Chapitre 8 : des gens de connivence

Netherfield, le 18 novembre 18..

A Mr. George Wickham

Monsieur, vous ne me connaissez pas, et je ne vous connais pas, mais j'ai entendu parler de vos liens avec un certain gentleman de notre commune connaissance, et des conditions dans lesquelles votre amitié avec lui a pris fin. Si vous souhaitez, comme moi, exercer votre vengeance, je vous recommande de prendre une commission dans le régiment qui est stationné à 4 miles d'ici, à Meryton, sous le commandement du colonel Foster. Je vous recontacterai lorsque vous serez arrivé dans le voisinage.

Sincèrement,

Caroline Bingley

Caroline avait entendu parler de Mr. Wickham un peu par hasard, quand elle l'avait vu un jour rendre visite à la maison de ville des Darcy, et avait supposé, à sa mise élégante et recherchée, qu'il s'agissait d'une connaissance de l'ami de son frère elle n'avait pas manqué d'informer Mr. Darcy de la chose quand elle l'avait revu plus tard. Informée par celui-ci que l'homme en question n'était que le fils d'un intendant de Pemberley parti chercher fortune de son côté et hors du comté suite à une querelle, Caroline avait pris soin de réprimer sa curiosité envers cet homme qu'elle ne connaissait que de vue lorsqu'elle était en compagnie de Mr. Darcy. Cet inconvénient ne l'avait pas empêchée de découvrir tout ce qu'elle pouvait sur cet homme lorsqu'elle était invitée dans l'une des maisons Darcy. Une fois son adresse découverte, elle l'avait notée soigneusement afin de pouvoir utiliser l'homme à sa convenance si le besoin s'en faisait sentir.

Et à présent, un tel besoin se faisait sentir.

Avec une immense satisfaction, Miss Bingley relut sa lettre. « Oui, Comtesse, marmonna-t-elle dans la pièce vide, vous avez peut-être gagné une bataille mais j'ai bien l'intention de gagner la guerre, et ceci, martela-t-elle en brandissant la lettre, sera mon laissez-passer vers la victoire ! »

Sur ce, elle scella la lettre et la mit à poster.


Quelques jours plus tard, la Comtesse de Saffron Walden se promenait dans Meryton lorsqu'elle y rencontra ses sœurs accompagnées d'un étranger, qui, d'après les détails fournis par son père dans sa dernière lettre – à savoir, un homme grand, à la silhouette un peu lourde, d'environ vingt-cinq ans, l'air grave et révérencieux, et des manières formelles et absurdes à l'extrême- devait être son cousin pasteur, Mr. Collins.

Avec de pompeux riens, il entreprit de la flatter au point qu'elle accueillit avec soulagement la bruyante intervention de sa jeune sœur, quand Lydia entreprit de la persuader de lui acheter de la dentelle et un bonnet que son argent de poche, qu'elle avait dépensé la veille, ne lui permettait pas de s'offrir. Ce fut avec reconnaissance que Elizabeth entreprit d'admonester sa sœur sur la nécessité de gérer correctement ses finances avant d'acheter uniquement la dentelle, ce qui prit suffisamment de temps pour que Mr Collins se taise enfin, à bout de souffle.

Son désir satisfait, Lydia pointa alors du doigt son nouvel intérêt : un homme qu'elles n'avaient jamais vu auparavant, qui descendait la rue dans l'autre sens avec Mr. Denny. La question du retour de ce dernier de Londres avait été le véritabe objet du désir de Lydia d'aller se promener, et alors qu'ils se croisaient, son attention fut etenue par l'étranger qui l'accompagnait. « Denny ! » s'exclamma-t-elle.

Jane et Elizabeth échangèrent un regard du même désespoir face au manquement aux convenances de leur plus jeune sœur, avant que l'aînée ne présente Mr. Collins, alors que tous découvraient l'identité de l'étranger. Il s'appelait Mr. Wickham.

Que ce soit ses très déplaisants souvenirs de feu son époux, ou quelque chose dans ses manières, Elizabeth sentit immédiatement que cette nouvelle connaissance n'était pas ce qu'il paraissait. Il avait trop en sa faveur. Il était beau, avec une belle contenance, une belle silhouette, et des manières plaisantes, sans parler d'un talent pour faire la conversation. En bref, Elizabeth le trouvait trop bon pour être vrai.

Au même moment, le bruit de chevaux attirèrent leur attention. En distinguant leurs identités, les cavaliers s'approchèrent et entamèrent les civilités. Il s'agissait de Mr. Bingley et de Mr. Darcy. Le premier était le principal à faire la conversation dont Miss Bennet était le principal objet, puisqu'il les informa tous que son souhait d'aller s'enquérir de son bien-être était la principale raison de leur sortie à Meryton ce matin-là.

Pris dans la conversation, Elizabeth rencontra le regard de son ami, et fut ainsi la première et unique témoin de l'effet sur sa contenance qu'eut de remarquer le nouveau gentleman en ville. Immédiatement, il pâlit et ses yeux s'animèrent d'émotion tandis que toutes ses capacités se concentraient à contenir la colère qu'il éprouvait en rencontrant à nouveau Mr. Wickham.

Celui-ci vira au rouge, soudainement à cours de mots. Il toucha alors son chapeau, un salut que Mr. Darcy ne daigna pas rendre, préférant presser les talons dans les flancs de son cheval et reprendre sa route pour sortir du village.

