Chapitre VII : Incertitudes.
Titanic, 11 Avril 1912, 0h58. ( Présent)
Dans un grognement de frustration, Erik s'enfonça la tête dans son oreiller jusqu'aux oreilles, dans l'espoir naïf d'échapper aux ronflements peu discrets de Scott qui résonnaient dans la cabine silencieuse depuis plus d'une heure.
Pourtant, le russe n'était pas assez dupe pour croire que c'était seulement ces derniers qui l'empêchaient de trouver le sommeil.
Avait-il été démasqué ? Shaw savait-il qu'il était le fils d'Anastasia Lehnsherr ?
La conversation partagée avec Shaw hier après-midi défilait à l'infini dans son esprit torturé, et il fouillait dans sa mémoire, analysant tous les infimes détails des mouvements ou des dires de son ennemi, pour y détecter une quelconque faille.
Pourtant, il stagnait, car son jugement était faussé par la fatigue et une angoisse permanente qui lui serrait l'estomac, alors il n'arrivait pas à en tirer une conclusion.
Cette rencontre l'avait déstabilisé, parce que les questions de Shaw avaient été posées avec bien trop d'insistance pour qu'il n'y ai rien de suspect là dessus, mais il ne savait toujours pas si sa peur était fondée, ou si son esprit paranoïaque lui jouait simplement des tours.
Perdu dans son songes contradictoires, Erik était persuadé, pendant un temps, que Shaw avait compris sa réelle identité et le véritable but de sa présence sur le Titanic, mais l'instant d'après, il se résonnait en affirmant avec la force du désespoir que son ennemi n'avait aucun moyen de remonter jusqu'à lui.
Néanmoins, il était toujours autant perdu, même en retournant le problème dans tous les sens, pour le voir sous différents angles.
Il ne savait plus que faire pour s'assurer que sa vengeance soit victorieuse. S'infiltrer dans les quartiers des Premières Classes était clairement une mauvaise idée, alors il était à deux doigts de renoncer à traquer Shaw sur le paquebot.
Peut être devait-il seulement patienter à l'écart jusqu'à l'arrivée du Titanic, pour l'assassiner.
Peut être qu'espionner Shaw à bord était une forte perte de temps inutile, et à haut risque, qui plus est.
Que faire ? Rester discret, ou continuer son espionnage ?
Une seule certitude se démarquait de son lot de questions : il s'était fermement promis qu'il éviterait Charles.
Certes, il était toujours extrêmement curieux à propos de celui-ci, et de ses connaissances sur les autres surdoués existants, mais le télépathe était une distraction bien trop dangereuse pour être négligée.
En effet, Erik ne s'était jamais permis une seule seconde de perdre de vue sa vengeance, mais pourtant, la simple présence du télépathe l'avait détourné de son objectif avec une facilité déconcertante, et il ne savait pas s'il blâmait Charles, ou lui-même pour ce relâchement inexcusable.
Cependant, il admettait – à contrecœur – qu'il avait apprécié le fait de ne plus penser à Shaw pendant quelques temps, car c'était une expérience totalement nouvelle pour lui : Le visage du meurtrier de sa mère avait flotté devant ses yeux sans répit, pendant 9 années, alors être débarrassé de cette vision pendant un bref instant était une véritable délivrance, comme s'il avait été purifié.
Malheureusement, le télépathe avait sûrement capté sa haine envers Shaw, et cette fureur titillerait sans aucun doute sa curiosité. Qui dit curiosité, dit quête d'indice.
Alors, Charles fouillerait, et chercherait à comprendre le secret qu'Erik voulait à tout prix qu'il reste confidentiel.
Conclusion inévitable : Lehnsherr ne le verrait plus, et tant pis pour les deux autres parties d'échec qu'il était censé jouer, en sa compagnie...
Pourtant, pour une raison inconnue, cette conclusion le dérangeait, et il tentait d'ignorer le petit pincement au cœur qui se manifestait, se consolant en sachant que cette décision était la plus sage à prendre, mais au plus il y réfléchissait, au plus les arguments en la faveur de s'éloigner de Charles sonnaient faux, et le convainquaient de moins en moins.
« Bordel, l'envie d'étouffer Scott avec son oreiller me démange... » Le grognement chuchoté d'Alex le tira de ses pensées, et il lui fallut plusieurs secondes pour comprendre que l'adolescent s'adressait à lui.
