Chapitre 2 : Histoire d'en sourire
Joker bénéficiait de soins quotidiens. Malgré cela, la guérison totale se faisait attendre.
On lui fabriqua un appareil afin de préserver son tonus musculaire et il s'y astreignait avec plaisir chaque jour. C'était un convalescent facile, toujours souriant et plein d'entrain.
Le garçon de cirque était adossé d'une épaule contre le croisé, index jouant avec la buée formée par la chaleur intérieure et le froid extérieur. Un soupir le traversa.
"Vous respirez la joie de vivre."
Il se raidit puis adopta un sourire de commande - le même que celui qu'il arborait lors des représentations, ce sourire qui camouflait jusqu'à la moindre de ses émotions.
"Non, je... tout va bien."
"Vous mentez très mal." s'installant sur la banquette contre le mur, face à lui.
Il eut un sourire plus franc. "Je m'inquiète beaucoup pour les miens..."
"Je comprends. N'y a-t-il pas une personne qui vous remplace en cas d'absence ?"
"Si, si, évidemment mais... ils sont ma famille, vous comprenez ?..."
"Mon père a promis de vous ramener auprès d'eux dès que votre jambe sera rétablie."
"Justement, la guérison tarde." avec un petit rire d'excuse. "Je ne suis pas de nature impatiente mais... les miens me sont très importants."
"Ce n'est pas en vous agitant que cela ira mieux."
"Vous devez me trouver ridicule..."
"Non. Je vous assure que non. Votre sollicitude est touchante."
Il attrapa sa béquille et s'installa aux côtés de la jeune femme, respectant une distance de rigueur entre eux.
"Avez-vous peur que je vous morde ?..." fit-elle, amusée.
"Pardon ?" surpris.
Elle désigna l'écart entre eux d'un mouvement de menton. "Plus, les hommes que j'ai déjà mordus ne s'en sont jamais plaints !..." riant.
Il eut le feu lui montant aux joues. "Vous... vous êtes du genre comique !..."
Elle haussa les épaules. "Franche."
"Je puis en témoigner."
"Parlez-moi de votre troupe..."
"Oh, eh bien, je suis très proche de la troupe principale... Nous sommes six."
"Très bien." se tournant vers lui, admirant les traits réguliers de son visage.
"Il y a : Dagger, lanceur de couteaux, Jumbo, cracheur de feu, Peter et Wendy, acrobates, Doll, funambule, Beast, dompteuse de fauves."
"Des noms de scène... n'ont-ils pas de prénom ?"
Il se mordit la lèvre. "Non, en fait... c'est... compliqué."
"Hmm mmm. Vous ne voulez pas en parler."
"Oui, je... préfèrerai éviter."
"Vous devez avoir vos raisons."
"Et vous ? Puis-je connaître votre prénom ?... Cela m'évitera de devoir vous appeler Comtesse..."
"Rachel."
"Rachel." comme un bonbon. "C'est joli." souriant.
"Voulez-vous savoir quel prénom je vous imaginais ?..."
"Oui." attentif et agréablement surpris.
"Ryan."
"Ryan." pensif. "Dans ce cas, pour vous je serai Ryan."
"Je suis curieuse : quel est votre nom de scène ?"
"On m'appelle Joker."
"Ah... Joker... la carte capable de se substituer à toutes les autres..."
"Oui, c'est... exactement cela."
"Viendrez-vous me voir monter à cheval un de ces jours ?"
"Avec grand plaisir. Et ce n'est pas pour vous voir mordre la poussière." s'en défendant.
"Oh mais tout dépendra de l'humeur de mon Na'ir..."
"Na'ir ?..."
"Mon étalon. Pur-sang arabe. Un cadeau."
"De votre père ?"
"Non, de... d'un homme."
"Oh ?... Vous êtes... engagée ?..."
"N... non !..."
"Pardon, je ne voulais pas me montrer indiscret. Pardon."
"Oh, vous ne l'êtes pas. Je... oui, il s'agissait d'un homme que j'ai aimé passionnément. Et qui m'a énormément gâtée."
"Il pouvait au moins vous offrir ce genre de présent... moi qui suis pauvre, je ne pourrai jamais couvrir quelqu'un de cadeaux."
