Soupir.

Tic-tac tic-tac tic.

Adrien leva un regard vide vers l'heure affiché sur sa table de nuit. Il fixait l'aiguille qui avançait sans vraiment la regarder.

Tic tac tic tac tic.

Son esprit vagabondait ailleurs, loin de cette enveloppe mortel et incolore. Il pensait à elle, il pensait constamment à elle. Elle qui désormais était si loin, si intouchable, si ... froide. Comment voulez-vous faire autrement, aussi ? Tout était entièrement de sa faute, à lui et à personne d'autre. Il portait sur ses épaules un lourd fardeau, un secret du passé qui le hantait et le rongeait de toute son âme.

— Ladybug ...

Un râle fébrile, chétif, faible rompit le silence. Avec horreur, Adrien comprit qu'il s'agissait du sien, et il dut se faire violence pour s'extirper de ses pensées. Passant un main sur son visage en sueur, puis dans ses cheveux en bataille, il poussa un long soupir.

Soudain, un cri strident le fit sursauter, et paniqué, il regarda subitement autour de lui. Puis, la honte l'envahissant, il frappa son réveil avec le poing, lassé.

Puis, réveillé pour de bon, il finit par se lever. Attrapant son smartphone, n'osant même pas regarder l'écran de verrouillage, il sortit du lit, enjambant le bordel dans lequel il vivait. Ouvrant la fenêtre, les rideaux, illuminant la piaule, il regarda Paris qui s'éveillait avec lenteur, reposé, calme.

Aujourd'hui, contrairement à ce jour d'ici il y a dix ans, il faisait un temps radieux. Pas de pluie, pas de brouillard angoissant. Pas d'effervescence, de larmes, de mouvements de foule et de recueils.

Aujourd'hui, tout n'était que silence, vide et mélancolie. Comme tous les jours depuis qu'elle était morte, depuis que la femme de sa vie était morte, devant ses yeux. La culpabilité l'envahit, la colère et la déception prenant part sur ses derniers lambeaux de dignité.

Soupir. Encore.

Adrien tourna la tête, son regard se posant sur la photo encadrée de la Coccinelle déchue. Agacé, pris d'une violente colère, il envoya son poing dans le cadre, qui valdingua contre le mur, la vitre se brisant en de milliers de morceaux de verres coupants.

Il resta prostré quelques instants dans son lit, regardant avec horreur le résultat de son aigreur. Puis, le chagrin lui prenant la gorge, il détourna son regard de l'image déchiré de sa feue amie.

Il décida de se lever. Rester à ruminer au lit en attendant qu'un miracle se passe ne changerait pas la situation. Au contraire. Il fallait qu'il se bouge, qu'il se secoue, ou tout simplement qu'il appuie sur le bouton off de ses incessantes pensées.

Mais c'était dur, si dur de tirer un trait sur le passé. Chaque fois qu'il fermait les yeux, le visage angélique de sa belle apparaissait. Il réentendait son timbre de voix, si doux, si enjôleur, qui l'appelait, lui dressait le poil. Lorsqu'il prenait une longue respiration pour se calmer et aérer son esprit, son cœur se serrait douloureusement, souvenir indélébile de son acte inavoué.

Son estomac se contracta rapidement, la bile remonta, et Adrien se leva précipitamment pour courir vers les toilettes. Penchant sa tête par-dessus la cuvette des toilettes, il essaya tant bien que mal de vomir tout ce qu'il avait dans le ventre. Mais il n'y avait rien, rien de plus qu'un filet de bave qui s'écoulait de ses lèvres.

Son ventre gargouilla méchamment, et il se retourna, blême, s'appuyant contre le sol froid. Depuis combien de temps n'avait-il pas mangé ? Depuis combien de temps se laissait-il mourir comme ça, laissant son âme pourrir, son corps flétrir ?

Essuyant ses lèvres humides, son visage en sueur, il se releva, tremblant. Reprenant peu à peu ses esprits, il s'accorda quelque instant de pause, sautant sous la douche, faisant couler l'eau glacée sur son corps ardent.

Quelques minutes plus tard, alors qu'il avait enroulé un linge autour de son corps inchangé depuis l'adolescence, son téléphone sonna dans sa chambre, et il se hâta d'aller répondre.

Adrien : Agreste, j'écoute.

? : Adrien, c'est toi ? Tu es où, bon sang ? Ça fait deux heures qu'on t'attend à l'hôpital, j'ai dû déplacé nombres de tes opérations, et crois moi, ça ne plait pas à tout le monde …

Adrien : … Désolé, Nino, j'ai complètement oublié de regarder l'heure. J'arrive.

Le blond raccrocha sans laisser le temps à son ami de répondre. Poussant un grand soupir, il essuya rapidement ses cheveux humides, passa des vêtements propres, finit sa toilette, et quitta la déchéance qu'était son appartement, sans prendre la peine de manger.