« Et finir en prison ? » Répondit sombrement Erik, en remuant dans ses couvertures blanches pour se redresser en position assise.
Il retrouva Alex dans son champ de vision, car ce dernier avait lui aussi choisi le lit du dessus, alors les deux hommes s'observaient mutuellement, en silence, face à face.
Même dans l'obscurité, ils voyaient tous les deux leurs larges cernes sombres qui mangeaient leurs visages respectifs.
« On n'a qu'à prétendre qu'il s'est étouffé avec sa bave... » Ironisa l'adolescent d'un ton diablement neutre, mais un sourire amusé flottait sur ses lèvres, contrastant ainsi avec sa voix sérieuse.
Un sourire joua faiblement sur les lèvres d'Erik, mais un sourire qui se transforma en grimace quand l'un des ronflements de Scott fut plus fort que les précédents, faisant tressaillir son frère d'agacement.
« L'idée est plus que tentante... » Railla Lehnsherr, en passant une main fatiguée sur son visage pour secouer son cerveau endolori par l'épuisement.
« Je ne vous dérange pas trop, vous deux ? Si vous voulez planifier le meurtre de mon fils, faites-le dehors. » La voix mi-contrariée, mi-mutine de Katherine les firent tout deux légèrement sursauter, mais ils ne furent pas surpris de la voir réveillée.
Qui pourrait dormir sous un boucan pareil, après tout ?
« M'man, tu nous donnes un coup de main pour l'assassinat avec l'oreiller, ou on se met en cercle autour d'une bougie, en discutant de licornes à la belle étoile ? » Marmonna froidement Alex, clairement de mauvaise humeur, et il enfouit ses deux mains avec tellement de brutalité dans ses longs cheveux blonds pour les tirer en arrière qu'il s'en arracha sûrement quelques uns.
« Tu as toujours cruellement manqué d'imagination, Alexander. » Rit Katherine avec affection.
« Vous proposez quoi ? » Demanda Erik avec scepticisme, avant qu'Alex puisse avoir l'occasion de le faire.
Pour toute réponse, Katherine sourit de toutes ses dents avec espièglerie.
Erik déduisit qu'elle cherchait quelque chose, parce qu'il l'entendait tâter à l'aveugle le sol avec ses doigts, et fouiller bruyamment ses affaires, avec quelques soupirs las.
« Regardez, et admirez, les garçons ! » S'exclama-t-elle en chuchotant, avant de jeter de toutes ses forces un objet mystérieux qui atterrit avec précision sur le lit de Scott dans un bruit sourd.
Ce dernier se réveilla en sursaut dans un petit cri terrifié, tandis qu'Alex explosait de rire.
« Tu m'a... Tu m'as balancé ta chaussure ! » S'indigna sèchement Scott, qui avait une voix plutôt bien assurée pour quelqu'un qui venait de se faire tirer de son sommeil profond avec une telle brusquerie.
« Mais t'es malade ! Poursuivit-t-il, en balançant la chaussure au loin avec une répulsion évidente, Elle est pointue ! T'aurais pu me crever l'œil ! »
« Toujours en train de dramatiser..., Commenta Alex en levant les yeux au ciel, tout en feignant la mélancolie, Scott a toujours été plein de rancœur. Imagines les repas de Noël, Erik... »
Katherine leva les yeux au ciel, sans cesser de sourire, tandis qu'Erik secouait la tête à la négative, mais qui était vaguement amusé, malgré lui.
« Non, je préfère ne pas imaginer pour ma propre santé mentale... » Souffla-t-il doucement avec un sourire narquois, en se rallongent, et en passant ses deux mains derrière sa nuque pour rendre sa position plus confortable.
« Je vis dans une famille de psychopathes. » Bougonna Scott, en se mettant théâtralement la tête dans ses mains, mais ses yeux sombres pétillaient d'amusement, montrant ainsi qu'il ne leur en tenait pas rigueur.
« Mais les psychopathes ne ronflent pas, eux ! » Riposta Alex, en pointant son frère d'un doigt accusateur, mais son sourire mutin ne se fanait pas.
« N'importe quoi ! Je ne ronfle pas, je respire ! » Corrigea froidement Scott, en fusillant son frère du regard, mais le cœur n'y était pas.