« Ma parole, Darce... Darcy ? Que se passe-t-il ? »

Le gentleman interpellé sortit lentement de sa transe et leva les yeux pour rencontrer ceux de son ami. Mr. Bingley haletaen voyant son expression. Jamais auparavant il ne l'avait vu si bouleversé. L'homme qu'il voyait devant lui n'était que l'ombre de l'homme fort et habituellement si ouvertement sûr de lui qu'il était fier de compter parmi ses amis.

A ce moment-là, Darcy descendit de cheval et s'appuya dos contre un arbre pour tâcher de se reprendre. Il n'avait aucune envie de se laisser si profindément affecter par la rencontre qu'il venait d'endurer, mais la soudaine apparence de l'homme avait occasionné une forte reminiscence des événement de sa dernière rencontre avec lui, aboutissant au résultat que Bingley avait devant lui. « ce n'est rien », tenta-t-il de minimiser.

En temps normal, Bingley l'aurait laissé tranquille. Mais la situation n'était pas ordinaire. Bingley démonta lui aussi et se tint près de son ami. Son visage exigeait silencieusement qu'il se confie sur la nature du tourment qu'il l'avait si soudainement troublé. Un instant, Darcy hésita. Mais seulement un instant. Se redressant, il remarqua, comme en passant :

« Je ne vous ai jamais dit la raison de mon départ soudain de cet été, n'est-ce-pas ?

- Non, en effet.

- Eh ben, cela avait à voir avec Georgianna et Mr. Wickham

Le temps qu'ils rentrent à Netherfield et Bingley était aussi embrassé que son ami. Quand ils se séparèrent dans le hall, lui se mettant en quête de ses sœurs, et Darcy, de Georgianna, Charles jura solennellement :

« Il ne s'approchera pas à moins d'une mile d'elle, pas si j'ai mon mot à dire.

- Merci, mon ami, répondit non moins solennellement Darcy, et avec un tel regard, et une telle poignée de main offerte qu'il n'y ait aucun doute possible sur la sincérité de ce vœux loyal.

Georgianna était dans le salon de musique, sa haute silhouette assise au pianoforte, l'esprit concentré sur la pièce qu'elle était occupée à apprendre. Darcy hésita à la porte, peu désireux de troubler son bonheur actuel. Cependant, il ne pouvait ignorer la présence de Wickham dans le voisinage plus qu'un instant. Ils devaient partir maintenant.

- William ? Georgianna s'était interrompue dans sa musique et le regardait à présent fixement. Tu voulais me parler de quelque chose ?

- Fais tes bagages, Georgie, répondit-il, nous devons partir sur le champ.

- Sur le champ ? S'inquièta-t-elle en s'approchant de lui. Mais pourquoi ? Demanda-t-elle avant d'ajouter d'une toute petite voix : est-ce que j'ai fait quelque chose de mal ?

Darcy se reprocha immédiatement son choix de manières et de mots. Elle était encore si sensible, si fragile au moindre changement de son attitude à lui.

- Non, ma chérie, tu n'as rien fait de mal, ne crains rien. C'est simplement que je viens d'apprendre l'arrivée d'une de nos connaissance. Un homme que toi et moi aurions souhaité ne jamais revoir.

- Oh ! Murmura-t-elle, comprenant sur-le-champ.

Elle se détourna de lui et alla à une fenêtre, ce qui, pensa son frère, semblait être une retraite appréciée de leur famille. Pendant quelques minutes elle resta là, inspirant et expirant profondément plusieurs fois dans une tentative de retrouver ses esprits.

Son frère la regardait avec une appréhension croissante. Depuis qu'il l'avait secourue l'été précédent, Darcy avait doublé le temps qu'il passait avec elle, veillant à son établissement, qu'il avait repris en main dés leur retour de Ramsgate, prenant soin de repousser ceux qui avaient recommandé Mrs. Younge.

Encore maintenant, plusieurs mois après, il répugnait encore à se séparer d'elle, il répugnait encore à la placer avec une nouvelle dame de compagnie, même s'il avait récemment pris la liberté de choisir une telle personne pour présider à son établissement, sur la recommandation de son cousin Fitzwilliam. Il se tenait toujours pour responsable de ce qui était survenu à Ramsgate durant ces vacances fatidiques.

- Il n'est pas utile de s'inquiéter, remarqua soudainement sa sœur, détournant le visage de la fenêtre pour le regarder. Je m'en sortirai très bien.

Darcy leva lentement le regard vers elle, puis s'approcha d'elle pour la prendre dans ses bras.

- Je crains que tu ne copies trop mes habitudes, Georgie. Si tu ne peux pas te confier à moi, être toi-même avec moi, vers qui pourrais-tu te tourner ? Nus avons toujours été honnête l'un envers l'autre.

- Merci, lui sourit Georgianna, une partie de son masque glissant, laissant voir l'effort que lui avait coûté de dire qu'elle s'en sortirai en présence de Mr. Wickham. Ce sera difficile, reconnut-elle, mais je veux rester, William. Il y a ici un projet que je voudrai voir rester inaltéré et continuer de grandir. Je ne voudrais pas le voir interrompu à cause de moi...ou de lui.

- Et qu'est-ce que ce projet ?

- Ton attachement à une dame qui a récemment demeuré ici.

Elle s'interrompit pour chercher dans son reflet dans la fenêtre les signes qu'elle ne se trompait pas dans ses suspicions.

- Je l'aime beaucoup. Et j'aimerai que cet attachement continue et grandisse.

- Je...

Darcy sourit, et soupira, trop fatigué pour tenter de nier.

- Moi aussi, Georgie. Moi aussi