Le souffle des démons

CHAPITRE XIII. TERRA DI GOYA

La nuit était passée et avait laissé place aux rayons ocre de l'aurore. La forêt s'animait au fur et à mesure que la lumière du jour apparaissait, tandis que des volatiles aux couleurs écarlates s'élevaient dans le ciel et piaillaient en chœur. L'agitation habituelle des lieux allait reprendre de plus belle.

Guettant les alentours d'un œil méfiant, Zoro ajusta ses trois sabres à sa ceinture et se dirigea vers sa nakama, encore enfouie dans ses rêves.

Entre les bestioles sanguinaires et les nuits passées à veiller, ils n'avaient eu aucun répit. Et pour une fois, les rôles s'étaient inversés. Ce n'était pas non plus le moment pour Zoro de roupiller. D'autant plus qu'il devait s'assurer de leur survie.

Il se pencha vers l'historienne, et la réveilla d'un geste sur son épaule. Elle approuva son nakama du regard, comprenant qu'il était temps de décamper avant que la horde de bêtes ne les pourchasse.

Le vent se leva et les accompagna dans la foulée. Le bruissement des branchages s'amplifiait alors qu'ils évoluaient dans ce labyrinthe d'arbres. Les bourrasques changèrent soudainement de direction et les frappèrent de face, de sorte qu'ils n'entendirent plus un seul grognement bestial. Le sifflement du vent côtoya leurs tympans. Le massif végétal qui se trouvait devant eux se plia violemment sous la force des rafales et s'ouvrit sur un paysage improbable.

Une vaste plaine surmontée de moulins à vent et de petites habitations leur apparut presque magiquement. Ils ne leur suffirent que de quelques pas pour sortir de la forêt et arriver dans une zone où les rafales se firent aussitôt moins vives.

Intriguée par ce charmant panorama, Robin sentit un frisson lui monter à la nuque. L'appel de l'aventure se faisait sentir. Elle songea à ses compagnons restés aux rives de leur monde d'origine. Leur présence lui manquait autant que leur joie de vivre. Les retrouvailles avaient certes été courtes mais lui avait redonné assez d'espoir pour croire en un futur, ensemble.

L'un d'entre eux se trouvait justement à ses côtés, il ne s'en doutait pas, mais son aura suffisait à la rassurer. Chacun de ses nakamas lui évoquait une impression singulière. Le bretteur ne se détachait guère de son habituel sang-froid. Tout semblait plus sûr auprès de lui, rien ne semblait le dépasser. Enfin, presque.

- Vivement qu'on se pose, je commence à avoir soif, lâcha justement ce dernier.

Soif ? C'était un bien grand mot pour ce qui semblait être une envie de picoler, rien d'étonnant de la part du plus grand alcoolique de l'équipage.

- Au moins ça, ça n'a pas changé, lui rétorqua Robin, avec un air moqueur.

Zoro l'entendit à peine -ou fit mine de ne rien entendre-, et empressa le pas vers le chemin opposé à celui qui menait au village.

- ça non plus apparemment, taquina l'archéologue. Elle prit de sitôt les devants et s'engagea dans la descente de la colline duquel s'étendait le paysage.

Sans plus de réaction, le bretteur la suivit comme un enfant que l'on guide. Ce n'était plus un secret pour personne qu'il avait un sens de l'orientation déplorable. Tout comme les réflexions morbides que l'historienne pouvait sortir dans les situations les plus inopportunes. C'est ce qui les rendait aussi singuliers, l'un comme l'autre.

En bas de la colline, des champs de riz ouvraient une voie vers le village qui se trouvait à quelques dizaines de mètres de là. Dans ce même périmètre, des moulins hydrauliques battait la surface de petits cours d'eau, plus loin, c'était les pâles des moulins à vent qui battait au rythme de l'air. Ces derniers étaient particulièrement hauts. La partie supérieure des bâtisses étaient parfaitement positionnée de manière à subir d'assez fortes alizées. Cet étrange climat fascina l'historienne. Pareil à une bulle, l'espace dans lequel ils se trouvaient -la partie basse donc- était préservé de toute rafale.

