l'échange sans broncher.
« La curiosité est un défaut, à la longue, Monsieur Shaw. Mais puisque vous insistez, je suis possesseur d'une mine. »
Avant que Shaw puisse demander laquelle, ou une autre information, Erik enchaîna avec une dose d'humour feinte, mais qui paraissait vraie aux oreilles des autres : « Vous allez me demander la valeur de mon compte en banque ? »
Erik se glissait habilement dans la peau d'un riche, en utilisant tous les conseils de Charles sur la bonne conduite à adopter, pour ne pas se faire démasqué par son attitude bien trop familière, selon ces derniers.
Pourtant, il n'était pas détendu pour autant. Ses doigts étaient crispés sur le coin de la table, à s'en blanchir les phalanges, et il devait faire un effort conscient pour modérer sa respiration sifflante de fureur.
« Vous avez de la famille, sur le Titanic ? »
Le mot 'famille' fit violemment tiquer Erik, qui fut proprement incapable de répondre.
Au même moment, Charles reçut une vague emplie de haine et de fureur avec une telle force qu'il faillit chanceler de sa chaise, mais il se rattrapa discrètement, in-extremis.
Être percuté par une telle dose de haine était rare, et le fait que ses barrières étaient toujours en place, et qui lui assuraient, en théorie, de ne plus recevoir les émotions des autres, renforça le fait que cette projection émotionnelle accidentelle était puissante, si bien qu'elle avait passé outre ses protections mentales.
Ce ne fut pas bien dur de trouver la source de cette fureur.
En effet, Charles reconnut les signes dans la posture crispée d'Erik, qui suggéraient que ce dernier aimerait être partout dans ce monde, sauf à cet endroit précis, alors il décida d'intervenir.
« Non, aucune, Annonça fermement Charles, en plantant sans ciller ses yeux bleus dans ceux de Shaw, C'est pour cette raison qu'Erik doit nous quitter. Il doit rédiger des courriers pour ses proches, sans plus tarder, au salon de lecture et de correspondance. »
« Ne peut-il pas rester quelques instants de plus ? » Demanda innocemment Shaw, en feignant de croire au mensonge de Charles, mais ce dernier ne fut pas dupe.
Ils savaient tous les deux qu'ils se mentaient à la figure, et qu'ils faisaient semblants d'y croire. Le télépathe ne comprenait juste pas pourquoi Shaw jouait un rôle, en prétextant croire qu'Erik était en Première Classe.
« Non, j'en est bien peur. La boite aux lettres a des horaires strictes de dépôt. » Répondit simplement Charles, en lui offrant un sourire d'excuse.
Quand il reçut de plein fouée le soulagement brutal qui provenait d'Erik, Charles sut qu'il avait eu raison d'intervenir.
Il résista à la tentation de lire l'esprit d'Erik pour satisfaire sa curiosité sur la raison de cette haine dévastatrice.
Erik accepta la porte de sortie que lui présentait Charles, et, en marmonnant quelques formules de politesse, il se précipita vers la sortie comme si sa vie en dépendait, mais il fit un effort pour ralentir sa foulée précipitée.
Merci, Charles. Projeta-t-il vers l'esprit du télépathe avec une gratitude immense, sans savoir si ce dernier le recevrait ou non.
Je suis l'altruiste de l'histoire, Erik. La voix amusée de celui-ci retentit dans son crane, mais cette fois-ci, Erik n'en fut pas effrayé. Il pouvait presque sentir le sourire du télépathe à travers sa voix chaleureuse, et il s'était habitué à cette présence familière dans son esprit.
C'est pour cela qu'il sut que Charles n'avait pas lu ses pensées, parce que, si cela avait été le cas, il l'aurait senti. Alors, il en était doublement reconnaissant.
Quand Erik partit, Shaw ne tarda pas à faire de même, prétextant un rendez-vous avec son valet personnel pour discuter de sa suite de luxe, laissant ainsi Emma et Charles en tête à tête.
« Ne vous a-t-on jamais dit que fouiller dans l'esprit de vos interlocuteurs sans leur accord est malpoli ? » Cingla Charles avec une nonchalance feinte, à la seconde où Shaw déserta la table.
« J'ai un pouvoir, je l'utilise, télépathe, Riposta-t-elle froidement, sans aucun remord, J'admets que je suis impressionnée. Vous avez presque gagné mon respect. »
Même si ces paroles étaient flatteuses, sa voix féminine restait aussi froide et tranchante que de la glace. Elle aurait pu utiliser le même ton pour cracher une insulte atroce.