« Alors, dors en apnée. » Riposta Erik d'une voix glaciale, et il fit mine d'ignorer le regard venimeux que lui lança brièvement le brun sous sa raillerie, et les éclats de rire rafraîchissants et simultanés d'Alex et de Katherine.
« Scott s'y connaît en apnée, vu qu'il s'étouffe tellement de fois avec des miettes de pain... » Railla Katherine, en lui lançant un regard moqueur.
« Comment sont les Culs-Serrés en Première Classe, Erik ? »
Le changement de sujet fut si inattendu qu'Erik observa Alex plus longtemps qu'il ne l'aurait dû.
Avant même qu'il ne puisse réfléchir à une riposte cinglante, Katherine intervint fermement, d'une voix autoritaire qui traduisait un ordre sec :
« Arrêtes de les appeler comme ça, Alexander ! Ils sont des êtres humains comme nous ! »
« Des êtres humains qui ont de l'argent... Crois-moi, m'man, ça fait toute la différence... » Rétorqua Scott, qui, sans surprise, soutenait loyalement son frère.
Même s'il y avait moins de dégoût dans sa voix que dans celle de son jumeau, le brun partageait la même conviction et la même animosité envers les riches, même s'il la manifestait de manière plus subtile.
Erik aurait lui aussi partagé leur opinion péjorative sur les fortunés, s'il n'avait pas rencontré Charles Xavier, un peu plus tôt. La voix douce de ce dernier résonna soudainement dans son crane, comme un rappel cuisant qui semblait le narguer : Je n'ai pas le droit de mépriser votre pauvreté, mais vous n'avez aucun droit de mépriser ma richesse non plus.
Le pire était que le télépathe avait raison.
Certes, les différences entre les classes sociales étaient injustes. Les pauvres dormaient dans la poussière et peinaient pour acquérir une pièce pour acheter leur pain quotidien, alors personne ne pouvait réellement les blâmer quand ils voyaient d'un mauvais œil l'or en abondance chez les autres.
Cependant, c'était tellement facile de condamner les riches de tous les maux de la terre entière, de les mépriser pour leur fortune.
C'était tellement simpliste de cataloguer les fortunés dans la catégorie des méchants corrompus et sans scrupules, et les pauvres comme étant les gentils martyrisés.
La réalité était bien plus complexe, et beaucoup moins imagée.
« Leurs sandwichs aux concombres sont divins. » Répondit vaguement Erik, qui n'avait pas la foi de défendre les Premières Classes. Les jumeaux étaient bien trop entêtés pour changer d'avis.
«Et tu nous as ramené des sandwichs ? » Demanda calmement Scott, faisant référence au payement qu'Erik leur devait, pour leur information à propos des grillages.
Un sourire entendu effleura les lèvres d'Erik, tandis qu'il se penchait en avant pour atteindre son sac, où leur récompense reposait sagement à l'intérieur.
« Tenez. »
A ses mots il jeta sans aucune délicatesse l'objet sur le lit de Scott, qui marmonna entre ses dents serrés que « C'était décidément une habitude de lui lancer des trucs à la figure. » mais ses protestations furent avalés par le rire d'Alex, qui avait reconnu le payement :
« Sérieusement, Erik... Un plateau ? Tu nous détestes à ce point ? »
« Un plateau avec des filaments d'or dessus... » Corrigea tranquillement Erik, fier de lui-même.
Il n'avait pas eu l'envie de voler un bijou à un passager, alors il avait décidé de ramasser un plateau à l'abandon sur une petite table.
« Super, Ronchonna Scott d'une voix sèche qui laissait sous-entendre tout le contraire, On a vraiment une tête à se trimbaler avec un plateau dans la rue ? »
« Dixit celui qui s'étouffe avec des miettes de pain... » Commenta sarcastiquement Erik, en ayant bien conscience qu'il n'y avait aucun rapport, mais quand les membres de la famille Summers éclatèrent simultanément de rire, le russe fut surpris de constater qu'il les imita naturellement.
~~
« Ou étiez-vous, Charles ? »
La voix précipitée de Raven l'agressa littéralement quand le télépathe posa son pied à l'intérieur de sa suite, mais il attendit intentionnellement de fermer lentement la porte derrière lui, pour répondre, aimant toujours autant la faire languir.