"Ce ne sont pas les cadeaux qui font la valeur d'une personne, vous savez ?..."
"Sans doute."
Un silence s'installa.
"Avez-vous... quelqu'un dont vous êtes proche dans la troupe ?..." hésitant à poser la question, par peur de la réponse vraisemblablement.
"Je considère les membres de la troupe principale comme faisant partie d'une seule et même fratrie. Je n'ai aucun autre sentiment que le devoir de les protéger, qu'importe le prix."
"On écarte donc la troupe principale. Et la troupe secondaire ?..."
"Vous..." finissant par éclater de rire. "Vous ne perdez pas le nord !..." agitant son index. "Vous savez, parfois cela se fait presque par hasard... au détour d'un sourire ou d'un regard mais... nous restons des gens du voyage et nous ne nous attachons pas, par principe." sincère.
"Je puis me permettre un compliment ?..."
"Oui ?"
"Je vous trouve... magnifique."
Il rit, flatté. "Merci. Je vous retourne le compliment. Même couverte de boue !..." assorti d'un clin d'œil.
Elle bascula pour le heurter de l'épaule. "Hey !..."
"Ne m'en voulez pas !..."
Ils se regardèrent un moment. La tension était belle, nichée dans les corps, donnant libre cours à toutes sortes de pensées insoumises, crucifiant la décence.
Joker s'installa sur un des balcons du manège baroque.
Elle fit son entrée, sur un étalon immaculé habité par le diable !... L'animal galopait en tout sens, s'offrant quelques ruades qu'elle maîtrisa. Puis il finit par trotter amplement, faisant quelques écarts avant de se calmer.
"Il est fort nerveux !..." dit-elle.
"Je vois cela !... Rien d'étonnant que vous ayez fait un vol plané au-dessus de l'obstacle !..."
"Ah mais cessez de revenir sans arrêt avec ça !..." agacée.
Il rit. "Pardon."
"Je vais passer quelques obstacles."
"En êtes-vous certaine ?..." inquiet.
"Oui. Je déteste demeurer sur un échec." lançant l'animal au galop, tirant sur les rênes avant l'obstacle. Il passa l'oxer puis avisa le croisillon. Lorsqu'arriva le triple-barres, l'animal stoppa net, envoyant sa cavalière à terre, chutant devant les barres.
Joker se leva prestement et regagnait le sol battu. "Vous n'avez pas de mal ?"
Elle s'époussetait tandis que l'étalon paradait dans le manège, libre de toute contrainte.
"Je vais bien." presque grogné, jetant sa cravache.
Joker l'aida à retirer le plus gros de la terre sur ses vêtements. "Il ne fait pas dans la dentelle."
"C'est un vaurien."
"Si vous le dites !..."
Ils levèrent la tête en même temps, regards accrochés, main agrippée sur l'avant-bras du jeune artiste.
C'est elle qui vint chercher le baiser. Il se laissa approcher, frémissant tout entier au contact pourtant doux des lèvres. Paupières abaissées, il savoura la douceur sucrée du baiser, sans en attendre davantage.
Elle se sépara de lui, regard gourmand.
"Pardon, je..."
"Vas-tu cesser de t'excuser ?..." revenant à lui pour un autre baiser, plus exigeant, celui-là, l'attirant contre elle par les pans ouverts de sa veste pour s'y blottir.
Joker eut le réflexe de lâcher sa béquille pour l'envelopper de ses bras, mains montant jusqu'au cou pour se saisir de sa mâchoire délicate. Son corps semblait être l'objet des flots déchaînés, offrant vague après vague un océan grondant. Ses sens bourdonnaient, au zénith. Par pitié... qu'elle ne cesse !...
Elle choisit de faire descendre ses lèvres le long du menton pour finir, en toute intimité, au creux de son cou, au-dessus du col de chemise maintenu par un large nœud couleur moutarde.
"Je sais ce que tu vas dire... que c'est mal..."
"Je n'ai... aucune envie de te dire quelque chose de semblable." mains caressant le dos fin, dans des allées et venues lentes et répétées.
C'est l'étalon qui vint mettre fin à l'étreinte, jalousement, bousculant sa cavalière de manière incessante, de la tête, sur des hennissements brefs.