Nami aurait adoré voir un tel phénomène, songea-t-elle. L'épéiste la regardait s'émerveiller sans dire un mot. Ces yeux pétillants de curiosité, ce petit sourire en coin, il ne l'avait pas remarqué jusque-là, mais c'était plaisant de les revoir à nouveau. Mais pour rester fidèle à lui-même, il préféra ne pas s'attarder sur cette pensée. D'autant plus que leur simple balade risquait bientôt de s'écourter.

Alors qu'ils dépassaient une rizière dans laquelle des enfants s'amusaient joyeusement, un jeune garçon d'une dizaine d'année s'immisça devant eux. Ses yeux ébahis et sa bouche grande ouverte en disait long sur le choc qu'il sembla éprouver en cet instant. Ce moment durant lequel il surprit l'improbable duo, le figea littéralement.

- Je…je…vous en prie…é-épargnez…ma famille…, souffla-t-il, laissant de chaudes larmes ruisseler sur ses joues d'enfant.

Robin s'approcha de lui, mais dans un élan de peur ce dernier prit ses jambes à son cou criant haut et fort qu'il ne voulait pas mourir.

L'attention des fermiers qui travaillaient non loin de là, s'attarda aussitôt dans leur direction.

Heureusement, les deux amis eurent le temps de réagir avant d'être découverts. Heureusement, une âme ingénieuse avait eu l'idée de construire un cabanon à proximité des rizières… Ils s'y étaient planqués en un rien de temps.

- C'était moins une, lâcha l'historienne presqu'avec amusement.

- Vu comment tu l'as traumatisé, ça m'étonne qu'il ait eu la force de s'enfuir, poursuivit le bretteur.

- Si on ne trouve pas un meilleur camouflage, c'est tout le village qui risque de prendre peur en nous voyant.

- Par camouflage, tu veux dire quelque chose du genre ?, interrogea Zoro en désignant une masse de tissu informe accroché près de la porte d'entrée.

L'archéologue saisit aussitôt ce qui sembla être de vieux habits de paysans. Le tissu vieilli et cramoisi de ces derniers était tout sauf glamour, mais avec ça, ils se fondraient plus facilement dans la foule. Elle lança au bretteur une chemise – d'un blanc délavé et crasseux -, un pantalon sombre, ainsi qu'une étoffe en guise de bandana.

N'ayant d'autres pièces que celle dans laquelle ils se trouvaient, les deux compagnons durent s'accommoder du manque d'intimité.

N'importe quel homme – un certain cuisinier notamment – en aurait sûrement profité s'il avait été à la place de l'épéiste. Mais Zoro s'en fichait. Ou du moins, il s'efforça de regarder ailleurs, pour ne pas tomber aussi bas que cet « idiot aux sourcils tordus ». Il se débarrassa de ses vêtements aussi vite qu'il enfila sa nouvelle tenue. Et pour ne pas changer ses vieilles habitudes, il laissa apparaître son torse d'où saillait la cicatrice infligée par Mihawk.

L'historienne se changea en un quart de mouvements grâce à la multitude de mains qu'elle fit pousser autour d'elle.

A présent revêtue d'une longue jupe épaisse, d'un gilet emmaillé et d'un chapeau lui cachant le haut du visage, Robin fit signe à son nakama qu'ils pouvaient sortir.

L'air de rien, ils regagnèrent leur chemin en direction du village tel un couple de paysans revenant d'une journée de labeur.

Ils traversèrent le dernier pan de verdure les séparant de la ville, pour enfin franchir le sol pavé de celle-ci.

Leur camouflage avait le mérite d'être utile. Parmi les habitants qui circulaient sur l'allée principale, nul ne les reconnurent.

De parts et d'autres de la rue se trouvaient diverses échoppes. D'appétissantes odeurs en émanaient des unes, des cris d'acclamation en réchappaient des autres. L'ambiance, bon-enfant, n'était pas si différente de celles que les deux pirates connaissaient dans leur monde.