« Bonsoir, chère sœur. Comment s'est passé votre premier après-midi à bord ? » Railla-t-il.
Il se posa tranquillement sur l'un des canapés bordeaux de sa suite lumineuse, et attendit le retour de Raven, qui était enfermée dans la salle de bain.
« je vous retourne la question... » Riposta-t-elle, tandis qu'elle le rejoignait précipitamment, en essorant avec ses deux mains ses longs cheveux blonds trempés qui dégoulinaient.
« Vous n'avez pas trouvé les serviettes ? » Ronchonna-t-il en désignant avec désapprobation l'énorme tache circulaire qui s'élargissait progressivement sur le tapis trempé sur lequel Raven était plantée.
« Ne détournez pas la conversation ! Racontez moi dont ! Cela doit être passionnant vu que vous êtes resté toute l'après-midi avec le Criminel-De-Troisième-Classe-Qui-N'est-Pas-Un-Criminel...»
« Erik est parti à 15 heures. »
Cette révélation délivrée d'un ton assez sec ne parvint pas à distiller l'excitation évidente de Raven, qui leva un sourcil incrédule, sans s'arrêter de sourire pour autant.
« Qu'avez-vous fait pendant tout ce temps, alors ? »
Quand il haussa simplement les épaules en guise de réponse, elle continua en jetant un coup d'œil à l'horloge pour vérifier ses dires : « Le couvre feu est imposé à 23h, et vous rentrez seulement à 0h59... »
« La personne en face de moi m'a révélé que les règles sont faites pour être transgressées. » Marmonna-t-il en se tortillant nerveusement les doigts, mais il savait qu'elle attendait une réponse et qu'elle ne lâcherait pas le morceau tant qu'il n'en aurait pas révélé une, alors il poursuivit dans un soupir las :
« J'avais besoin de réfléchir. » Avoua-t-il sombrement, mais avec franchise.
En réalité, il avait voulu réfléchir et faire un point sur la situation, mais il avait tellement été hanté par des incertitudes qu'il avait vagabondé sur les différents ponts tel un mort vivant après avoir quitté Emma Frost au Café-Véranda.
Il avait tellement marché que ses pieds brûlaient et il ne serait pas surpris s'ils étaient parcheminés d'ampoules.
« Comment s'est passé votre rendez-vous ? » Pressa-t-elle fortement, en balayant son intervention d'un geste désintéressé de la main.
« Pas aussi paisiblement que je l'aurais espéré. » Cingla-t-il assez froidement, et devant sa perturbation évidente, l'air enjoué et taquin du visage de Raven s'envola et tomba comme une pierre, laissant ainsi place à une inquiétude franche, et un léger froncement de sourcil, pendant qu'elle s'asseyait à coté de lui, ses yeux bleus gravement braqués sur lui.
« Comment ça pas aussi...? » Commença-t-elle à demander, mais elle fut coupée sans ménagement par la voix dure de son frère :
« Avez-vous peur de moi ? De ma... télépathie ?»
Elle cilla plusieurs fois pour apaiser le choc qu'elle reçut devant cette question assez inattendue, et elle s'efforça de refermer sa bouche qui était grande ouverte d'une manière pas tellement élégante sous la surprise, mais quand elle répondit, ce fut sans aucune pause ou hésitation :
« Non. » Révéla-t-elle avec franchise, mais elle n'osa pas lui demander plus d'explication sur ce changement brusque de sujet, le laissant développer ses craintes lui-même.
« Vous devriez, Dit-il avec fatalité, sans rencontrer son regard, Parce que nous sommes deux, maintenant. »
Devant l'incrédulité totale qui s'inscrivit sur son visage, Charles soupira lourdement, mais il accepta de donner quelques précisions : « Il y a un autre télépathe à bord. Emma Frost. »
Cette révélation provoqua un silence oppressant pendant quelques secondes, seulement rompu par le TIC-TAC incessant de l'horloge brillante posée sur la commode, avant que Raven trouve le courage de réagir et de prononcer une réponse cohérente :
« Et son mari, Sébastien Shaw, aussi ? »
L'étincelle de crainte qui s'embrasa dans les yeux bleus de son frère lui fit comprendre avec horreur qu'elle n'était malheureusement pas au bout de ses surprises :
« Je n'en sais rien. »
Avant qu'elle puisse lui demander s'il avait lu son esprit, il enchaîna fermement : « Je n'ai pas réussi à lire ses pensées. C'était étrange, Raven... Je n'ai jamais ressenti cela. J'étais bloqué à l'extérieur, incapable d'entrer. Comme si je me heurtais à un mur. »
Cet homme intriguait sincèrement Charles, mais au plus il y pensait, au plus un mauvais pressentiment lui dévorait les entrailles.