Elle se saisit de la bride, douce, et plaça un pied dans l'étrier pour grimper sur le dos du rebelle, reprenant les rênes courtes.
"Es-tu enfin d'humeur à passer ces obstacles ?" questionné à l'oreille attentive de l'animal.
"A mon avis, mais ce n'est que mon avis, tu tires trop sur sa bouche..."
"Je croirais entendre mon père !..." talonnant pour écarter l'étalon et repasser les obstacles.
Joker venait de récupérer sa béquille et il demeura au centre du manège tout le long de la démonstration. Na'ir ne jeta plus sa cavalière et passa sagement un obstacle après l'autre avec grâce et brio.
Une fois la séance terminée, Joker avait accompagné la cavalière jusqu'aux écuries.
Il fut très étonné de voir le peu de personnel en charge des écuries. Il comprit que le Comte et sa fille s'occupaient eux-mêmes de leurs montures.
"Ce soir, mon père reçoit. Je déteste ça." grommela-t-elle sur le retour.
"Du beau monde, j'imagine."
"Des gens insupportables, pour la plupart, oui." tranchante.
"Tu es un peu dure dans ton jugement..."
"Tu verras ça par toi-même." laconique.
Les invités commençaient à affluer. Les tenues étaient somptueuses, de même que les voitures.
Le Comte vint chercher Joker, lui apportant un costume sombre rehaussé de touches colorées. Le costume lui allait comme un gant. C'est ainsi qu'il apparut en début de soirée, ayant opté pour une canne sertie.
La fille du Comte se précipita sur l'un des invités ; un garçon aux cheveux auburn, le nez aquilin. Ils semblaient très complices, riant pour les mêmes raisons, faisant des messes basses en parcourant l'assemblée des yeux. Elle présenta le garçon à Joker comme étant son cousin. Joker en fut soulagé !...
Puis arriva trois aristocrates qui toisèrent d'emblée les hôtes, d'un regard aussi austère que hautain.
"Que je fasse les présentations, Erich Von Schnabel, Gunter Maasvonsen, Alex Ramenstadten."
"Cela ne me dit absolument rien !..." plaisanta le jeune forain.
"Pour les avoir déjà pratiqués, cela s'est terminé en règlement de comptes sur la pelouse."
Les trois hommes s'approchèrent.
"Du vent, vous l'étouffez !..." amena Erich, avec un geste dédaigneux de la main.
"Seigneur ! quelles couleurs de cheveux affreuses !..." s'offusqua Gunter, mouchoir devant son nez, comme si cela pouvait contaminer.
"Cousine... je ne vais pas pouvoir me tenir bien longtemps." poings serrés, prêt à en découdre.
"Le moucheron n'a toujours pas retenu la leçon, dirait-on !..." ricana Alex.
"Le moucheron va vous mettre son poing dans la figure !"
"Du haut de son petit mètre 70 ?! Sans blague ?"
Le coup partit tout seul : de la pointe de la bottine, vif, en plein tibia. Le deuxième eut droit à un coup dans l'estomac, quant au troisième... il se recula juste à temps pour éviter un beau crochet du droit.
C'est le Comte qui vint maîtriser le cousin. "Bernard ! Assez !... Assez, mon garçon !..." placé dans son dos, le retenant par les bras.
"J'exige réparation !..."
"Sans problème ! réglons ça dehors, entre hommes !..." grogna le belliqueux cousin.
"Quel grossier personnage !..."
"J'irai m'en plaindre à qui de droit."
Bernard shoota dans un marron pour l'envoyer au fond de l'étang, rageur, mains dans les poches.
"Tu es calmé ?" questionna le Comte.
"Je ne supporte pas ce genre d'individus."
"Crois-moi, avec l'âge, tu n'y feras même plus attention tant ils sont vains et creux."
"Bernard ?"
Une femme aux cheveux couleur ébène montés en chignon et aux iris rouges vint le prendre par les épaules.
La fête tourna court pour eux.
Joker et la fille du Comte se retrouvèrent dans le jardin. Elle frissonnait et il lui offrit la veste de son costume, galant.
"Tu es tellement différent... d'eux." serrant les pans de la veste de ses mains croisées.
