Guests : merci pour la lecture et les reviews. Espérons que ce chapitre vous soit agréable ^^


Chapitre 3 : La peine, cette compagne

Joker se tournait et se retournait dans ce vaste lit. Le manoir était plongé dans un silence figé, renforcé par l'obscurité. Lorsqu'il dormait à la belle étoile, Joker aimait entendre autour de lui les bruits nocturnes d'une nature éveillée. Sa préférence allait vers le petit ruisseau chantant dont le clapoti était rassurant.

Bon sang, il n'allait tout de même pas dormir sur la pelouse !... pas par ce froid !...

A dire vrai, la fille du Comte lui revenait sans cesse à l'esprit, dès que ses paupières s'abaissaient et qu'il pensait enfin tomber dans les bras de Morphée, cette diablesse apparaissait et ses oreilles passaient en boucle le message entendu : "Offre-moi un véritable sourire..."

Joker glissa sa tête rousse sous les draps, recroquevillé par réflexe de protection.

Et cette jambe qui l'empêchait de fuir, loin !... la malchance était vraiment avec lui !...

Il se mit à penser aux siens. Là-bas... par-delà les collines...

Ils devaient bien, à présent, le penser disparu. A tout jamais. Et de quelle manière parviendrait-il à regagner le campement ?... Ils ne restaient jamais sur place longtemps. A cause de... ce trafic !...

Joker secoua la tête, paupières étroitement closes.

Il avait, depuis bien longtemps, perdu le fil du compte... il ne se souvenait, à la rigueur, que de certaines silhouettes enfantines.

Il soupira. Comment avaient-ils pu en arriver là ? Quitter l'enfer de la rue pour un autre, tout aussi dévastateur ?...

Joker laissa perler une larme. Puis deux. Il renifla sous les draps puis pleura, amèrement.

"Ton véritable sourire..."


"Votre jambe est à présent totalement guérie." lui annonça le médecin.

Joker fut partagé entre un sourire de soulagement et une grimace.

"Merci pour vos soins."


Sitôt rétabli, Joker commença à se renseigner auprès des membres du personnel, savoir s'ils avaient entendu parler d'une troupe ambulante dans la région. Sa petite enquête se solda par un échec. Allait-il être condamné à terminer ici ses jours. Non !...

Il résolut de se rendre vers le seul point où sa troupe convergerait en cas de problème majeur : la demeure de leur protecteur.

Mais avant cela, il fallait faire des adieux au Comte... et à sa fille. Le plus ardu, sans doute.

Joker alla frapper à la porte. Il entra dans la pièce sur son invitation.

"Je..."

"Inutile que tu parles." sans humeur.

"A propos de... mon véritable sourire... j'ai bien peur de... ne jamais pouvoir te le montrer."

"Tant de défaitisme..."

Il baissa les paupières, laissant le sourire artificiel prendre place sur ses lèvres.

Ployant un genou, il attrapa le dos de sa main et y déposa ses lèvres.

"Merci. Prends bien soin de toi."

"Toi aussi."


Il avait eu un dernier regard pour les fenêtres de la chambre de la fille du Comte. Puis il talonna la monture empruntée pour s'éloigner du lieu le plus rapidement possible afin que son désir ne le rattrape pas !...

Au bout de quatre jours et trois nuits de voyage, il parvint à la demeure habitée par "père". C'est ainsi qu'on se plaisait à l'appeler, ce fou. Car "père" n'avait plus toute sa raison depuis des années. Il vivait dans son univers, cloîtré dans sa demeure aux allures de maison lugubre, hantée par des corps disloqués. Joker en avait le frisson chaque fois qu'il franchissait les lourdes portes de l'entrée.

La folie de père guettait depuis chaque coin sombre, prête à bondir sur les sains d'esprit.

Joker avait vendu son âme. Parce qu'il l'avait fallu. Parce qu'il n'avait pas eu le choix. Parce qu'il était l'aîné.