Il lui semblait qu'il lui manquait une pièce fondamentale du puzzle, l'empêchant ainsi de percevoir le schéma global.
Il était presque entièrement sûr que Shaw était un surdoué, lui aussi, mais cette certitude était balayée par trop d'incompréhension qui rendait cette situation, bien trop floue.
Il avait l'impression de traverser à l'aveugle un couloir dans le noir, sans aucune lumière pour éclairer son chemin, l'obligeant ainsi à prier pour ne pas rencontrer d'obstacles mortels pendant sa marche.
Comment Shaw faisait-il pour bloquer sa télépathe ? Était-ce son don ?
Pourquoi a-t-il fait semblant de croire qu'Erik était réellement en Première Classe ?
Pourquoi Erik était-il tellement haineux envers le fortuné ? Se connaissaient-ils ? Avaient-ils un passé commun sombre ?
En une journée, Shaw avait fait en sorte de le croiser deux fois. Dans quel but ? Que lui voulait-il ? S'intéressait-il à lui pour sa télépathie ? Depuis combien de temps le savait-il, d'ailleurs ?
Trop de questions. Pas assez d'information.
« Il fallait s'y attendre, Charles, L'apaisa-t-elle avec une sagesse surprenante venant d'elle, Avez-vous révélé à Erik votre capacité ? »
Charles hocha la tête, et Raven poursuivit, sans demander plus de détails :
« Quelle est la sienne ? »
« Il contrôle les métaux. » Répondit-t-il rapidement, d'une voix bien trop fade.
« Pratique, quand on perd ses clés... Murmura Raven dans l'espoir de détendre l'atmosphère, mais elle n'arracha même pas un pauvre sourire de la part de Charles, mais elle n'abandonna pas, malgré cet échec, Allez-vous le revoir ? »
Cette question fit tiquer Charles, parce qu'il ne savait même pas si Erik allait accepter de le revoir, pour leur seconde partie d'échec.
Cette rage qui émanait de lui était trop ancienne, et trop entretenue par le temps pour être innocente. Il ne serait pas étonné si Erik allait devenir distant, mais il n'en savait toujours pas la raison, et Raven le comprit.
En réalité, il était totalement ignorant. Il ne savait rien.
Absolument rien.
Et cette constatation l'effrayait davantage.
Raven détestait voir Charles aussi désespéré.
Lui qui était le plus optimiste de tous.
Lui qui voyait toujours un faible rayon de soleil, même quand la couche de nuages était noire et épaisse, presque apocalyptique.
Lui qui remontait un moral au plus bas avec sa simple présence et son sourire dégoulinant de gentillesse.
Pour une fois, Charles refléta réellement son jeune age. Son frère était quelqu'un de sage et de brillant, et Raven mettrait sa propre vie entre ses mains sans hésitation, mais il restait toujours un jeune homme avec des faiblesses et des moments de doute.
Bien décidée à faire apparaître ce sourire 'Charlien' sur le visage de son frère, elle déclara d'un ton doux :
« Heureusement que vous avez une sœur à votre disposition... »
« Pourquoi ? » Demanda-t-il sèchement en fronçant les sourcils, mais il n'osa pas affronter son regard perçant, gardant ainsi ses yeux fixés sur ses mains jointes comme si elles étaient soudainement fascinantes.
« Parce qu'une sœur sert. » Révéla-t-elle mystérieusement, un sourire fendant son visage délicat.
« A quoi ? »
« A ça ! »
A ses mots, Raven prit avec un rapidité déconcertante le coussin posé sur l'accoudoir du canapé, et elle le lança brusquement vers Charles, qu'il reçut sans ménagement en pleine figure, sous les gloussements francs de la jeune femme.