« Je suis censé en être honoré ? » Rétorqua calmement Charles en souriant d'un amusement amer, tout en buvant une gorgée de son thé.
Le duel hostile était lancé. Un combat acharné, non-agressif physiquement, mais chaque mot claquait sèchement l'air comme un fouet, et avait pour but de dominer ceux de l'autre.
« Libre à vous de penser comme bon vous semble... Dit-elle en haussant nonchalamment les épaules, Je vous fais peur, n'est-ce-pas? »
« Je ne peux pas prétendre que vous ne me dégoûtez pas... Qu'ai-je accompli pour mériter votre respect ?» Il cracha le dernier mot avec un mépris palpable, mais Emma ne s'en offusqua pas.
A vrai dire, Charles se demandait si cette femme s'offusquait de quoi que ce soit, ou si elle était entièrement faite de glace, inatteignable.
Elle était dotée d'une beauté aussi suprême que malsaine, qui reflétait parfaitement sa personnalité nocive. Une beauté glaciale qui donnait l'impression que l'on s'empoisonnerait lentement si on y touchait.
« Vos barrières n'ont aucune brèche. » Révéla-t-elle dans un souffle, impressionnée malgré elle.
Charles accepta le compliment dans un battement de cil, sans aucune fausse modestie. Il avait conscience de sa puissance, alors il était inutile de prétendre le contraire.
« Malheureusement, je ne peux pas en dire autant, concernant les vôtres... Attaqua-t-il avec une ironie si intense qu'Emma grimaça légèrement, J'ai capté de nombreuses failles... »
« Vous avez lu mon esprit ? » Demanda-t-elle, sans parvenir à masquer sa surprise.
« Cela vous étonne ? Je vous rends simplement la pareille. »
« Qu'avez vous vu, dans mon bel esprit? » Sa voix était restée calme et neutre, mais son visage impassible révélait quelques failles qui trahissaient son angoisse, à commencer par le bref pincement de lèvre nerveux.
Son esprit n'était pas beau, parce qu'il n'était pas émotif.
La beauté d'un esprit résignait dans les émotions ressenties qui coexistaient entre elles, et non dans le vide total de sentiment.
Il avait l'impression de converser avec un cadavre, car il ne captait rien en elle, comme si elle était morte à l'intérieur.
« Rien de bien croustillant, mis à part le fait que vous êtes une charmante télépathe qui abuse de son don. Je n'ai pas eu le temps d'en voir plus. »
C'était un incroyable mensonge, mais qui s'écoula de ses lèvres avec une telle fluidité qu'Emma le crut immédiatement.
Charles avait vu bien plus, mais il avait appris qu'il ne fallait jamais abaisser toutes ses cartes d'un seul coup. Il fallait toujours s'assurer un coup d'avance sur son adversaire, et garder ses atouts restants, confidentiels.
« C'est malpoli... Railla-t-elle avec une moquerie acide dans son ton, J'espère que cet écart de conduite ne vous hantera pas jusqu'à la fin de votre vie... Je n'imaginais pas le noble Charles sans scrupule. »
A vrai dire, elle était sincèrement surprise qu'il ose lire son esprit, sans aucun état d'âme.
Quand elle avait possédé son esprit, elle avait été capable de percevoir certaines brides d'une seule caractéristique proéminente : la bonté.
Elle comprit que Charles distribuait sa gentillesse sans limite à ses êtres chers, mais pas à ceux qui le provoquaient. Il valait mieux être son ami, plutôt que son ennemi.
C'était pour cette raison qu'elle et Shaw étaient venus à sa rencontre, dans ce Café-Véranda.
Ils voulaient savoir si Charles serait un atout pour leur cause commune, ou un obstacle. Malheureusement, la deuxième possibilité était la plus probable, alors ils devraient rester sur leurs gardes.
Sous ses airs fragiles et naïfs, Charles était un adversaire redoutable qui leur donnerait du fil à retordre, s'il le souhaitait réellement.
« J'ai un pouvoir. Je l'utilise, Répéta sèchement Charles, Spécialement sur les personnes qui n'hésitent pas à attaquer mon esprit, et celui de mon ami. »
« Féroce quand il le faut, alors ? » Railla-t-elle, un sourire narquois au coin des lèvres.
« Féroce quand il faut que je protège les autres de personnes telles que vous. » Siffla-t-il entre ses dents qui grinçaient de colère.
« Hypocrite ! Vos barrières ne sont pas en place pour protéger votre esprit. Elles sont présentes pour affaiblir votre télépathie. Parce que vous avez peur. C'est mignon... Pathétique, certes, mais mignon. J'en ai la larme à l'œil. »
« Je ne crains pas ma capacité. » Révéla froidement Charles, en plissant ses yeux en guise d'avertissement.