"Nous ne sommes pas du tout du même milieu." haussant les épaules.
"Plus... j'adore la couleur de tes cheveux... Ryan." souriante.
L'appel atteint le cœur en plein, le faisant sourire à son tour. Il eut terriblement envie de la prendre dans ses bras, là, maintenant, à la vue de tous... mais il s'en défendit, par peur de les mettre mal à l'aise.
"Il vaut mieux rentrer... tu vas attraper froid." prévenant.
La veste à carreaux regagnait le dossier du fauteuil.
"Bien. Je vais te laiss..."
"T-t-t-t-t !..." l'attrapant par la main avant qu'il ne file. "Tu restes ici cette nuit."
D'accord. Réfléchissons... que penserait le Comte s'il venait à apprendre que...
"Tu réfléchis trop, Ryan." mains descendant le long de ses bras, l'attirant à elle, lèvres venant prendre celles, ébahies, du jeune artiste.
Aussitôt, une voix cria à pleins poumons : "Elle va se servir de toi... comme toutes les autres... tu l'amuseras un instant puis... elle se lassera."
Joker ferma étroitement les paupières, en proie à un violent dilemme. Elle n'insista pas devant l'angoisse du rouquin.
"Je te fais peur à ce point ?..." sans pour autant quitter son corps du sien.
"Ce n'est pas..." riant pour camoufler le malaise. "... disons que... cette demeure est celle de ton père et que... vu l'accueil qu'il m'a réservé..."
"... tu ne souhaites pas abuser de son hospitalité ?..." complétant sa phrase avec justesse.
"En quelque sorte, oui." haussant les épaules.
"Alors tu n'as rien compris, Ryan." sèche, sourcils froncés.
"Pardon ?"
Elle le relâcha et il frissonna, loin de sa délicieuse emprise.
"Je disais que tu n'as pas compris notre façon de fonctionner." commençant à se défaire de ses gants longs.
Joker tentait de rassembler les pièces qu'il avait manquées afin de remonter le puzzle à toute vitesse.
"Je ne voulais pas te blesser..."
Elle s'installa sur son lit, quittant ses chaussures l'une après l'autre. "Tu es un garçon adorable et attentionné, Ryan. Seulement... ces deux qualités combinées te font passer à côté de beaucoup de choses."
Joker s'en pinça la lèvre.
"Ton cœur, lui, est bouclé à double tour. J'ignore encore si tu l'as promis à quelqu'un, du reste..."
Joker déglutit. Il avait donc eu l'imprudence de lui laisser voir tout cela ?...
Il baissa la tête, mâchoire serrée, tout comme son poing valide.
"Ne t'en fais pas. Tes secrets n'iront pas plus loin que ces quatre murs."
"Je..."
Bon sang, il pouvait se frapper mentalement et se traiter d'idiot !...
"J'ai vécu des... situations désagréables avec... des personnes de ta condition." finit-il par avouer. "Voilà pourquoi, je... ne sais sur quel pied danser avec toi."
Elle eut un léger sourire. "Pour ne plus savoir sur quel pied danser, mon cher, il aurait déjà fallu m'inviter."
Il en sourit, face à sa répartie.
"Si tu me vois comme un danger, nous devrions en rester là." dit-elle, sans aucune colère dans la voix.
Ça non plus, il n'en avait aucune envie !...
"Non, je... tu me plais. Vraiment."
Elle sourit à nouveau. "Toi aussi, tu me plais, Ryan."
"Seulement voilà... je n'ai rien à t'offrir. Je suppose qu'une vie de vagabondage ne te contentera pas."
Elle rit. "Tu sais, nous ne sommes pas obligés d'en arriver là. Nous pouvons simplement partager un moment ensemble... faire même un bout de chemin ensemble, que sais-je !..."
"Cela paraît si simple et limpide dans ta bouche." frappé par la franchise qu'elle affichait.
"Je n'aime pas me compliquer la vie avec des formules alambiquées."
Se levant, elle s'approcha de lui, se permettant de passer le pouce le long des lèvres du jongleur. "Je souhaite voir ton véritable sourire, Ryan. Pas celui que tu réserves aux représentations."
Dans le mille !... Et du premier coup, en plus !...