« Rappelez-moi... A quel moment avez-vous grandi ? » Grogna-t-il entre ses dents, en enlevant avec agacement le coussin de sa tête, mais il souriait tout de même avec amusement, alors Raven avait réussi son défi.
Quand elle ouvrit la bouche pour répliquer, elle fut percutée par un autre coussin avec une telle force qu'elle faillit tomber du canapé, mais elle se rattrapa, tout en riant bruyamment et assez puérilement.
« Au même moment que vous, mon frère, Ria-t-elle tandis que Charles s'armait d'un autre oreiller de ses deux mains, ses grands yeux bleus pétillants d'amusement, C'est à dire, jamais. »
~~
« 'Vous finirez comme un pauvre légume sans raisonnement, incapable d'aligner deux mots sans baver' ? » Répéta Shaw d'une voix horriblement neutre, à la seconde où Emma termina le récit de sa conversation avec Charles.
« Mot pour mot. » Confirma-t-elle en hochant la tête pour alimenter sa confirmation.
Elle avait plusieurs hypothèses en tête, concernant les possibles réactions de son mari.
Elle s'attendait, soit à une rage sourde, soit à une colère froide où il annoncerait sèchement qu'il la protégerait, et qu'il ferait chèrement payer à Charles son impudence, avec son ton doucereux aussi glacial que tranchant.
Pourtant, elle ne s'était pas attendue une seule seconde à la véritable réaction de son mari qui se passa sous ses yeux, parce que Shaw éclata de rire.
Ce n'était pas un ricanement amer, froid, ou même malsain. C'était un rire qui traduisait un amusement sincère, comme si elle venait de lui narrer la meilleure plaisanterie de l'année.
« Brillant ! S'exclama-t-il, en riant à gorge déployée, Je ne l'aurais pas mieux dit moi-même ! »
« Heureuse de voir que cette menace – qui m'est adressée, au passage – vous émeut à ce point... » Cingla-t-elle froidement, mais elle était tout de même un poil vexée, alors elle plissa ses yeux d'un air menaçant.
Shaw eut la décence d'arrêter de rire, mais un sourire amusé restait vissé sur son visage lisse.
« Vous savez très bien vous défendre, Emma, Riposta-t-il assez sèchement, Alors je n'ai pas à m'en inquiéter... »
Puis, il trancha avec assurance : « Je suppose que Charles Xavier ne nous sera pas d'une grande aide pour notre projet... »
« Vous supposez merveilleusement bien, je ne l'avais pas vu venir, celle-là... » Railla-t-elle froidement, tandis qu'elle saisissait un verre généreusement rempli de champagne frais, pour en boire une gorgée.
Sachant que personne ne viendrait les déranger dans leur suite de luxe, elle se transforma en sa vraie forme.
Scintillant entièrement de diamants transparents, elle éclairait la pièce à elle seule, mais Shaw gardait tout de même la lumière allumée, car il adorait les reflets provoqués par la lumière jaune des lampes, qui brillaient sur la peau de sa femme.
Emma tourna la tête vers le hublot, et observa les vagues qui ondulaient élégamment au dehors pour avoir autre chose à fixer que le visage de pierre de son mari.
Ce spectacle était aussi beau que terrifiant. L'océan n'était pas déchaîné, il était à vrai dire aussi calme et lisse qu'un lac, mais il était noir comme de l'encre, si bien qu'il était difficile de le différencier du ciel assombri par la nuit tardive, si ne n'est les nombreuses étoiles brillantes qui le mouchetaient.
« Qu'allez vous faire de lui ? » Dit-t-elle d'une voix qu'elle espéra neutre.
« S'il n'est pas avec nous, alors il est contre nous. Je m'occuperais personnellement de lui. » Annonça-t-il fermement, sans lui jeter le moindre regard, comme si cette conversation n'était pas digne de son temps.
« Qu'attendez-vous pour le faire, alors ? » Pressa-t-elle durement, son visage toujours aussi indéchiffrable.
Les yeux aciers de Shaw s'embrasèrent d'agacement sous la rudesse du ton, mais il ne releva pas le manque de respect, comme s'il n'avait pas la moindre envie de faire face à l'angoisse cachée de son interlocutrice.
Mais c'était une pensée ridicule, parce qu'Emma Frost n'avait jamais peur, parce qu'elle ne ressentait rien. La seule chose à laquelle elle tenait était sa propre survie.