Père fut ravi de revoir son fils le plus sage revenir au bercail comme un agneau docile. Une photographie avait même été prise pour l'occasion... c'était d'une ironie !...


"Dagger !..."

"Senpai !"

Les retrouvailles étaient chaleureuses.

Beast se tenait là, incapable de retenir ses larmes car elle l'avait vraiment pensé disparu !... Sa magnifique tête rousse...

Les larmes de Beast n'avaient pas ému le jeune meneur. Rien ne pouvait plus, depuis longtemps, émouvoir celui qui se sacrifiait corps et âme sur l'autel du devoir.


La dompteuse prit place aux côtés de l'élu de son cœur.

Joker le savait. Joker l'avait toujours su. Mais il avait fait le serment de ne jamais répondre à ses sentiments, se refusant de l'entraîner toujours plus bas, dans la vaste spirale de désespoir maniée par "père".

"J'ai vraiment eu peur, tu sais... peur de t'avoir à jamais perdu."

"Ça n'a pas été le cas alors n'en parlons plus."

Beast se rendait compte que Joker lui échappait plus habilement encore que lorsque "père" lui avait donné les rênes du cirque, il y a quelques années.

Elle se pencha, attrapant le rouquin par le bras valide et embrassa sa joue. Il en demeura surpris puis esquissa un sourire indulgent.

"J'ai eu vraiment peur de t'avoir perdu, tu sais..."

Une fois de plus, il ne lui dit pas les mots qu'elle attendait. La même scène se répétait à l'infini : celle qui avait commencé alors qu'ils étaient assis sur le banc de l'orphelinat, une décennie en arrière, et que leurs mains conserveraient toujours cet écart entre elles ; incapables de se rejoindre...

Quoi qu'ils fassent ou qu'ils disent, il subsistait toujours entre eux cet distance infranchissable.


La ronde avait repris, inlassable. Et Joker souriait à tout va !... de ce sourire faux qu'il commençait à mépriser, qui revenait se plaquer sur ses lèvres, dévorant le peu d'innocence volée à la folie de "père".

Les représentations, les enlèvements d'enfants. Pour satisfaire la folie d'un "père" en manque de "bonbons". Joker cauchemardait, se réveillant la nuit en étouffant un cri, moite de sueur. Quitter cet enfer... pour un autre ?... Aller par-delà les collines ?... utopique.

Lorsque l'air quittait sa flûte, le piège se refermait sur l'âme innocente. Et lorsque la supercherie était dévoilée, que le carrosse s'éloignait, il fallait tuer. Vite. Bien. Sans laisser aucun témoin. Question de survie. Même cet enfer-là disposait de ses règles.


Ses bras chauds l'enveloppaient, sa bouche... ses lèvres... les paroles rassurantes ou folles murmurées à l'oreille percée d'or, faisant partir la pupille à la dérive...

Comme si la ronde des cauchemars ne suffisait pas à empoisonner les nuits du jeune leader, les rêves érotiques se plaisaient à présent à se rajouter au lot.

Le corps de Joker devenait le jouet favori des rêves. Joker en sortait soit avec la nausée, soit avec une envie folle vrillée aux reins.

Cette proximité lui avait paru si réaliste qu'il finit par prendre sa tête entre ses paumes ouvertes, secouant le haut de son corps, paupières serrées. "Sors de là !"


Joker était défait. Même le maquillage bariolé ne parvenait plus à masquer ses cernes. Et au fond de son coeur et de son être, un vide. Affreux. Qui fanait même le sourire de commande.

Etait-il possible qu'elle ait pu à ce point prendre tant de place en si peu de temps ?...

Et que restait-il de lui puisqu'elle lui pillait sa façade soigneusement construite en même temps que son sommeil ?

Joker étouffait, s'isolant de la troupe.

Bon sang, c'était bien le moment de vouloir de l'authenticité dans cet univers surfait !...

Joker serrait les dents. "Ce n'est plus possible." déclara-t-il fermement face à son miroir, dans un monologue tendu. "Soit tu l'oublies totalement, soit... tu..."