Sauf qu'ici, bars et tavernes ne s'insinuaient à aucun coin de rue.

Zoro avait beau détenir un sens de l'orientation déplorable, il savait repérer ce genre de choses (priorités). A son plus grand agacement, rien dans ce décor – pourtant ordinaire – ne laissait apparaître l'objet de sa convoitise.

Résigné, il se retrouva dans un grand salon de thé en compagnie de sa belle acolyte.

- Ça aurait pu être pire, souffla-t-elle au bretteur ronchonnant.

Il ne voulait rien entendre. Et encore moins se consoler devant une tasse de thé.

- Tu plaisantes, on a atterri en enfer, lâcha-t-il.

Robin ricana, puis lui fit remarquer qu'Aokiji avait une bouteille au moment de leur rencontre. « Il y a forcément un moyen de s'en procurer. Mais pas aussi facilement que chez nous », finit-elle d'un air rusé.

Une lueur passa aussitôt dans le regard de l'épéiste tandis que ses lèvres se tordaient en un sourire malsain. Cet entêté aux cheveux verts n'étaient pas prêts de s'enlever cette idée de la cervelle. L'archéologue s'en amusait certes mais le ramena vite sur terre.

- Je ne sais pas combien de temps il nous faudra pour retourner « là-bas ». Mais évitons de nous détourner de notre objectif, avisa-t-elle.

Zoro acquiesça du menton. Il songea un instant au dojo de Kuina qu'il finirait inévitablement par atteindre. Mais avant ça, il comptait bien débusquer une bonne bouteille de saké, une vieille barrique de rhum ferait même l'affaire, pensa-t-il (Irrécupérablement alcoolique…).

Pour l'instant, il devait se contenter de biscuits et de thé. Alors qu'il savourait cette maigre collation, Robin s'en alla dégoter une carte auprès du gérant du salon.

Aussitôt en mains et l'addition payée, l'archéologue fit signe au bretteur de déguerpir. Ils venaient à peine de franchir le pallier de porte, qu'une voix grave s'exclama derrière eux.

- Qui a volé mon portefeuille ?! hurla un homme visiblement furieux d'avoir perdu sa besogne.

S'en suit un bris de vaisselles et des cris enragés. On aurait dit une vraie bagarre de tavernes.

L'archéologue se garda bien d'avouer son crime. Ils se rendirent dans la rue, ni vus, ni connus.

Bifurquant plus loin dans une petite ruelle, les deux hors-la-loi se concertèrent sur l'endroit de leur prochaine destination. Robin ouvrit de ses mains la grande carte du monde. En grosses lettres gothiques, le nom « Continent » apparut au-dessus du long bloc de terre dessiné sur le papier jauni. Gigantesque et incommensurablement énorme. Le monde n'était divisé qu'en deux grands espaces : un océan avec en son centre, un unique et large continent. Aucun ilot, aucun archipel ne s'immisçait au-delà de cette « Pangée ». Le Continent était lui-même divisé en plusieurs petites villes, et provinces. Celle dans laquelle ils se trouvaient portait le nom de Terra di Goya. Robin pointa du doigt une région plus au nord, où avait été rayée en rouge une part de terre vraisemblablement condamnée/interdite.

- Ce doit être là, dit-elle simplement en passant la carte au bretteur qui scruta la zone rayée.

- L'autre ivrogne n'a pas menti en disant qu'on me verrait comme un ennemi d'Etat, lâcha-t-il.

- Oui, et on a tout intérêt à rester discrets jusque-là, ajouta la brune en montrant les villes restant à parcourir.

Avec chance, ils n'avaient pas atterri à l'extrême sud du Continent, mais bien plus en amont. Le dojo n'était pas si loin, mais à pieds cela risquait sûrement de leur prendre plusieurs semaines. En attendant, ils s'entachèrent de trouver une auberge, ainsi qu'une bonne bouteille.