« Patience, Emma. Je souhaite tout d'abord vérifier un détail qui m'intrigue avant de passer à l'action... » Déclara-t-il vaguement, mais le petit sourire tranquille qui flottait sur ses lèvres fines prouvait qu'il était toujours autant confiant, et maître de lui-même.
« Ah... Vous voulez dire l'ami mystérieux du télépathe... » Déduisit Emma, un sourire narquois au coin de ses lèvres généreusement peintes en rouge vif.
Sa famille avait toujours désapprouvé qu'elle s'applique du maquillage, parce que, selon sa mère, Emma n'avait besoin d'aucun artifice pour perfectionner son visage naturellement sans défaut.
Et sa mère aurait continué à le lui dire, si elle était encore en vie...
« Je ne sais pas qui cet Erik Eisenhardt est, mais il m'intrigue... »
« Pourquoi ? »
« Que ferait un passager de Troisième Classe en Première Classe, et pourquoi Xavier le couverait-il ? Un autre Homo Superior, peut être ? »
Il parlait plus pour lui-même que pour répondre à sa compagne, alors il n'attendait aucune hypothèse de sa part, mais Emma avait toujours aimé parler, de toute manière :
« Charles est suffisamment niais pour se lier d'amitié avec un rat... » Commenta-t-elle d'un air pensif, mais fermement convaincu.
« Certes, admit-il en penchant sa tête sur le coté pour lui donner raison, Mais ce n'est pas tout... Erik... Il ne m'aime pas... »
« Ce ne serait pas le premier... » Railla sèchement Emma en levant un sourcil.
« Vous exagérez... Je peux faire une liste des personnes qui me détestent sans déborder le papier, alors je n'ai pas tant d'ennemis que cela... » Répondit-t-il d'une voix neutre, sans se rendre compte qu'Emma s'était rapprochée de lui d'une démarche provocatrice, en ondulant du bassin avec fluidité.
Un sourire séducteur était plaqué sur ses lèvres charnues, tandis qu'elle effleurait avec sensualité le bras de son mari avec sa main.
« Faites plutôt une liste des personnes qui vous aiment... Ce sera plus court. » Susurra-t-elle à son oreille, mais son ton était tellement sensuel que Shaw comprit que cette suggestion n'était plus du tout d'actualité, selon elle.
« J'inscrirais le votre en premier... » Riposta-t-il, tout en parsemant le cou nu de son épouse de nombreux baisers électrisants, prenant plaisir à la voir frissonner. De plaisir, ou de dégoût, il ne le savait jamais.
Shaw avait toujours aimé la force d'esprit qui se dégageait d'Emma.
Elle avait toujours une posture provocatrice, et elle assumait son coté féminin avec fermeté.
Elle était la seule à s'habiller sans cacher chaque parcelle de son corps comme l'époque l'exigeait avec les femmes.
Les bras nues, dotée d'un décolleté plongeant, toutes ses robes étaient faites dans le but d'épouser parfaitement ses courbes généreuses, sans les dissimuler.
Un jour, un homme l'avait abordé dans la rue pendant que le couple se baladait, en lui beuglant qu'elle devrait avoir honte de se vêtir de la sorte, et elle avait simplement répliqué, sans même le regarder ou lui donner de l'importance : « Si vous n'aimez pas, regardez pas. »
Ce fut à ce moment que Shaw avait su qu'elle était différente, et digne d'être sa femme. Ce n'était pas de l'amour, mais de la possession. Une présence indispensable à ses cotés, pour son projet, et une présence assez séduisante, qui plus est. Rien de plus.
Et il savait que c'était pareil, du coté d'Emma.
« Laissons cette liste à demain, veux-tu ? » Murmura-t-elle, tandis qu'elle enlevait avec une lenteur excessive le haut de sa robe blanche, pour dévoiler ses seins ronds.
Le tutoiement soudain promettait une longue nuit de sexe effrénée, et ce n'était pas pour déplaire à son mari, qui la dévorait du regard comme un affamé contemplerait du pain.
Pourtant, il grimaça de colère quand il sentit la main fouilleuse d'Emma se glisser avec fourberie dans la poche de son veston, pour tenter d'y retirer l'objet qui ne quittait jamais cette poche, même pendant la nuit.