« Non... Admit-t-elle, le dégoût se gravant progressivement sur ses traits délicats, Vous craignez la tentation qu'elle vous offre. Tant d'esprits à pouvoir contrôler comme bon vous semble... Cette sensation de désirer le pouvoir... Ne prétendez pas ne pas l'avoir connue. On a tous une part sombre. Même vous, le gentil et niais télépathe voué à une cause chevaleresque, si noble que vous n'utilisez pas votre don à des fins néfastes... »
« Comme vous ? » L'interrompit Charles avec un sourire froid, mais elle fit mine de ne pas avoir remarqué sa remarque, et elle poursuivit naturellement :
« Mais surtout, vous craignez le regard des autres. Ne vous leurrez pas, mon chou... Nous avons le don le plus terrifiant, Charles.. Tout le monde a peur de nous. Même votre tendre sœur, et votre ami. »
Je vous crois. Ces mots prononcés par Erik quand Charles lui avait révélé sa télépathie et les limites qu'il avait bâti sur cette dernière, lui revient en mémoire, et ils diffusèrent une agréable chaleur dans tout son être.
Pourtant, il ne se leurrait pas :Emma avait raison, évidemment. Qui n'aurait pas peur, en compagnie d'un homme qui pouvait faire de lui tout ce qu'il voulait, selon ses désirs ?
Charles avait hérité du don le plus terrifiant, mais aussi le plus corrompant. La tentation était toujours présente, dans les recoins de son esprit, et il ne serait jamais à l'abri de devenir une personne abjecte et dangereuse, comme Emma.
Après tout, Charles n'était pas la perfection absolue. Il avait lui aussi, ses propres démons, ses propres parts d'ombre.
« Dans votre cas, vous ne craignez rien ni personne, et c'est un tord. La peur peut être utile. C'est un conseil. » Le sourire tranchant qu'il lui adressa fit comprendre à Emma que le vrai message dissimulé était qu'elle devrait le craindre, personnellement.
« Les hommes qui ont peur de leur ombre me m'effraient pas. Libérez votre télépathie et laissez la respirer, mon chou ! Si vous en avez le courage, bien entendu... »
Cette leçon de moral agaça tellement Charles qu'il se leva brusquement en faisant grincer son fauteuil sur le sol, dominant son adversaire par la hauteur, mais cette dernière leva simplement un sourcil, pas le moins du monde impressionnée.
« J'aurai pu détruire vos défenses si je l'avais voulu, Emma, mais je ne l'ai pas fait. Parce que je ne souhaite pas en arriver à de telles extrémités. J'ai été guidé par des principes toute ma vie, que j'ai suivi à la lettre. »
Il fit une courte pause, et il se retint de frapper le visage d'Emma pour effacer l'air condescendant de cette dernière à ces mots, puis il poursuivit d'une voix mortellement calme, mais qui suffit à provoquer quelques frissons sur l'épiderme de son interlocutrice :
« Mais si vous osez entrer dans mon esprit, ou celui d'Erik, une nouvelle fois, j'oublierai tous mes principes. Je me libérerais, comme vous le souhaitez si chèrement. Je détruirais vos défenses pathétiquement faibles, et je massacrerais votre esprit, jusqu'à ce que vous finissiez comme un pauvre légume sans raisonnement, incapable d'aligner deux mots sans baver. »
« Le caniche sort ses griffes... Railla-t-elle, en tentant de paraître non-intimidée, Des menaces, maintenant ? Craquant... Vous ne le feriez pas. »
« Non ? » Demanda sarcastiquement Charles, le visage aussi lisse que celui d'Emma.
Ils avaient tous les deux la capacité de gommer toute trace d'humanité sur leur visage, le rendant ainsi tellement froid qu'il en devenait illisible.
« Vous êtes trop bon. Vous n'en aurez pas les tripes. » Affirma-t-elle, mais pas avec autant de foi qu'elle l'aurait espéré.
« Nous avons tous une part sombre, Emma. »
Cette-fois-ci, ces paroles glaciales la rendirent muette, et elle ne répondit pas, se contentant de le fusiller du regard.
Charles prit son silence craintif comme une acceptation, parce qu'il sourit avec une élégance effrayante, conscient qu'il avait rempoté une bataille, mais pas la guerre :
« Je vous souhaite un agréable séjour sur le Titanic. » Annonça-t-il avec une courtoisie aussi sincère que terrifiante, avant de tourner les talons sans attendre de riposte.