La réponse lui fut renvoyée en même temps que son image. Il recula d'un pas. Puis de deux. Finissant par s'échouer sur son lit, comme anéanti par la révélation.


Joker avait quitté le campement. Tôt. Avant l'aube, à dire vrai. Galopant à bride abattue.

Joker, l'enfant sage, était en train de désobéir, trahissant "père" et la troupe. Son attitude était cruelle et insensée. Cependant, pour la première fois de sa vie, il pensait enfin à lui. A son bonheur. A ce qu'il souhaitait !... Oui, c'était très égoïste, lâche et vil mais bon sang !... Que ça faisait du bien !...

Son cœur bondit un instant dans sa poitrine lorsqu'il arriva au point où les loups l'avaient attaqué, malgré le fait que les bois filtraient la lumière du jour, la rendant presque hospitalière et magique.

Enfin, le parc. La grille était close. Joker eut soudain une peur vive et inexpliquée : si le Comte et sa fille étaient repartis en Allemagne ?... Raaaah ! non !... Ce serait trop bête !...

Joker descendit de sa monture et appela.

On vint lui ouvrir, à son grand soulagement.

Quelques membres du personnel le reconnurent.

On lui annonça que Monsieur le Comte s'était absenté. Mais que Mademoiselle était présente, à son grand soulagement.

Une bouffé d'euphorie prit Joker au moment où il grimpa les marches du perron. De quelle manière et surtout avec quels mots allait-il pouvoir justifier sa présence ici ?...

N'allait-elle pas le renvoyer ?... ou pire, se servir de lui, le temps d'un amusement, pour l'humilier et le maltraiter l'instant d'après ?... Joker secoua la tête alors qu'on l'introduisait dans le petit salon. Là, il refusa de s'installer, préférant vagabonder dans la vaste pièce boisée. Son cœur était en train de se déchaîner dans sa poitrine, frappant avec force jusqu'à l'en faire sourire - un sourire authentique et véritable. "Ce que tu peux être bête !..." accorda-t-il.

La porte s'ouvrit, le faisant se retourner, souffle happé.

Il se serait volontiers frotté les yeux pour s'assurer que ce n'était pas à nouveau un de ses rêves envahissant !...

Il demeurait là, bras ballants, sourire plaqué sur les lèvres. Son seul souhait était d'ouvrir les bras pour l'y accueillir, d'embrasser chaque parcelle de son visage en lui murmurant combien elle lui avait manqué.

C'est elle qui prit l'initiative de le prendre par la main, de l'installer sur le canapé et de se placer derrière lui, admirant ses traits fins avant de se pencher pour poser ses lèvres sur les siennes, dans un magnifique baiser inversé renversant !... Le corps de Joker fut inondé par une chaleur extrêmement douce durant l'échange, partant des reins en rayonnant généreusement dans le corps entier. Il monta ses mains pour les placer derrière sa tête, sans y exercer aucune pression. "Par pitié... ne cesse pas..." susurré alors qu'elle avait donné de l'espace entre leurs lèvres, sur lesquelles le sourire était toujours présent - d'une splendeur affichée. Elle répondit à son sourire avant de revenir lentement le saluer avec douceur. C'était de miel, effleurant. Le jeune artiste ne souhaitait rien brusquer entre eux - il s'était contenté de l'impudence d'avoir débarqué ainsi au beau milieu de ce mois de printemps !...

Elle se sépara à nouveau de lui, conservant malgré tout une distance intime.

"Comment se porte ta troupe ?..."

"A merveille." sans se départir de son sourire.

Ses doigts jouèrent un instant avec les traits qui devenaient familiers. La larme peinte sous et sur la paupière gauche notamment.

Elle nota secrètement qu'il avait changé de tenue depuis la dernière fois, arborant une veste ouverte, portée sur les épaules sans être enfilée, mauve, le gilet était à losanges noirs et blancs, le nœud large couleur moutarde sur chemise blanche, pantalon bouffant à losanges sur le côté, guêtres blanches portées sur les bottines à bouts relevés.