« Non, Refusa-t-il d'une voix catégorique qui ne laissait place à aucune discussion, Il reste là ! »
« Je veux sentir ton esprit... » Protesta-t-elle faiblement en faisant la moue, comme une enfant capricieuse, mais Shaw mit fin à ses plaintes quand il effleura les lèvres d'Emma avec les siennes, et ce contact fut comme une décharge électrique, parce qu'elle franchit la maigre distance qui séparait les deux amants, et l'embrassa à pleine bouche avec sauvagerie, sa langue caressant celle de son mari, entièrement possédée.
Après, il n'y avait plus moyen de réfléchir.
~~
« C'est bon ! Tu as gagné, Raven ! » Abandonna Charles en levant sa main devant lui, paume vers l'avant en signe de capitulation.
Il s'affala lourdement sur le canapé, le front dégoulinant de sueurs, épuisé par cette bataille de polochons.
Raven, quant à elle, avait assez d'énergie pour continuer le combat pendant une bonne heure de plus, mais elle accepta la trêve avec compassion, sachant que son frère ne bénéficiait pas de la même endurance que la sienne, et elle s'assit à coté de lui, tout en riant.
« Dieu tout puissant, ça m'avait tellement manqué ! » Annonça-t-elle spontanément, en tapotant l'épaule solide de son frère.
Ce dernier ne partagea pas son engouement, et il grimaça en réponse.
« Bizarrement, pas à moi... Je me demande bien pourquoi... » Grinça-t-il en soufflant bruyamment, luttant pour reprendre son souffle.
« Parce que vous perdez à chaque fois ! » Le taquina-t-elle avec légèreté, mais il fallait admettre qu'elle n'avait pas tout à fait tord. Sa sœur était imbattable.
Bien trop agile, et rapide pour lui. Son visage brûlant d'avoir pris autant de coups de coussin en était la preuve flagrante.
Il l'observa pendant un long moment, admettant sans problème que cette bataille puérile l'avait défoulé, et clairement apaisé.
« Merci, Raven. » Souffla-t-il avec une gratitude sincère, mais elle se contenta de hausser les épaules avec modestie en souriant d'un air mutin, comme si elle n'était pas digne de ses remerciements :
« Pour vous avoir donné une raclé ? Quand vous voulez, cher frère ! » Ironisa-t-elle, et elle eut la chance d'avoir de bons réflexes pour éviter le coup de poing fraternel que lui lança Charles dans l'épaule, mais elle ne lui laissa pas le temps de développer, parce qu'elle demanda rapidement :
« Vous voulez revoir Erik, n'est-ce-pas ? »
« Bien sur, Admit-t-il sans aucune hésitation, Mais je ne suis pas certain que ma volonté soit réciproque... »
Il lui avait raconté l'épisode de la conversation entre Erik et Shaw, mais elle ne semblait pas convaincue que cet événement gâcherait leur arrangement.
« Où est passé l'horrible tête de mule qui me sert de frère ? » Railla-t-elle, en haussant son sourcil blond avec arrogance.
Devant son regard interrogateur, elle poursuivit fermement : « Vous êtes Charles Xavier, l'homme le plus têtu que je connaisse, pour l'amour du ciel ! Si vous voulez le revoir, allez y ! Insistez ! »
« Le harcèlement est puni par la loi, Raven... » Ironisa-t-il en souriant avec incertitude, mais il envisageait de plus en plus d'appliquer le conseil de sa sœur.
Elle leva les yeux au ciel tellement haut qu'ils firent presque le tour de leurs orbites.
« Convainquez-le de continuer votre arrangement s'il ne veut plus vous voir... Vous êtes bien trop buté pour abandonner. »
« Je préfère l'adjectif déterminé... » Corrigea-t-il, avec une mauvaise foi évidente.
« Ouais, si vous le dites... Capitula-t-elle, plus pour lui faire plaisir que par réelle conviction, Alors, vous voulez vous entraîner pour le convaincre de rester ? »
A ses mots, elle se transforma peu à peu en Erik avec un sourire espiègle, épousant les traits secs du contrôleur de métaux avec précision, et Charles éclata de rire, mais refusa sa proposition.
« Allons dormir, trancha-t-il avec une autorité fraternelle indéniable, Nous aurons besoin de force pour cette journée. »