— — —

Il était midi tapante quand Adrien arriva à l'hôpital, son lieu de travail depuis bientôt dix ans désormais. Il avait depuis longtemps renonce à sa carrière de mannequin, préférant se concentrer sur la science et sur ses capacités cérébrales, et non sur la pose qu'il prenait ou le sourire qu'il faisait.

A vrai dire, choix décisif dans sa future carrière, la mort de Ladybug l'avait convaincue. Voir sa belle, sa meilleure amie, sa coéquipière mourir sous ses yeux, lui avait fait une sorte de déclic. Il sauverait des vies. Autant qu'il le pourrait. Jusqu'à réussir à rembourser sa dette, jusqu'à apaiser son cœur en tourment.

Ce n'était pas un métier des plus passionnants. On n'y voyait que morts et désolations, que sang et blessures, dépressions et larmes. Mais lorsqu'il rêvetissait sa blouse blanche, qu'il enfilait ses gants en vinyle, son regard se faisait concentré, son esprit se vidait, et il avait le pouvoir de recoller les filaments d'une vie éparpillée. Dans son monde de blanc et de candeur, il était de loin le meilleur.

Ce matin, pour une fois, l'hôpital était calme. Adrien prit tranquillement la direction jusqu'à son bureau, chipant deux cafés à la réception, quelques lettres à lire sous le bras, désormais bien réveillé, zappant Ladybug de son esprit. Alors qu'il venait à peine de poser son fessier sur sa chaise rembourrée, Nino, son assistant et meilleur ami – par surcroit – déboula, le visage irrité.

- Bon sang, mais tu faisais quoi putain ?! Tu es peut-être le médecin le plus reconnu et le plus prisé de ce foutu établissement, mais ça ne te laisse pas le droit d'oublier tes rendez-vous ! Imagine la tête de la mère de ce pauvre gamin qui avait besoin d'un transfert d'organe en urgence quand je lui ai dit que le très célère Docteur Agreste préférait faire la grasse matinée ?!

Le médecin plongea un instant son regard dans celui de son meilleur ami, avant de se mordre la lèvre, coupable.

- Je suis désolée … Je … n'ai pas très bien dormi, je n'avais pas vu l'heure.

Un soupir déchira le silence, et Nino se posa sur la chaise devant le bureau, prenant lentement sa respiration pour calmer sa colère. Il finit par faire un léger sourire compatissant à son supérieur, le regard doux.

- C'est encore elle, hein, Adrien ?

Il y eut un long silence. Ce genre de silence que personne n'a envie de briser. Parce que la réponse était évidente. C'était elle, toujours elle. Elle était la cause de tous les problèmes, la cause des insomnies, la cause de cette constante mauvaise humeur, aigreur. Et même si Adrien ne l'avouait pas, Nino le lisait dans son regard dévasté.

Il manquait quelque chose à la vie d'Adrien. Et ce quelque chose lui avait été dérobé dix ans plus tôt.

- Tiens, je t'ai pris un café pour me faire pardonner de mon retard.

Le chirurgien tendit le nectar à son compagnon, changeant totalement de sujet et brisant le silence insolent. Son ami ricana, s'emparant du gobelet chaud, et le portant à ses lèvres.

- J'accepte ton café, mais ça ne veut pas dire que je te pardonne !

Il se leva, empoignant une pile de documents qui trainaient sur le bureau, avant de faire quelques foulées pour sortir du bureau. Puis, se retournant sur le pas de la porte, il fit un clin d'œil à Adrien.

- Ah et, tu devrais aller te chercher un truc à manger. Tu ferais presque peur à un fantôme. Ta prochaine opération est à 13 heures, profite encore un peu !

— — —

Il avait suivi consciemment le conseil de son ami. Il était descendu chercher à manger. Il n'aurait pas dû. Pourquoi, bon sang, avait-il pris un chemin différent ? Pourquoi aujourd'hui, pourquoi maintenant ? Il avait fallu qu'il prenne cette escalier-là, cet embranchement-là, alors que l'hôpital faisait des kilomètres.

Sa tasse de café à la main, relaxé et presque détendu, il avait laissé ses questions et soucis dans son bureau. Il était prêt pour une journée de travail, il était prêt à sauver des vies.

L'hôpital s'était rempli à cette heure-ci. C'était pour cela qu'il ne s'était pas posé de questions quant à des éclats de voix féminins, ni au son d'une chaise roulante qu'on tire. C'était normal, pour lui.

Mais non, il y avait un petit bémol. Parce qu'il y avait toujours un putain de mais.

Au détour d'un couloir, alors qu'il laissait ses pensées s'égarer, il faillait percuter une demoiselle en chaise roulante. Il s'excusa promptement, baissant les yeux sur la malade et …

Le temps se figea, et ce fut seulement lorsque sa tasse de café percuta violemment le sol, éclaboussant ses chaussures blanc immaculé qu'il revint sur Terre.

Ces yeux.

Cette présence, cette aura.

Sa muse. C'était elle. Elle était là.