Elle laissa ses doigts courir dans les mèches rousses, entortillant d'un doigt les bouts délavés des tresses.

"Dis le."

"Quoi donc ?... que tu m'as manqué ?..."

"Oui."

"Tu m'as... atrocement manqué." jouant délicatement de ses doigts dans les cheveux auburn. "Et maintenant que je te regarde... tu me parais plus belle encore que lorsque je t'ai quittée."

"Tu es magnifique. Ryan."

Il sourit davantage à l'usage de ce prénom attribué.

Elle passa le bout de sa langue le long des lèvres amies. Il en frissonna des pieds à la tête.

"J'abuse ?..."

"Oui. Joliment." doux, venant caresser son visage aux traits encore enfantins, permettant aux doigts de sa prothèse de courir sur la peau nue.

Elle bascula du côté de son oreille percée. "J'ai envie de toi..." laissant ses lèvres courir le long du lobe, procurant là une révélation à peine déroutante.

Un souffle trahit la réponse qui se faisait attendre.

"Tu ne connais rien de moi..."

"J'en saurai un peu plus... assurément."

Il trouva le chemin de l'oreille aimante : "Moi aussi." soufflé.

"Mais je manque à tous mes devoirs... tu as sans doute faim... soif ?... le voyage n'a pas été trop éprouvant ? Les bois, je veux dire..."

"Je les ai traversés en plein jour, ma princesse."

"Je suis contente que tu sois là..."

"Je suis content que tu m'aies attendu."

"Si... je nous faisais porter de quoi manger dans mes appartements ?..."

"Je dis que l'idée est approuvée."

Elle passa devant lui, se pinçant les lèvres à l'idée déplacée venant de la traverser.

Joker ignorait s'il pouvait simplement se tenir sur ses jambes tant elles vacillaient !...

L'ombre d'un instant, ses doutes refirent surface ; sa naissance non-désirée par cette mère qui se prostituait dans les quartiers chauds de Londres... les crimes qu'il avait sur la conscience. Il en eut le vertige.

"Tu ne te sens pas bien ?..."

Le sourire venait de tomber, rhabillant le masque surfait.

Joker chassa le tout d'un mouvement de main.

"Je... ce n'est rien."

"Si tu souhaites te reposer..."

Il l'attrapa par la main, la faisant échouer sur ses jambes.

"Je suis venu jusqu'ici pour être avec toi." doux, faisant glisser ses lèvres sur les siennes, les happant dans un baiser passionné.

Elle attacha les bras autour du cou du jeune artiste, approfondissant le baiser à mesure.

Le corps de Joker était vif, brûlant d'un feu dévorant.

Il eut un tremblement dans le baiser, étouffant un petit rire coupable.

Elle l'interrogea du regard.

"Je n'ai jamais été... aussi proche de quelqu'un." laissant ses doigts courir le long des bras refermés sur son cou.

"C'est un peu triste."

"Ah..." regard dissimulé sous des paupières abaissées. "Le cirque, au lieu de m'ouvrir l'esprit, m'a fermé les yeux."

"Tu ne m'en voudras pas si... je te garde quelques jours rien que pour moi ?..." doigts venant jouer avec les mèches claires pendant le long de son dos.

Elle nicha son nez dans le cou du jeune leader afin de mieux pouvoir le respirer.

L'odeur y était presque familière.

Elle releva la tête pour plonger son regard dans le sien, tentant d'y sonder sa peine.

"Elle est toujours là..."

Joker eut un sourire coupable. "Faisons en sorte de la faire disparaître, tu veux ?..."

"Tôt ou tard, il faudra t'y confronter."

"Il est trop tôt encore pour cela..."

"Elle finira par te détruire et je ne souhaite pas assister à pareil spectacle."

"D'accord." la faisant se relever, récupérant sa cape.

"Où... vas-tu ?"

"Où allons-nous, devrais-tu plutôt demander."